CHAPITRE VI
ces élans extraordinaires vers l'union divine , tous ces transports particuliers aux mystiques, leur avaient révélé instinctivement une certaine construction métaphysique, dont j'ai déjà parlé à propos de Maître Edkart. €omme ils sentaient en eux ce désir si pressant d'être réunis à Dieu, ils ont fini par croire que leur àme n'aspirait tant vers la Divinité que parce qu'elle était une partie de l'àme divine elle-même, une putie détachée qui devait s'y rejoindre un jour et y trouyer un repos éternel. Mais pourquoi leur âme avait-elle été détachée de l'âme divine? Cda était donc nécessaire à la vie même de Dieu? Oui; et comme ils avaient été -amenés à croire que leur âme était une part de la divine, essence , ils arrivèrent aussi à penser qu'elle n'en avait été séparée que parce que Dieu avait besoin qu'elle le fût , parce que Dieu devait sortir de lui-même et créer hors de lui un autre principe où il pût se comprendre, où il pût acquérir la pleine conscience de son être. De là cette théorie de la création, qui est propre aux mystiques : Dieu d'abord , puis Dieu sortant de lui-même et créant le moûde, puis la créature devenant la conscience même de Dieu et retournant en lui. Or, ce que les bizarres intuitions de l'amour avaient inspiré à Mattre Eckart, à Tauler , à Suson, Hegel l'a presque renouvelé de nos jours, Biais pat* la dialectique et avec tout l'appaml de la science. Son système du monde , son évolution de la vie divine à travers la création tout entière, son Dieu
qui , s'élançant loin de lui-même pour réaliser toutes ses puissances, pose hors de lui son contraire , c'està-dire , la matière , le fini , et parcourant tout ce monde depuis le degré le plus bas/ arrive jusqu'à l'homme, en qui il gagne enfin la conscience claire et comjrfète de son être; toutes ces étonnantes doctrines , ces superbes singularités 9 comme parle Bossuet, ra|^)dleût volontiers les hallucinations éblouissantes des mystiques du quatorzième siècle. Et s'il ressemble à Seot Érigène et à la plupart des scholastiques pour la prétention hautement déclarée de réconcilier à jamus la raison et la révélation , la philosophie et le dhlistianisme, il ressemble aux mystiques les plus hardis pour les lignes principales de sa construction métaphysique.
On a cru que ces ressemblances de H^el avec Soot Érigène allsdent plus loin encore. Je trouve ce passage chez un écrivain allemand : « Scot Erigène ne contient « pas seulement les germes de la philosophie actudk; « ce sont les mêmes principes très-clairement exprimés* « Toute la philosophie de Schelling repose sur cette « idée que , dans l'intuition intellectuelle, sans laqudle «il n'y a point de connaissance, l'objectif et le sub- « jectif s'identifient. €e prindpe qui ne peut ^ « prouvé, car il est le fondement de toute connaissaBoe « et de toute preuve, est la base et la clef de la science. « La pensée, dit Hegel , est ce qu'il y a d'essentiel chez « l'homme. Scot Erigène dit : cognitio inteUeduaUs est