‹ Scot Érigène et la philosophie scholastiqueChapitre 215 sur 224 · De diçis, nat., lib. IJI, 9> p · texte numérisé non relu

De diçis, nat., lib. IJI, 9> p

% Ibidem, lib. U, 31, p. 159 et seq.

Lorsque Dante va entrer daus le Paradis, il s'écrie:

O vous qui, désireux d'écouter, avez suivf dans une petite barque mon vaisseau qui s'avance en chantant,

Revirez pour revoir vos rivages ! Ne vous mettez pas en mer ; car peut-être, en me perdant, resteriez-vous égarés.

Les eaux où je vais entrer , ne furent jamais parcourues. . . .

Ainsi parle Scot Érigène, quand il s'approche de son Paradis, et que son vaisseau va entrer dans ces mers périlleuses. Il tremble^ car il va exposer un mystère ineffable, le retour de tous les êtres au sein du Dieu qui les a créés, et qui, sans confondre leur nature avec la sienne, les rappelle cependant à lui et les enveloppe, transfigurés, dans sa lumière.

Toutefois ces ressemblances sont surtout dans le souffle général, dans le mouvement poétique de la pensée et sa dramatique émotion; mais elles s'arrêtent là. Le Paradis et le jugement dernier de Jean Scot, ou plutôt sa conception de la vie future, doit différer beaucoup, comme on pense, du Paradis et de TËufer de Dante. La Divine Comédie, on l'a répété mille fois, résume tout le moyen âge; TËnier, le Pui^atoire et le Paradis du poëte florentin représentent avec une exactitude parfeite les croyances des trois siècles qui précèdent ce monument. Ëh bien! Scot Érigène , placé , comme je Tai dit , entre l'Église primitive et le moyen âge, Scot Érigène, penseur hardi et d'une si vive imagination , peut être considéré, dans son Paradis, comme le poète, comme le

Dante de l'époque antérieure. Son Paradis diffère autant du Paradis de Dante, que l'esprit sombre et épouvanté du moyen âge diffère du caractère beaucoup plus clément de la primitive Église. On sait que le dogme de l'éternité des peines n'a été complètement reconnu , et n'a régné souverainement que pendant le moyen âge; c'est le treizième siècle, c'est le quatrième concile de Latran qui a fixé cette croyance longtemps indécise. On sait que la plupart des Pères de l'Eglise grecque, S. Grégoire de Nazianze, S. Grégoire de Nysse, S. Basile, adoptant la pensée d'Origène, croyaient à la destruction future du mal, à la destruction du péché et des peines qui le punissent. Ils annonçaient, comme Scot Ërigène, un retour de tous les méchants vers le bien , une rentrée en grâce , une réintégration, iTroKccrdarecaê^ , disaient -ils. S. Ambroise et S. Jérôme semblent aussi avoir partagé cette opinion. Ce qui est incontestable, c'est l'esprit plus doux et plus clément de ces premiers siècles de l'Eglise, si on les compare à l'époque suivante. Au milieu des malheurs des temps, au milieu des guerres, . des violences, des perpétuelles inquiétudes qui agitent l'irr^ulière société du moyen âge, l'Eglise, chargée des intérêts de l'humanité, prend dans la lutte un caractère nouveau: elle développe à la fois toutes les puissances contenues dans le christianisme, tout ce qu'il renferme de terreur et tout ce qu'il renferme d'amour. Elle devient l'Eglise militante, une Eglise

terrible, sombre, armée du glaive, armée des foudres de Texcommunicalion , et qui tient les clefs de TEafer; en même temps, par une réaction naturelle, tout ce qu'il y a d'amour, de douceur, de grâce merveilleuse dans le christianisme , est admirablement compris et mis en lumière, et plus l'enfer est sombre, plus le ciel s'illumine de splendeurs incomparables. De là tous les contrastes du moyen âge, de là aussi la Divine Comédie qui les a si bien représentés.

On ne trouve dans l'époque antérieure ni ces grâces et ces ravissements de l'amour, ni ces terreurs de la vengeance éternelle; un re^et de l'antiquité éclaire encore cette époque moins heurtée, moins sublime, mais plus humaine; on croit au futur triomphe du Bien sur le Mal , on annonce le règne universel de Dieu. Or, c'est Jean Scot Ërigène qui a chanté le jugement dernier de cette époque, comme fera Dante plus tard pour le moyen âge. C'est lui qui a dépeint son Enfer et son Paradis. Cet Enfer doit finir un jour; les punitions qu'il y trouve ne sont pas celles qu'a décrites l'imagination terrible du Florentin , c'est le remords ou, chez les plus endurcis, le regret de ne plus pouvoir mal faire, c'est surtout la privation de Jésus-Christ. Quant au Paradis, c'est Dieu lui-même: sa lumière ineffable revêtira toutes les ânàes et sera seule visible; mais aucune de ces âmes pourtant ne se perdra, ne s'anéantira en Dieu. Elles seront recouvertes de la divine clarté, sahs cesser d'être elles -mèmeS;

comme l'air disparaît dans la lueur du soleil , comme le fer, au milieu des flammes, devient rouge et semblable au feu y et ne cesse pas d'être du fer. Et puis toutes les âmes n'occupent pas la même place au sein de Dieu; elles s'élèvent plus ou moins, selon leurs mérites. Les bons ne font que recouvrer la primitive nature perdue après la chute : ce sont les saints qui montent sur un degré plus haut, où ils sont déifiés; mais toujours, au-dessus d'eux, ils aperçoivent le degré suprême de la déification où nul n'arrive, si ce n'est le Christ.

Ainsi, de quelque côté que nous dirigeons notre élude, et soit que nous considérions le philosophe, soit que nous interrogions l'écrivain, nous sommes sans cesse ramenés à cette idée, qui est la conclusion de tout ce travail , savoir que Scot Erigène est un de ces hommes placés sur les limites de deux sociétés, de deux mondes, comme il y en a plusieurs dans l'histoire, et qu'il a su profiter de cette position si grande. Il résume toute une époque qui finit, l'époque latine et alexandrine, et consacre quelques-unes de ses croysuices; en même temps il ouvre l'époque germanique, c'est-à-dire que le premier il assode fortement l'élément antique et l'élément barbare, qui depuis les invasions coexistaient dans le monde chrétien; il les unit, et de cette union naît le moyen âge et la philosophie scholastique. Esprit vigoureux, puissant, et à l'aise dans une double tache, s'il a

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été eu quelque sorte le poëte de Tépoque antérieure et de ses croyaacés sur l'autre vie, il a été surtout rinitiateur du moyen âge. Que le moyen âge Tait su ou non, peu importe; l'influence de Jean Scot sur les siècles suivants n'en est pas moins très-réelle. Que des làrconstances particulières , que des erreurs théologiques et les condamnations de plusieurs conciles aient effacé Jean Scot de la tradition de l'Église^ tout cela n'y fait rien; ce n'est pas en yain qu'il a révélé à la société nouvelle les foix^s dont elle disposait, et qu'il lui a légué un grand exemple. Voilà au nom de quelles idées nous avons vengé Scot Erigène de l'injustice de ses descendants; voilà pourquoi, en montrant son action sur les scholastiques et les mystiques réguliers, il importait de le séparer trèsnettement des faux mystiques, des panthéistes grossiers, des manichéens, d'Amaury de Chartres et des Albigeois, de toutes les sectes auxquelles son nom a été mêlé par l'ignorance et la prévention, comme aussi de l'école toute différente de Ruysbrock et de Maître Eckart. Enfin, pour terminer, aujourd'hui qu'on étudie de nouveau la scholastique , et que les uns, par imagination et esprit d'aventure, se foat gloire de reproduire les éclatantes hypothèses du moyen âge, tandis que les autres, en haine de la science, voudraient abaisser la philosophie moderne devant ces mêmes hypothèses, il n'était peut-êti'e pa$ inutile de lechercher quels rapports il y a eotre

cette philosophie et les premières tentatives de nos pères; il importait de montrer que si elle conserve l'espoir de retrouver scientifiquement les splendeurs ontologiques auxquelles elle avait paru d'abord renoncer, elle n'y arrivera que par son principe même, par cette profonde étude psychologique, imommandée dès l'origine par Jean Scot, abandonnée par lui et ses successeurs à cause de la faiblesse de la pensée naissante, et reprise plus tard avec tant de hardiesse et de force par la science moderne.

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