‹ Scrap-bookChapitre 10 sur 36 · AHATSISTARI · texte numérisé non relu

AHATSISTARI

Tête carrée, taille athlétique, jarret d'acier, œil reflétant les profondeurs agrestes des bois.

Colonisation et pédagogie, lyrisme et linguistique, sentiment de la nature et précision technique, tout cela, — dirait M. Bazerque, — sous de longs cheveux noirs.

Chef honoraire des Hurons de Lorette,* le sang des anciens maîtres du continent américain se mêle dans ses veines à celui des fils de Saint-Louis. Son nom indien, Ahatsistari, signifie " l'homme qui n'a pas peur. " Sa fière contenance est d'accord avec ce nom expressif.

Directeur du département de l'inter-

* M. LeMoine, grand fouilleur d'antiquités concernant Québec, ruais pour lequel je ne puis avoir, à part cela, aucune sympathie, dans son livre Historical notes of the environs of Québec, m'apprend qu'Ahatsistari lui-même a dit :

"Les Hurons sont .divisés en quatre familles; celle des cerfs; celle des tortues ; celle des ours ; celle des loups. C'est la ligne maternelle qui décide de la parenté des enfants. Ainsi le grand chef, François-Xavier Picard — Tahourenché — est un cerf et son fils Paul est une tortue, parce que sa seigneurie Madame Tahourenché, est une tortue; ce qui ne l'empêche nullement d'être une femme gracieuse, polie et aimable. Chaque famille a son chef ou capitaine de guerre. 11 est élu au choix. Les quatre capitaines de guerre choississent deux chefs du conseil ; les six réunis nomment un grand chef, pris parmi eux-mêmes ou parmi les chefs honoraires, suivant qu'ils le jugent à propos."

N'ayant pas sous la main- l'original français, ce qui précède entre guillemets a été traduit du livre sus-mentionné de M. Le Moine, écrit en anglais.

prétation des langues à rassemblée législative de Québec, et prolifique par nature dans le champ de l'intelligence comme dans tout autre, il a publié un cours gradué de lectures à l'usage des jeunes générations, espoir du Canada. Mais son chef d'œuvre est l'opuscule sur la colonie de Metgermette, dans lequel sa plume peint avec amour les magnificences de la nature canadienne et la solennité de ses forêts.

Si Ahatsistari a la compréhension des beautés de son pays, l'énergie et les jarrets qui distinguaient ses aïeux indiens, il en a aussi la méfiance pour tout ce qui est étranger : j'en suis un exemple, car malgré nos bonnes relations, il semble éprouver pour moi un certain éloignement :

l'éloignement instinctif que le descendant de Hernan Cortés et de Roldan-Dâvila

doit inspirer à celui d'un des plus illustres sauvages de cette portion de l'Amériqu e du Nord. Il ignore une chose, le malheureux ! Non seulement je descends, non par des collatéraux, mais en ligne directe, * des deux célèbres conquérants espagnols, mais encore je me trouve par un jeu de la destinée, avoir un bisaïeul et un aïeul paternels qui sont nés dans le Nouveau- Monde (Pérou). Et cependant, malgré cette dernière circonstance, je ne suis pas, — Dieu le sait bien, — je ne suis nullement munroïste.

J'apprends à l'instant que le jury de l'exposition internationale, à Paris (1879),

(*) Je ne tiens pas à faire connaître au monde mes ancêtres et n'ai jamais eu le temps de ni'occuper de mes origines, mais je crois au témoignage d'un de mes beaux-frères, homme studieux et chercheur. Obligé, comme je le suis, depuis une vingtaine d'années, de vivre hors du sol de la patrie, et loin par conséquent des archives de la famille, je m'en rapporte à sa science et à sa patience en tout ce qui concerne mon arbre généalogique.

vient d'accorder à Ahatsistari un diplôme et une médaille d'argent pour son cours gradué de lectures. Bien qu'il pratique, lorsqu'il s'agit d'étrangers, la maxime troyenne " timeo danaos et donaferentes" j'espère que ces récompenses si bien méritées, — je le dis bona fide, — -lui seront agréables.

En terminant cette légère esquisse, je dois déclarer ingénument que le sauvage Ahatsistari est un homme des plus civilisés et pas du tout tel qu' on pourrait se le figurer en Europe. Lorette5 * dont je parle au commencement de cet article, est un village qui, après tout, offre d'assez grandes analogies avec les autres villages canadiens. Les habitants s'habillent en général comme les paysans d'origine française.

* A neuf milles de Québec.

Il n'existe plus guère aujourd'hui de Hurons purs. Ceux qu'on désigne sous ce nom ont presque tous du sang européen dans les veines. C'est ce qui a inspiré à un grand homme, à un illustre historien, feu François-Xavier Garneau (décédé à Québec le 3 février 1866), une poésie célèbre— " Le dernier Huron ; " — poésie reproduite par Ahatsistari et avec laquelle il termine le cinquième livre du dit cours gradué de lectures.

En voici la première strophe :

" Triomphe, destinée 1 enfin, ton heure arrive

0 peuple ! tu ne seras plus.

Il n'erra plus bientôt de toi sur cette rive

Que des mânes inconnus. "

Fiel d'At.

PATRICK-JOSEPH CURRAN, Esq>

Un soir, il y a quelques mois, j'allai faire une visite au docteur La Rue. * Je le trouvai comme d'habitude dans son studio^ enfoncé dans un immense fauteuil, en face d'une table aux vastes proportions. Des encriers, des plumes, du papier, enfin

* Voyez page 11»

tous les instruments du travail intellectuel, démontraient avec évidence que la tête du docteur bouillonnait sous les effluves ardentes de la production, et que les idées en fermentation dans son cerveau toujours actif cherchaient à revêtir leur forme définitive. Il achevait en effet le livre qu'il vient de publier.

Dans cet ouvrage, il nous fait connaître un littérateur auquel il attribue une grande persistance, à réciter dans la rue, par un froid de 20° ses dernières pages aux amis et connaissances. On peut dire de cette trouvaille : " se non è vero} è ben trovato" Mais voyez un peu comme la pente naturelle est la plus'forte : tombant dans le même travers, le docteur-écrivain me proposa immédiatement d'écouter un de ses chapitres frais éclos. Il est vrai qu'il avait pour excuse d être assis dans

un excellent fauteuil et de ne pas geler son auditeur. Malheureusement une grande difficulté s'opposait à la réalisation de ce désir înné chez tout littérateur. La calligraphie du docteur se compose d'hiéroglyphes plus indéchiffrables que les palimpsestes analysés par la science moderne, et il pourrait bien dire comme ce personnage légendaire auquel on demandait pourquoi il ne recevait jamais de réponses à ses lettres : " On a peut-être raison, j'écris, il est vrai, mais Dieu seul peut me lire." L'éminent écrivain de la rue Sainte- Anne devrait en dire autant, car il a beaucoup de peine à se lire luimême. Heureusement pour nous, dans cette situation critique, la providence parut tout à coup à nos yeux sous la forme d'une charmante petite fille de onze ans, aux yeux expressifs, à la physionomie intelligente, une des filles du docteur, s'il

vous plait, mademoiselle Joséphine de La Rue. * Je dirai, par parenthèse, que mon excellent ami ne sait jamais où sont les choses dont il se sert le plus souvent. Il est tellement absorbé par les combinaisons d'une pensée toujours en éveil qu'il perd de vue les petits détails de la vie. A-t-il besoin de n'importe quoi, d'un livre, d'une carte, d'une brochure, — aussitôt il appelle un de ses enfants. Tantôt c'est une jeune fille, tantôt un bambin, haut comme la botte de papa, qui se présente gravement, tout prêt à exécuter la commission paternelle, avec une présence d'esprit et une rapidité qui prouvent que leur intellect a déjà dans les petites choses l'activité que le docteur apporte dans les grandes. Or donc, mademoiselle José-

* Les enfants du docteur LaRue se sont décidés à reprendre, m'a-t-il dit naguère, la particule qui appartenait légitimement à leurs ancêtres.

phine s'est habituée aux caractères cunéiformes que trace Fauteur de ses jours. Elle commença en conséquence à nous lire le chapitre V, " Patrick et Jean Baptiste, " du livre mentionné, page 5.

Non, jamais je n'oublierai l'impression que me causa la petite lectrice. Vu sa jeunesse, ce ne furent point ses traits ni sa figure, qui me frappèrent ; la figure, cette forme toujours et purement matérielle qui peut, sous des linéaments d'une beauté sculpturale, cacher un cerveau vide et froid. Il me serait impossible de dire si elle était belle ou non, dans le sens absolu du mot : mes yeux étaient absorbés dans la contemplation de cette physionomie qui, sous l'influence des sentiments intérieurs, revêtait ce que j'appellerai la beauté du talent. L'âme merveilleusement douée de la jeune fille don-

nait, en s épanchant au dehors, à sa figure enfantine, ces reflets intraduisibles que les arts plastiques sont impuissants à saisir. La vie et la pensée rayonnaient de ce petit être et donnaient à cette forme fragile une beauté supérieure. Mademoiselle Joséphine de La Rue prononce le français admirablement. Elle a, — si je ne me trompe, — pris des leçons de M. Maugard, comme moi, mais elle a bien profité de l'enseignement de ce maître d'élocution.

si accompli, et si malheureux. Oui elle en bien profité. Hélas ! que ne puis-je en dire autant pour mon compte ! Je me résigne volontiers à cette loi qui donne, surtout dans les détails qui sont du ressort de l'observation, la priorité au beau sexe. A ce propos, une anglaise des plus brillantes disait l'autre jour dans nne soirée : u Une jeune fille apprend dans une

semaine ce qu'un homme apprend dans un mois." J'ai appris .... à être assez galant pour ne pas me permettre de contredire une pareille assertion.

Le chapitre que mademoiselle Joséphine lisait ne demandait rien moins qu'un pareil interprète. Il est resté gravé dans ma mémoire autant que la vivante expression de l'enfant. J'en extrais un certain nombre de paragraphes qu'on trouvera cidessous. J'aurai soin de les mettre entre guillemets, quand ils seront textuels. Il est d'autres passages, que j'ai retenus et dans lesquels j'exprime simplement les idées de l'écrivain sans pouvoir reproduire

ÎJnivers

sa forme, si coulante et si belle. Je commence par son parallèle entre les Canadiens et les Irlandais :

" Aujourd'hui comme autrefois, le même sang celtique circule dans les veines des deux : ce sang celtique si pur, si chaud, et qui a contribué tant au progrès et à l'avancement de la civilisation du genre humain ; on trouve que, à part certains traits distinctifs dans leur apparence physique et dans leur physionomie, les deux peuples offrent dans leurs. qualités morales plus d'un point de similitude ; même clarté de l'intelligence, même vivacité de l'esprit. "

Un peu plus loin, le docteur La Rue fait Ténumération des qualités du peuple irlandais, il rend hommage à rattachement indomptable qui les fait persister dans leur foi et leur nationalité, et fait ressortir

surtout la constance de leur amitié, dans le passage ci-dessous :

" L'amitié de l'Irlandais n'est pas un vain simulacre de démonstrations extérieures ; cette amitié est pure et sincère ; elle s'étend au-delà de la vie et se manifeste après la mort encore plus peut-être qu'avant. Sur ce continent d'Amérique, et à Québec comme partout ailleurs, on peut dire, à un coup d'œil, si le convoi funèbre qui passe par nos rues accompagne à sa dernière demeure un irlandais ou quelqu'un appartenant à une autre origine ; pour cela il suffit de compter le nombre des suivants.

Le docteur parle ensuite de l'esprit irlandais— -" tke irish wit" — et le compare à l'esprit français. Il dit avec raison que tous les bons mots qni se trouvent sur

les journaux anglais sont attribués à Pat (nom populaire des Irlandais). Il raconte différentes anecdotes qui nous font saisir sur le vif cet esprit de la verte Erin. Continuant sa comparaison entre les Canadiens et les Irlandais, l'auteur appelle l'attention sur un dernier trait de caractère qui leur est commun : l'insouciance du qu'en dira-t-on. Il se demande avec raison si on pourrait trouver sur terre, une race qui après de si longues souffrances, aurait pu conserver autant de qualités morales et intellectuelles que les fils de l'antique Hibernie.

Enfin, il résume en ces mots l'impression que les irlandais laissent sur son esprit :

" Je ne flatte pas ; je ne flatte jamais ; mais je dirai que j'ai connu des irlandais depuis ma première enfance. Deux de

mes maîtres d'écoles, lorsque je n'avais que six ou sept ans, étaient irlandais ; depuis, j'ai toujours été en rapport intime, comme nous le sommes tous, avec quelques uns d'eux ; au séminaire de Québec, et à l'ancienne école de médecine de cette ville ; depuis quinze ans, à l'université Laval où l'on compte toujours un certain nombre d'élèves d'origine irlandaise. Eh bien ! je l'avouerai, tous ceux que j'ai connus, sans exception, étaient doués de beaucoup de talent et d'intelligence, quelques uns étaient un peu légers, comme le sont souvent les jeunes gens; mais imbéciles? jamais. "

Quant à cela, chiarissimo dottore, soyez assez bon pour m'excuser ; vous voulez dire " extraordinairement imbéciles, " car tout le monde est bête, au moins un petit peu: " Quatre choses sont toujours plus

nombreuses que nous le croyons : nos années, nos dettes, nos ennemis et nos bêtises." * D'un autre côté, je ne sais pas exactement jusqu'à quel point les lumières rapportent par ici (exception faite de celles d'Edison et de mon brave ami Le Vasseur). Chez nous :

" Segun autores severos, Ciencia es una cosa estrana, Que al que la tiene en Espana Sirve para andar en cueros." * #

J'ai dit plus haut que le docteur, pour faire apprécier l'esprit irlandais, raconte (à la page 55 du chapitre V) plusieurs anecdotes plaisantes. Ne pouvant copier tout son livre, je renvoie le lecteur au susdit chapitre et à la susdite page. Mais reflexions faites, comme il y a de par le monde pas mal de paresseux qui ne pren-

* " Trésor de Philologie. "

* * Manuel Ossorio y Bernard,

nent jamais la peine de se reporter d'un livre à l'autre, et que je puis fort bien me trouver dans ce moment en face d'un de ces fainéants endurcis, je reproduis ciaprès une de ces anecdotes :

" Pat subit son procès devant les jurés. Le juge lui pose la question ordinaire. 11 Etes-vous coupable ou non coupable?" — Assurément, Votre Honneur, réplique Pat, j'aime mieux entendre les témoignages avant que de donner une réponse. "

Il existait jadis une fois, comme chacun le sait, un certain Jean Philpot Curran. Il est bien connu qu'en Angleterre,

quand on parle plaisamment d'un Irlandais, on l'appelle "a gentleman from Cork'J Jean Philpot Curran, Esquire, n'était pas né précisément dans la cité de Cork, mais dans le comté de ce nom en Irlande, le 24 juillet 1750. Son village natal se nommait Newmarket.

Les dictionnaires biographiques, les encyclopédies, etc., nous apprennent qu'il était avocat pratiquant (barris ter), qu'il devint membre de la chambre des communes d'Irlande, et maître des requêtes dans le même pays. Ils nous apprennent également qu'après avoir rempli beaucoup d'autres fonctions, il reçut une pension de ^3000, et que s'étant retiré de la vie officielle, il alla résider à Londres, où il mourut après trois ans de séjour, en 181 7.

Les mêmes volumineux ouvrages nous

rapportent que son esprit caustique lui occasionna plusieurs duels, "où fort heu- " reusement, on ne se fit pas grand mal, " ni d'un côté ni de l'autre," c'est-à-dire que, selon l'expression espagnole, le sang versé ne fit pas déborder la rivière. A part ces petits incidents, le célèbre Irlandais se recommande surtout au souvenir des hommes par son esprit étincelant et sa constante ironie, dont on a conservé de nombreux échantillons dans les divers mémoires qu'on a publiés sur lui. Il est évident que des livres tels que : les souvenirs de Curran (Recoliections o/Curran) feront revivre encore longtemps, aussi bien dans l'esprit des anglais que dans celui de ses propres compatriotes, sa physionomie si brillante intellectuellement, si laide physiquement, — il me faut bien le dire. Notre homme en effet était de petite stature, de chétive apparence ; sa

personne n'avait aucun prestige physique. Ses membres grêles et sa taille ratatinée lui donnaient une apparence simienne.

Les livres dans lesquels j'ai trouvé mes renseignements diffèrent sur des détails de peu d'importance, mais ils sont unanimes sur ce point : que son talent oratoire était de premier ordre, que son esprit d'à-propos, son élocution et ses sarcasmes, étaient d'un effet irrésistible, bien que sa personne, — ainsi que je. le disais tout-à-1'heure, — n'eût rien d'attractif ni d'imposant.

Comme chez Esope et tous les hommes qui ont allié la force de l'intellect à la faiblesse et aux défauts du corps, ce fut sans doute sa laideur qui donna à son esprit ces redoutables pointes enfantées par une amertume secrète des disgrâces de lanature.

Thackeray nous parle de deux jeunes filles qui, après avoir payé leur schelling pour visiter le jardin zoologique de Londres, étaient sur le point de renoncer avec désespoir à l'idée de voir quelque chose pour leur argent, attendu l'impuissance dans laquelle elles se trouvaient de se faire passage à travers une multitude houleuse, lorsqu'un homme qui était à côté d'elles, montra du doigt Lord Macaulay dans la foule. Là-dessus Tune des deux donzelles s'écria d'une voix retentissante: Cl Est-ce là Lord Macaulay, qu'importe l'hippopotame. Regardons le, lui, c'est assez. " — Quoique le froid du Canada me rende parfois assez sourd, mon oreille a pu saisir heureusement au passage l'anecdote qui précède, dans la conférence si intéressante que M. George Stewart, jr., réminent écrivain anglais canadien, a faite l'autre jour sur " Alcott

the Concord Mystic." Eh bien, il existe sur Jean Philpot Curran, une historiette analogue qui nous donne la clef de son caractère. Un jour, un Français de distinction ayant visité avec sa femme le collège où le jeune Irlandais faisait ses études, le maître posa à ce dernier des questions auxquelles il répondit avec une intelligence extraordinaire. La Française croyant que l'enfant ne la comprendrait pas, ne put s'empêcher de s'écrier: " ce singe a tout l'esprit d'un homme." Le mot se grava profondément dans l'âme du futur avocat. Il en vint à 'détester sa propre image, et plus tard, au milieu de ses plus grands succès oratoires, il supposait toujours que la foule qui encombrait le tribunal venait là, non pour entendre son éloquente parole, mais pour voir le singe-

L'anecdote qui précède est, je le crois, entièrement inédite. Je l'ai puisée il y a quelques années dans les notes de voyage du chapelain de ma grand'mère paternelle, le Révérend Jacinto Marin de Velasco, père jésuite des plus savants, qui, après avoir parcouru tout l'univers, était venu paisiblement terminer ses jours au manoir de mon aïeule. Le Révérend Père lui laissa en mourant tous ses papiers, qui, vu leur importance littéraire, ont été conservés précieusement dans les archives de la famille. Comment s'étonner dès lors que je me sois pris d'une vive sympathie pour le Curran de Québec. Mon esprit, avant de le connaître, était déjà familiarisé avec son nom.

Pour en revenir un instant au Curran défunt, son talent lui était une arme redoutable contre ceux qui faisaient trop

bon marché de sa personne. Sans parler des cas où ses traits acérés causaient de cruelles blessures, je me contenterai de citer un exemple qui fera voir au lecteur qu'il n'était pas prudent de s'oublier en présence d'un pareil jouteur.

Un jour que Curran développait devant Lord Clare une argumentation soigneusement élaborée, celui-ci se mit à caresser un énorme chien de Terre-Neuve qu'il avait amené avec lui au tribunal. Tous les membres présents du barreau remarquèrent ce fait. Tout-à-coup, Curran s'arrêta. — " Continuez, continuez, " dit alors Lord Clare. — "Oh ! mille pardons, Monseigneur," répliqua l'avocat, "je croyais réellement que Votre Seigneurie était en consultation. "

Me voila arrivé à mon dernier chapitre sans avoir parlé de notre Patrick-Joseph Curran. On a lu plus haut les éloçes que M. le docteur La Rue fait des Irlandais. Ils s'appliquent tous merveilleusement à notre ami.

De même que le célèbre avocat dont il porte le nom, il possède à un degré remarquable l'esprit d'à propos. Cependant j'ajouterai à son honneur que la facilité de ses reparties ne lui a jamais occasionné aucun duel. Par cohtre, — malheureusement pour lui, — il n'est pas menacé, comme son illustre compatriotre, de finir ses jours avec une retraite annuelle de

3000 livres sterling. Est-ce que pareilles magnificences sont connues au Canada ?

En outre, bien que Patrick-Joseph Curran soit comme son homonyme de faible complexion, il ne lui ressemble point quant à la physionomie.

Je ne sais si la comparaison qui précède est complètement exacte, car la constitution de notre Curran contemporain, n'est pas faible de nature, mais affaiblie par les agitations de la vie.

Il prononce dans les assemblées de ses compatriotes des discours éloquents qu'il ne m'a pas été donné d'entendre à cause de mes nombreuses occupations. Mais il joint, comme Talleyrand, la discrétion à la facilité de la parole. Comme lui, il est souvent silencieux et sait concentrer dans une réponse serrée des arguments

qui résument toutes les opinions et y répondent. Nous espérions l'entendre une fois aux a2i" et plus d'une fois il nous a plaisamment menacés d'un speech en règle. Mais il ne s'est jamais exécuté : il s'est contenté de suspendre la menace au dessus de notre tête comme ce maire d'une petite ville de Bourgogne (dont nous parle un fécond écrivain) qui ayant à haranguer un jour le grand Condé, lui adressa la parole en ces termes : " Monseigneur, j'ai, comme vous le voyez, le droit de vous haranguer au moins pendant une heure. Je ne le ferai point valoir, à condition que vous obtiendrez pour notre ville une exemption de gens de guerre. — Je le promets, dit le prince. — Songez-y bien, Monseigneur, sinon, l'année prochaine, quand vous repasserez, je ferai valoir mon droit en vous haranguant longuement."

Pour ce qui est de notre ami Curran, décrirai-jebien tous ses talents? La souplesse de son intelligence, sa facilité d'assimilalation tiennent du prodige : poëte, orateur, musicien, dessinateur et calligraphe hors ligne, polyglotte et traducteur, qu'est- -il ou plutôt que n'est-il pas ? Un jour on avait besoin pour je ne sais quel concert, d'une contre-basse; Curran, qui n'en avait jamais joué, se précipite vers la citadelle et séance tenante achète d'un vieux musicien un instrument, plus grand de deux pieds que notre "21" lui-même. Il se retire dans ses pénates et se met à racler avec fureur sa nouvelle acquisition. Des Irlandais de sa connaissance qui vinrent à passer devant son logis, furent tellement surpris de ce vacarme insolite et des sons rauques et graves qui se faisaient sourdement entendre à travers les parois de la maison,

que l'un d'entre eux s'écria avec cet inimitable accent irlandais :

" By my sowl ! Curran's afther killin'

his pig ! Meb'be he's got to pay the

rint the day. " *

En dépit de cette drôle de plaisanterie, notre héros au bout de quatre jours jouait de la contre-basse à merveille.

Une autre fois, il saisit chez moi une longue dépêche espagnole et parvient, sans avoir jamais appris notre langue, à traduire exactement d'un bout à l'autre ce factum passablement difficile.

Curran n'est pas toujours assez persistant dans ses études et dans ses travaux,

* Voici la traduction de cette phrase irlandaise: "Par mon ânie ! Curran est en train de tuer son cochon !... Peut-être a-t-il aujourd'hui à payer son loyer. "

Le lecteur comprendra tout l'a propos de cette plaisanterie, lorsqu'il saura qu'elle a été faite juste au moment de la grand agitation en Irlande au sujet des fermages et des loyers

comme je le dirai un peu plus loin ; mais on ne saurait sans injustice l'accuser d être changeant dans ses idées ou ses affections, et j'en suis content pour lui ; Salomon a dit : " Mon fils, crains Dieu et le roi, et ne fréquente point ceux qui aiment trop le changement. "

En résumé, notre Curran à nous, est capable des meilleures choses, des plus grandes. La question que je me suis mille fois adressée, c'est comment avec tant d'étoffe, il ne fait pas en toute circonstance tout ce qu'il peut faire, et pourquoi avec de si grands moyens, il n'est qu'imparfaitement connu, lui qui pourrait être connu et admiré à l'égal de ces enfants gâtés de la nature qui marchent à travers la vie avec une gloire au front. Je pourrais répéter ce que je lui ai souvent dit:

u C'est la peine, Peffort qui vous met l'auréole. w

Quelqu'un demandant à un homme illustre : —

" Quelle a été la cause de votre fortune ?"

" Une longue patience," * répondit le grand homme.

Le mot est profond. Quel est, en effet, le facteur nécessaire pour produire une œuvre durable ? L'intelligence sans doute, aidée par la mémoire; mais les plus larges facultés se perdent dans le vide si elles ne sont mises en mouvement par le puissant levier de la volonté. Oui, la volonté est la moitié du génie ; elle en est du moins la condition indispensable et sine qua non. Or notre ami Curran a une mémoire phénoménale, une intelligence merveilleusement rapide, mais'sa volonté, qui sait, en cas d'absolu besoin, effectuer des prodiges, est parfois capricieuse ; et même pour ce petit défaut, il a une excuse à mes yeux :

par suite des divisions de races qui se manifestent sur les bords du Saint- Laurent, il s'imagine être ici comme 1 étranger à la cour de Busiris.

Peut-être eût-il mieux valu pour Bru tu s, être né Lybien que fils de la ville aux sept collines. D'un autre côté, notre Patrick ne réclame pas une couronne de laurier ; au contraire, il préfère vivre dans un certain isolement et couler ses jours de la façon décrite par Pope dans son " Temple of famé, " quand il apostrophe la Renommée [that " Great Idol of Mankind") cette grande idole de l'humanité.

Un jour, il manqua, comme il faisait de temps en temps, à un rendez-vous qu'il m'avait donné. Le lendemain je lui en demandai le motif; il me répondit tranquillement " C'est mon privilège: ma modeste situation me permet dans quel-

ques circonstances de suivre mes lunes vagabondes, tandis que vous, monsieur le comte, véritable galérien du travail, vous ne pouvez souvent, dans votre position, disposer d'une heure pour vous-même. "

Je ne trouvai rien à répliquer à cette réponse aussi libre qu'ingénieuse, qui me rappelle une autre du même genre, que j'ai lue dans un vieux livre :

Louis XI, étant au château du Plessis, près de Tours, descendit dans les cuisines, où il trouva un enfant de quatorze ou quinze ans, qui tournait la broche. Ce jeune garçon donnait lieu, par son air fin, de croire qu'il aurait pu être capable d'un autre emploi. Le roi lui demanda d'où il était, qui il était, ce qu'il gagnait. Le jeune marmiton, qui ne connaissait pas Sa Majesté, lui dit sans le moindre embarras : " Je suis du Berry, je m'appelle Etienne,

marmiton de mon métier, et je gagne autant qne le roi." Que gagne le roi? lui dit Louis. "Ses dépens, reprit Etienne, et moi les miens." Cette réponse lui attira les bonnes grâces de Louis XL

Maintenant, je dirai que Curran et moi, nous avons travaillé ensemble pendantdeux ou trois ans, et que tout mis en balance, il en résulte dans mon esprit à son actif une affection sincère et une vive sympathie.

Curran est, moralement parlant, un homme sans artifice ; Curran possède, on la vu, un vrai mérite. Il n'y a donc qu'à rappeler l'axiome romain, qui, comme le disait le professeur Pattison,n'est pas moins remarquable par la consolation qu'il offre que par l'enseignement qu'il renferme:

— " Magna est v évitas, et prévale bit."

J. El conde de Premio-Real.

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