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SYNDIC OFFICIEL, ETC

Québec, Canada, le 21 décembre 1879.

A Son Excellence M. le Comte de Premio-Real,

etc., etc. etc.

Monsieur le Comte,

L'autre jour, je vous . parlais d'un de mes amis, Jacques Auger, le seul des "21" que je connaisse intimement, lorsque vous me dîtes : ne pourriez-vous écrire tout le

bien que vous pensez de lui ? Je vous répondis : M. le comte, l'entreprise est risquée, car le personnage en question est un peu ombrageux et n'aime pas à voir les autres s'occuper trop de sa personne. Mais, réflexions faites, je me suis décide à vous adresser, à l'insu de M. Auger luimême, ces quelques lignes. Puissentelles vous procurer la même satisfaction que j'ai eue à les écrire !

Les voici :

Tête de penseur et de poëte, il faut savoir qu'il est syndic officiel pour s'en douter. Front haut, crâne ovale, barbe et cheveux noirs, regard ardent et sérieux, le feu d'un latin, couvant sous une expression austère, voire même puritaine.

Fait de sa vie deux parts bien distinctes ; liquidations et poésie, procurations

et critique transcendante, hypothèques et philosophie. Une fois sorti de son bureau de la rue Saint-Pierre, il sait entrer dans ce monde charmant de la fantaisie littéraire, dont l'immense majorité des syndics n'a jamais franchi le seuil.

A publié trop rarement quelques sonnets qui expriment, sous une forme élégante et facile, les aspirations d'une âme éprise de l'idéal et la mélancolie des pays du nord. Fait paraître encore de temps à autre dans les journaux de Québec, des lettres où il taille des vestes aux corbeaux politiques, qui pullulent sur toute la surface du Canada plus encore qu'ailleurs (exception faite des Etats soi-disant Unis.)

Connaît l'idiome de Pétrarque et celui de Shakspeare, a fendu en vers gracieux une ode du premier, un sonnet du second.

Traduit au besoin la langue de Cervantes. On se demande, comment, dans une vie aussi occupée que la sienne, il a pu trouver assez de loisirs pour acquérir tant de connaissances.

Plane au dessus des préjugés vulgaires et s'éprend de toutes les nobles causes. Vous sentez sa nature d'artiste vibrer d'enthousiasme en présence du grand et du beau, frémir d'indignation devant tout ce qui est petit et bas.

Son âme toute française a pleuré amèrement les malheurs de la France, applaudit à son relèvement et s'inquiète de son avenir. Nos joies sont ses joies, nos triomphes ses triomphes, nos défaites ses défaites.

Grand liseur devant l'éternel, il a eu le courage d'absorber au trois quarts Y " An-

tigone" de Ballanche : il n'est au pouvoir d'aucun mortel de digérer toute la pièce.

Auger a une préférence marquée pour les écrivains modernes et surtout pour les romantiques.

Toujours courtois, dans sa polémique, il ne prend point vis-à-vis de ses adversaires cet air de cuistre parlant " ex cathedra, " qui rend si déplaisant même le vrai mérite.

Lecteur assidu de la Revue des deux Mondes, fanatique adorateur de Sainte Beuve, c'est un véritable européen, né par hasard sur la terre canadienne qu'il n'a cependant jamais quittée.

Il fût devenu homme de lettres, si la destinée l'eût fait naître en Europe.

Excellent père dé famille, il faut le voir s'improviser chef d'orchestre, et conduire

avec maestria l'exécution d'une romance italienne que les enfants chantent en chœur avec accompagnement de violoncellejoué gracieusementpar Faine. Jacques Auger adore la musique et entonne à l'occasion une de nos chansons françaises. Ceux qui le considèrent comme sentant un peu le roussi seraient surpris de l'entendre célébrer avec Pierre Dupont :

Ce-Dieu d'harmonie et de beauté Par qui le sapin fut planté.

Il est casanier et s'arrache difficilement à ses dieux lares.

Jaloux de sa fière indépendance, il n'est pas allé au devant de sa charge, sa charge est venue au devant de lui.

Cet homme charmant et sympathique à tous ceux qui le connaissent bien, n'a qu'un défaut — pour un syndic— il est désintéressé.

Le caractère bon enfant de M. Auger a permis à l'un des "21," écrivain canadien français des plus distingués, de retracer une anecdote exhilarante dont mon ami a été le h<ros. Vous me l'avez racontée Tautrejour, M. le comte, et chaque fois que je me la rappelle, je ne cesse d'en rire. Ceux des "• 21 " qui ont assisté à la lecture de cet épisode, ne l'ont certainement pas oublié non plus.

Qui pourrait en effet, sans tomber dans un accès de gaîté folâtre, se représenter un syndic pleîn de gravité et dans l'exercice de ses fonctions officielles, oblige pour sauver sa vie, de roucouler avec accompagnement de piano la chanson du beau Dunois. Je me souviens parfaitement de la chose telle que vous me l'avez répétée.

Il me semble encore le voir entrer chez ce personnage auquel les abus alcooliques

donnaient des accès de frénésie: sans la lumineuse idée de la fille du quidam qui le pria instamment de chanter, c'en était fait de ce parangon des officiers civils. Il fit bien de profiter d'une distraction de son homme pour gagner la rue d'un bond. Tout en allant chez vous par un froid à rendre malades les ours de la Sibérie, je songe avec mélancolie, M. le comte, qu'il serait fort agréable de pouvoir, sur un navire en train de chauffer, faire écho aux accents de l'ami Auger et de la reine Hortense, en modulant des variations sur le chant

u Partant pour la Syrie"

Veuillez agréer, M. Te comte, les assurances de mon sincère dévoûment,

Frédéric de Kastner.

M. FAUCHER DE SAINT-MAURICE (Narcisse Henri Edouard). *

Voir page 109 de mon " Voyage sentimental sur la rue Saint- Jean." — Québec, 1879 (ière édition, épuisée).

Hubert Larue.

* A propos de cet homme de talent et d'autres écrivains remarquables d'origine française, le ° Morning Chronicle " vient de faire paraître ces lignes :

" Nous admirons l'honnête ef audacieuse chevalerie de la vieille " France, et nous professons la plus haute estime pour les des- M cendants de ces aventuriers intrépides qui apportèrent à travers " l'Océan, sur les rives de notre grand fleuve, les gloires monar-

" chiques, que le temps n'a point obscurcies malgré la longue " période qui nous en sépare. La splendide intelligence des " canadiens-français est l'écho des cercles lettrés de la France " actuelle. Garneau, Faillon, Ferland, Casgrain, de Saint- " Maurice, LaUue, Fréchette, Marmette, Sulte, Legendre, " Turcotte, Le May, etc., sont pour nous tous des noms " familiers. Ils sont comme le miroir qui réfléchit le pouvoir u intellectuel du Bas-Canada. La France d'outre-mer les " classerait dans ce groupe littéraire représenté par les Gau- " thier, les de Musset, les Bêranger, les Thedriet, les Daudet : M Ferland a écrit avec l'exactitude de Thiers, Garneau est " aussi national que Guizot, l'abbé Faillon aurait pu rivaliser " avec Henri Martin. "

J. El C de P.-R.

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