ET DUNN
Epitre a S. E. Monsieur le comte de Premio-Real. *
Il faid froid, mon cher comte, et je ne vois que neige. Je reste près du feu; je rêve. Le cortège Des souvenirs aimés passe devant mes yeux. Il est bien long déjà, car, ma foi ! je suis vieux : J'ai quarante printemps sans compter les automnes. Sur nos grands bois j'ai vu bien des vertes couronnes...
# Je remercie mille fois mon ami M. Léon Pamphyle LeMay de son épître si bien tournée et si pleine d'humour, et je vais parler un peu de M. LeMay lui-même.
Il est "21" de fait et de droit. Nous sommes fiers de le posséder,
On en verra "bientôt une blanche à mon front. Un par un les espoirs caressés tomberont Et je me trouverai, quelque jour, solitaire Dans ce grand flot humain qui rampe sur la terre... Allons ! ma plume est-elle en deuil? et le ciel gris Va-t-il se refléter au fond de mes esprits ? Ne parlons plus de moi, vraiment ça m'embarrasse. Parlons des autres, oui : cela bien vite chasse, Comme un charme divin, les vapeurs du cerveau. On dit tout ce qu'on sait, le vieux et le nouveau, Le plaisant et le bon, le mauvais, si l'on ose : Un trait un peu malin ne gâte pas la chose.
et quoi d'étonnant à cela ! le Canada tout entier s'enorgueuillit de le compter au nombre de ses enfants.
Il est né poè'te, à Lotbinière, le 5 janvier 1837 et a donc quarante trois ans. Il a publié en 1865, "Les Essais poétiques," 1 vol. in-8°, comprenant la traduction d'Evangéline et des poésies fugitives ; en 1870, une seconde éditio a d'Evangéline et " Les Poèmes Couronnés/' 2 petits vols, in-12 ; en 1875, " Les Vengeances " (poème,/ in-8Q; en 1877, "Le Pèlerin de Sainte-Anne," roman en 2 vol. in-18 ; en 1878, " Picounoc le Maudit," roman en 2 vol. in-18, et enfin en 1879, " Une Gerbe " poésies en 1 vol. in-18.
M. LeMay est, bibliothécaire de la législature provinciale de Québec et possède plusieurs titres académiques et littéraires.
A part ceux-là, il a des titres incontestables à mon estime par , ses qualités personnelles, et à ma reconnaissance, par l'amabilité avec laquelle il m'a procuré le plaisir de compter sa charmante épître parmi " Mes souvenirs."
J. El C de P-R.
Mais de qui parlerai-je ? Ah ! je vous ai promis De dépeindre à grands traits quelques uns des amis. Vite, ma plume, à l'œuvre ! Un chef-d'œuvre va naître. Décrivons le premier qui passe à ma fenêtre. Le voici ! c'est More au. Comme il marche à grands pas. Il ne voit plus personne et ne me connaît pas.
Que servent à ses yeux de brillantes lunettes °l
Je lui dirai son fait; j'en aurai les mains nettes. Est-il tout absorbé dans de nouveaux contrats, Ou le chemin du Nord est-il dans l'embarras ? Il a l'air solennel de tout parfait notaire Joint à l'air empressé d'un nouveau secrétaire. On dit qu'à sa maison l'on dîne toujours bien, Qu'il est hospitalier ; je le crois, n'en sais rien. J'ai le droit, sur ce point, d'être parfois sceptique Grâce à mon vieux renom d'enragé dyspeptique.
Mais voici qu'au moment où, dans le froid brouillard, Moreau se perd, survient le jovial Blumhart. Esquissons-le. D'abord, cœur chaud et bonne tête; Ce qu'on traduit ainsi : Bon garçon et pas bête. C'est prosaïque un peu, mais c'est vrai cependant. Il fit un jour, dit-on, les dieux sans doute aidant, Dans les chemins de fer, une bourse assez ronde. Mais que durent, hélas ! les choses de ce monde ?
Et puis faudrait-il vivre, au milieu de l'argent,
Comme un ladre en son gîte, ou comme un indigent?
Quand elle vient, il faut sourire à la fortune,
Ne point, quand elle part, en crever de rancune.
Au reste dans ses yeux brille en cor la gaîté ;
Il se moque pas mal d'un projet avorté.
Il est vrai qu'aujourd'hui — cela n'est pas d'un cuistre —
Le voilà secrétaire et d'un premier ministre.
Il en est qui toujours retombent sur leurs pieds ) Blumhart est de ce nombre. Ils sont bien enviés Ces bipèdes heureux dont la race féline Peut jalouser, ma foi ! la prestesse câline.
Mais pendant que je parle un troisième paraît.
Va-t-il me laisser faire, en deux mots, son portrait?
Le physique d'abord : Démarche assez allègre, Jambe droite et bras long, figure douce et maigre, Le sourire à la bouche et du feu dans les yeux ; Un parler net, qui semble un peu trop précieux, Autour du cou, souvent, quand il fait de la brume, Un foulard bien serré pour se garder du rhume. Pour défendre la veuve et sauver l'orphelin
Il s'est fait avocat mais il n'est pas malin.
Il fut pendant un jour un employé fort sage; Un autre a pris sa place et ronge le fromage,
Grâce au gouvernement, comme dit la chanson, Qui change, par chez nous, avec chaque saison. Mais le nom, dites- vous, mais le nom de ce brave0? Je l'écris à l'instant : c'est Henri Dklaguave.
Quel puissant de la terre, où tant se trouvent mal,
Arrive ainsi traîné par un vaillant cheval?
Il est gai celui-là; pour lui la vie est douce,
Le ciel a du soleil ; et s'il nous éclabousse,
Nous les gueux d'aujourd'hui qui battons les trottoirs,
Pour nous faire oublier un peu nos pensers noirs,
Il fera gravement, ce soir, entre deux verres,
Ces cocasses récits, ces histoires légères
Qui nous fout toujours rire. Et puis il parlera
Commerce, lettres, droit, physique, etcœtera.
Il dira les secrets du nouveau téléphone
Et comme, avant dix mois, les lueurs du carbone
Feront place au soleil de l'électricité.
Duqurt, car c'est bien lui, dans son activité,
Se fait musicien, sportsman et machiniste,'
Et suit, de toute part, le progrès à la piste.
Pardonnons-lui s'il veut nous passer sur le dos,
C'est un garçon d'esprit, nous sommes des héros.
Qu'entends-je, tout à coup ? quelle douce surprise !
Des sous mélodieux sur l'aile de la brise
Vont-ils se promener comme aux jouis du printemps?
Qui donc mêle sa plainte aux plaintes des autans ?
Quel rival (F Apollon veut calmer les tempêtes?
Ce qui serait plus fort que d'amener les bêtes
Se coucher à nos pieds. On n'entend pas souvent
Accords plus doux s'unir à plus horrible vent.
Je ne vois que l'archet du maestro Lavigne
Pour faire ce prodige. Et vraiment il est digne
De vivre aussi longtemps que mou vers indiscret —
Je parle de Lavigne et non de son archet —
Belle tête d'artiste, un œil plein de génie,
Un goût sévère et pur, et puis de l'harmonie,
Passez l'expression — jusques au bout des doigts.
Aux grandes voix de l'air qu'il mêle donc sa voix.
Les chants du violon me jettent dans l'extase,
Je rêve et n'ose plus ébaucher d'autre phrase.
Diable! comment rêver? voici deux bons amis Qui se serrent la main tout devant mon châssis Et lancent à ma porte un regard fort oblique. Je leur ouvre. On ne peut sur la route publique Laisser les compagnons sottement s'enrhumer. Entrez, Marmette et Dunn, et nous allons fumer, Causant littérature et beaux-arts, une pipe.
Dimn est frais et replet ; Marmette a pris en grippe,
Je ne l'en blâme pas, le pauvre genre humain.
Je dis trop. Il ne liait que le sexe vilain.
Il ne s'en caclie point; et du reste il nous livre,
Dans ses jolis romans, le secret qui l'enivre.
Marmette est, à coup sûr, un des bons romanciers.
Aie lire on dirait un homme de six pieds,
Puis il est tout petit. Ce qui de nouveau prouve
Que dans un petit corps beaucoup d'esprit se trouve.
C'est un ami fidèle ; il a du dévoûment,
Vertu qui de nos jours s'éteint rapidement.
Dunn est moins soucieux. Dix ans de journalisme Ont cuirassé son cœur. Il a jeté le prisme Qui lui faisait tout voir sous de belles couleurs ; Et, s'il n'arrose plus sa couche de ses pleurs,
Il ne croit pas, je pense, aux éternelles joies
D'ici bas, je m'explique — et les paisibles voies Qu'en ces jours de misère il parcourt avec nous Lui donnent des loisirs et satisfont ses goûts.
Léon Pamphile LeMay.
{Répétons que ces quelques pages que je fats imprimer à titre de souvenirs personnels et sans aucune participation des "21," ne sont pas destinées à la publicité. En conséquence, si par hasard, quelque exemplaire de ce volume venait à tomber entre les mains d' une personne portée à en faire ttne appréciation quelconque, j'ose espérer quelle considérera ces pages comme ayant un caractère pricé ; mais si V esprit critique l'emporte, V index placé à la fin lui fera connaître les articles s gnés de mon nom et ceux qui portent les pseudonymes de "Karl" etyde "Fieldat," ou " Fiel d'At," et quel que puisse être cet aristar que futur, je le conjure de me prendre seul pour cible de ses flèches meurtrières. Il pourra à coup sûr assouvir ses nobles indignations, car je lui fournis hélas ! ample matière à vider sou carquois).