SÉNATEUR, ETC., ETC
Journaliste à quinze ans, avocat à vingtquatre, il n'a pas cessé depuis d être journaliste. Le journalisme, c'est son métier, son talent, ce par quoi il vit, sa chose à lui. Il lui a sacrifié un beau jour même sa toge d'avocat. On aimera peut-être à
* Aujourd'hui, il remplit à Paris une mission diplomatique très importante, et en même temps, — toujours journaliste, comme le dit ci-dessus M LeVasseur, — il envoie à sa feuille des correspondances qui sont de véritables chef-d'oeuvres.
J. El C de P.-R.
connaître dans quelle circonstance. C'était à peu près au sortir des dernières épreuves que tout étudiant en droit doit subir. Il était lancé dans la pratique ; la clientèle ne tarda pas à venir ; les écrits du jeune avocat lui ayant déjà fait un nom enviable, les bonnes gens se disaient* qu'un avocat qui écrivait si bien devait nécessairement parler comme un ange.
Bref, un beau matin, la première cause se fraya un chemin jusqu'à l'étude de Fabre. Il s'agissait d'un mouton qu'un bonhomme était accusé d'avoir escamoté à un sien voisin. Fabre avait toujours compté jusque là, pour faire son début dans la profession, sur un mur mitoyen. A défaut du mur, il dut accepter l'affaire du mouton. L'accusé, le bonhomme, lui conta son embarras avec un air de sincérité si profond, que Fabre, en homme de cœur,
se laissa attendrir, et s'intéressa au plus haut degré à son client ; et puis, le début était là, à faire ; il fallait emporter le morceau. En cour, malgré l'histoire attendrissante du bonhomme, Fabre se trouva en face d'une preuve écrasante contre son client, mais il mit tant d'éloquence à défendre l'accusé, que celui-ci fut acquitté séance tenante.
Au sortir du tribunal, Fabre rencontra son client qui, lui serrant les mains avec effusion, lui dit : Que puis-je faire pour vous ? vous m'avez sauvé la vie, j'avais volé le mouton.
Stupéfait de son succès, Fabre s'en alla tout droit chez lui, suspendre sa toge d'avocat dans sa garde-robe d'où il ne Ta pas tirée depuis.
C'est peut-être, grâce à cet incident,
que nous devons de l'avoir conservé exclusivement au journalisme ; depuis, que de journaux quotidiens et hebdomadaires, que de revues mensuelles ont reçu les inspirations de sa plume châtiée, spirituelle et caustique ! UOrdre, de Montréal, aujourd'hui défunt, l'a eu comme rédacteur ordinaire ; le Canadien, de Québec, l'a compté aussi pendant quelques années dans les rangs de sa rédaction, il y a de cela environ douze ans ; le Canadien pouvait se vanter alors, plus que jamais, d'avoir une forme littéraire.
A l'époque où le journalisme canadienfrançais se remuait dans la poussière de la routine et de la vulgarité, X Evénement vint faire une heureuse diversion. C'est le 13 mai 1867 que Fabre publia le premier numéro de X Evénement. De l'esprit, il y
en avait plein les colonnes du journal, et de la verve tous les jours. On s'arracha la feuille, rien moins. Radieux d'un pareil succès, Fabre se mit aussi à y écrire le feuilleton, et à publier sous cette forme, une foule de nouvelles charmantes, la Chasse aux dois, par exemple. Il avait pour collabo — ce bon Beausoleil, créateur quelques années après du Négociant Canadien et du Bien Public, à Montréal ; tous deux ont vécu. Beausoleil s'est depuis laissé choir des hauteurs du journalisme dans le syndicat officiel. Après Beausoleil, Achintre, — cette bonne pâte d' Achintre, —qui maugréait contre l'existence tant qu'il faisait jour, puis LeVasseur, dont la spécialité fut, pendant onze ans, de corriger les calculs, les données arithmétiques du rédacteur en chef.
Le nouveau journal fit son chemin rapidement ; comme aujourd'hui encore, on ne savait pas trop quelle était sa couleur politique, mais on le soupçonnait bien de ne pas avoir trop d'aversion pour le gouvernement, qui était alors conservateur à Ottawa comme à Québec; mais, il était si amusant, qu'on s'occupait fort peu de sa couleur. Le premier, il osa dire une foule de choses qui, parfois, ont fait demander pour lui et ses assistants l'excommunication majeure. Heureusement, les âmes timorées, scandalisées de la désinvolture du nouveau journal, n'ont jamais pu réussir dans leurs sinistres desseins : Fabre ne s'en porte pas plus mal aujourd'hui qu'alors, au contraire. Peu à peu les épidermes par trop délicats se sont acclimatés à la lecture de Y Evénement, qui n'a jamais eu autant de lecteurs qu'aujourd'hui. A
l'heure qu'il est, on conteste de moins en moins sa moralité ou son orthodoxie, qui, d'ailleurs, j'ouvre cette parenthèse, n'ont presque jamais été en défaut.
Qu'on me dispense de l'appeler spirituel écrivain. Fabre m'en voudrait le reste de ses jours. C'est un vieux cliché que je ne rééditerai pas. Tout le monde, d'ailleurs, le sait, Fabre tout le premier, et personne ne s'est gêné de le dire. Qu'on dise qu'il est rare de trouver une plume aussi fine, aussi élégante et aussi souple, à la bonne heure, souple surtout ; plusieurs gouvernements se sont bien trouvés de cette souplesse de plume de notre ami ; pour lui, cependant, cette qualité est loin d'avoir rapporté de l'or massif; on ne sait pas, cependant, ce que l'avenir peut lui réserver. Un jour, il s'est réveillé sénateur, avec le titre d'honorable, un pléonasme s'il y en
a jamais eu ; en possession d'une chaise curule, bien rembourrée, où Font porté des convictions politiques de premier ordre, et surtout la tendresse empressée du premier ministre du Canada, alors M. McKenzie, et d'une quantité d'autres amis ; la chaise curule [n'a pas assombri son humeur charmante ; il est toujours resté le gai convive, le spirituel causeur.
Je dis gai convive. En effet, Fabre a un faible ; il se pâme devant les petits plats ; lui, le plus flegmatique, le plus désillusionné des 21, aurait une attaqne d'apoplexie à l'idée de manquer un bon coup de fourchette. C'est pour cela qu'il a faim de Paris, la ville des petits plats, des bons causeurs ; Paris est son dada, il y est déjà allé en 1878, faire un séjour de trois ou quatre mois ; il y est retourné au mois d'août dernier, et y restera le plus long-^
temps qu'il pourra, à moins que les petits plats n'émigrent à Londres, le pays des grands plats, ou viennent s'installer à Québec, le seul endroit au Canada où il y ait des charmantes petites "entrées," lorsque les 21 s'avisent de dîner.
Fabre a réuni en un volume les meilleures de ses chroniques ; c'est un volume que l'on achètera toujours. Les études de mœurs qu'elles renferment sont de tous les temps.
De loin comme de près, l'Honorable Hector écrit dans X Evénement avec une assiduité des plus marquées, surtout depuis deux ou trois ans. Serait-il en train de se corriger de son faible pour le dolce far niente. Ses collaborateurs ne demanderaient pas mieux. Depuis le retour d'un cabinet conservateur au pouvoir, il fait de
la haute politique, traite les questions non sur le terre à terre de l'intérêt personnel, mais de haut, avec largeur de vues, modération parfaite. Cela lui procure la satisfaction de dire la vérité. L'opposition ne peut pas, à tout prendre, s'alarmer de ses écrits, et le gouvernement ne s'en trouve pas trop égratigné ; pour l'un comme pour l'autre, il a des rigueurs, mais aussi des douceurs qu'il ne partagera peut-être pas toujours également. S'il ne s'est pas encore décidé à brûler ses vaisseaux, c'est qu'il voulait auparavant, comme je l'ai dit, traverser la mer, une fois déplus, sain et sauf, et lorsqu'il y mettra le feu, soyez sûr que ce sera le bon
moment pour lui et pour tout le
monde.
Nazaire Le Vasseur.
LE MAESTRO CALIXA LAVALLÊE
Musique et aérostation, harmonie et gloire militaire, violon et mitrailleuse, piano, composition, direction des balons ; tout cela sous un front immense et dénudé.
Ajoutez un quart de scalp à la base du cervelet, les cheveux roussis par le feu de l'inspiration ; deux grands yeux noirs voilés par une imagination en mouvement perpétuel, une bouche au rictus bienveillant et énergique — moustache en brosse à dent.
Ancien élève de Marmontel, il a ramassé Fépaulette de colonel sur vingt champs de bataille durant la guerre de sécession. Ëx-colonel à 25 ans, il a composé un traité complet d'harmonie, vingt-quatre études de genre pour piano, un grand nombre de mélodies pour voix et pianos.
Vouant ses aptitudes de physicien à la recherche de la direction des ballons, il a écrit un cours de mécanisme, traitant
toutes les difficultés techniques
du piano.
Il a réussi dans tout ce qu'il a tenté ; aérostier, il s'élève par son talent et il transporte les autres jusqu'à l'extase presque divine. Lavallée est né maître : la grande cantate qu'il a écrite naguère et l'opéra en quatre actes qu'il achève, élèveront à son génie un nouveau jalon sur la route
de la gloire.
Victor Bazerque.