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PREMIER MINISTRE DE LA PROVINCE DE QUEBEC ETC., ETC., ETC

Il y a douze ans, c'était en 1867, s'ouvrait la session du premier parlemeut de la province de Québec. Un tout jeune homme, avocat de Montréal, élu, par acclamation, député du comté de Terrebonne, proposait l'adresse en réponse au discours du trône. Sa réputation d'ora-

teur l'avait devancé à Québec. Dans maintes causes célèbres, il avait, à Montréal, remporté de ces succès qui lui ont fait la réputation du criminaliste le plus distingué du pays. On nous lavait tant vanté que nous avions le droit d'attendre beaucoup de lui. Il se leva. Tous les regards se portèrent sur cette figure pâle, fièrement encadrée d'une longue chevelure noire, depuis devenue légendaire. Chacun admirait son visage expressif, ce regard si profond et si spirituel qui annonçait une vive intelligence, un caractère supérieur. Lui, dans le silence solennel, laissa tomber les premiers mots de son exorde avec cette voix à la fois vibrante et sympathique qui empoigne aussitôt l'auditoire. Et, pendant près d'une heure, il nous tint sous le charme, nous enlevant avec lui dans ces hautes

sphères de l'art oratoire où règne l'enthousiasme. On ne nous Pavait pas surfait, M. Chapleau était orateur, — Voilà un futur ministre, disait-on dans les couloirs, au sortir de la séance.

Cinq ans s'écoulèrent, pendant lesquels le jeune député brilla au premier rang dans les luttes parlementaires, tout en se formant à la tactique sous les ordres de vieux et habiles vétérans politiques comme Sir George Cartier, et les Honorables MM. Langevin et Chauveau. En 1873, Thonorable M. Ouimet, alors premier ministre, tant pour reconnaître les services de M. Chapleau que pour s'appuyer des qualités du brillant jouteur, lui offrit le portefeuille de solliciteur-général, que celui-ci acceptait le 27 février. Il avait trente-deux ans.

Dans l'été de 1874 éclatait cette fa-

meuse affaire des Tanneries dont les malins voulaient à tout prix faire un scandale. Le ministère Ouimet, qui ne tenait pas tant au pouvoir que l'honorable M. Joly et ses collègues nous ont paru le faire en ces derniers temps, s'empressa de résigner en demandant une enquête vigoureuse sur ses actes, et Ton forma une autre administration sous laquelle le ministère Ouimet fut parfaitement . exonéré de tout blâme par les chambres.

La présence de l'honorable M. Chapleau était trop précieuse dans un cabinet pour qu'on ne lui fît pas place immédiatement, et, le 27 janvier 1876, il devenait secrétaire-provincial. Son influenee ne devait plus alors que s'accroître. Malgré son jeune âge, il avait déjà su se faire accepter comme l'un des chefs du parti conservateur, et par la force de sa parole et par

la sûreté et la profondeur de ses idées, lorsque la tempête du 2 mars se déchaîna.

Un homme doué d'autant d'énergie que d'audace nous avait été envoyé par le ministère, alors libéral d'Ottawa, afin de pulvériser et balayer le parti conservateur à Québec. Le coup ne se fit pas attendre, et le 2 mars 1878, le ministère de l'honorable M. De Boucherville était brusquement poussé à la porte avec un sans-gêne et une vigueur tout à fait démocratiques.

Alors commença une lutte à jamais mémorable. Qui allait la diriger du côté des conservateurs ? Jusque là, M. Chapleau avait bien fait preuve de qualités brillantes et comme orateur et comme ministre ; mais, avait-il toutes les capacités d'un chef de parti, surtout dans des circonstances si critiques ? Il s'était bien

montré bon lieutenant, mais allait-il se révéler grand général? Personne, certes, ne doutait de sa bravoure, mais avait-il assez de tactique pour profiter de tous les avantages que lui offrirait le champ de bataille et pour déjouer les ruses et les manœuvres de ses adversaires ? Avait-il en lui ce fluide sympathique qu'un grand homme de guerre communique à ses soldats et qui les fait suivre bravement leur chef jusqu'à la victoire ou jusque dans la mort?

Le combat s'engagea ardent, impitoyable, incessant. Et, pendant vingt mois, on le vit, ce jeune officier devenu général, pendant vingt mois on le vit sur la brèche, avec ses hardis compagnons, toujours bataillant, ne reculant certes jamais, et jamais ne laissant à l'ennemi ni paix ni trêve. Quand le soleil n'éclairait plus la

bataille, on combattait dans la nuit, et du soir au matin, durant des séances de vingt quatre heures ; et toujours on apercevait ce chef indomptable entouré de ses vaillants et les animant, de la voix et de l'exemple, à redoubler d'ardeur.

Oh ! ce fut une belle et fière mêlée, et dont les clameurs retentiront au loin dans notre histoire !

Pour bien connaître M. Chapleau, pour approfondir son talent, il faut l'avoir vu plaider en cour. Comme il sait pénétrer dans les plus intimes détails d'une cause ardue ! Et que de ressources inattendues lui offre son esprit délié ! En vain le témoin aux abois essaie-t-il de se soustraire à cette logique inexorable, à cette habile déduction des faits qui préside à son examen, il faut bientôt céder

et s'avouer vaincu dans une lutte où l'avocat éminent l'emporte de toute la force de sa rare intelligence et d'une adresse, d'une science consommées. Or, après le célèbre coup d'état du 2 mars, l'honorable M. Chapleau avait à plaider un fort sérieux procès, et à lui, qui, dans sa carrière de criminaliste, avait sauvé une trentaine d'accusés, incombait maintenant la tâche d'en faire condamner tout autant, cette fois pour un délit politique, il est vrai. Les avons-nous assez vus balbutier, s'empêtrer dans leurs réponses, ces accusés d'un autre genre dont il était chargé de prouver la culpabilité ! Et l'on sait que ceux-ci n'étaient pourtant pas les premiers venus, qu'ils savaient fort bien se défendre et que s'ils ont dû s'avouer vaincus, ce n'a pas été sans une longue et vigoureuse résistance !

Il y a huit jours, l'honorable M. Chapleau, victorieux, tout rayonnant de son noble et grand triomphe, du haut de ce rocher de Lévis, d'où il avait, vingt mois auparavant, jeté son premier cri de défi, entonnait, de sa voix mâle et fière, l'hosanna de la victoire, Et tout un peuple enthousiaste d'acclamer avec des transports dont les échos vibrent encore dans le pays.

Modéré dans son triomphe comme il convient à tout vainqueur généreux, l'honorable M. Chapleau, devenu premier ministre, prêche la conciliation et la paix. Il l'a dit carrément, loyalement, sa politique est une politique d'apaisement. Ce qu'il veut, c'est l'union des gens modérés, c'est, avant tout, la prospérité de la province. La lutte formidable qu'il vient de mener si glorieusement à bonne fin, il fal-

lait la faire et il Ta vaillamment soutenue et conduite. Mais, maintenant quelle est terminée, ce qu'il veut, ce qu'il doit vouloir, ce sont la paix avec la prospérité renaissante, c'est pour notre population rassasiée, dégoûtée de tant de luttes acrimonieuses et stériles, le repos dans l'ordre constitutionnel rétabli et sous un gouvernement fort et respecté.

Voici donc l'honorable M. Chapleau premier ministre de sa province, et il n'a que trente huit ans ! On voit qu'il n'a pas perdu son temps. Aussi, en peut-on, en doit-on augurer qu'il ne peut plus s'arrêter en aussi beau chemin. Il est de ces prédestinés qui ont au front une flamme qui les guide et en eux une force qui les pousse vers les grandes choses dans des voies où le vulgaire ne saurait les suivre. Il est un de ces privilégiés qui sont ap-

pelés à tenir dans leurs mains l'avenir d'un pays et qui s'en vont triomphalement poussés par la fortune, renversant, écrasant tous les obstacles qui se dressent sur leur route.

Doué de toutes les belles qualités d'un homme vraiment supérieur, éloquent, intelligent au possible, diplomate, insinuant, tont rempli de ce fluide magnétique qui fascine, charme, entraîne à sa suite ceux qui l'approchent, il a, de plus, ce bonheur qui accompagne les grands hommes d'état. Ses chances répondent à ses aspirations. Ce qu'il désire lui advient. Il le sait et croit en son étoile, dont il est sûr que rien ne peut arrêter la marche. Et confiant en l'avenir qui lui sourit avec tant de grâce, il se dirige fièrement vers le but qu'il s'est proposé, Voulant, de toutes les forces de son âme, le bien-être, le dévelop-

pement de son pays, et aspirant, quant à lui, à la satisfaction suprême du devoir accompli, comptant sur le respect, et peut-être, plus au fond de lui-même, — il en bien le droit — sur l'admiration de ses contemporains.

Joseph Marmette.

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