LIBERA
Tremens factus sum ego.
Aujourd'hui lo sonneur moissonne.
C'est sa journée et sa saison.
Il enlie dans chaque maison Et n'est refuse par personne.
Chez les biberons qu'il rançonne El qu'il excite à l'oraison Il lais.-.e parfois !a raison.
Aussi le soir il sonne, il sonne...
Pour honorer morts et vivants, A tour de bras aux quatre vents Il disperse l'àme des cloches.
Aux carrefours les amoureux
Se signent, croyant voir entre eux
Surgir les spectres de leurs proches.
Lo vieux sonneur n'est pas poltron, El conire la pcurqu'il niépiise, Dans le fond de sa barbe grise Il luùche parfois uu juron.
Le vieux sonneur est un luron, II coucherait seul dans l'Eglise, Des fosses il a l'entreprise Depuis quarante ans environ.
Mais ce soir il a bu peut-être Pour s'élonrdir, il n'ose pas Jeter les jeux vers la fenêtre,
Tant il a peur de voir là-bas Sortir du fond du cimetière Tous les morts qu'il a mis en Icrre.
Il a peur, le vieux fossoyeur, Il a peur, malgré son baptême.
De la mort, étrange problême Que l'on résout à contre-cœur.
Il a peur comme vous, lecteur, De l'éppuse fatale et blême Qui me fait frissonner moi-même.
Je la brave... mais j'en ai peur.
J'ai peur de l'inconnu, du vide, De ma face morne et livide...
Le trépas que je subirai,
Je le subirai sans murmure.
Et si je puis, je sourirai,
Mais j'en ai peur, je vous l'assure.
Du drap qui m'ensevelira, Je vois le spectre m'apparaître.
J'ai peur du médecin, du prêtre, J'ui peur du mal qui me tuera, Scr, 24
Peur du sol qui m'engloulira, Du fer qui m'ouvrira peui-êlre, Du cercueil de chêne ou de hôtre Dans lequel mou corps pourrira.
J'ai la crainie que rien n'efface, De l'inslanl d'éblouissement Où je verrai Dieu face à face.*
Et parfois, je ne sais comment, Lorsque je pense au grand mystère, J'aipeur du diable, —el loi, compère?
La Lande de Longé, jour des Morts, 1866.