‹ Scrap-bookChapitre 24 sur 29 · DOUZAIN SUR LA MORT · texte numérisé non relu

DOUZAIN SUR LA MORT

J'ai porté le fardeau de la journée entière,

J'ai souffert de la pluie et souffert du soleil,

Je quitte le harnais du travail, appareil

Plus lourd et plus souillé qu'une armure de guerre.

Couchons-nous, le sommeil obscurcit ma prière... Je la ferai plus longue et meilleure au réveil. Je m'étends, et je sens sous la clef du sommeil Doucement et sans bruit se fermer ma paupière.

L'oubli gagne.... les sens s'énioussent tout d'abord...

La fatigue s'en va... la souffrance s'endort...

Le corps s'engourdit... l'âme, au doux pays du rêve,

Ainsi qu'un vapeur semble un instant courir.

Libre et fluide ensuite, au ciel elle s'élève...

Si c'est ainsi qu'on meurt, il est doux de mourir.

Tu te réveilleras, le trépas est farouche,

La face du squelette est un affreux miroir ;

Toute chair de cadavre est odieuse à voir

Et le doigt des vivants frémit quand il là touche.

Non, la tombe n'est pas une indulgente couche Où l'on puisse dormir après dîner, le soir ; La Mort, fruit vert ou mûr, grince sous le pressoir. Et son acre saveur est araère à la bouche.

La fosse est un trou noir et profond, l'esprit fort

Et le faible de loin bravent ses épouvantes,

Mais tout le monde a peur quand il est sur le bord.

Le sceptique s'accroche aux racines pendantes Et par je ne sais quoi le saint est retenu. Car l'espérance, hélas ! est encor l'inconnu.

Sept ans, — le livre était à son premier feuillet, Blanc, et de sa blancheur ayant la conscience ; D'un nimbe la Raison couronnait l'Innocence ; La fleur se sentait vivre, et la mort la cueillait.

Comme une rude mère, hélas ! elle accueillait Son hôtesse inconnue et, dans son ignorance. Comme un baiser trop fort acceptant la souffrance, Se résignait au doigt brutal qui relîeuillait.

La pauvre petite âme, oiselet de passage, Retourne vers le Dieu qui l'avait mise en cage Et fait tranquillement son nid dans le cercueil.

Elle baise en riant l'ange qui la délivre.

Mais quand la porte s'ouvre, hésitant sur le seuil.

Elle lui dit : pourtant j'aurais bien voulu vivre !

Dix-huit ans — dès l'enfance au couvent, vierge et blonde, Frêle, sans avenir, sans présent, sans passé. Sans regrets, sans parents, sans dot, sans fiancé, Quelles conditions pour sortir de ce monde !

La toux est d'abord sèche, arnère, puis profonde ; L'enfant fait la grimace après avoir toussé ; Le médecin contient un sourire forcé ; Le sternum sonne creux sous le doigt qui le sonde.

L'heure fatale est proche, et certaine surtout. Pour qui mentirait-on? la malade sait tout, Et regarde le ciel, le désir à la lèvre.

Mais la nuit, elle a peur des spectres de la fièvre ; Et, sentant dans ses os un grand frisson courir. S'accroche au drap, et dit ; Je ne veux pas mourir !

Quarante ans — résolu, fort et vaillant, la fibre Calme et saine, la peau, sans ardeur ni frisson, Franc du collier, le corps et l'âme à l'unisson. Sans préjugés, croyant, libre et se sentant libre.

C'est un clavier parfait dont chaque note vibre, Franche et juste suivant l'exigence du ton. La conscience en paix, le pied sûr et l'œil bon. Le sang, les nerfs, la bile, en parfait équilibre.

La mort le trouve mûr et le prend franchement,

Sans les détails honteux de la décrépitude

Et ne met pas de trouble à son dernier moment.

Il ne sourcille pas, il a fait une étude

Des choses de la mort, et croit aller à Dieu,

Pourtant il se retourne et dit au monde ; Adieu!

Quatre-vingts ans — grognon, trais flétris, barbe inculte,

Accablé sous le faix, poilant mal ses hivers,

Aveugle assez pour voir les choses de travers,

El tout juste assez sourd pour croire qu'on l'insulte.

Il perdit l'autre jour un petit-fils adulte,

Son dernier descendant; tout seul dans l'univers,

1! est complètement insensible aux revers,

Et ce n'est qu'à lui seul qu'il rend un dernier culte.

Il est à la merci de serviteurs pillards.

Le jouet des enfants et des autres vieillards;

Chaque pas qu'il essaie éveille une soulfraoce.

La Mort vient, il la voit; plein d'angoisse et d'ennui, Il dit : reviens demain, jour de la délivrance, Laisse-moi vivre encore et souffrir aujourd'hui.

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