‹ Scrap-bookChapitre 5 sur 29 · LA CAVALCADE · texte numérisé non relu

LA CAVALCADE

Est-ce le doux vent d'Avril Qui sitôt met en babil

Toutes les lèvres ?

Mais il neige, il grêle, il pleut ; Quelle bile vous émeut ,

Et quelles fièvres

Sur les balcons Amiéuois Mettent ces jolis minois

En embuscade?

' — Nez au vent , l'œil éclatant , Phrase au bec , chacun attend

La cavalcade.

Elle approche; voyez -vous.

Précédant les jeunes fous ,

Et leurs vacarmes , D'abord ces deux pelotons Impassibles de dragons

Et de gendarmes?

La foule en vain derrière eux , Ainsi qu'un vin généreux

Qui se tourmente , Un peu folle en ses ébats , S'agite du haut en bas ,

Court et fermente.

Le gendarme étincelant , Avec son chapeau galant ,

Mis sur l'oreille , C'est le bouchon aguerri Qui contient le Sillery

Dans la bouteille.

Mais, que vois-je au premier rang ?

— Ce sont les fils de ton sang,

0 Jean Bonhomme ; Laboureur , mon vieux savant , On t'a fait passer devant

Le gentilhomme;

N'es-tu pas son frère aîné ?

Quand l'homme fut condamné

A la misère , Et qu'à ses enfants maudits Dieu , fermant le Paradis ,

Forma la terre ,

Fort, résigné, courageux , Au joug tu soumis les bœufs ,

Et, sans querelle, A la sueur de ton front.

Tu forças le sein fécond

De la rebelle.

Vous suivez les paysans , Fils de la ville , artisans

Qui , sans relâche , Bien qu'un peu plus raffinés.

Tout le jour vous obstinez

A votre lâche.

Imitez les laboureurs , Méprisez des discoureurs

Les litanies ; Gardez, — vous êtes sa main, — Gardez du grand corps humain

Les harmonies.

Et toi, qui réponds si bien Au souci quotidien

De la patrie , Qui marches sans temps d'arrêts , Ahasvérus du progrès ,

Fière Industrie,

Marche, marche pas à pas

Ton rôle à coup siir n'est pas ,

D'être futile; Laisse aux caprices des arts Leurs mystérieux hasards ;

Ne sois qu'utile.

Tisse, fabrique, retords.

Et, te prenant corps à corps

A la matière , Forte , loyale surtout , Porte enfin le dernier coup

A la misère.

Et toi, char symbolisé De cet art subtilisé

Qui de Nature Taquines un peu les lois , Quelque paré que tu sois,

Horticulture ,

Devant tes deux devanciers Abaisse tes airs princiers ,

Tes façons vaines ; Où vont mourir tes lilas, Et tes fiers camélias,

Et tes verveines ?

Faut-il , ô fleur , te montrer , Lorsque ta mort vient parer

Nos jeux profanes ?

Faut-il, outrant Juvénal , Te montrer au sein vénal

Où tu te fanes ?

Mais qui suit? — Le plus souvent L'orgueil mort sur le vivant

Hélas ! se calque , Et ce n'est pas le moins fou. — Est-ce un char de triomphe, ou

Un catafalque?

— En navire déguisé C'est ce fleuve divisé

En tant de branches , Que couvraient aux temps anciens Tant de ponts aériens

Et tant de planches.

Vieux boulevart du Wallon , Achille dont le talon

Est Blanquetaque , Tous les jours tu disparais Et sèches dans tes marais

Où l'on l'attaque.

De nos coteaux chevelus llélas ! ne descendent plus

Tes tributaires, Tant on a fait de contrats Où l'on met les bois à bas

Chez les notaires.

Dans la Venise du Nord Tu n'es plus, ô triste sort !

Qu'une écritoire; Saint Maurice y met au bleu; Saint Pierre chôme ; et Saint Leu

Demande à boire.

Somme, du haut de ton char , Vois le bon peuple Picard

Qui te croit morte , Avec un regret poli Te suivre au champ de l'oubli

Où l'on t'emporte.

Et pourtant ce peuple-ci Garde assez bien le souci

De son histoire ; Mieux que de plus conquérants Ses aïeux furent garants

Du territoire.

Déployez vos étendards , Braves chevaliers Picards ,

Français quand même.

Qui repoussâtes le nom Espagnol ou Bourguignon

Comme un blasphème ;

Grands vaincus au noble cœur, Qui , perdant tout, fors l'honneur

Et l'espérance , Criiez à l'astre obscurci D'Azincourt et de Crécy :

Vive la France !

Marchez après eux, marchez Adroits et braves archers.

Leurs frères d'armes.

Vous dont l'arc retentissant A fait couler tant de sang

Et tant de larmes.

Chevaliers, archers, héraults, On rirait, vaillants héros,

De votre foudre.

Tant la pauvre humanité A de choses inventé

Depuis la poudre ;

Mais sous l'arc ou le fusil, Dans tous les jours de péril,

On le retrouve, Ce cœur français , ce grand cœur Qui dit n'avoir jamais peur ,

Et qui le prouve.

Ce qui plaît aux curieux, C'est qu'après le sérieux

Vient le comique ; Le fou surcède au vainqueur:

Après le vrai roi de cœur

Le roi dépique,

Et puis les quatre valets Suivant du bouge au palais

Leurs chefs de tile, Hector, Ogier, Quinola Et , plus fléau qu'Attila ,

Le gai Pamphile.

Leurs combats semblent des jeux; Les gens les plus courageux

N'en font que rire; Leur sceptre est un mirliton, Un domaine de carton

Est leur empire ;

Pourtant jamais conquérants, Ni les plus cruels tyrans

Dans leurs furies , N'ont fait verser tant de pleurs Que ces bons rois aux couleurs

Si bien fleuries.

Tayaut, ho ! tayaut ! tayaut ! Montagnard, et toi, Rustaut ,

Moins diplomate , Poursuis ton rêve cruel ; Du vieux seigneur du Hamel

Yoici la patte.

Sonnez, chasseurs sans pitié.

Sonnez l'hallali sur pié,

La bonne chasse!

A table, au retour du bore , Redites vos grands exploits

A votre race.

Scr,

Mais comment vous admirer?

— J'ai, — puisqu'il faut déclarer

Mon sens intime, — Le cœur ainsi départi ; Je suis toujours du parti

De la victime.

Devant vous, joyeux méchants, Je fuis à travers les champs

Et j'ai la fièvre Lorsque je vois, sous la dent, Saigner le moignon pendant

Du pauvre lièvre.

Salut , tréteau peu coquet , Théâtre de Bilboquet

Et de Bobèche , Où dans un lampion naïf , Au milieu d'un bain de suif

Fume la mèche ,

Où, narguant le bateleur Qui traite son serviteur

En terrain neutre , Paillasse, qui fait le sot.

Afin d'augmenter sa dot

Tend son vieux feutre,

Où, devant l'autorité Revêtue en vérité

De son écharpe , Zéphyrine fait vraiment Pour un applaudissement

Le saut de carpe.

Et toi, vaurien triomphant, Du poète et de l'enfant

Joie éternelle , Salut, beau fils de Guignol , Vieux matamore espagnol ,

Polichinelle ,

Dont le bon Charles Nodier Cherchait à psalmodier

La rhétorique , En mettant entre ses dents Les deux timbres discordants

De h pratique!

Salut, bâton , dont l'esprit Bat tout le monde, et se rit

De la police, Tandis que le diable fin , Qui le pousse , attend la fin

Dans la coulisse.

Du diable ce sont les teurs ; On le retrouve toujours

Dans quelque cave ; Il s'est pour sîir introduit Dans ces fourneaux où l'on cuit

La betterave.

Légume au flanc rebondi Qu'a sans mesure arrondi

La soif du lucre.

Toi qui fus un doux bienfait.

Quoi ! tu n'es pas satisfait

De rester sucre I

Comparant ta lymphe au sang De la vigne pâlissant ,

Tu veux encore, Pour acclimater le spleen.

Faire concurrence au gin

CeMinautaure!!

Mais , esprit trop aiguisé, Tu prends l'air mal avisé

D'un faux prophète ; Quitte ce ton irrité , Songe que la Charité

Est de la fête.

La Charité, gens d'Amiens ,

Chez vous , dans les temps anciens

Fit un prodige ; Vous saurez, j'en suis certain, Vous rappeler saint Martin :

— Noblesse oblige. —

Ce prodige se passait

En l'an Trois cent trente-sept

Depuis notre ère ; Mil huit cent cinquante-sept !

Figurez-vous bien que c'est

L'anniversaire.

Manteaux de nuit et de jour , Manteaux de ville et de cour ,

D'homme et de femme.

Satin , drap , bure ou brocard , Jetez vos manteaux au char

Qui les réclame.

Si , jusque dans vos greniers On va quêter vos deniers,

Donnez; l'aumône, Fruit tombé du capital , N'a jamais à l'hôpital

Conduit personne.

La cavalcade a passé';

La misère, — mal forcé , —

Est éternelle; Donnez ; si la Pauvreté Reste, que la Charité

Reste comme elle.

Amiens, 15 avril 18o7.

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