LE FILS NATUREL
DE M. Alexandre DUMAS Fils.
Il est mort l'année dernière un homme qui maniait la critique comme un bûcheron manie sa cognée ; les rois de la forêt ne lui inspiraient ni crainte ni respect, et, comme il n'avait pas peur de sa peine, il les abattait à ronde souche en un tour de main comme s'ils eussent été des baliveaux de la dernière coupe. Aussi était-il craint, estimé, courtisé, sinon aimé, cet infatigable fagotleux.
Depuis Laharpe, de classique mémoire, nul n'a vu son opinion formulée, entourée de plus de crédit et d'a«utorité que ce pauvre Gustave Planche dont je veux parler ; et pourtant qui jamais eut moins de grâce et de délicatesse? Plaisanteries lourdes et battant la brèche à la manière du bélier antique, redites fatigantes, phrases sans sel et sans prétention, style de maladroit faux bonhomme; telles étaient les armes dont il se servait cl qu'il ne se soucia jamais de fourbir. Est-ce donc sa brutale façon de rudoyer les dieux qui valut à cet Ajax Télamonien sa place dans
la république des lettres ? — Non, c'est que , fidèle à sa raison et même à ses préjugés, il ne disait jamais que sa vérité et ne songeait point à orner de fleurs la vérité des autres. Peut-être jugeait-il trop sévèrement et systématiquement, mais il ne connaissait ni la camaraderie ni la démangeaison d'écrire. Jamais à propos d'un livre ou d'un tableau, il ne s'avisa de faire la parade et de danser sur la corde à son propre bénéfice. Ce qu'il disait, il le pensait, et il le disait comme il le pensait, lourdement, crûment, mais sincèrement.
On peut être plus fleuri, plus orné, plus attique, plus indulgent que ne l'était le critique de la Revue des Deux Mondes: mais chacun dans sa sphère et à sa place doit prendre modèle sur lui en un point. Il faut dire notre vérité ou nous taire. Qui donc peut nous forcer à blâmer ce que nous aimons, à louer ce que nous n'aimons pas? J'admets volontiers que l'impartialité est un rêve, mais la conviction n'est pas une chimère; chacun peut et doit exprimer à sa manière la sienne, et, s'il se peut, rien que la sienne ; c'est là le facile secret de celte indépendance sans laquelle, en littérature, on n'est et ne sera jamais qu'un écolier, bon tout au plus à écouter, à applaudir ou à murmurer, mais indigne de monter dans la plus petite chaire et incapable défaire la plus mince leçon.
Ceci est plus qu'une profession de foi, c'est une déclaration de principes.
Tachons donc de mettre en pratique notre théorie et examinons, à notre point de vue, le grand succès du jour, Le Fils naturel de M. Alexandre Dumas fils.
Dans l'éié de 1815, Charles Sternay, désœuvré et ne sachant que faire à Puris sans argent, flânait et s'ennuyait dans le château de sa mère à quinze lieues de Tours. « Au bout d'un mois d'une existence purement matérielle (c'est M. Dumas qui parle), des idées d'amour passent par la tête du Parisien.... Un jour ce jeune homme traverse la lingerie pour aller prendre des
instruments de pêche dans un grenier et il aperçoit une jeune fille qui travaille près d'une fenêtre... Monsieur Sternay avait pour lui la jeunesse, l'esprit, l'élégance, l'entraînement et l'éloquence que donnent à un homme de vingt-sept ans la vie de la campagne et une occasion comme celle qu'il rencontrait... »
Charles Sternay séduisit Clara Vignot et, le 5 février 1816, Aristide Fressard , un ami d'enfance de Clara, déclarait à la mairie sous le nom de Jacques le fils de Charles Sternay et de Clara Vignot.
Nous verrons quel imbécile sans cœur et sans résolution devient plus tard ce Charles Sternay qui à vingt-sept ans ne sait comment vivre à Paris sans argent au mois de mars 1815, qui s'ennuie à la campagne pendant que l'on se bat à Waterloo et qui trouve le moyen de dépenser sa jeunesse, son ei^prit, son élégance et son éloquence à séduire une couturière ; mais passons. M. Dumas ne s'arrête pas à ces bagatelles de vraisemblance; c'est un metteur en scène habile et heureux ; toutefois, malgré l'exactitude du décor, le positivisme du costume et le laisser aller du langage, M. Dumas n'est point réaliste. Nous ne prétendons, du reste, lui faire un reproche de sa fantaisie qu'autant qu'il aurait des prétentions au réalisme.
En 1819, Clara est à Paris, le petit Jacques est malade, Charles Sternay évite sa maîtresse et son enfant qu'il n'a pas reconnu, invente mensonges sur mensonges, prétexte des revers de fortune et un voyage en Amérique, et finit par déposer entre les mains de Clara un titre de deux mille francs de rente et aller se.... marier ailleurs ; Clara éclate, déchire le contrat d'aumône et peut-être succomberait-elle à l'excès de sa douleur sans la présence de deux singuliers anges gardiens qui la soutiennent dans cette épreuve.
Le premier est Aristide Fressard, le fils du teinturier de Tours, l'ami de Clara, le parrain de Jacques; c'est une figure originale que celle de ce facétieux basochienqui débile crûment.
rondement et sans trop de choix ies bons mots que l'auteur, assurément un des hommes les plus spirituels de ce temps-ci, avait eu soin d'amasser pour le besoin de la pièce. Ce notaire n'existe pas, n'a jamais existé et n'existera jamais. C'est M. Dumas fils qui pour nous égayer ei nous intriguer, s'est déguisé en tabellion et sous ce masque comique et grotesque nous jette à pleines poignées le sel de sa cuisine. J'avoue que l'auteur en a quelquefois prodigué de plus fin et de plus attique; mais, en dehors de toute préoccupation réaliste, mieux vaut cent fois ce notaire-là qu'un plus vrai ; autant ce bouffon-là qu'un autre, il est amusant et si bon enfant.
L'autre ange gardien de Clara, le plus sérieux, le plus utile est M. Lucien, son propriétaire, jeune poitrinaire libertin qui, pressentant sa fin prochaine, met les morceaux doubles, brûle sa vie par les deux bouts et meurt en laissant à Clara et à son fils vingt-cinq mille livres de rente. Celui-ci est encore plus invraisemblable que le joyeux notaire, non pas qu'il ne se rencontre parfois de ces énergiques étourdis qui se noient volontairement dans le tonneau de Clarence, mais il est inouï :
!• Que le don Juan poitrinaire qui passe pour faire la cour à Clara ne la lui fasse pas réellement. Il connaît son passé et ne fût-ce que pour ajouter à sa liste un nom insignifiant, mais un peu plus sentimental que les autres, il doit tenter l'aventure ;
2° Que, soutenue par les sentiments de dignité naturelle et de délicatesse que lui a prêté l'auteur, par le commencement d'éducation qu'elle se donne à elle-même pour être digne de Charles et par les conseils de cet honnête Gaudissart d'Aristide, Clara accepte le legs, gros d'injure et de soupçon, d'un homme taré, tandis qu'elle repousse le don peu délicat, il est vrai, mais parfaitement légitime, du père de son enfant. Aussi Aristide Fressard ne saurait-il expliquer à la marquise la conduite de Clara (act. I", se, VII) et Jacques a-t-il parfaitement raison (act. II, se. VI) quand il trace un peu cruellement mais nette-
ment à sa mère la conduite qu'elle aurait dû tenir. La pièce avait bien un peu besoin de ces vingt-cinq mille francs de rente-là pour faire de Jacques, l'accompli M. de Boisceny, mais pas assez pour justifier une pareille invraisemblance.
Vingt ans se sont passés, Jacques, que l'on appelle M. de Boisceny du nom d'un château acheté par sa mère, est beau, élégant, instruit, discret, généieux, un peu poète, un peu inventeur, le contraire enfin de ce qu'était son père à son âge. Il voyage avec M. de Nervaux, son ami, et trouve lout à coup en Normandie deux aventures; il est confident d'une rupture entre M. de Nervaux et une dame imprudente et coquette, ou plutôt il se trouve jeté (c'est Henriette qui le dit elle-même à Jacques, act. I, se. III), « à travers une de ces situations, nées de l'indifférence d'un mari et de l'oisiveté d'une femme, les rêves qui en sont Vexcuse peut être, les dangers et les hypocrisies qui en sont l'amertume et le châtiment. » Malgré les nuages de l'expression, la pensée est claire, seulement ces sortes de choses s'expliquent mais ne s'excusent pas. Jacques se conduit en galant homme, il remet à l'amant les lettres de la dame et réciproquement.
Mais ce n'est pas tout : Jacques aime aussi pour son compte, il s'éprend pour Hermine, la nièce d'Henriette, la dame compromise, d'un amour profond, véritable et sincère. Cet amour, disons-le de suite, est irréprochable, grand et conséquent avec lui-même ; il ne se dément pas un instant, la passion n'entraîne jamais, fût-ce à des écarts de paroles Jacques ou Hermine; sûrs d'eux-mêmes, ils ne cèdent rien ; leur amour marche de pair avec leurs grands sentiments de loyauté, de délicatesse et de dignité personnelle, aussi ne fait-il point de concession, et le dénouement prévu arrive-t-il avec ne netteté et une dignité peu communes dans une comédie. C'est encore une exception, si l'on veut, mais au moins celle-ci est-elle bonne, louable et exemplaire.
Jacques aime donc, mais qui aime-t-il ? — Hermine Sternay, Scr. 4
fille d'un frere de Charles Sternay, mort général de division; Hermine est la cousine de Jacques, elle dépend de sa grand'mère, madame Sternay, née marquise d'Orgebac et de son oncle qui est son tuteur. La famille est complèlée par le vieux marquis d'Orgebac, frère de Mme Sternay, la grand'mère.
La femme que Jacques sauve d'une position délicate est Henriette Sternay, la femme de son père, figure effacée d'épouse adultère, qui n'a aucune raison d'être, à moins que, comme punition, l'auteur n'ait voulu infliger à ce vulgaire Charles Sternay le ridicule que les vaudevillistes français sont parvenus à donner au mari trompé par sa femme. Il appartient à un esprit droit et fin comme celui de M. Dumas fils de marcher droit au préjugé, de flétrir la femme, et de plaindre le mari, ou bien d'en faire un moyen de comédie. Sous ce point de vue M. Mario Uchard, dans Fiammina a été plus vrai et plus moral. Que serait-il donc arrivé.si Charles Sternay un peu plus faible, mais tout aussi nul, plus influencé par sa maîtresse que par sa famille , mais sans plus d'amour paternel et conjugal , eût épousé Clara Vignot? L'idéale et courageuse Clara en aurait-elle aussi été réduite à coqueter avec M. de Nervaux pour amuser son cœur pendant que Jacques aurait été au collège ?
Les vieux d'Orgebac sont deux types épisodiques plus vrais et sûrs de leur succès devant le public. De tout temps, la vraie noblesse a été plus facile que la fausse, plus franche, plus accessible et moins fière, se montrant même tolérante à l'égard des blasons douteux dont elle regarde le mensonge comme un hommage. La vraie noblesse n'est jamais snob : la fausse l'est toujours. Pour ce qui est du succès de la pièce, comme les vieillards de l'orchestre du gymnase se reconnaîtront toujours tous dans le marquis d'Orgebac et que pas une douairière des loges ne recevra de leçons de la fausse marquise, tout le monde applaudira.
M. de Boisceny aime donc Mlle Hermine Sternay et la de-
mande en mariisge. La vieille marquise qui sait son d'Hozier par cœur cherche en vain le nom de Boisceny dans sa mémoire, loisque le notaire Fressard vient tout lui révéler. La marquise refuse d'unir sa pelitc-fille Hermine et son peiit-fils Jacques. Jacques apprend ce refus en même temps que le secret de sa naissance ; ici finit le premier acte.
Le second acte que l'on a beaucoup blâmé et beaucoup loué renferme les deux scènes capitales de l'ouvrage , l'explication entre Jacques et son père, l'explication entre Jacques et sa mère. La première est irréprochable jusqu'au moment où Jacques, poussé par la froide logique de son père, demande pour toute réparation la main d'Hermine. A ce moment , bien que n'ayant pas de cœur, Charles Sternay devait lui accorder sa demande, sans s'égarer dans des objections fausses et puériles qui ne sont pas dignes de la grandeur de la scène et qui, on ne sait comment, paraissent convaincre Jacques et le poussent à cette extrémité fausse et impossible de provoquer son père. On comprendrait les objections de Sternay dans la bouche de la vieille marquise; c'est de-là qu'elles devaient venir après une promesse du père ; les embarras, les calomnies, les ennuis de tout genre devaient accabler ce père faible et ingrat, pris dans une position inextricable ; c'eût été sa punition et la logique des faits : la logique dont on parle tant dans cette scène qui tourne d'une façon si invraisemblable nous conduisait droit à cette situation qui vaut mieux que l'autre.
On a traité d'odieuse la scène entre Jacques et sa mère; elle est seulement dure , un peu impitoyable , mais elle est grande et vraie. Le fils dont l'éducation est bien supérieure, dont les sentiments de délicatesse et d'honneur sont par conséquent infiniment pjus susceptibles, oublie un moment les complaisances et les concessions du sentiment ; devant son avenir brisé, il ne reproche à sa mère rien de trop, puisqu'il ne lui reproche pas sa naissance. Clara doit souffrir, mais est-ce donc une ex-
pialion trop grande de l'îicccplation inconséquente du legs de M, Lucien que cette blessure passagère de l'amour maternel qu'une caresse guérit ? Le mouvement d'Aristide qui s'emporte conire Jacques est d'un bel elfet, mais il est plus théâtral que vrai et satisfait plus les âmes tendres que les esprits droits.
Le troisième acte pourrait être appelé un acte de lessive en famille ; mais quelle singulière façon de laver son linge on a dans cette famille là et surtout quelle drôle de manière de le raccommoder ! Charles Sternay expose au marquis d'Orgebac ses petites ambitions et ses petites misères, et lui demande son nom et son marquisat avec le titre de fils adoplif; d'Orgebac refuse mais s'amuse à envoyer Siei'uay en so'liciteur auprès du secrétaire du ministre qui n'est autre que Jacques. Ce jeune diplomate donne à son père une leçon qui ne manque pas de dignité, mais qui me semble bien c uégorique et bien froide, bien britannique, pour un français de vingt-quatre ans. Henriette à son tour dont la conscience n'est pas nette, vient confesser sonmarietfait avecluideTinduigence rétrospective; d'Orgebac et Sternay veulent tous deux adopter Jacques. Aristide lesjuge avec une sobriété de bons mois dont il faut savoir gré à un homme aussi expansif et aussi spirituel. Sternay, à bout de moyens, propose de reconnaître Jacques, si le marquis consent à la première adoption... Pelio Ossam — Sternay sur d'Orgebac, Vignot sur d'Orgebac, né Sternay ! greffe sur franc sur greffe par approche! Ce n'est pas un moyen, c'est un expédient de comédie par lequel chacun perd un peu de sa dignité et de sa valeur propre. La toile baisse, et comme public, le bon public, peut s'en contenter un quart d'heure, l'espace d'un entracte; Aristide s'en contente bien, comme notaire, mais il reste encore un acte à jouer et personne ne songe que ce puisse être là le dénouement.
Mais si ce dénouementest impossible, unautren'est guèresplus facile : quand ennuyé des bassesses de son père, des cajoleries de
sagrand'mère et indigné des propositions d'exil faites à sa mère, Jacques Vignot illustre et considéré demande sous ce nom Ja^ main d'Hermine qui l'accepte résolument, la situation est vraie et ne manque pas de grandeur; mais quand pour forcer le consentement de son père et de sa grand'mère qui le lui refusent de nouveau , Jacques jette en pâture à la bourgeoise ambition de Sternay un titre de comte singulièrement conquis, tout le monde sourit et le dénouement de Tartuffe, si célèbre par su naïveté, est dépassé en simplicité et en bonhomie.
Ceux qui croient que le théâtre doit être l'école des mœurs ne sauraient être complètement satisfaits de la pièce de M. Dumas fils. L'exemple y est nul et la morile en est double ; si Jacques et Hermine se marient à la fin de la pièce, il n'en pouvait être autrement et personne n'est inquiet un instant sur le sort d'un amour aussi fort, aussi sûr de lui-même, aussi exempt d'extravagance que le leur. Si Jacques est récompensé c'est à peine selon ses mérites , mais comment est puni Charles Sternay ? — Il devient comte sans être obligé de reconnaître son fils et au lieu de couvrir d'un titre de noblesse le nom plébéien et la fausse position de sa propre mère, c'est Henriette que Jacques fait comtesse , Henriette dont il connaît la vertu , Henriette , l'épouse adultère de Charles Sternay, Henriette qui devant toutes les lois et toutes les consciences est plus coupable que Clara Vignot !
Voilà pour l'exemple ; quant à la morale, quelle était dans la pensée de l'auteur au commencement de la pièce la conduite rigoureusement tracée par le devoir à Charles Sternay ? — Evidemment il devait épouser Clara. Que serait-il arrivé ? — En supposant que l'épouse désenchantée d'un homme sans énergie, sans cœur et sans esprit, eut conservé intact l'honneur conjugal, que d'ennuis et de déboires! Harcelé par sa mère, raillé par le vieux marquis, ce croque-poules de table d'hôte (act. III, se. II), encouragé, mais non soutenu par Aristide sans po-
siliou tlaus le monde, que serait devenu Charles Sternay ? Ce petit caractère eût tourné à l'aigre ou il se serait entièrement affaissé sous le poids de l'insouciance et de la lâcheté. Gomment eût-il élevé son fils ? ou comment n'eut-il pas enlravé l'action de la mère? Et si Jacques eût aimé sa cousine et que par compassion, par un réveil assez ordinaire de l'esprit de famille, on lui eût accordé sa main, quelle triste union compaiée au brillant mai iage emporté d'assaut qui couronne la pièce! Mais si le succès justifie tout, — et il justifie tout au théâtre, — Clara Vignot est plus grande que n'eût été Clara Sternay, Jacques Vignot est p'us intéressant et plus heureux que Jacques Sternay, Charles Sternay a bien fait de ne pas épouser Clara, et alors à quoi tendent ces déclamations sur son hypocrisie et son improbilé?
Mais la morale du théâtre n'est point la morale delà chaire ou du traité spécial. Le public du Gymnase a beau être relativement choisi, il s'accommoderait mal d'un cours de droit civil sur la paternité et la filiation, ou d'un sermon sur les égarements de la jeunesse. Le public d'un théâtre de vaudevilles veut être amusé et intéressé. Les effets de scène, les feux d'artifice de l'esprit, l'habileté des acteurs, telles sont ses préoccupations et ses plaisirs. Aussi le Fils naturel aura-il deux cents représentations et je pense, avec l'auteur sans doute, que c'est ce qu'il fallait démontrer.
Le Fi/s nature/ est-il le meilleur ouvrage de' M. Dumas fils, aura-t-il le prix décennal et conduira-t-il son auteur à l'Académie ?
Supérieur, sans contredit, à la Dame aux Camélias et à Diane de Lys, le FVs naturel est inférieur à la Question d'Argent et surtout au Demi Monde, le chef-d'œuvre de son auteur.
M. Dumas fils met en scène avec un incontestable talent, et même une grande convenance relative, les femmes déclassées et les hommes à réputation flottante ; pour être sans fiel, sa satire
n'en est pas moins souvent honnête et sévère, mnis elle a besoin de passer par une bouche élégante et jeune pour conserver toute la finesse de son esprit et toute la subtilité de sa raillerie. L'honnêteté et la vertu étaient bien plus séduisantes, jeunes, vaillantes, vernies de ueuf, gantées de frais dans le Demi Monde et la Question d'Argent, que sous l'habit officiel du notaire Aristide qui ne rit pas toujours d'un fin rire, se bat les flancs pour s'égayer et fait parader sans nécessité sa femme et ses enfants.
Quant au prix décennal et à l'Académie, ce n'est pas sous ce double souci que M. Dumas fils a écrit sa pièce.
Comme nous l'avons vu, la conclusion de son plaidoyer est douteuse ; la pièce est plutôt faite en vue de la scène qu'en vue de la preuve , les personnages sont des exceptions et non des types. Sous ce rapport, le Fils naturel est inférieur aux Faux Bonshommes, cette ébauche un peu crue sans doute, mais d'une couleur si franche et si vraie dans sa crudité.
D'un autre côté, M. Dumas met autant de négligence dans son style que M. Feuillet y met de prétention ; si le Fils naturel est moins mal écrit que la Dame aux Camélias , par exemple, je doute que les puristes dépositaires de la grammaire et du beau langage, puissent le trouver sans reproche ; il est vrai qu'on vient de recevoir M. Augier académicien.
En résumé, le Fils naturel n'est pas un chef-d'œuvre; c'est un succès, ce qui n'est pas la même chose. On sait que le Timocrate de Thomas Corneille fatigua les auteurs avant les spectateurs et c'est tout ce qu'on sait du Timocrate. L'ouvrage de M. Dumas n'est point un ouvrage absulumcnt condamnable, immoral et dangereux : c'est une thèse philosophique dans laquelle l'auteur voit souvent juste, jamais de haut et toujours sans se soucier du point de départ. On a parlé d'An/on// à propos du Fils naturel : Antonij est un ouvrage de l'école socialiste la plus avancée; le Fils naturel est un philosophe du dix-huitième siècle. Il eût
admirablement fait le pendant du Père de Famille de Diderot. C'est à celle école, dans ce qu'elle a de moins mauvais, et à cette époque qu'appartient la pièce nouvelle de M. Dumas fils; école et époque qui n'ont produit qu'un seul chef-d'œuvre dramatique, le simple et i\dm\vnh\e Philosophe sans le savoir, ]e Mariage de Figaro étant plutôt un éblouissant feu d'artifice qu'une pièce de Théâtre.
Que manque-il donc à M. Dumas fils pour arriver à la vérité de grâce et de sentiment qui est l'expression suprême du genre qu'il vient d'adopter ? — une qualité qu'il n'aura jamais, qui manqua toujours à Beaumarchais et que possédait au plus haut
degré le bon Sedaine, celle de faire des chefs-d'œuvre sans
le savoir.