CRITIQUE LITTÉRAIRE
lia fille du millionnaire, comédie en trois actes, en prose, de M, Emile de Girardin. — Lia Jeunesse, comédie ea cinq actes, eu vers, de M. Emile Augier. — l.e Bonheur chez soi, comédie en un acte, en vers, de M. Victor du Hamel.
« Pendant un récent séjour à Naples, où il était venu sans livres, où il ne recevait pas de journaux, M. Emile de Girardin s'est disirait en écrivant des scènes dialoguées qu'il a intitulées La Fille du millionnaire (i)... »
Certes, le contraste est frappant et la pièce nouvelle pourrait être appelée l'apothéose de l'antithèse. Se trouver une fois dans sa vie dans le Golfe de Naples, sous le ciel bleu devant la mer bleue, voir grouiller à ses pieds les vrais lazzaroni, se sentir baigné dans une atmosphère de chaude paresse et pénétré de la poésie passive du Dolce far nient e , rêver pour son propre compte parce que la traduction matérielle du rêve des autres vous fait défaut, et trouver dans ses souvenirs, dans ses espérances, dans ses chimères, dans les trésors les plus intimes de sa poésie, les conversations de notaires, de juges-de-paix, de
1) Monde Illustré, 20 février 1858.
Scr.
douairières et de boursiers qui se renvoient dans un style sec, clair et à cliquetis métalliques, les paradoxes de La Fille du millionnaire !
Mais restituons un instant à l'œuvre nouvelle sou véritable cadre.
Nous ne supposerons pas l'auteur, en décembre, dans un entresol Parisien mal clos, sans jour et presque sans feu, entre un œuf à la coque et un verre de tisane, taquiné par une grippe niissanle, le bruit de la rue et la vue de la brume, mais bien par un clair et froid soleil de mars, dans la chan)bre haute d'un hôtel néo-grec aux colonnes pseudo-corinthiennes comme celui que M. de Girardin a si longtemps habile à l'exirémiié des Champs-Elysées, devant une table méthodiquement ornée d'une écriioire sans souillures, de vélin immaculé et de plumes de fer frais émoulues. Si le maître de la mai>»oii n'a pas les manchettes de M. de Buffon, sa tenue est irréprochable et anglaise, — une tenue de combat et de dîner officiel. S'il s'approche de la fenèlre qui l'inonde de prosaïque lumière, ce n'est point Naples qu'il aperçoit, ce ne sont point les effluves de la mer qui montent à son cerveau avec l'inspiration, c'est Pans qu'il domine, le Paris moderne avec ses rues alignées au cordeau, ses folies à bon escient, ses passions mathématiques et ses enthousiasmes éteints; Paris, non plus l'ogre irrésistible et charmant qui dévora notre jeunesse; un Paris sans vices étourdis et sans vertus primesautières, un Paris où les battements du cœur le plus généreux sont soumis au chronomètre de la raison, où les amoureux sortent de l'Ecole Polytechnique et sont ingénieurs civils, où les jeunes premières aiment avec respect les fiancés du choix de leurs pères et où les traîtres séduisent l'innocence pour le bon motif. Est-ce de la vérité? est-ce de la fantaisie? La première serait bien belle, la seconde e^t bien triste ; en tous cas, ce n'est point là de la comédie et de quel enseignement peut être la réhabilitation de Turcarei ?
Né probe, infelligent et actif, M. Adam végétait dans les zones tempérées de l'industrie quand, après un revers de fortune, il se sentit tout d'un coup dépité contre les lenteurs du travail et le mirage trompeur des espérances lointaines. Il avait sauvé du naufrage une épave de cinquante mille francs, il la risqua sur une mer bien autrement agitée que celle où il avait sombré, — il la joua à la Bourse ; un coup de dés lui rendit ce que lui avait fait perdre une série de chances malheureuses et le lui rendit au centuple. Il y a chez M. Adam une telle pléthore d'argent qu'il donne à sa fille Caroline six millions de dot.
Au temps de son honnête médiocrité Adam avait fiancé sa fille à un ingénieur nommé Rodrigues, amoureux tranquille et quelque peu transi qui ne paraît pas d'ailleurs dans la pièce et qui attend patiemment dans la coulisse l'heure de l'échéance nuptiale.
Cependant on ne se marie pas incognito avec six millions de dot et il y a là de quoi éveiller bien des convoitises et faire surgir bien des passions que la pauvreté ou la médiocrité auraient laissées endormies. La vieille marquise de la Roche-Travers, ruinée un peu par l'incurie de son mari et beaucoup par les partages indéfinis que la loi des successions a fait subir aux biens patrimoniaux de sa maison, revenue mésalliance dorée pour son fils Roger, sans tenir compte de l'amour de celui-ci pour sa cousine Clémence de Gimécourt. C'est une rude mère et une rude femme que la douairière de la Roche-Travers, haute à la main, entreprenante, marchant droit aux satisfactions de l'orgueil, sa généalogie à la main, à travers les plates-bandes du sentiment. C'est la figure la plus carrément posée de la comédie de M. de Girardin. Seulement, elle parle trop, trop haut, et donne trop sans raison, du haut de sa grandeur, son paquet à tout le monde. Il y a trop de Mme Pernelle et même de Dorine dans la marquise de la Roche-Travers, aussi les scènes du pre-
mier acte à l'ouverture du testament, déjà d'un ton si cru, deviennent-elles par sa faute d'un comique douteux et chargé.
Pour en venir à ses uns, la marquise, à l'aide d'un certain baron son compère moitié gentilhomme, moitié industriel, cajole Adam qui a acheté l'hôtel de la Roche-Travers, circonvient sa femme et cherche à séduire sa fille. Elle ouvre à la famille Adam les portes du grand monde, ce paradis terrestre autour duquel rôderont toujours les parvenus avec un semblant de mépris et toutes les réalités de l'envie. Caroline a été reçue chez le duc d'Ayguzon; elle a dansé avec les deux fils du duc. Le piège delà marquise était bien tendu, les oiseaux s'y sont pris. Le complaisant baron, la contredanse finie, eu va colporter au bureau d'un journal de médisances le sens profond et caché: le fils aîné du duc d'Ayguzon épouse Caroline Adam.
Cependant l'infatigable douairière a persuadé aux Adam de donner aussi un bal qui doit comme solder la bienvenue de leur avènement; les invitations sont lancées, les plus splendides apprêts promettent une fêle magique. Madame Adam est au lit, il est vrai, avec la fièvre; mais un peu de courage, un peu de rouge; un tour de salon est bientôt fait. Sa fille la remplacera pour le reste. Les fleurs remplissent les escaliers ; le tapissier va donner son dernier coup de marteau. Mais voici bien une autre aventure, les excuses, les remerciements pleuvenl de toute part, à la suite des d'Ayguzon qui se sont crus insultés par l'article du journal et qui ont renvoyé leurs invitations sous enveloppe. C'est une vraie débâcle ; la raine préparée par la marquise et le baron a éclaté.
C'est le moment choisi par la marquise pour offrir la main de son fils conmie suprême et magnifique réparation. Malheureusement le jeune gentilhomme a pris la chose au sérieux, il doit se battre avec son cousin d'Ayguzon et le dénouement tournerait au drame sans le bon sens d'Adam qui s'explique avec le duc d'Ayguzon. Le bal Adam a lieu, les hauts invités s'y
rendent en foule, seulement c'est un bal de fiançailles entre Caroline Adam et l'ingénieur Rodrigues.
Si le caractère de la marquise de la Roche-Travers est un peu chargé, celui de Roger de la Roche-Travers est bien posé, quoique trop contenu, c'est un galant homme et un parlait gentilhomme auquel ne messiérait pas un peu plusd'étourderie.
Adam est invraisemblable. Telle que l'auteur Ta conçue du reste, cette étrange figure de Turcaret sans peur et sans reproche est tout d'une pièce et conséquente avec elle-même.
Le baron peut être vrai, mais il n'intéresse pas.
Caroline est une froide ingénue, dont toute l'ingénuité consiste à dire papa et maman; elle a de la tenue, de la résignation, un bon petit courage passif de jeune fille bien élevée, mais elle manque d'élan.
Certes, personne n'était en droit d'attendre dans une comédie de M. de Girardin le plus petit mot pour rire. Sans être bouffon, on peut être profondément comique. Il suffît pour cela d'avoir la faculté d'observer, la volonté de moraliser et le don de traduire en phrases nettes et incisives sa faculté et sa volonté. A ce compte, M. de Girardin pouvait être un auteur comique. Son style est sec et clair; son paradoxe, souvent amené maladroitement, étincelle et éclate à la fin de certains diilogues. Le mérite de l'écrivain est incontestable, mais la nature même de l'œuvre éveillait le souvenir d'une tombe à peine fermée et l'on s'attendaii à quelques réminiscences de cet inimitable et charmant esprit qui fit Ladij TnriM/fe après les Lellres Parisiennes. Cependant il n'y a pas, à proprement parler, d'esprit dans le dialogue de M. de Girardin. La tirade et le mot y sont. Le trait manque.
Nous avons signalé à plusieurs reprises le manque de chaleur et d'entrain de la Fille du millionnaire. En effet, dans ce temps d'action et au milieu du tourbillon d'atïaires dans lequel s'agite la pièce elle-même, ou dirait que d'un bout à l'autre les personnages sont assis. Jeunes et vieux n'y commettent que des
fautes calculées; on y place des bassesses à intérêt, mais il n'y a ni passion ni élourderie. Si, comme l'annonçait un journal, l'auteur lenle la représentation à Bruxelles ou à Reims, il est probable qu'il obtiendra ce qu'on appelle un succès d'estime, ce qui équivaut au prix de sagesse dans la hiérarchie des succès (1).
Entre la FiUe du millionnaire ôeM. deGirardin et la Jeunesse de M. Augier, il y a un point de jonction déjà signalé par plusieurs critiques qui nous servira naturellement de transition.
La marquise de la Roche-ïravers et madame Huguet tendent per [as et nefas au même but : la fortune de leur fils... Seulement la noblesse de la marquise est incontestable, madame Huguet de Charapsableux et son fils ne sont que des nobles-Ruolz.
Mon mari s'appelait Huguet, je le sais bien ! J'ai joint après sa mort mon nom de fille au sien. Je suis de Champsableux, du chef de mon grand père. — II s'appelait Coquart ! — Mais il avait un frère, Et pour se distinguer ils avaient pris tous deux Des noms de métairie : Orpierre et Champsableux.
(Act. I. se. i).
Madame de Champsableux a marié sa fille Mathilde à un propriétaire champenois qu'elle déleste parce qu'il la raille quand elle lui parle de ses pères, parce qu'il se nomme Hubert et qu'en vrai paysan du Danube, il s'amuse à marcher avec des souliers crottés à travers toutes les petites lâchetés de sa belle-mère. Un caractère comme celui d'Hubert est toujours bien venu au théâtre. Il est le prétexte de mots à effets et de tirades sonores, il joue à lui seul le rôle du chœur antique. Il y a un écueil difficile à éviter, — la trivialité. M. Augier l'a évité avec bonheur dans la plus grande partie de la pièce et, à part certaine plaisanterie douteuse sur la noblesse qui se gagne comme la peste,
(1) La représentation donnée a Reims (25 mars 1858), vient de confirmer pleinement notre assertion.
Hubert ne dit rien que de très convenable; sa moquerie n'est point agressive ; sa déclamation évite presque toujours l'emphase et au cinquième acte, le paysan devient un vrai poète :
Moi, je passe mes journées
A la fraîche senteur des terres retournées ; Aux prochaines moissons travaillant avec Dieu, Des puissances d'en bas je m'inquiète peu. Toute servilité de ma vie est exclue, Et mes blés mûriront sans que je les salue. Comment le temps charmé passe-t-il ? Je ne sais ! Ma journée est trop courte à tout ce que je fais. Je rapporte à ma femme, heureuse et souriante, La fatigue des champs, saine et forliflante, Et riche le malin, le soir plus riche encor. Sur mon frais oreiller j'admire mon trésor.
Si madame Huguet se contentait de donner des dîners à des cuistres influents comme Mamignon et Joulin pour en faire d'uiiles protecteurs à son fils Philippe, si même elle ne poussait la bassesse que jusqu'à recevoir une femme perdue devenue madame Joulin, non seulement la comédie serait dans son droit mais elle accomplirait son devoir en nous montrant par quelle suite de concessions l'ambition mène à la lâcheté :
Lorsque l'échiné humaine a trop fait la courbette Elle en garde le pli quoique l'on s'en promette.
(Act II, se. v).
Mais l'auteur a été trop loin lorsqu'il a laissé aller la mère jusqu'à la quasi complicité de la séduction de sa fillo. La bassesse tourne à l'infamie; il faudrait pour l'expliquer, une passion qui n'existe pas et ne saurait exister dans la comédie, une haine maternelle odieuse et profonde et un amour maternel impatient et aveugle. Loin delà, madame Huguet est un esprit étroit et un cœur tiède qui vont par de petits moyens à un petit résultat. Madame Huguet, à sa place dans un roman de Balzac, est odieuse dans la comédie de M. Ausier.
Philippe Huguet est un triste représentant de la jeunesse. Impatient sans fougue, systématique et inconstant, de l'âge qu'il représente et au nom duquel il proleste contre l'injustice des hommes, il lui manque surtout la suprême qualité qui explique toutes les maladresses, — la loyauté, la loyauté qui marche brutalement à son but à travers les fils d'araignée de l'intrigue et qui, malgré les lieux communs des romanciers et les déclamations des philosophes prétendus déclassés, est encore la meilleure et la plus sûre des finesses pour arriver sinon à la fortune, du moins à une position honorable et honorée, ce qui vaudra toujours mieux pour le moraliste et l'homme de bien.
Mamignon et Joulin sont de basses caricatures. Passe encore pour Joulin ; on peut en trouver le type dans les obscures et moyennes régions de la basoche où l'habitude des affaires douteuses a modifié les lois éternelles de la morale et de la conscience, mais Mamignon est impossible et n'a jamais existé. Pour trouver le pendant de ce caractère, il faut évoquer une des plus extravagantes fantaisies des vaudevillistes de l'ancienne école, — c'est un Jocrisse millionnaire.
Cyprienne et Malhilde sont deux caractères du second plan bien posés... Cyprienne n'a pas de prétentions à l'ingénuité et Mathilde est une jeune femme sensée dont on aime à voir la figure contenue et naturelle. Si les deux caractères manquent de passion, la morale n'a rien à regretter. La vraisemblance est complètement sauvegardée et l'on ne saurait qu'applaudir à l'auteur comique qui a voulu montrer une jeune fille aimante et dévouée sans ardentes folies comme Cyprienne et une femme fidèle sans tentations et sans remords comme Malhilde.
Telle qu'elle est, dans son ensemble, la comédie de M. Augier est agréable ; le quatrième et le cinquième acte sont remplis de couplels qui visent à l'effet mais où l'idée et la forme sont également saines et heureuses. Mais il faut remonter jusqu'au vers de Regnard pour trouver une facture aussi lâchée, un laisser aller aussi grand, dans le style général de la pièce. Jamais non plus,
depuis Alfred de Musset, la rime n'avait été traitée avec plus de sans-façon. Ce ne serait rien pour tout autre. Catulle et Horace n'entendent pas la prosodie comme Ovide et Virgile et personne n'a osé leur demander compte de leur audace. Mais il s'agit ici d'un académicien et la critique manquerait à son devoir en ne signalant pas des négligences comme celle-ci:
D'où viens-tu ? — Du palais, parbleu ! de dessous l'orme. Où j'attends tous les jours mon superbe avenir.
(Act. I, se. n).
Et je demanderai la main de Cyprienne
Le jour où je tiendrai ma fortune en la mienne.
(Act. II, se. YIIl).
A revoir (I).
(Act. III, se. v).
Moi ne pas me commettre avec ce sanglier! (2).
(Act. m, se. vu).
Mettez ça là.
(Act. III, se. x).
Et des rimes comme les suivantes :
Salut, chut! (act. i, se. iv). Salut, superflu (act. iv, se. m). Sais, assez (act. i, se. m). Sais, fais (act. v, se. i) (5). Incertain^
(1)'M. Augier a mis ailleurs :
Jusqu'au revoir.
(Act. IV, se. IV).
(2) Un académicien de la vieille-roche aurait dit :
Moi ! j'irais me commettre avec ce sanglier !
(3) Avec quoi riment sa/ut et sa/s? S'ils riment avec les deux mots employés, comment ces mots riment-ils ensemble Chut ! el superflu, fais et assez ? On peut défendre les deux rimes , mais encore est-il qu'il faut cboiâir.
ScT. 6
éteint (act. ii, se. i). Bien, prévien (acf. n, se. v). Point, besoin (id. id.). Soil, soi (id. id.). Alleini, ceriain (id. id.). Moi, croi (ael. Il, se. vil). Aiilremcnt, maman (aet. ii, se. vin). Affront, patron (act. m, se. i). D'il-on, en quoi donci (acl. m, se. il). Croi, moi (act. m, se. vu). Point, coin (aet. m, se. viii). Aujourd'hui, rédnil (act. m, se. x). Ceriain, alleini (act. m, se. II). Eé bien ! j'ij lien (act. iv, se. m), Meurl, serviteur (id. id). Vaut, cerveau (act. v, se. i). Aperçai, foi (act. v, se. iv.) Chaud, mnîiieau (id. id).
Quelques unes de ces rimes sont tolérées par l'usage, mais on conviendra qu'elles revienuenl trop souvent. Encore une fois ce sont des querelles que je ne chercherais pas à M. Augier s'il n'était académicien et s'il n'avait pas, quand il veut, le secret du bon style cl des rimes riches cuninie le prouvent les derniers actes et le succès définitif de sa j)ièce.
Quelque temps avant la comédie de M. Augier, l'Odéon avait représenté un petit acte dont les journaux ont enregistré le succès et dont l'auteur se recommande à plus d'un titre aux souvenirs de la Picardie. D'excellentes intentions, une donnée simple et d'une moralité douce, telles sont les qualités qui distinguent le Bonlieur citez soi de M. Victor du Hamel. Quant à lu forme, l'auteur est complètement étranger aux discordes qui séparent les camps déjà dispersés de la fantaisie et du bou sens : il se rattache évidemment à l'école tempérée qui produisit Colin d'Harleville et Casimir Delavigne, et qui, depuis la-mort d'Ancelot, n'a plus de représentant, même à l'Académie.