LA FERME ET L'ATELIER
La réalité perce à travers le mystère, L'ombre fait place au jour; le soleil sur la terre Darde à travers la brume un regard incertain, La ville dort ; il est quatre heures du matin.
La ville dort ! Sommeil plus triste que la veille 1 Le Libertin oisif, que la fièvre surveille, Cherche en vain le repos, par le rêve emporté A la piste de quelque étrange volupté ; L'Ambitjeux, molosse aboyant à la lune, S'agite en courtisant en songe la Fortune ; L'Inventeur, poursuivant son problème qui fuit, Rallume son flambeau devant le jour qui luit; Le Joueur obstiné voit des chances meilleures. Et le gras Parvenu qui dort depuis sept heures S'apprête, — il croit que c'est un devoir qu'il remplit,- A parfaire le tour du cadran dans son lit.
Dans ce monde grotesque, inquiet et postiche.
Le Pauvre au moins vit-il un peu mieux que le Riche ?
— L'Ouvrier, mal couvert, l'un sur l'autre entassé, Dorl avec sa famille eu un grenier glacé.
L'air est rare el malsain ; de cet air méphilique Qu'il a peur de voler à sa famille clique Il en consomme, hélas ! le moins qu'il peut. Le jour Doit-il le consoler de ce irisle séjour ?
— Au bruit lugubre el sourd des méliers, sans lumière,
Sans air, il tait sa lâche à la journée entière,
El, voué pour la vie à tiuelque obscur détail,
Il mourra sans avoir joui de son travail,
Sans savoir pourquoi faire et par quel engrenage
Son rouage s'unil à quelque autre rouage ,
Si bien que tout le jour il redoute la nuit, '
Et que toute la nuit il craint le jour qui suit.
Celui qui se résigne à porter la livrée De ces soucis au moins a l'âme délivrée ?
■ — Les valets couchés tard, réveillés en sursaut, Font à regret l'ouvrage et murmurent tout haut , Ils mettent sans rougir leur service aux enchères, Vont comme à la curée aux places les plus chères ; Mercenaires gagés pour de courtes saisons , Ils n'ont aucun souci du renom des maisons. Ni des mœurs de leur maître. 0 serviteurs antiques, Il est mort avec vous, le nom de Domestiques Sous lequel autrefois chaudement abrités, En enfants adoplifs tant de déshérités Hantaient, comme la mère el le fils el la fille, Le cœur et le foyer du Père de famille ! Revanches des Fronlins, valets humbles et grands Que respectaient les fils el qu'aimaient les parents». Solides échelons, qui dans l'échelle humaine Gardiez votre dislance, et portiez votre peine Comme une dignité, grands hommes inconnus, Epictèles chréiiens, (]u'êtes-vous devenus?
Sobres représentants des antiques idées,
Dorines et Marions, grondeuses et grondées,
Qui filiez à talons le soir et le matin
Les serviettes de chanvre et les mouchoirs de lin,
Et n'aviez pour parure au grand jour du Dimanche
Que le jupon d'indienne et la cornette blanche,
Vous avez dans la tombe avec vous emporté
Le grand et fier secret de votre humilité ,
Qui vous faisait mourir, sans peur et sans reproche,
Près du foyer discret dont vous gardiez l'approche.
Sinistre Egalité, quels nombreux démentis Ton triste enseignement donne à ses apprentis ! Pour modèle prenant la Vanité ta mère Tu ne peux engendrer qu'Egoisme et Misère.
Où se mettre à l'abri des sots et des méchants ,
Des gueux et des rêveurs? — Allons, allons aux champs.
Là le soleil aussi se lève ; sa lumière
Rayonne librement dès son heure première
Et sans se soucier d'épuiser son trésor
Au bout de chaque épi met une aigrette d'or.
La porte de la ferme est ouverte ; on s'éveille ,
On reprend en chantant le travail de la veille.
Après avoir prié le Maître des saisons
De bénir tout le jour moissonneurs et moissons.
Les pauvres, saluant le maître charitable,
Quittent bien reposés la douce et chaude étable
Où, pour l'amour de Dieu dans la crèche abrité ,
lis ont reçu l'aumône et l'hospitalité ;
La maîtresse, rebelle aux siestes énervantes,
Sans fiel et sans rudesse active ses servantes.
Et, sûre 'le l'honneur promis à son festin,
Prépare aux laboureurs le repas du matin ;
h6 Ils partent pour les champs, joyeux, le maître en tête ; Le travail est pour eux une éternelle fête Dont ils sont les acteurs et les ordonnateurs.
Ils vont paisiblement, les graves laboureurs,
En poussant devant eux les grands bœufs homériques
Et les chevaux que l'âge a rendus pacifiques.
Le maître à pied chemine, alors que, sans façon,
Juché près d'un collier, le plus jeune garçon
Chevauche lentement et se berce à sa guise
En chantant à par soi quelque refrain d'église,
Résolu de ne prendre en main son aiguillon
Qu'à la tête du champ, au début du sillon.
Faut-il couper le blé ? — Toujours prêt à son rôle,
La faucille à la main ou la faulx sur l'épaule,
Le père de famille, à la tête des siens,
Marche, le dos chargé d'un faisceau de liens.
C'est lui qui tout le jour précédant tout le monde
Des épis le premier sape la forêt blonde.
Devant dans tous les cas se montrer satisfait
Si chacun suit sa trace et fa)t ce qu'il a fait.
Race de paysans, race forte et naïve.
Qui subis la sentence et la loi primitive
Et littéralement des sueurs de ton front
Arroses le froment que d'autres mangeront,
Au moins lu prends ta part dans les biens de la terre ;
Les soucis de la faim ne l'embarrassent guère.
Tu vois de ton travail rude et quotidien
Le début et la tin, le but et le moyen ;
Sous la verte moisson la terre disparue
Récompense du mal qu'on eut à ,Ia charrue ,
Et les beaux épis d'or, en gerbes entassés,
A des travaux futurs encouragent assez.
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Certains prophètes faux vous proclament esclaves 1 C'est chez vous seulement que l'on vit sans entraves , Que le maître lui-même obligé d'obéir, Avant de commander, commence par servir; C'est chez vous seulement <|ue la coutume antique A la table du maître assied le domestique. Et que l'on trouve encor, content de son loyer, Quelque vieux serviteur qui s'endort au foyer ; C'est chez vous seulement que lé riche humble et sage Ainsi que l'indigent met la main à l'ouvrage.
Gardez, amis de Dieu, gardez, vieux laboureurs , La part qu'on vous a faite en vos rudes labeurs, Et laissez, croyez-moi, dans leur morgue inutile S'agiter vainement vos voisins de la ville.