GAUDISSART III
MORALITÉ A PLIISIECRS PKRSONIVACiBS».
SAiNTE-GUDULE, midi.— UN ÉTRANGER, UNE ÉTRANGÈRE, GAUDISSART III.
l'étranger, son (juide à la main. Décidément la décadence a du bon. C'est l'apothéose du détail, mais il faut qu'elle puisse en faire à son aise. La décadence est plus amusante que la transition. Voyez les statues de du Quesnoy dont celte église est pleine, elles n'attirent ni l'œil du croyant, ni l'œil de l'ar-
liste, elles ont un succès d'eslime et de catalogue, taudis que
celle chaire...
(On sent une odeur vague de café au lait qui dénote la présence d'un Hamaud de la moyenne classe. Gaudissart III semble écouler les paroles de l'él.anger et rabat les revers d'un paletot d'occasion auquel est accrochée une plaque portant le n» 30.)
l'éthangeu, coniinuayn. Tandis que celle chaire attire tous les yeux et fait plaisir à tout le monde, excepté aux archaïques chagrins; et pourlant, malgré Alexandre Dumas et la quittance du bourreau de Gand, du Quesnoy était mort àLivourne en 1644 (I), quarante ans avant le premier coup de ciseau de Verbruggen chez qui se retrouve riuspiraiion du vieux Bernin.
GAUorssARï MI, (à pari.) Celte pafard doit êdre ein français, pien lésacréaple pour son fàme. [à VEirangère, montrant sa plaque.) Monlâme, ché buis vus faire voir tules les kirioz.ies le la nie. les tapleaux te Ripens, l'indérière te Ihôdel te file, et messier, ce qu'il y a té pieu blis kiriex pur monlâme, lé zegret té la vabngazion té la teudelle. Z'est auchurd'hui le ternier
chur.
l'étranger à l'Etrangère. Quel attrape uigaud que cette espè>:e d'ouvreur de fiacres et pourtant il ne manque pas de couleur et surtout d'odeur locale. Son patois me rappelle le bon Schmùcke de Balzac ; si nous nous laissions conduire, personne ne peut nous voir, qu'eu dilBs-vous ?
l'étrangère Comme vous voudrez, mon ami.
GAUDISSART. Taus Ics hôdcls on fus brandra cinque vrancs bar chur pur fus gonduire, ché me gondenderai té deux vrancs pur lut le reste du chur.
(!) Bien que les plus minces écoliers sachent aujourd'hui a quoi s'en tenir sur le compte de ce François Flamand, l'ami du Poussin, a qui d'ignorants biographes ont prêté les vices de son frère, il est bon de saisir toutes les occasions de réhabiliter sa mémoire. La calomnie est une tache d'huile qu'on peut enlever pour un moment, mais qui reparaît toujours.
(L'Etranger iliii la moue et commence à se repentir. Il suit Gaudissart qui, comme la mouche du coche, le harcèle, tantôt à droite, tantôt à gauche, de peur de le perdre).
Dans la rue *** n" ***
GAUDISSART pendti à une sonnette. Drelin I... Drelin !... Drelin !... Z'estizi.
l'étranger. Ici, quoi?
GAUDISSART. La manivactlrc te tendelles.
l'étranger. Ah !
(On ouvre. Gaudissart semble faire une confidence au portier et s'efface. L'Etranger et l'Etrangère montent au premier dans le plus profond silence).
UN MARCHAND, à l'Etrangère. Que désirez-vous, madame? Voici de la Valenciennes à 100 fr. le mètre. Quel délicieux dessin !... Voici delà Malines à 150 fr... jolie... fort distinguée.
l'étrangère. Monsieur, mon intention n'est pas d'acheter. Je viens pour voir la fabrique.
LE MARCHAND [avec un sourîre mi-piieux mi-narquois). Un commissionnaire de place vous aura conduite ici, Madame ; en effet, nous montrions jadis nos ateliers ; mais on a surpris nos secrets, nous ne pouvons plus avoir de ces complaisances. Vous comprenez... les indiscrétions... mais, madame, la vue ne vous oblige à rien... Voyez donc, les délicieux mouchoirs !
(L'Etranger fronce les sourcils et prend un air ridiculement maussade et mélodramatique. Il a la plus grande envie de jeter le marchand par la fenêtre sur la tête de Gaudissart qui doit attendre à la porte ; il sent que c'est le moment de filer et n'en fait rien. Tout d'un coup, il passe de l'air le plus bourru au sourire le plus affable. On voit qu'il a éclaté de rire en dedans).
l'étranger. Combien celui-ci?
LE MARCHAND. Celui-ci?., c'est une dentelle nouvell... d'une distinction parfaite.... delà dentelle Pompadour. Madame sera Scr. g
une des premières à la porter... le prix est une bagatelle... quarante francs ! l'étranger, {le plus gracieux sourire sur les lèvres) Voici deux
louis. Bonjour, monsieur.
LE MARCHAND. Si madame voulait voir nos ateliers ; nous faisons exception pour nos pratiques.
L'atelier de fabrication de dentelles. Rien de curieux ni de particulier, vingt ouvrières fort laides. Deux troncs ou plutôt deux assiettes pleines de blancbe monnaie avec cette suscription : POUR les ouvrières... pour les ouvrières malades. Britannice et Gallice. Des patrons en carton bleu, avec des dessins blancs à la craie. L'Etranger et l'Etrangère font consciencieusement le tour de l'atelier et regardent chaque chose comme des inspecteurs des petites écoles*, en train d'adjuger un prix de tricot. Ils ne livreront pas les secrets de la fabrication à laquelle ils n'ont rien compris. On entend le cliquetis de deux pièces blanches dans les deux assiettes. Vingt sourires y répondent.
l'étrangère, en sortant. Me diriez-voiis, madame, pourquoi, au premier blanchissage, il faut toujours recoudre l'application de Bruxelles ?
LA MAITRESSE OUVRIÈRE. Madame, c'est qu'elle est mal conditionnée; veuillez nous honorer de votre pratique et vous n'aurez jamais besoin de faire recoudre.
Dans la rue.
L'ÉTRANGER, à Gaudissart, {sans rancune). Menez-nous à l'Eglise du Sablon voir le tombeau de Jean-Baptiste Rousseau.
GAUDISSART. Oh Mcssié, c'êdre pien loin, et buis les Ecclisses verment à ine hère, l'Ecclisse toit êdre vermée. Je fais vus mener aux tapleaux té Ripens.
L'ÉTRANGER. Tenez, mon brave homme, partageons notre chaîne par la moitié, voici vingt sols. Je vous rends votre liberté. {A part, en s'en allant), Au surplus, Bruxelles est assez lyrique pour que je me passe d'aller voir le monument de ce pompeux Jean-Baptiste. Redevenons homme ! {rappelant Gaudis-
sart) n° 30!.. A propos, pourquoi disiez-vous que c'était le dernier jour de visite des ateliers ?
GAUDissART. Barce que nus sommes auchurd'hui zamedi et gon ne trafaille bas le dimaUge.
l'étranger. C'est juste... c'eslle dernier jour... de la semaine et probablement jour de paie.
LE MUSÉE. — M. Viardot a raison quand il dit que le musée de Bruxelles vaut mieux que sa réputation ; mais il renferme des œuvres plus séduisantes que le Thomas Morus d'Holbein qu'il appelle la perle du musée. Si le Marlijre de saint Liévin (16i) n'est qu'une effrayante décoration qu'il faudrait remettre à son point d'e vue, si dans V Adoration des Mages, (163) l'enfant Dieu est manqué et si l'œil ne saurait se faire à la figure grimaçante et un peu ridicule du nègre, Saint François sauvant le monde (160) est une œuvre bien curieuse et la Station du Calvaire (165) est certes un Rubens capital et magistral. L'idée est admirable, l'exécution est splendide. Celte œuvre magnifique ne saurait être froidement analysée et il serait ridicule de la décrire pompeusement, il faut l'aller voir. Je m'imagine que lorsque l'on a vu toute l'œuvre de Rubens, on peut venir passer quelques heures au musée de Bruxelles devant la station du Calvaire. Ce doit être une sorte de récapitulation, et Rubens tout entier doit vous apparaître. Un magnifique portrait de Vandyck (632); un crucifiement de saint Pierre, du même (215), échelon mitoyen entre le saint Pierre de Subleyras au musée du Louvre et le fameux saint Pierre de Cologne ; le saint Martin de Jordaéns (118) un peu tranquille et un peu froid pour un pareil sujet et un pareil maître; l'Automne, du même (119) et surtout son admirable Esquisse de Triomphe (120) ; de beaux Crayer, entre autres, le Martyre de saint Biaise (58) et la Conversion de saint Julien (59) ; des Champagne extrêmement curieux, (la vie de saint Benoît, 26 et suiv.;) tels sont les échantillons de l'école flamande qui brilleraient partout d'un vif éclat et qui n'ont d'autre tort que d'être un peu perdus à Bruxelles au milieu de véri-
tables médiocrités. M. Viardot est aussi trop sévère pour les tableaux italiens : un très beau Guerchin (266), un Tintoret extrêmement curieux (277), un Véronèse très réjouissant (282), un Titien peut-être apocryphe, mais gai comme un Véronèse, (280) sont des œuvres, sinon capitales, du moins fort suffisantes. Je ne comprends pas la querelle faite à la Fuite en Egijpte, du Guide (267). Cela ne ressemble pas à du Guide ordinaire, c'est vrai, mais c'est meilleur. Certes, on doit être indulgent et même se réjouir, quand on voit un tableau du Guide, ■ sans manière et sans afféterie, simple d'effet et chaud de couleur et c'est ici le cas.
Remarques générales sur Bruxelles.
Bruxelles est une ville constitutionnelle, monumentale et bourgeoise ; rien de plus singulier que l'aspect du parc, promenade de hauts arbres sans feuilles au mois de juillet, sans unité de plan, assemblage incohérent de fossés, de remparts, de boulingrins et de bassins, peuplés de statues de valeurs diverses plantées pêle-mêle. Rien de plus triste que ces hôtels des ministres, rangés sur une seule ligne, pressés les uns contre les autres comme des commodes-empire dans le magasin d'un marchand de meubles ; rien de plus mesquin que l'habitation du Roi que l'on prendrait plutôt pour l'hôtel garni d'un Président de République que pour un Palais-Royal. Mais lorsque l'on s'avance derrière la statue du général Belliard et que l'on ce penche sur la rampe de l'escalier de la Bibliothèque, toutes les mesquineries des alignements modernes sont oubliées. Ayec un peu de brouillard et un coucher de soleil rouge, c'est un spectacle unique et vraiment magique.
Samedi, 4 heures. — DE BRUXELLES A AIX-LA- CHAPELLE.
LAEKEN. — La maison de campagne dédommage de la maison de ville. Quelle fraîche vallée ! Quels gras pâturages ! Quels marais peuplés de plantureux animaux ! Si la voie n'était, Pfi§ ^i
noire et si l'atmosphère n'était pas chargée dépoussière de tourbeet de charbon, on se croirait dans la meilleure Normandie.
viLVORDE. — Même aspect. — Ce que c'est que l'association des noms? qui se souvient dans ce pays de charbon du galant et chevaleresque seigneur des Houlières, lieutenant du Roi à Doullens en Picardie, vaillant et digne époux de la pastorale Antoinette de la Garde ? C'était au mois de février 1657 ; par ce temps de fronde et de galanterie , les femmes allaient en guerre. Elles la faisaient aux Rois et l'eussent fait faire aux Dieux. Madame des Houlières avait dix-neuf ans et avant de chanter les moutons s'était jetée au milieu des loups. Les loups la prirent à Bruxelles et pensèrent la croquer toute vive. C'était une si douce, si tendre, si blanche et si appétissante brebis ! Mais trop de prévoyance perdit les gourmands. Le château de Vilvorde qui leur servit de garde-manger, n'était point assez fort, surtout contre les entreprises du légitime propriétaire de la brebis. Ce fut un vrai roman. Déguisement, séduction de geôlier, évasion triomphante, rien n'y manqua.
Dans ces prés fleuris Qu'arrose la Senne, Qui donc te ramène Ma pauvre brebis ?
Qui sut te défendre ?
C'est ton noble époux Qui fit, pour te rendre Ce qu'on peut attendre D'une amitié tendre.
Des efforts jaloux Et qui sut te prendre Aux griffes des loups.
Qu'Apollon vous guide, Hélas ! il le sait, La brebis timide
L'adore en secret.
Mais, ô Phébus, père
De toute clarté,
Eteins ta lumière,
Voici la frontière,
Et la liberté
De la prisonnière
Dépend du mystère
De l'obscurité.
Sauvés!... puisqu'en France
Héros ingénus,
Vous avez la chance
D'être revenus,
Sans reprendre haleine
Allez à Paris;
Et toi, pauvre Hélène,
Quitte des Paris,
Renonce à la guerre ;
Nymphe bocagère,
Unis les doux sons
De ta voix légère
Aux mâles chansons
De la muse altière,
Et reviens, bergère,
A tes chers moutons.
Quel concert immense 1
Lafontaine pense.
Despréaux écrit,
Molière s'avance,
Racine commence.
Corneille finit.
Bergère maligne,
Surprends les secrets
Que Racan résigne
Aux mains de Segrais.
A Paris, la reine
Du sacré vallon,
Jaillit Hippocrène
Sous l'œil d'Apollon,
Et, si dans ton âme
Du flambeau divin
S'éteignait la flamme.
Tu pourrais en vain
Parcourir le monde,
Muse brune ou blonde ;
Accours à Paris
Rallumer dans l'onde.
Tes feux amortis.
MALINES. — Le cœur de la Belgique, puisque les chemins de fer, qui sont les artères de la circulation industrielle, y aboutissent pour la plupart. Remue-ménage, fourmilière de voyageurs qui montent et qui descendent avec femmes, enfants et bagages. En France on chercherait à prendre d'assaut à grands cris une place enviée, et dans la bagarre on verrait des femmes séparées de leurs maris, des enfants sans pères, des sacs de nuit sans maître errer sur la voie. Dans la calme et méthodique Belgique, tout se case et s'arrange sans tumulte, et, lorsque le chef de train entonne sur sa trompette enrouée les trois notes de la fanfare du départ, il est sûr de ne laisser derrière lui ni un mécontent rageur, ni un parapluie fourvoyé. Malines est un endroit frais et joli, mais l'abus de la houille a changé en noir ce qui devrait être blanc. Les détritus de charbon servent de balast aux voies ferrées et forment la base du macadam des chemins carossables, s'il en reste encore. On a souvent comparé la route qui serpente dans la plaine à un ruban qui se déploie. Au lieu d'un ruban gris ou blanc, ici c'est un ruban noir, mais droit et aligné comme s'il était tendu le long du mètre inflexible d'un marchand. Malines pourrait-être une étoile avec des rayons con-
cenlriqiies; c'est une figure de géométrie avec des lignes convergentes tracées à la mine de plomb. Gardez -vous ici en été du coutil léger, du traditionnel chapeau gris ou du joyeux chapeau de paille ; si vous voulez vous habiller couleur de poussière, gardez le lasting noir et le feutre de charbonnier.
Notre locomotive a nom Ritbens, ce glorieux nom est scellé sur son flanc noir, et les lettres d'or qui le forment se détachent en un puissant relief. Course vagabonde et vertigineuse vers un but certain, force irrésistible, plus forte que la prudence et qui toutefois ne perd pas la raison. Panache de feu et de fumée, qui ne brûle ni n'aveugle, dépense de moyens et de verve qui semble insensée à l'engourdi maussade qui se dégèle à son feu de tourbe, et pourtant magnifiquement utile.... C'est bien là Rubens, et les lettres d'or consolent du flanc noir.
LOUVAIN. — Le guide n'a pas manqué de consigner la vieille plaisanterie ; Célèbre par sa bière et son université. Cela rappelle la réclame du frère de l'abbé C***, dont la bière devait rafraîchir ceux qu'échauffaient les discours fraternels. La plaisanterie et la réclame sont innocentes, mais les idées qu'elles soulèvent sont tristes. Les jeunes flamands prennent la libre pensée au sérieux, et meurent dans l'impénitence finale avec un satanique et inutile courage. A côté des enfanls qui aiment la révolte pour le tapage et qui cassent les vitres pour faire du bruit, pérorent les faux prophètes qui font du prosélytisme au nom de la liberté, et comme toujours, malgré l'absurdité flagrante qui sépare l'arrivée du point de départ, un tas d'ingénus s'enrégimente par horreur de la discipline et secoue le joug pour se soumettre au pire des esclavages.
WERTRYCK. — Si rien à Valenciennes ne rappelle son illustre enfant Watteau, en revanche, voici un parc digne de servir de fond aux plus merveilleuses arlequinades et aux plus délicieux voyages à Cyihère. Quels doux ombrages I quelles eaux paisibles! quels frais gazons! mais nous sommes déjà loin
des troupeaux de madame des Houlières ; ce ne sont point des moutons qui paissent ces herbettes et ces fleurettes. Ici comme dans le Ma rquen terre et surtout le long de la l'alaise plate et désolée qui va du Crotoy aux garennes de Saint-Quentin, des troupeaux de cochons s'en vont paissant sous la garde de paysannes aux jambes nues ; ils paissent à groin que veux-tu, et fout ripaille de marguerites. Margaritas anteporcos.
LIÈGE. — Enfin nous sortons de la monotone fertilité des plaines, les souvenirs abondent, et la nature est d'accord avec les souvenirs. Tous les voyageurs lettrés se sont appesantis sur ces souvenirs. Tout eu déjeunant comme Porthos, Alexandre Dumas fait l'histoire de Liège à la d'Artaguan. Victor Hugo se plaint amèrement de l'industrie moderne qui fait de la cité de S. Hubert une ville de marchands dont le premier commerce, il est vrai, est celui des armes. Et que pouvait faire cette vieille ville de Liège, saccagée une demi-douzuiae de fois au moyeuâge et, par-dessus tout, démocratisée par les Français qui en firent le chef-lieu du département de l'Ourthe ? Nous sommes bien plus les fils de Clovis que les fils de saint Louis. Archéologues exaspérés, archéologues féroces, artistes chevelus, nous sommes les fils des Iconoclastes et nous adorons ce que nos pères, hélas ! ont trop brûlé !
Deux souvenirs dominent les autres quand on ne fait que passer et voir de loin la forêt de tourelles, de pignons et de clochers qui ont échappé aux Vandales :.
Walter-Scott, la scène du massacre de l'évêque dans Quentin Durward, et le beau tableau de Delacroix qui la représente ;
Dans un autre ordre d'idées le souvenir doux et populaire d'un bienfaiteur de l'humanité, dont le portrait a été tiré à autant d'exemplaires que celui du Juif-Errant : longue barbe, •bonnet pointu, longue luneile, tel est depuis deux cents ans, sur la couverture des almanachs, le portrait du véritable Mathieu Laensberg , qui vivait en 1600 et fut chanoine de Saint-Barthélémy.
Scr, 9
Le premier almanach liégeois de Mathieu Laeiisbcrg parut en 16Ô6, la même année que le Cid !
Comment Victor Hugo n'a-t-il pas pensé à cela ?
MaJs en revanche, par quelle hallucination Alexandre Dumas fait-il de Liège la patrie de Malherbe et de Régnier ? Malherbe,, encore, passe. Le prince des poètes Narmands semble voué aux coqs-à-l'âne et aux bévues posthumes. A Caen même, à cent pa» de son berceau on l'a traîtreusement salué sous le nom de Malesherbes; mais Régnier? Régnier le chartrain, le propre neveu de Desportes, quel rapport peut-il avoir avec Liège ? a moins que notre inépuisable romancier n'ait voulu parler de Renkin, ou Rennequin, le charpentier de Liège, qui fit la machine de Marly.
A la station de Liège quelques voyageurs cherchent des enseignes de marchands de bouchons. Un éruditleur apprend que les bouchons de Liège se fout en France dans le département des Landes.
D'autres, le journal en main, écoutent s'ils n'entendront pas fleurir l'aloës du jardin botanique dont la fleur doit s'épanouir « avec un bruit qui ressemble à la décharge d'une arme à feu » et dont le pollen « gros comme du plomb à renard se projette avec force dans toutes les directions qui avoisinent la plante. » Mais nous n'entendons que la toux puissante de la locomotive qui nous entraîne vers Chaudfontaine à travers le plus ravissant paysage.
LA VIEILLE MONTAGNE. — CHAUDFONTAINE. — PÉPINSTER.
IJ faut vous aimer d'un amour mâle et fier, Terrains virginaux qu'a respectés le fer
Des socs et des cou 1res ; Où, de place en place, un vieux chêne grossier A son Ironc noueux laisse émousser l'acier,
Pourvoyeur de poutres.
Il faut vous aimer d'uu amour violent, Granits où so traîne un lézard au pas lent,
Genêts et bruyères.
Fleuves nés d'hier, écumeux, triomphants, Torrents étourdis, qui, comme des enfants,
Courez dans les pierres.
Sauvage nature, âpre et douce beauté, Je respire Dieu dans la virginité ;
Mon Dieu, c'est ton œuvre, Comme tu la fis, faisant le genre humain, Et jamais ici ne corrigea la main,
La main du manœuvre.
Ce que je pensais et écrivois en 1846, je ne saurais le penser et l'écrire autrement à douze ans de distance. Toutefois le jour tombe et les vallées s'illuminent; c'est l'industrie qui donne cette fêle aux yeux et qui renouvelle avec un fond de décor bien autrement splendide la magie des lanternes chinoises. Je ne saurais, après Victor Hugo, essayer de retracer le tableau des incendies nocturnes de la vallée de la Vesdre, mais j'en jouis sans arrière-pensée. Si l'industrie n'a pu ôter leur charme à ces délicieuses vallées, le chemin de fer y a gardé lui-même quelque chose de poétique. Ici point de gaz incandescent jetant des feux de planète à l'arrivée du voyageur; point d'huile tranquille et traditionnelle avec sa lumière d'étoile fixe ; mais des torches, de vrais torches résineuses, tenues haut la main de peur des éclaboussures, mouchées avec des fourchettes pantagruéliques et déposées sur des grils en forme de tête de landiers. Les torches de Pépinster par une belle nuit de juillet sont un spectacle d'autant plus attrayant qu'il est inattendu. Les grandes merveilles de la nature, annoncées par toutes les fanfares, chantées sur tous les tons, n'étonnent pas le bourgeois qui, naïf et dédaigneux comme le sauvage, s'attend toujours à mieux que cela ; elles ne satisfont pas l'artiste qui lui aussi a ses préjugés et qui trouve à tort ou à raison, mais à coup-sûr sans logique, que les
pas du bourgeois déshonorent les montagnes, et déflorent les vallées, que ses regards lernissent le cristal des fleuves et rétrécissent les horizons ; mais tout homme intelligent irait au bout du monde s'il savait rencontrer de temps en temps un bon petit spectacle imprévu, un aspect nouveau dont il pût jouir tout seul, et dont il pût recueillir le souvenir comme les badauds ramassent les cailloux du chemin. Qui n'est plus ou moins collectionneur?
VERVIERS. — La plus belle gare de Belgique, dit-on. C'est une halle assez vaste, basse et sans architecture. Les utilitaires au rabais s'indignent des profusions faites en France par les Compagnies pour tranformer en véritables monuments les gares les plus insignifiantes. Cette fois comme toujours, l'industrie a tort vis-à-vis de l'art. C'est avec ce système grandiose et monumental que les Romains ont laissé des traces de leur grandeur d;)ns les voies magnifiques tracées à travers leurs conquêtes, et puis, dussent les archéologues sentir leurs cheveux se dresser d'horreur sur leurs crânes, c'est dans ces constructions habiles, heureuses et appropriées au pays parcouru, comme celles dont les ingénieurs jalonnent avec tant de goût les voies ferrées de France, qu'est sans contredit l'avenir de l'architecture ; la plupart de nos gares françaises sont d'un style et d'une harmonie supérieurs aux pastiches italiens ou gothiques au moyen desquels nous croyons achever le Louvre et recommencer les vieilles cathédrales.
HERBESTHAL. — Nous sommes en Prusse, le gendarme qui demande les passeports est moins grotesque que le fonctionnaire belge, son confrère ; le soldat prussien a l'air d'un vrai soldat, seulement la pointe terrible qui termine son casque inspire une vague terreur. On songe malgré soi à l'irrésistible et cruel efl'et d'une troupe ainsi armée, se précipitant tête baissée comme des Bretons ou des moutons enragés. Les notes de la trompette avec laquelle le chef de train donne le signal du dé-
part sont changées. Nous sommes délivrés de ce terrible et brutal appel belge qui agace tant les nerfs de Berlioz; nous voici en Allemagne, dans la terre promise de la musique. Mais, hélas ! celle-ci ne vaut guère mieux que la musique belge. Le mirliton français est lugubre et goguenard, il sert à la fois à rappeler les chiens égarés et à avertir les gardes-barrières, mais enfin, c'est un signal modeste et suffisant, qui ne réveille point les voyageurs endormis. Je me hasarde à demander à mon voisin l'explication de ces cris de coq qui vous taquinent dès que vous avez passé la frontière ; il prétend que depuis l'ordonnance qui a interdit aux raccommodeurs de fontaine l'exécution des solos de trompettes, ceux-ci se sont volontairement exilés; il pense aussi que les anciens conducteurs de diligences, dileltantis détrônés et réduits au silence, se sont tous faits chefs de train sur les chemins de fer belges et allemands. En y réfléchissant bien il doit y avoir plus de raccommodeurs de fontaines en Belgique et plus de conducteurs de diligences en Allemagne. La nuance est délicate, mais elle peut servir à caractériser la différence de musique.
AIX-LA-CHAPELLE. — Petite recette pour être bien reçu des autorités de 'tous les pays, échange de politesse internationale.
Il est onze heures du soir, une douzaine de voyageurs sont parqués confusément dans une petite salle qui rappelle à s'y méprendre un bureau de correspondance d'omnibus à Paris ; derrière une table, à la lueur fuligineuse d'une chandelle, un vieux monsieur, à la figure placide, coiffé d'une calotte grecque, examine lentement les passeports remis à Herbeslhal, avant d'y apposer son cachet avec précaution. Naturellement, tout le monde est pressé, excepté le vieux monsieur. A la confusion des langues, on croirait que les voyageurs descendent de la tour do Babel. Les passeports, étourdis comme des moutons, se mêlent, s'enchevêtrent, se culbutent, se heurtent, s'égratignent, se
mordent et encombrent si bien la petite porte du bercail que personne ne passerait sans la sage lenteur du vieux monsieur qui henreusenienl est méihodique et polyglotte. Saisis d'effroi et comme atteints de vertige, tous les propriétaires de passeports jusqu'aux Angluis et aux grands d'Espagne ôtent leurs chapeaux devant la calotte grecque obstinée du solennel berger. Un gros français qui, suivant l'usage obséquieux de son pays, s'était découvert le seul en entrant, remet fièrement son panama sur sa tète ; désormais la lutie est engagée entre le panama et la calotte, les autres chaj eaux se sont dérobés.
Les deux adversaires sont en présence, la calotte examine le passeport du panama. C'est un bon passeport, cossu, latoué dos et ventre des hiéroglyphes et griffes d'une foule de cours étrangères.
La calot le, {un peu curieuse et un peu gotjuenarde). — Voici un fameux passeport, parfaitement en règle ; avec cela ou peut voyager dans toute l'Allemagne.
Le panama, [calme et d'ujne). — C'est une question parfaitement étrangère à l'objet spécial qui doit nous occuper. Voyezvous....
En ce moment la calotte étonnée s'est aperçue de la présence du panama ; mouvement de surprise ; décision subite ; la calotte se précipite sur la table ; non moins prompt, le panama la suit ; les concurrents arrivent au poteau ensemble, tête-à-tète.
Le propriétaire du panama continuant . — Voyez-vous quelque inconvénient à y apposer le cachet de permis de séjour à Aix-la-Chapelle ?
Le propriétaire de la calotte. — Aucun, Monsieur. On entend le petit bruit sec du timbre sur le papier, le panama et la calotte remontent à leur place après une inclination d'estime réciproque. Le panama se rend à la Douane.
A la Douane. — Les douaniers prussiens ont la réputation d'examinateurs farouches ; auprès des inquisiteurs français, ce
ne sont que des jansénistes, mais ils sont presque tous atteints du mal du douanier, le soupçon.
Un douanier prussien, devant une malle ouverte. — Voici uu châle qui certainement n'entrera pas, nous ne connaissons pas ce tissu, c'est une importation étrangère,, et l'objet n'a jamais été porté.
Le propriétaire delà malle. — C'est un châle aFgérien ; il n'y a guère qu'un an que c'est chose vulgaire à Paris, aussi n'est-il pas étonnant que la mode n'en soit pas encore arrivée jusqu'à vous.
Le douanier, un peu piqué. — Comment ?
Le propriétaire. — Rien n'est plus simple, d'ailleurs, ce que vous demandez, n'est-ce pas, c'est la preuve que ce vêtement a été porté. Veuillez l'examiner avec plus de soin, sous votre main droite, il doit y avoir une petite tache de groseilles; sous votre main gauche, la couleur est passée, laissez-moi fermer ma malle et souvenez-vous de cette maxime que devraient avoir présente à la mémoire les juges et les douaniers de tous les pays : défiez-vous du soupçon, attendez la preuve.
C'est après ces traverses que nous pûmes, le 31 juillet 1858, entrer à minuit, à l'hôtel du Dragon d'or, où nous nous endormîmes, bercés par des rêves, dans lesquels flottaient confusément des inspecteurs de passeports vaincus et des douaniers mis à la raison.
AIX-LA-CHAPELLE. Dimanche 1" août.
Charlemagne est-il né à Aix-la-Chapelle ou au château de Saltzbourg? peu importe. Aix-la-Chapelle est la ville de Charlemagne. Les conquérants ont eu beau entasser les ruines ; les siècles ont eu beau prêcher l'oubli, Charlemagne est encore là. Aix-la-Chapelle sera sa ville, tant que sa postérité dégénérée pourra y admirer ses os, cjrand'm ossa, et ses os y resteront jusqu'à la fin du monde ; nul n'a retiré de la Source de l'Enipe-^ reur ou du Bain de la Rose l'anneau mystérieux et sympa-
ihique ; Barberousse n'a pu faire sortir Charlemagne de l'enceinle de sa cliapelle et Charlemagne y restera.
Charlemagne, ce grand cœur, était-il un cœur tendre? — Il eut plusieurs femmes et de nombreux enfants ; il aima passionnément la pieuse Fastrada qui mourut en 794.
Fastrada n'avait-elle que ses attraits et ses vertus pour amollir le grand cœur de l'Empereur? avait-elle eu recours à la magie? était-ce une mortelle, ou la fille du feu? — L'histoire est à Mayence sur la lame de marbre blanc de son tombeau j la légende est ici : salut à la légende !
A deux petites journées de Cologne, où l'archevêque Hildebold jette les fondements d'une cathédrale que les hommes mettront cent ans à bâtir et que le feu détruira en un jour quatre siècles plus tard, par delà la plaine froide et monotone qui s'étend au sud-ouest de la ville, est la Fraukenburg, séjour favori du Grand-Charles. C'est là qu'il vient se délasser des fatigues de la guerre et des soucis de l'Empire ; c'est dans les forêts environnantes et dans la vallée des sangliers {Porcetum, Borcetie) qu'il fait résonner son grand cor d'ivoire ; mais c'est là surtout qu'il vient reposer sur le sein de sa bien-aimée Fastrada sa tête de géant fatiguée du poids de la couronne.
Fastrada a le cœur de Charlemagne ; mais l'amour du puissant Empereur est un lion dévorant dont les caresses sont des morsures et dont les étreintes sont mortelles. Fastrada languit ; Fastrada va mourir ; Fastrada meurt.
Mais l'amour de Charlemagne n'a pas suivi l'àme de sa compagne. Il fixe un œil égaré et stupidement avide sur son corps inanimé. Il ne veut qu'on l'embaume, ni qu'on l'enterre. Par ses ordres, on le renferme dans un cercueil de verre, et, seul, dans sa contemplation sinistre, le grand Empereur, oubliant les soucis de la vie et les gloires de l'Empire, pleure à larmes perdues sur le cadavre bien-aimé. Ses domestiques fidèles respectent sa douleur et tremblent à la pensée du réveil ; les autres profitent de sa léthargie : l'Empire chancelle.
Pendant que les forts s'agitaient et que les faibles tremblaient, les bons priaient. L'Archevêque Hildebold disait tous les jours une messe pour la guérison de son maître.
Un matin, pendant le saint sacrifice, une voix se fit entendre à Hildebold.
— Tu veux guérir ton maître ; regarde sous la langue de la femme morte.
Hildebold réunit tout son courage ; il se rend à la Frankenburg et entre dans la chambre mortuaire. Vaincu par la fatigue, l'Empereur sommeillait devant le fatal cercueil ; mais il dormait les yeux ouverts et une grosse larme était suspendue à chacune de ses paupières inférieures. Pieux violateur de sépulture, Hildebold soulève le couvercle de verre; sa main cherche la bouche entr'ouverte du cadavre et sous la langue raide et glacée qui semble vouloir retenir son trésor , il trouve une bague ornée d'une pierre précieuse.
Hildebold prend la bague et va refermer la bière. L'Empereur se réveille. Hildebold éperdu, passe la bague à son doigt.
Les deux grosses larmes suspendues aux cils de l'Empereur roulent sur ses joues ; mais ce sont les dernières. Il jette un regard de dégoût et d'horreur sur le cadavre de Fastrada et tourne un regard de bienveillance et d'amour sur l'archevêque.
L'archevêque sort de l'appartement funèbre. L'Empereur le suit. L'archevêque parle, l'Empereur écoute. L'archevêque demande, l'Empereur accorde. Si l'archevêque commandait, l'Empereur obéirait.
Les débuts de la faveur sont doux, et le bon Hildebold commença par se trouver fort bien des caresses de Charlemagne qui ne voulait plus le quitter : il était de tous les conseils et de tous les festins. Rien ne manquait à sa fortune, pas même la jalousie féroce des courtisans qui l'accablaient de prévenances. Le doux archevêque avait même été tenté un moment d'attribuer sa faveur à son seul mérite, tentation à laquelle tout autre aurait succombé ; mais comme c'était un Jiomme simple et juste , . Scr. 10
il se rendit bientôt à l'évidence et reconnut qu'il charmait Charleraagne avec le talisman ravi au cadavre de Faslrada.
Un jour qu'il avait pu se dérober à grand peine à l'exigeante et égoïste amitié de l'Empereur et qu'il longeait les marais situés près de la vallée aux Sangliers, il résolut, en vrai philosophe, de se débarrasser de la gênante faveur qu'il devait à une puissance inconnue et il jeta le talisman dans la fange.
Dès lors, tous les autres lieux de la terre furent insupportables à l'Empereur : il ne rêvait que son cher marais, ne prenait plaisir à se baigner que dans ses eaux chaudes et pendant qu'il rêvait sur son sol chéri, il voyait passer dans son souvenir les soldats romains qui y avaient campé jadis ; il reconstruisait non plus l'antique Aquisgranum , mais une nouvelle Civùas Aquensis^ plus brillante et plus belle, dont il voulait faire la rivale de Rome et de Constantinople, la capitale de son Empire.
Deux ans après (796) la ville d'Aix s'élevait florissante dans le marais, le corps de la reine Faslrada était transporté à Saint- Alban de Mayeuce. Les tailleurs de pierre lui avaient fait un superbe mausolée et les sculpteurs de mots une pompeuse épitaphe ; mais le cœur de Charlemagne n'était plus là. L'archevêque Hildebold continuait sa cathédrale; mais l'esprit et le bras de l'Empereur n'étaient plus avec lui. Pendant que l'on entassait péniblement quelques pierres à Cologne, les blocs obéissaient à la volonté de l'Empereur à Aix : i! jetait les fondements de la chapelle, la bâtissait en dix ans, faisant sortir pour sa bénédiction le pape de Rome et deux évêques de la poussière du tombeau, et, dix ans encore après, descendait, le sceptre en main et la couronne en tête, dans le caveau funèbre qu'il s'était fait préparer.
Aix-la-Chapelle est une triste cité moderne aux rues alignées et monotones ; ses monuments sont des hôtels garnis, ses hôtes, des baigneurs malades. Le temple de leur Dieu n'est qu'un triste portique néo-grec. De la cité de Charlemagne, il ne reste rien, qu'un fragment de tour et la chapelle où il est
enterré ; la chapelle, qui a vu pendant sept siècles et demi couronner trente-sept empereurs et onze impératrices n'a plus que de rares pèlerins qui de sept ans en sept ans s'acheminent vers ses reliques. Othon III en 997, Barberousse en 1165 ont violé la tombe du grand Empereur ; ses os ont été dispersés ; mais ils n'ont pas quitté le marais bien-aimé où fut jeté l'anneau de Fastrada, et c'est là que la trompette du jugement dernier ira réveiller la poussière du grand Empereur,
Telle est la légende dont la première partie appartient à Pétrarque, sauf quelques changements. Ainsi il ne nomme point Vévêqne de Cologne. Or la seconde cathédrale de Cologne fut fondée en 784 par Hildebord, I" archevêque de la ville. Cette cathédrale ne fut consacrée que cent ans après en 873. La proximité de Borcetle a dû souvent y conduire les seigneurs de la Frankenburg à la chasse aux sangliers. Fastrada dont nous retrouverons l'histoire dans la cathédrale de Mayence passe pour être morte à Francfort ; mais la similitude du nom de cette ville avec Frankenburg dont le radical est le même, a pu autoriser la confusion, etc.
La chapelle. — II est dix heures du matin. La grand'messe commence à la chapelle. Nous sommes à genoux sur la lame de marbre noir qui recouvre la tombe violée de Charlemagne. Au-dessus de notre tête est le grand lustre de cuivre de Frédéric Barberousse. Au premier abord, cette architecture mêlée et rapportée fait un effet singulier et mesquin ; on se croirait dans l'abside de Saint-Pvoch. Mais peu à peu les grands souvenirs montent au cœur ; la couleur locale séduit les yeux. Les sièges sont rares ; les bons allemands en vestes de savoyards ou en redingotes de caimts s'appuient le long des colonnes, sur les corniches, les consoles à leur portée et le bord des vasques des bénitiers ; les allemandes n'ont ni chapeau, ni bonnet ; leurs cheveux, couleur chanvre et lin, sont lissés en bandeaux plats ; le chignon est assujéti par un couteau à papier qui a l'air d'un poignard. Les musiciens de la chapelle exécutent imperturba-
blemenl, en vrais allemands, au haut du Hochmùnster, une messe demi gaie, demi nais e de quelque mailre ignoré.
La messe finit. Quelques bedeaux emportent à la sacristie les petites reliques exposées sur l'autel. Un autre recouvre d'un étui de bois la splendide chaire de Henri IL Une foule avide cherche à voir les reliques au passage et à contempler les splendeurs de la chaire découverte.
On aime par-dessus tout à voir gratis ce que les autres se font montrer à prix d'argent. C'est comme un coup de dent donné à la dérobée dans le fruit défendu.
Toutefois, comme on ne voit véritablement rien de la sorte
que la forme des châsses, entrons et déposons notre thale'r. Le trésor de la chapelle d'Aix a été trop souvent décrit pour que nous prenions note de ce qui se trouve dans tous les guides de voyage. Il est splendide. Lçs reliques éprouvent et doivent satisfaire la foi du pèlerin ; les peintures de Durer, les châsses et vases sacrés réjouissent les yeux de l'artiste et le crâne de Charlemagne remplit l'âme d'un vague effroi ; mais que sont ces trésors d'orfèvrerie auprès des splendeurs premières, sinon de tristes restes échappés au pillage ?
Les magnificences d'orfèvrerie ont été une des merveilles du règne de Charlemagne. Qui ne se souvient que le pape Léon III, qui consacra la basilique d'Aix, donna aux églises de Rome mille soixante-quinze livres d'or et vingt-quatre mille sept cent-quarante-quatre livres d'argent, ouvrées en statues, en calices, en lampes, en tables d'autel, fonts baptismaux, châsses, encensoirs, etc.? Le testament de Charlemagne désigne spécialement trois pièces capitales, une grande table d'or et trois grandes tables d'argent. La table d'or disparut bientôt. Une table d'argent carrée, sur laquelle était gravée une vue de Constant!-* nople, alla à Saint-Pierre de Rome ; une autre, ornée d'une vue de Rome, à la cathédrale de Ravenne. Restait la troisième, celle dont les annales de Saint-Berlin parlent avec admiration; elle était convexe et sur trois zones, semblables à trois boucliers
réunis, brillaient, sculptés en relief et occupant des espaces distincts, la description du globe terrestre, les constellations et les mouvements des planètes; elle était d;ins le trésor d'Aix-la- Chapelle depuis quarante ans, celle table merveilleuse, quand Lolhaire, petit-fils de Charlemagne, la fit briser en 852 et fit monnaie de ses fragments.
Nous voyons bien le cor de Charlemagne et la copie de sa couronne; au milieu du Hochmùnster est son fauteuil de marbre blanc : mais la carapace d'or qui recouvrait le marbre est fondue, son épée est à Paris, son diadème à Vienne, son sceptre et son bouclier d'or ont disparu (1).
Voici la chaire : celle-ci est une merveille authentique sans égratignures et sans retouches. On ne refait pas les descriptions des maîtres ; disons seulement avec Victor Hugo : c'est un prodige de la ciselure de l'orfèvrerie du XI® siècle. Ces onyx, ces ivoires, ce cristal de roche et le travail qui les enchasse sont admirables ; mais les ors de la cuirasse et des ornements me taquinent. La date du XP siècle est là, irréfutable, admise. Derrière l'artiste , j'aperçois l'ouvrier : l'ouvrier est quelque peu alchimiste. Est-ce là de l'or oriental, de l'or d'Arabie, ou de l'or de sable? et comment reconnaître ce fameux or espagnol dont parle le moine Théophile et qui, selon lui, est un mélange de cuivre rouge, de poudre de basilic, de sang humain, et de vinaigre, et comment surtout se procurer les ingrédients de la recette? Le vinaigre et le cuivre, encore passe : le sang humain peut être fourni par un chirurgien, bien qu'il soit nécessaire qu'il vienne d'un homme roux ; mais le basilic à mettre en poudre, c'est autre chose, bien que cela paraisse bien simple. Tout le monde sait que le basilic écloi d'un œuf de coq, couvé par un crapaud (2).
(1) Bibl. Jacob. Histoire de l'orfèvrerie.
(2) td. Id.
Le Mûnsler est entouré d'une foule de cloîtres ou d'aîtres dont les longs corridors s'ouvreui tout à coup devant les yeux des visiteurs. C'est un dédale dans lequel les pas peuvent s'égarer, mais qui ouvre à coup sur d'immenses horizons à la pensée. La poussière du temps, quelques vieux tableaux fripés ou déchirés, dont l'œil cherche à percer le mystère à travers la crasse et les outrages, donnent aux murs des corridors l'aspect rêvé d'une ruine pleine de terreurs. De temps en temps les escaliers qui conduisent au Hochmiinsler apparaissent subitement à un angle, et l'œil qui perd bientôt leurs spirales peut en continuer indéfiniment les gracieuses ou imposantes volutes. La réalité elle-même est poétique et porte à la rêverie. Çà et là, sur les dalles des couloirs, sur l'appui d'un autel abandonné, sur le stylobate d'une statue détruite, le long des marches des escaliers, sont assises, couchées, accoudées, drapées dans leurs haillons, des mendiantes de tout âge et de tout visage, criant merci et demandant largesses sur tous les tons. On dirait qu'elles attendent le passage du glorieux empereur Charleraagne se rendant à la messe pontificale dans tout l'appareil de sa majesté et que le maître des cérémonies, peintre classique et décorateur intelligent, les a ainsi groupées dans des poses choisies pour concourir à l'harmonie de l'ensemble de la procession.
Voir, pour la légende de la louve et de la pomme de pin qui sont devant le portail, les légendes de toute sorte consignées dans les guides et dans les récits des voyageurs. Romaine ou non, l'œuvre est médiocre. Quant à sa signification, elle est toujours obscure. Celle de Victor Hugo est inadmissible. Ce ne peut être là le loup donné à Satan pour un homme, et la pomme de pin ne saurait être son âme. La pomme de pin encore passe, mais le loup est bien certainement une ourse.
Dans une des églises qui avoisinent le Munster, (Saint-Foliun?) on dit une messe basse. L'église est entièrement remplie. Le prêtre monte à l'autel; en même temps, sans qu'aucun cory-
pliée donne le ton, part de toutes les bouches de rassemblée la première syllabe d'un cantique. Les voix sont en général médiocres, mais l'ensemble est parfait. "Tout le monde dit en môme temps la même syllabe et arrive ensemble à la fin du couplet sans faire de ces extravagantes fioritures et de ces queues grotesques qui font ressembler un chœur français à un feu d'artifice irréguiier dont les soleils serpentent entre les jambes des curieux et dont le bouquet final est toujours suivi de quelques fusées retardataires. Un chœur allemand, quels que soient les chanteurs, exposés comme tous les humains à chanter faux quelquefois, est toujours régulier comme un feu de peloton de la vieille garde. La messe finit; le cantique finit avec elle.
Ces prières que chante de mémoire tout un peuple illettré sur quelque vieil air de Marcello ou des Bach, cet unisson grandiose des voix et des cœurs si calme et si parfait est-il préférable aux chapelets individuels qu'égrènent à tuetâche les vieilles bretonnes et les vieilles normandes ? Il n'y a que ceux qui ne prient pas du tout qui s'amusent à critiquer les formes de la prière ; mais, entre toutes incontestablement, celleci est logique. Elle est collective et harmonieuse. La langue allemande se prête admirablement du reste à l'expression de cette solennité naïve. L'allemand parlé est trop plein d'esprits rudes et de notes gutturales pour être agréable aux oreilles du français, habitué à l'accent mielleux et incolore de son pays. M. Prudhomme croit que tous les allemands qui ne sont pas enrhumés ont le hoquet. Il tressaille quand une mendiante lui demande l'aumône ou quand un cocher réclame son trink-gelt ; il croit entendre une invective ou un jurement ; c'est alors que, bourgeoisement, à la Prudhomme et à la française, il déclame son vieux proverbe : l'allemand est la langue des chevaux. Mais, chanté, l'allemand doit plaire, même à M. Prudhomme. Enrhumez un rossignol, il chantera en allemand.
Une autre église (Sainte-Elisabeth ?) offre un spectacle tout
différent. Le portique est soigneusement Cermé, on aperçoit l'église déserte à travers une fenêtre close. La porte d'entrée
s'ouvre discrètement dans un angle. L'église est entièrement vide. Dans une chapelle latérale, seul, un vieux prêtre chauve dit une messe basse que lui répond un vieux sacristain également chauve. Une châsse ouverte et délaissée repose sur un autel. S'il était minuit au lieu d'être midi, on se figurerait facilement assister à une de ces messes posthumes que les vieilles traditions imposaient aux prêtres morts sans les avoir acquittées. Mais le soleil qui éclaire d'une manière uniforme le badigeon blafard de l'église ne se prête, ni aux illusions, ni aux fantasmagories. Seul, un grand sentiment de tristesse vous envahirait devant un pareil abandon s'il l'on ne songeait 1° qu'il est midi et demie et que les allemandes sont probablement moins paresseuses que les françaises et ont fait leur dévotion dans la matinée ; 2° que l'on dîne à une heure en Allemagne et que, dans ce pays méthodique, il faut bien une demi-heure pour mettre le couvert ; 5" Que, dans cette ville dépeuplée d'Aix-la-Chapelle, il ne reste plus que 45,000 catholiques et qu'il y a encore une douzaine d'églises.
Le Loosberg.
Quand Urian le démon prit, sans crier à l'aide, Sur le bord de la mer, une montagne, à Leyde Et traversa le Rhin, son bissac sur le dos, Dusseldorf se remplit d'une rumeur étrange : — Oii donc, ainsi chargé, s'en va le mauvais ange? — Se disaient entre eux les badauds.
Démolisseur jaloux de sa propre besogne. S'en va-t-il écraser son dôme de Cologne ? Va-l-il jeter son faix en deçà des Sept-Monts, Du Rhin déjà c-iplif resserrer les entraves. Et, dans leurs burgs ailiers noyant les vieux Burgraves, Faire une presse de démous ?
On écouta longtemps la nuit, dans les ténèbres, Mais on entendit point de blaspbômes funèbres ; Pour des juifs, rançonnés par la peur de la mort, Les écumeurs du Rbin forgeaient des chaînes neuves, Tandis qu'en murmurant le vieux Père des fleuves Roulait ses ondes vers le Nord.
Pendant ce temps, Urian, qui se sentait à l'aise Sur la pointe du pied transportant sa falaise. Avait pris à travers les champs par le plus court ; 11 voulait étonner l'empereur Charlemagne, En laissant toul-a-coup tomber une montagne Sur ses preux, sa ville et fa cour.
Par un raffinement de diablerie espiègle Il voulait balancer son fardeau, comme l'aigle Qui du poète grec écrasa le front nu.
Gommai! ne connaissait que d'une façon vague La place oii l'archevêque avait jeté la bague, Que flt Urian, diable ingénu ?
Une vieille en un champ dormait. Urian l'éveille.
— Si tu songes d'amour ou bien d'argent, la vieille, Choisis; quinze printemps ou bien trente écus d'or. — De l'or!... déjà pour lui j'ai vendu ma jeunesse,
— Dit la vieille, — de l'or !... et vive la richesse
Qui vous arrive quand on dort !
Urian dit a part lui : voilà bien mon affaire ;
Prends. — Je liens. Maintenant, seigneur, que faut-il faire ?
— Je vais prendre mon vol, et lorsque je serai Au-dessus de la ville oii dort l'empereur Charles, Dis, en haussant d'un ton la voix dont tu me parles :
C'est là! — Montez, je le dirai.
Tous deux rient dans leur barbe, et le démon s'envole. Le sol tremble. La vieille a tenu sa parole ; Mais quand le jour naissant apporta sa clarté, On vit que le chasseur avait manqué sa bête, Et, comme un épervier qui manque une alouette. S'était laissé choir à côté.
Scr, H
Oh ! ce fut un bon tour ; car la vieille était fée, El lorsque dans ses mains, inutile trophée, Le salaire du diable en feuilles se changea, Elle éclata de rire, et lorsque Charlemagne S'éveilla, le Loosberg, innocente montagne. De gazon se couvrait déjà.
Au début de ce siècle, un autre Charlemagne Avait pour s'arrondir, entamé l'Allemagne ; Monsieur le préfet d'Aix qui du nu s'otTensait, Amateur de jardins comme l'abbé Deliile, Fit arranger le mont qui domine la ville
Dans le goût de mil huit cent-sept.
# On arrive en tournant comme au Jardin des Plantes A Paris, par beaucoup de détours et de pentes, Dans un faux temple grec ; au sommet, c'est charmant, Le prêtre du temple est un marchand de lorgnettes Qui vend sur l'horizon des phrases toutes faites
En français môle d'allemand.
Les noms des sots venus des quatre coins du monde Laissent ici leur trace éphémère ou profonde, Suivant leur caractère ou timide ou brutal ; L'a, des anglais naïfs ont aussi mis leurs griffes En cassant avec soin les pierres apocryphes Du kiosque monumental.
Jadis on entendait, pendant les nuits d'automne, Mêlés aux longs soupirs du grand vent monotone. Quelques éclats de rire et des soupirs d'ahan ; Du diable, disait-on, c'est la plainte étouffée ; Il voudrait arracher sa montagne, et la fée Se moque du débile Urian.
En vain pendant mille ans la naïve Allemagne Frémit au vent qui vient à travers la montagne ; Sur le Loosberg conquis, en apprenant cela, Le français, né malin, créa des belvédères; Et bruits, fée et démon, légendes et mystères, Ont déserté cet endroit là.