CONFIRMEE PAR LA JUDAÏQUE ET LA ROMAINE
fflîi G ntanl rhê de iêsns-Chrisi : leà$ de César Auguste depuis son premier consulat, c! le 32 d'ilérode le Grand. Lan 7iS de la ville de Home et le 5 de la linY Olympiade, I). Ij.vIius Ualbus cl C. Antistius Y élus étant consuls.
En quel état étaient les choses sous le roi llérode, quand les mystères du stdut oui commencé à s'accomplir.
Comme llérode, surnommé le Grand, régnait dans h Judée, lorsque Dieu a commencé à faire éclater les ineffables mystères qu'il avait préparés pour le
salut de l'homme, cl qui étaient cachés dans les se* crels de sa volonté , 1 esi nécessaire, avant (pie d'y entrer, de f. ire voir ici eu quelle situation étaient les choses sur le déclin du règne de ce prince, llérode, sous qui Jésus Christ a pris naiss; née dans la ville de lîelbléliem, était (ils d'Anlipas ou d'Anlipaler, qui lirait son origine, non d'Ascalon, comme l'ont cru quelques uns, mais de l'idumée, province soumise aux Juifs depuis assez longtemps. Antipaicr était homme d'esprit, mais d'un esprit remuant cl ambitieux, qui, par son adresse et ses entreprises, corn. mença a former dans sa maison ce plan de grande»
que sou fils sut bien établir sur les ruines de celle des Asamonéens, que Ton connaît mieux sous le nom de Machabées. Il est vrai, et on le doit dire à la louange de cet homme, qu'il ne commença à s'élever qu'en suivant le parti de la justice, c'est-à-dire en soutenant le bon droit d'Ilyrcan II, prince et pontife des Juifs, contre les injustes prétentions et même contre les violences toutes ouvertes de son frère Aristobule. Parmi les brouilleries et les divisions des princes asamonéens , qui allaient visiblement à la ruine des Juifs, Anlipaler ménagea si adroitement la faveur des Romains, qui, parla conquête de la Syrie étaient presque devenus les maîtres du monde, que même après la mort de Pompée, qui l'avait toujours soutenu, il fut établi par Jules César, procureur de toute la Judée et des provinces qui en dépendaient. Et ce fut alors qu'il procura à lîérode, son second fils, âgé seulement de vingt-cinq ans, le gouvernement de la Galilée, ayant fait donnera son aîné, nommé Phasaël, celui de la ville de Jérusalem.
Anlipater étant mort quelques années après par la perfidie de Malichus, qui lui fit donner du poison ; et Antigonus, fils d'AristobuIe ayant usurpé sur son «mcle Hyrcan l'empire des Juifs par la puissance des Parthes, qui le rendirent maître de Jérusalem; Hérode se vit contraint, après mille dangers, de quitter la Judée, pour aller implorer la protection des Romains. La conjoncture se trouva favorable, car Marc-Antoine, qui était son ami, venait tout fraîchement de faire la paix avec Oclavien César, qui ne le haïssait pas, et tous deux étaient alors les maîtres de Rome. Hérode qui avait un grand cœur et un esprit élevé leur lit une si vive peinture de son infortune et de la perfidie d'Antigonus, qui avait appelé les P.irthes à son secours, que, touchés de l'une et indignés de l'autre, ils résolurent de le soutenir. Ils allèrent même, contre toute apparence, jusqu'à lui faire donner le royaume des Juifs. Le sénat, à leur sollicitation, en fit le décret, qui fut aussitôt approuvé par le peuple. Ainsi lîérode, par un bonheur qu'il n'aurait jamais espéré, fut nommé roi des Juifs au milieu de Rome, et Antigonus déclaré ennemi des Romains. Cela arriva vers le mois d'octobre, l'an 40 avant l'ère chrétienne, sous le consulat de Domitius Calvinus, et d'Asinius Pollio. El c'est de là qu'on doit commencer les trente-sept ans que Josèphe donne quelquefois au règne de ce prince.
Deux ans après qu'Hérode eut été déclaré à Rome roi des Juifs, il assiégea la ville de Jérusalem, qui tenait toujours pour Antigonus; et il s'en rendit maître après cinq mois de siège, étant aidé par Sosius, qui commandait les troupes romaines. Dion Cassius nousapprend (Dio , Ilist. lib. XLIX,) qu'elle fut prise un jour de sabbat ; et Josèphe assure que ce fut au troisième mois des Juifs, lorsqu'ils célébraient un jeune solennel (Joseph. Antiq. lib. XIV, cap. 8). Or le troisième mois civil des Juifs est celui qu'ils nomment caaleu , et le vingt-huitième jour il y avait un jeûne public. Ce jour tombait alors vers le g S. XXVII.
second de décembre selon les tables dressées par Bucherius sur le cycle des Juifs. Ainsi la ville de Jérusalem fut prise par Sosius, lieutenant d'Antoine, sous le consulat de Claudius et de Norbanus. Ce qui est confirmé par Dion (Dio, l. XLIX) dans son histoire, au livre quarante-neuvième. Les Romains, qui Ta vaient emportée de force s'étant assouvis par le sang et le carnage, et étant chargés de dépouilles, apaisèrent enfin leur fureur après quelques jours. Et le calme étant rendu à cette ville malheureuse, on proclama Hérode roi des Juifs, pendant qu'Anligonus était dans les fers. Comme cela arriva vers le mois de janvier, lorsque Vipsanius Agrippa et Caninius Gallus étaient déjà consuls, Josèphe écrit que la pi .ce fut emportée sous leur consulat (Antiquil. lib. XIV), confondant peut-être la prise de la ville avec la proclamation d'IIérode, qui ne se fil que plusieurs jouis après.
C'est proprement depuis cette année, qui fut la 717e de la ville de Rome, et la 37e avant l'ère chrétienne, que Josèphe compte le règne d'Hérode, qu'il fait aller à trente-quatre ans. Ce prince ambitieux , tout maître qu'il était de Jérusalem et de la Judée, ne se tenait point en sûreté, pendant qu'Anligonus était encore en vie, bien que vaincu et captif. Il sollicita donc si puissamment Antoine, qui était alors à Antioche de Syrie, qu'il fit monter ce prince infortuné sur un échnfaud, où on lui coupa la tête. Il fui le ternie r de ceux qui descendaient du sang des Machabées, qui, par une valeur extraordinaire soutenue par le zèle dé la religioli de leurs pères, avaient mis dans leur famille le pontificat et la principauté. Celte mort tragique mit fin à la puissance des Asamonéens , qui selon Josèphe avait duré 126 ans (Joseph., Anliquit. lib.Xl\,cap. 28, et lib. XVII, c. 8), quoiiju'llérode , dans une harangue qu'il fit aux Juifs vers la fin de son règne, n'en ait compté que 125. Dieu ne fit ce renversement parmi le peuple juif, que pour l'accomplissement de ses prophéties; car le Messie, qui allait bientôt paraître, ne devait prendre naissance que lorsque la puissance souveraine serait entre les mains d'un prince étranger.
Ce prince fut le roi Dérode, qui était iduméen d'origine. Il affecta, étant sur le trône, de faire de grandes choses tant en laveur des Juifs qu'en faveur des Romains; el ce fut par sa magnificence et par ses actions éclatantes qu'il mérita le surnom de Grand, qui lui fut même donné par les Athéniens. Jamais roi n'eût été plus heureux, s'il avait pu voir la paix dans sa maison ; mais ses affaires domestiques furent si brouillées et même si tragiques, qu'on peut bien dire, par cet endroit, qu'il n'y a guère eu de princes plus malheureux que lui. Voici la source el l'origine de tous ses malheurs.
N'étant encore que particulier, il avait pris pour femme Doris, dont il eut Anlipater; ce fils méchant et dénaturé qui pensa renverser toute sa maison. Ayant été déclaré roi pour les Romains, il épousa la princesse Mariamne, propre nièce d'Antigonus : cai [Trente.)
elle était fille de son frère Alexandre. Hérode lui donna le diadème, ce qu'il ne fit à nulle de ses auires femmes, car il en eut plusieurs, selon la coutume des Juifs, et eut pour elle toutes les tendresses et tous les égards que peut avoir un époux. C'est ce qui donna de la jalousie à toutes les autres et principalement à Salomé, sœur de ce prince : outre que Mariamne ne cessait de les traiter avec ces airs fiers et dédaigneux, qu'on ne voit que trop dans celles qui ont les avantages de la naissance et de la beauté. Ces femmes jalouses ne pouvant souffrir ni les mépris de la reine, ni les préférences que lui marquait Hérode, en vinrent jusqu'à former le dessein de la perdre ou tout au moins de la rendre suspecte.
Elles réussirent si bien, par leurs secrets artifices, et ensuite par de faux rapports et par des calomnies, qu'Hérode, qui était le prince du monde le plus soupçonneux, se résolut enfin à la faire mourir. 11 en vint, malgré la passion de son cœur(caril n'avait pu cesser d'aimer Mariamne), à cet excès de barbai ie et d'iiibumanité, sans pressentir que la cruelle mort de celle princesse allait faire son plus rude suppl ce. C'est que Dieu remuait tous ces ressorts et se servait des diverses passions qui régnaient dans celle cour, pour punir par avance et pour accabler enfin par des chagrins mortels ce prince violent et usurpateur. Aussi n'était-il pas juste qu'il eût le plaisir de posséder tranquillement une couronne qu'il venait de ravir, et qu'il teignit, si je l'ose ainsi dire, dans le sang de tant d'innocents. Rien n'est semblable à l'état où se trouva Hérode après la mort de la reine. 11 était comme un désespéré; il cherchait partout, et appelait sans cesse Mariamne, et ne la trouvant plus, car il se l'était ravie à lui-même, il en pensa perdre l'esprit. 11 n'y eut que le temps qui le fit revenir de celle passion et de celle folie : car pendant qu'il en élait agile, il ne pouvait souffrir ni les plaisirs, ni les divertissements.
Etant enfin rentré dans son bon sens après un assez long espace de temps, el reconnaissant combien il avait éié injuste et cruel à l'égard d'une épouse, qui n'avait jamais manqué de fidélité, il donna ses soins et son amitié aux deux enfants qu'il avait eus d'elle. L'aîné s'appelait Alexandre et le second portait le nom d'Arislobule. Hérode avait fait mourir leur mère la neuvième année de son règne, et cinq ans après, lorsqu'il entreprit de bâtir la ville de Césarée, il les mena en Italie, elles présenta lui-même à Auguste, qui depuis la bataille d'Actium élait devenu seul et souverain maître de l'empire romain. Ils furent élevés à Rome, durant l'espace de sept ans, dans tous les exercices convenables aux personnes de leur rang et de leur naissance. Après quoi Hérode, leur père, fit un second voyage en Italie, où ayant lait sa cour à Auguste, il ramena ses deux fils en Judée avec les bonnes grâces de cet empereur.
Aussitôt après leur retour, qui lut l'an 21 du règne d'Hérode, Antipatcr, son fils aîné, qu'il avait eu de Doris avant d'être roi, voyant que tout allait vers les
HISTORIE ÈVANGfiUQUE «r3G
deux fils de Mariamne, la succession à la couronne, l'amitié de son père et les vœux du p<>u;de, fut frappé d'un < hagrin mortel. Jaloux de la prospérité de ses frères, il ne pensa qu'à les perdre, pure qu'il le? regardait comme un obstacle aux prétentions ambitieuses qu'il avait dans le cœur. Il se servit d'abord de mille artifices qui furent d'autant plus dangereux qu'ils étaient couverts ; el voyant que ces secrets ressorts commençaient à avoir leurs effets, il fii jouer ensuite de plus puissantes machinés! On mil en avant les attentats et les parricides , et ces crimes supposés, parce qu'il étaient énormes, ruinèrent enfin les deux fis dans l'esprit d ; leur père. Hérode qu'on ne cessait d'irriter contre eux, les crut coupables d'avoir attenté à sa vie ; il en écrivit n ême à Auguste, et ce prince sage et modéré, en lui mandant qu'il lui laissait la liberté entière de disposer de ses enfants, lui conseillait de ne rien faire (outre eux, sans examiner les choses dans un jugement public et solennel. Il lui indiqua pour cela la ville de Béryte, alors le séjour des Romains qui étaient dans la basse Syrie.
Ce fut sur la lettre d'Auguste, qu'Hérode convoqua dans celle ville, qui élait depuis quelques années colonie romaine, tout ce qu'il y avait de personnes d'autorité dans ses provinces et dans les voisin s. L'assemblée fut nombreuse el célèbre, puisqu'elle lut d'environ cent cinquante personnes. Saturnin y présida comme gouverneur des Romains, el il axait avec lui Volumnius, qui élait ebargé du soin de leurs affaires dans les provinces d'Orient. Hérode parut dam celte assemblée ; il y parla seul contre ses deux fils, non comme un père bénin, mais comme un dur accusateur. Il demanda justice de leurs crimes, sans se mettre en peine de les prouver, el sans leur donner lieu de se défendre ; car, durant le jugement, il les tint prisonniers au bourg de Platane, qui n'était pas bien loin de Béryte, mais qui dépendait des Sydoniens, ne leur permettant, ni de paraître, ni de se justifier dans cette assemblée.
Saturnin, homme consulaire, et gouverneur de la basse Syrie, opina le premier, et son sentiment tendait à la clémence et à la douceur. Mais Y < Iumnius, qui parla après lui, ayant opiné à la mort, la plupart des juges furent de cet avis. Hérode, ravi du jugement qu'on venait de rendre contre ses deux fils, les traîna enchaînés jusqu'à la ville de Sébaste, plus communément appelée Samarie; et là, sans être nullement touché de leur malheur, il les fil inhumainement étrangler dans une prison. Voilà quelle fut la tragique fin de ces deux jeunes princes, que les Juifs aimaient passionnément, parce que, outre les grandes qualités qui brillaient en eux, ils descendaient par leur mère du sang des Asanmnéens. C'est l'historien Josèphe qui nous apprend loules ces choses au livre premier de la Guerre des Juifs (c.17), et principalement au livre seizième de ses Antiquités (c. 16,17). La mort d'Alexandre et 'Je son frère A rislobule arriva au commencement de celte année, qui
était la 32' du règne d'ilérode, et la 57* de César- Auguste : ce fut six ans avant l'ère commune. Voilà en quelle situation élaient les choses dans la Judée et dans la maison d'ilérode, quand Dieu commença à faire éelore les grands desseins qu'il avait formés pour le salut de l'homme.
Commencement des mystères de Jésus-Christ. Conception de saint Jean-Baptiste,
La plénitude des temps étant arrivée, dans laquelle Dieu avait résolu d'envoyer son Fils pour sauver les hommes, qui gémissaient dans la servitude du péché, il voulut lui donner un précurseur qui préparât ses voies, et qui venant dans l'e>prit et la vertu d'Elie, disposât son peuple à le recevoir. Ce précurseur, cet envoyé du Seigneur, car c'est ainsi qu'il est appelé, lut le grand et incomparable Jean-Raptiste, de qui l'ange Gabriel annonça la conception et la naissance à son père Zacharie. Voici comme saint Luc, qui s'était exactement informé de toutes choses , et qui en les écrivant était rempli de l'Esprit de Dieu, les rapporte, au commencement de son Evangile.
« Il y avait au temps d'ilérode, roi de Judée, un prêtre nommé Zacharie, de la famille d'Abia, et sa femme, qui était de la race d'Aaron, s'appelait Elizabcih. Ils étaient tous deux justes devant Dieu, marchant sans reproche dans tous les commandements et dans toutes les justices du Seigneur. Ils n'avaient point d'enfants, parce qu'Elizabelh était stérile et qu'ils élaient tous deux avancés en âge. Or comme Zacharie faisait devant Dieu les fonctions du sacerdoce, selon le tour de sa famille, il arriva, parle sort que les prêtres avaient coutume de tirer entre eux, que ce fut à lui d'offrir des parfums, lorsqu'il entrait dans le temple du Seigneur. El toute la multitude du peuple était dehors eu prières, quand on offrait les parfums > (Luc, I, 5 10).
Le saint évangéliste continue son discours, en disant : c Un ange du Seigneur apparut à lui, se tenant debout au côté droit de l'autel des parfums. Et Zacharie le voyant en fut troublé, et la frayeur le saisit. Mais l'ange lui dit: Ne craignez point, Zacharie, parce que votre prière a été exaucée : Elizaheth, votre femme, vous donnera un fils que vous nommerez Jean. Vous en serez dans la joie et dans le ravis* sèment, et plusieurs se réjouiront à sa naissance ; car il sera grand devant le Seigneur. Il ne boira ni vin, ni rien qui puisse enivrer ; et il sera rempli du Saint-Esprit dès le ventre de sa mère. Il convertira plusieurs des enfants d'Israël au Seigneur leur Dieu. 11 marchera devant lui dans l'esprit et dans la vertu d'Elie, pour tourner le cœur des pères envers leurs enfants, et rappeler les désobéissants à la prudence des justes, et pour préparer au Seigneur un peuple parfait, c'est-à dire, selon le grec, un peuple disposé à le recevoir » (Luc. I, 11-17).
Zacharie étant en suspens, et disant à celui qui lui annonçait de si grandes choses : Comment connaîtrai-
je ce que vous me dites, car je suis déjà vieux et uni femme est avancée en âge? voici ce que lui répondit. l'ange du Seigneur : < Je suis" Gabriel, qui me tiens devant Dieu. J'ai été envoyé pour vous parler et pour vous annoncer celle heureuse nouvelle. Voilà que vous allez devenir muet, et vous ne pourrez nlus parler jusqu'au jour où ces choses arriveront, parce que vous n'avez point cru à mes paroles, qui s'accompliront en leur temps. Cependant le peuple attendait Zacharie, el on s'étonnait de ce qu'il lardait dans le temple. En étant sorti il ne pouvait leur parler, et ils reconnurent qu'il avait eu une vision dans le temple. Il ne leur faisait que des signes, el demeura muet; et quand les jours de son ministère furent accomplis, il s'en alla en sa maison. Quelques jours après Elizaheth, sa femme, conçut et se tint cachée durant cinq mois, disant : C'est ainsi que le Seigneur a fait en moi dans le temps où il m'a regardée, pour me tirer d'opprobre devant les hommes i (Luc. I, 18-25).
On voit manifestement, par celte narration de saint Luc, que Zacharie, père de saint Jean-Baptiste, n'a point été souverain pontife des Juifs, comme linéiques anciens l'ont cru, mais simple sacrificateur de la classe ou de la famille d'Abia, de vice Abia. Elle était la huitième entre les vingt-quatre familles sacerdotales, que le roi David avait choisies par sort, pour servir devant le Seigneur, chacune à son tour durant une semaine, c'est-à-dire depuis le jour du sabbat ou le samedi inclusivement, jusqu'à la sixième férié ou à la fin du vendredi suivant. Ces tours ou semaines, qui étaient au nombre de vingt-quatre, s'accomplissaient par la révolution de cent soixantehuit jours, après lesquels la première classe des sacrificateurs recommençait ses fondions sacrées dans le temple de Dieu, et les autres faisaient la môme chose.
Or ces vingt-quatre familles sacerdotales étaient toutes de la postérité d'Eléazar ou de celle d'Iihamar, qui avaient tous deux élé lils d'Aaron; en sorte pourtant qu'il y en avait bien plus des descendants d'Eléazar, qui faisaient seize familles, que de ceux d'Ithamar, qui n'en faisaient que huit. On peut s'instruire de toutes ces choses dans le premier livre des Paralipomènes, chapitre vingt-quatrième. Au reste ces classes de sacrificateurs, qui sont appelées par les Grecs Ip^tec, ont duré pendant l'espace de plus de mille ans, c'est-à-dire depuis le temps de David jusqu'à la désolation du temple el au renversement de l'état des Juifs sous Vespasien. C'est ce que nous apprenons de Josèphe qui a élé de la première famille de ces sacrificateurs, dans le livre qu'il a écrit de sa vie et dans le septième de ses Antiquités ( cap. U).
Comme dans chaque famille il y avait plusieurs sacrificateurs, lorsque leur tour de servir au temple était arrivé, ils tiraient au sort pour savoir quelle fonction sacrée chacun d'eux aurait. A l'un tombait celle d'offrir les parfums, à l'autre celle de mettre sur la table sacrée les pains de proposition, à celuici celle d'allumer les lampes du chandelier d'or, à
celui-là celle d'immoler les victimes et les holocaustes, el ainsi des autres fondions sacerdotales : car il y en avait de plusieurs sortes. Dans la semaine où servait Zacharie, le ministère qui lui échut fut celui d'offrir les parfums, ou si vous voulez, de faire les encensements à l'autel sacré, qui était dans la partie du temple qu'on appelait le Saint, rà &yiov,etqui se trouvait devant le sanctuaire ou le Saint des Suints. L'autel des parfums, qui était d'or, était placé vers le milieu de celle partie du temple, entre la table des pains de proposition et le candélabre ou le chandelier d'or.
Lors donc que Zacharie offrait de l'encens devant le Seigneur, l'ange Gabriel lui apparut au côté droit de l'autel, c'est à-dire entre l'autel et la table des pains ; et ce fut là que cet envoyé du Seigneur lui annonça que sa femme Elizabelh concevrait un fils qui serait nommé Jean. Zacharie, incontinent après les sept jours de son ministère, qui tombèrent, à ce qu'on peut croire, dans le mois de septembre, s'en retourna en sa maison, car il demeurait dans quelque ville des montagnes de Juda. Elizabelh, sa femme, qui était de la race d'Aaron, ayant conçu peu de temps après, se cacha durant l'espace de cinq mois, rendant sans cesse des actions de grâces au Seigneur qui allait faire en elle de si grandes choses. La conception de saint Jean-Baptiste arriva la trente-deuxième année du roi Hérode le Grand, el la sixième avant l'ère commune, environ quinze mois avant la naissance de Jésus-Christ, qui fui sur la lin de l'année suivante.
Expédition de Quirinius contre les liomonades.
Je n'aurais garde de faire ici mention de Quirinius s'il n'avait une place considérable dans l'histoire évangélique et dans celle des Juifs. Car n'est-ce pas lui qui a été commis par Auguste pour le dénombrement qui se lit en Judée à la naissance du Messie et au bannissement d'Archélaùs? 11 était donc à propos de toucher l'expédition qu'il lit celle année vers la Cilicie, parce qu'on juge de là qu'Auguste a pu s'en servir l'année suivante dans la Judée et la Phénicie.
Sulpitius Quirinus, ou Quirinius, était un homme consulaire , qui par des services assez importants avait mérité les bonnes grâces de César Auguste. Ce prince l'envoya vers l'été de celle année dans la Lycaonie pour exterminer les liomonades, qui par leurs incursions el leurs brigandages désolaient celte province et celles d'alentour. Ces liomonades, car c'est ainsi que Pline les appelle, s'étaient nichés sur les hauteurs du monlTaurus, aux confins de la Cilicie âpre, du côté qu'elle regardait la Pisidie, l'isaurie et la Lycaonie. Ils avaient Nomone pour ville principale, avec plus de quarante forts ou châteaux qui leur servaient de retraite, quand ils avaient pillé le plat pays. Ces forts étaient plantés on dans des vallées fort resserrées, ou dans des lieux escarpés d'où il n'était pas aisé d'approcher avec une armée. Il était donc irès-difficile de vaincre ces peuples ou plutôt ces brigands, à cause de leurs détroits et de leurs défilés. Quirinius en
vint pourtant à bout, après les avoir longtemps assiégés par la faim ; car elle les réduisit à de si grandes extrémités, qu'ils se virent forcés de se rendre. Il en prit quatre mille, qu'il dispersa dans les villes voisines, ne laissant dans le pays que ceux qui étaient au-dessous de vingt ans. Et ce fut par ces belles actions que Quirinius mérita les marques et les ornements du triomphe. (S'rabo, Geograpk. lib. Ml; Tarit., Annal, lib. III, cap. 48 ; Plin., lib.\, cap. 27).
Artifices d'Antipater pour parvenir au royaume.
Nous avons vu au commencement de cette année le triste sort des deux fils de Mariamne, je veux dire, d'Alexandre et d'Aristobule, qui se virent perdus sans ressource par les calomnies de leur frère Aniipaler, cl livrés à la mort par l'inhumanité de leur père. Antipaler, qui, comme je l'ai déjà dit, était le fils aîné d'Ilérode , car il l'avait eu de Doris, sa première épouse, crut après la chute de ses deux frères , que la couronne ne pouvait lui échapper. Néanmoins voyant que le roi avait contre lui d'assez violents soupçons, qui étaient fomentés par sa taule Salomé, car celle femme habile n'ignorait rien de ses artifices, il employa toute son adresse à dissiper ces impressions désavantageuses de l'espril de son père ; et ce fut pour en venir à bout , qu'il renouvela aupiès de lui ses devoirs, ses boins et bes assiduités. Mais dans lui tout était feint, tout était masqué ; car c'était l'ambition de régner, et non la tendresse, qui le portait à faire ces choses. Celle passion devint si violente, que toutes les pensées qu'elle lui inspirait tendaient non à attendre et à mériter la couronne, mais à la ravir à son père, en le faisant mourir. C'était là le dessein de ce fils méchant et dénaturé, comme on le verra dans la suite.
Dans celte vue, il n'épargnait rien pour se rendre favorables les amis de son père, et entre autres Saturnin,gouverneur de la basse Syrie. II faisait sa cour aux uns, et gagnait les autres par des présents el des largesses ; et pour cela il ne craignait ni les dépenses ni les somptuosités. Par ces voies et par d'autres secrets artifices il avait gagné la plupart des femmes de la cour ; et Doris, sa mère, qui entrait dans tous ses desseins, était de concert avec elles ; car elle était la digne mère d'un si méchant fils. Il avait même engagé dans toutes ses intrigues Mariamne, femme d'Ilérode, son père, et fille du pontife Simon, différente de la première qu'on avait fait mourir : ce qui, dans la suite, fut fatal à Philippe, son fils. Mais le grand soin d'Antipaier fut de lier une amitié étroite avec son oncle Phéroras , qu'il voulait par là rendre le minisire de ses desseins criminels. Comme il était déjà un peu aliéné d'Hérode, son frère, il entra ai&émeuldans le parti d'un neveu , qu'il regardait comme l'héritier delà couronne, el qui.de son cô é, lui donnait de grandes espérances et ne lui cachait rien de tous ses desseins. Toutes ces menées et ces cabales tendaient secrètement à la perle d'Hérode : car son propre fils, qui s'ennuyait d'être si longtemps sans régner, ne
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méditait rien moins que demi ôler par des voies criminelles, la couronne et la vie. (Joseph., Antiquit. lib. XVII, cap. 3, el lib. I Belli, cap. 18).
Quintilius Varus est fait gouverneur de la haute Syrie.
Comme je fais étal de marquer exactement dans la suite de celle histoire tous les gouverneurs de Syrie établis par les Romains , parce que la Palestine , et par conséquent, la Judée , était soumise à leur autorité, quand il n'y avait poini de roi , je ne dois pas passer sous silence Quintilius Viirus, que sa défaite entière, arrivée en Allemagne, avec celle de trois légions , a depuis rendu si célèbre. Sa magistrature forme une grande el importante dil'iiculté parmi les gens de lettres, puisqu'il s'agit de savoir si c'esl sous lui qu'est arrivé le dénombrement qu'on a fait dans la Judée à la naissance du Sauveur. C'est un point assez considérable qui mérite bien d'être édairci, et qui sera examiné dans un aulre lieu.
Cependant il faul convenir que Varus a eu cette année le gouvernement de Syrie , comme on le voit manifestement par quelques médailles grecques , qui semblent avoir été frappées dans la ville d'Aniioche, où il faisait son séjour. Il y en a, entre autres , qui, ave c le nom de Varus qu'on voit distinctement grave dans le revers, marquent au milieu ces lettres numérales EK, qui signifient l'an 25 de l'ère d'Aniioche. Or l'an 25e de celle ère avait commencé le second jour de septembre de l'année précédente, qui était la 747e de Rome, et par conséquent Varus était gouverneur de Syrie, où était Anlioche, avant le 2* de septembre de l'année courante , qu'on regardait comme la 748e de la ville de Rome. On peut voir quelquesunes de ces médailles dans les observations que le savant père Pagi nous a données sur les Annales de Baronius; elles sont rapportées au nombre 127 de son Apparat, page 33. Au reste, Quintilius Varus ne peul avoir été fait celle année gouverneur que de la haute Syrie, où était Anlioche sur l'Oronte ; car Sentius Salurninus , qui demeurait à Béryte près du mont Liban, l'était encore, cette année-ci et même la suivanie, de toute la basse Syrie. C'est ce que je ferai bientôt voir par l'autorité de Josèphe, historien des Juifs, et par celle de Terlullien, qui a bien donné de la peine aux savants.
Lan 5 avant l'ère de Jésus-Christ, le 30, de César-Auguste, el le 53 d'Hérode le Grand ; l'an 749 de la ville de Rome, et le 4 de la 195e olympiade, César- Auguste étant consul pour la douzième fois, avec L. Cornélius Sulla.
inlipater, fils d'Hérode, s'en va à Home pour couvrir ses perfides desseins.
J'ai déjà fait mention des intrigues secrètes d'Anlipaler et de l'intime confidence qu'il entretenait avec son oncle Phéroras et avec plusieurs femmes de la cour, qui ne tendaient à rien moins qu'à perdre le roi. Salomé, sa sœur, qui était presque la seule qui lui fût lî-lèle, les faisait adroitement observer, el dé-
couvrant tout par certaines personnes qui lui étaient affidées, l'en avertissait aussitôt. Elle ne manquait pas de lui remontrer que toutes ces pratiques et ces menées secrètes aboutiraient enfin à sa ruine, s'il ne prenait garde à lui, et s'il ne se hâtait d'en prévenir les dangereuses suites. Ilérode écoutait ces avis de sa sœur et ne doutait nullement de sa fidélité ; mais la croyant un peu trop prévenue contre son (ils Antipaler, il n'ajoutait pas trop de foi à tous ses discours. 11 vit pourtant, depuis, que les avis qu'elle lui avaient donnés n'étaient que trop véritables ; et c'est ce que nous verrons dans la suite.
Mais avant d'aller plus loin, il est bon de remarquer, comme une chose assez importante, que les pharisiens de ce temps-là entraient indirectement dans toute cette intrigue; car ils avaient des liaisons secrètes avec les femmes qui conspiraient couvertement contre la vie d'Hérode, et surtout avec la femme de Phéroras, frère de ce prince. Les pharisiens étaient des gens superbes, arrogants, arlificieux: qui, sous l'apparence du zèle qu'ils témoignaient avoir pour la loi, étaient si contraires à l'autorité souveraine, que souvent ils faisaient gloire de lui résister, el entraînaient le peuple dans leur rébellion. Josèphe nous apprend qu'il y en avait alors chez les Juifs un peu plus de six mille. Tous les habitants de la Judée et des provinces qui y étaient unies avaient, quelque temps auparavant, prêté le serinent de fidélité à César Auguste et au roi lîcrode; il n'y eut qu'eux seuls, et peut-être quelques rebelles comme eux qui refusèrent opiniâtrement de rendre ce devoir et cette soumission à leur souverain. Et comme Ilérode les avait pour cela condamnés à l'amende, tout ainsi que des réfraclaires, la femme de Phéroras la paya pour eux. La générosité apparente de cette femme , qui avait ses vues el ses desseins, les mit si fort dans ses intérêts, que, non contents de désirer entre eux que la couronne tombal à son mari et à ses enfants, ils allaient jusqu'à dire, car ils faisaient souvent les prophètes, que c'était la volonté du Seigneur qui l'avait ainsi arrêté.
Salomé, qui veillait sur tout, ne manqua pas, à son ordinaire, d'avertir Ilérode, son frère, des vœux secrets des pharisiens el de leurs prédictions, qui, venant peu à peu à se divulguer, pourraient avoir des suites fâcheuses par l'impression qu'elles leraient sur l'esprit du peuple. Ce fut là dessus que le roi, qui dans le fond de son âme haïssait mortellement les pharisiens , fit arrêter quelques-uns de ceux qui étaient les plus suspects; et les ayant trouvés coupables, il les livra au supplice, avec l'eunuque Ragoas qu'ils avaient su gngner et qui favorisait leur dessein. Après qu'llérode eut fait mourir les auteurs de ces dangereuses cabales, il convoqua une assemblée de ses amis, et là, ayant publiquement accusé la femme de son frère Phéroras, comme complice des mêmes crimes, il lui marqua nettement que sa volonté était, ou qu'il la répudiât, comme ne cessant de semer entre eux la discorde, ou qu'il renonçât à son amitié.
Phéroras, qui avait beaucoup de tendresse pour une femme qui en était très-indigne, tant par la bassesse de sa naissance que par ses méchantes qualités, fit entendre au roi son frère, qu'il ne pouvait vivre sans une personne qui lui était si chère, ni se résoudre à la renvoyer. Le roi, qui ne s'attendait nullement à une réponse si ferme, sut pourtant modérer sa colère, ou pour mieux dire, la dissimuler, ce qui ne lui était pas ordinaire. Il se contenta alors d'inicnlire à son fils Anlipaler et à sa mère Doris tout commerce avec Phéroras, et défendit à celui-là de tenir furtivement des assemblées avec les femmes de la cour. Anlipater promit d'obéir ponctuellement aux «•rures de son père; néanmoins il ne laissa pas de voir les femmes en cachette, et d'avoir durant la nuit plusieurs entretiens avec Phéroras.
Ilérode lut encore informé de ces pratiques secrètes et clandestines, qu'on continuait au milieu de sa cour, malgré des ordres si précis; et les soupçons qu'elles commençaient à lui donner tenaient son esprit dans une si cruelle inquiétude, qu'il ne pouvait s'empêcher de la faire paraître. Anlipater s'en aperçut bientôt, car il observait soigneusement tous les mouvements de ^on père ; et commençant à craindre que ces chagrins intérieurs ne se changeassent enfin dons une colère dont tout l'éclat tomberait sur lui, parce qu'il était le plus coupable de tous, il prit la résolution de s'éloigner de la cour. En effet, il fit si bien par ses amis, qu'il obtint de son père la permission d'aller à Borne pour y ménager l'amitié d'Auguste. Le prétexte de ce voyage était spécieux et apparent, car il faisait entendre au roi qu'il ne l'entreprenait uniquement, dans une saison si difficile, que pour le défendre auprès de César des calomnies de l'Arabe Sylléus, qui était un esprit dangereux, et qu'on regardât alors comme son plus mortel ennemi. Voilà comment ce fils perfide et dénaturé faisait semblant d'aller à Rome pour défendre son père et son roi, pendant qu'en Judée il prenait des mesures pour le faire mourir par la voie du poison.
Le roi Ilérode, qui ne savait encore rien des pernicieux desseins de son fils, lui permit ce voyage avec d'autant plus de facilité, qu'il le croyait utile pour ses propres affaires ; car il appréhendait étrangement les fourberies de Sylléus, qui l'avait déjà pensé perdre dans l'esprit d'Auguste. Anlipater partit de Judée vers le commencement de celle année, qui était la cinquième avant l'ère chrétienne. Il portail avec lui de riches présents, et il était même chargé du testament du roi son père, qui le déclarait, après sa mort, son héritier et son successeur : que si Anlipater mourait avant lui, sa volonté était qu'IIérode, son autre fils, qu'il avait eu de Mariamne, fille du pontife Simon, succédât à ses biens cl sa couronne. Mais par une clause qu'il avait insérée, ses dispositions testamentaires étaient entièrement soumises aux volontés d'Auguste, qu'on laissait maître de toutes choses, pour en user comme il lui plairait. Hérouc rendait cet honneur ' ^ugusie, qui l'avait toujours
favorisé de son amitié, et qui étant le prince du monde le plus généreux et le plus éqnitable, n'était pas capable de faire à ses enfants la moindre injus* tice. Voilà à peu près comme étaient les choses à la cour d'IIérode, environ un an.avant la narssance du Sauveur, et près de deux avant la mort de ce prince. Au reste, Sylléus, qui était procureur, ou, si vous voulez, intendant de l'Arabie Pélrée , où régnait alors Arélas, s'embarqua pour Rome presque en même temps qu'Antipater faisait ce voyage. On accusait cet Arabe, qui était homme d'esprit, mais méchant et perfide, de plusieurs crimes capitaux ; et le plus considérable était qu'il avait attenté à la vie d'IIérode, ayant pour cela corrompu par argent un de ses gardes, nommé Corinlhus. On ajoutait à cet attentat qu'il avait fait mourir Fabatus, procureur d'Auguste, ù cause qu'il connaissait ses crimes et qu'il ne lui était point favorable. Corinthus avoua, au milieu des tourments, qu'on lui avait donné une bonne somme d'argent pour tuer Ilérode quand l'occasion s'en pourrait rencontrer, et deux autres Arabes de qualité confessèrent la même chose, étant dans la lorlure. Josèphe écrit, dans ses Antiquités et dans son premier livre de la Guerre des Juifs, que le roi Ilérode dénonça ces criminels à Saturnin, qui avait le commandement de la Syrie, et que lui les envoya à Rome dans les fers, pour y être punis de leurs crimes. D'où il paraît manifestement que Saturnin, qui était à Béryte, gouvernait la basse Syrie et la Palestine, pendant que Varus, qui faisait son séjour à Anlioche, avait soin de la haute Syrie, qui était vers l'Euphrate (Josep/»., Ami' quit. lib. XVII, c. 5 et 4, ellib. 1 Délit Jucl., c. 18).
Phéroras, frère a" Ilérode, se relire dans sa léirarcliie. Peu de temps après qu'Antipater fut allé à Rome, Phéroras, qui ne pouvait plus souffrir l'humeur chagrine et difficile du roi son frère, prit la résolution de se retirer dans sa télrarchie, qui était dans le pays des montagnes au delà du Jourdain. Comme il méditait ce dessein, Ilérode loi facilita le moyen de l'exécuter: car ayant toujours sur le cœur qu'il n'eût pas répudié sa femme, il lui dit un jour, dans un mouvement de colère, qu'il ne le voulait plus voir, et qu'il eût à se retirer de la cour. Phéroras, ravi de ce commandement, obéit aussitôt; il protesta même avec serment que sa retraite serait aussi longue que la vie de son frère, et qu'il n'en sortirait jamais qu'après sa mort. Mais la sienne arriva quelques mois après , comme nous Talions bientôt voir, et elle découvrit à Ilérode des choses capitales, qu'il avait ignorées jusqu'alors (Joseph., Antiquil. L XVII, c. 5, et 1. 1 Belli, c. 19). Tous ces troubles et ces mécontentements régnaient dans la maison de ce prince, alors âgé d'environ soixantehuit ans, quand le Dieu de bonté el le Père des miséricordes envoya son ange, pour annoncer le mystère qui allait donner le salut et la paix. Incarnal'w.i du Verbe ou Conception de Jésus-Christ dans le sein de Marie.
Les temps heureux cl salutaires que Dieu avait
m PAR LA ROMAINE
déterminés pour la rédemption de l'homme étant enfin arrivés, Fange Cabriel fut envoyé à Marie, la plus sainte et la plus pure de toutes les vierges, en une ville de Galilée nommée Nazareth » située dans la tribu de Zabulon, non loin de Scphoris, pour lui annoncer de la part du Seigneur, qu'elle allait concevoir dans son chaste sein le Fils de Dieu , et le Verbe fait homme. Cet ange, qui était d'un ordre supérieur , et qui avait apparu dans le temple au sacrificateur Zacharie, père de saint Jean-Baptiste, fut envoyé à la Vierge vers le mois de mars , selon le sentiment de l'Eglise, environ six mois après la conception du saint précurseur. Les paroles de l'ange qui a annoncé une nouvelte si heureuse et attendue depuis tant de siècles , méritent bien d'être couchées ici , selon qu'elles sont rapportées dans saint Luc. Voici ses paroles tirées du livre sacré de son Evangile.
« Au sixième mois, (à compter depuis la conception de saint Jean-Baptiste,) l'ange Gabriel fut envoyé de Dieu, en une ville de Galilée appelée Nazareth , à une vierge qui avait épousé un homme appelé Joseph, de la maison de David ; et le nom de cette Vierge était Marie. L'ange étant entré où elle était, lui dit : Je vous sulue, ô pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes. Elle, l'ayant entendu, fut troublée de ses paroles, et elle pensait en soi-même quelle pouvait êire cette salutation. Et l'ange lui dit : Ne craignez point, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu. Vous concevrez dans votre sein, et vous enfanterez un fils, à qui vous donnerez le nom de Jésus. 11 sera grand, et sera appelé le Fils du Très-Haut : le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père ; il régnera éternellement sur la maison de Jacob, et son règne n'aura point de lin > (Luc. I, a 2C ad 33). Gc sont les divines paroles par lesquelles l'ange annonça à la Vierge le plus grand et le plus ineffable de tous les mystères.
Marie qui ne concevait pas encore de quelle manière cela se pourrait accomplir en elle , car , selon les saints Pères, elle avait déjà voué et consacré à Dieu sa virginité, dit à l'auge qui lui parlait : < Gomment cela se fera-l-il , car je ne connais point d'homme? L'ange lui répondit : Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Tiès-IIaul vous couvrira de son ombre, c'est pourquoi le saint qui naîtra de vous, sera appelé le Fils de Dieu. Et voilà qu'Elisabeth, votre cousine, a conçu un (ils dans sa vieillesse, et elle est déjà dans son sixième mois , elle qu'on appelait stérile; parce que nulle chose n'est impossible à Dieu. Alors Marie lui dit : Voici la servante du Seigneur , qu'il me soit fait selon votre parole. Et l'ange se retira d'elle i {Luc. \, a 34 ad 58). Voilà la révélation claire cl manifeste du mystère le plus important de tous , que Dieu avait caché , avant tous les siècles et toutes les générations, dans le secret adorable de sa volonté. C'est par ce mystère incompréhensible , que Dieu , comme dit S. Paul ,
ET LA JUDAÏQUE. 9i6
s'est manifesté dans la chair, qu'il a été justifié par le Saint Esprit, qu'il a été vu des anges , qu'il a été prêche aux nations, qu'il a été cru dans le monde, et enfin qu'il a été reçu dans la gloire. C'est le mys tère de notre rédemption , de notre sanctification et de notre salut que nous ne saurions assez ni adorer, ni reconnaître, quelque soin que nous ayons de le méditer ( I Tim. III, 16).
La Vierge visite sa cousine Elizabelh.
Incontinent après l'ambassade de l'ange, Marie, qui était pleine de grâce, et que le Père éternel avait choisie pour être la mère de son Fils, conçut dans son sein Jésus-Christ par la seule opération du Saint-Esprit, et par conséquent sans rien perdre des prérogatives de sa virginité. Aussi le prophète Isaïe avait-il prédit qu'une vierge (nupeèvoç, virgo) concevrait, et c'est ce qu'elle fait maintenant , et ensuite enfanterait un fils, à qui on donnerait le nom d'Emmanuel, qui veut dire, Dieu avec nous ( /s., cap. VII, 14; Mattli., 1,23). Ce qui s'est accompli parfaitement, quand le Verbe de Dieu s'élant fait chair dans le sein de Marie, qui est toujours demeurée vierge, a dans la suite habité parmi nous et conversé avec nous.
Peu de jours après celte conception toute miraculeuse , qu'on doit regarder comme le commencement de l'incarnation du Verbe éternel , la Yierge sainte, sur ce que lui avait dit l'ange, partit en diligence de la ville de Nazareth en Galilée , pour aller en Judée voir sa cousine Elizabelh , qui ayant élé très longtemps stérile, se trouvait alors grosse de six mois. Elizabelh demeurait avec son mari, le saint prêtre Zacharie , dans une ville des montagnes de la tribu de Juda, el l'on croit assez communément que c'était Hébron (Jos , XXI, 10 et II), ville sacerdotale au midi de Jérusalem , de laquelle elle était éloignée de huit ou neuf lieues. De sorte qu'il y avait environ trois journées de chemin de Nazareth jusqu'au lieu où Marie alla visiter sa cousine. Il faut entendre parler là dessus l'historien sacré, qui raconte assez en détail les merveilles qui arrivèrent dans celle visite sainte.
Dans ces jours-là, dit l'évangéliste S. Luc, Marie venant à partir s'en alla en diligence au pays des montagnes , en une ville de Juda. El étant entrée dans la maison de Zacharie, elle salua Elizabelh. Et aussitôt qu Elizabelh eut entendu la voix dû Marie , qui la saluait , son enfant tressaillit dans son sein ; el elle fut remplie du S. Esprit. Et décriant elle dit à haute voix : Vous êtes bénie entre toutes les femmes , et béni est le fruit de vos entrailles ; et d'où me vient ce bonheur , que la mère de mon Seigneur vienne vers moi ? car votre voix, en me saluant, n'a pas plus tôt frappé mes oreilles, que. mon enfant a tressailli de joie dans mon sein. El vous êtes bienheureuse d'avoir cm , car tout ce qui vous a été dit de la part du Seigneur aura son accomplissement (Luc. \,a f . 39 ad 45).
Marie ayant entendu les paroles de sa cousine Elizabelh , se trouva confirmée dans loui ce que l'ange lui avait annoncé. Alors cette Vierge toute sainte, se
9;i CONFIRMATION DE L*
sentant remplie de l'Esprit de Dieu, commença, dans nue espèce de ravissement, à prononcer ce beau cantique , que l'Eglise a depuis chanté tant de fois : Mon âme glorifie le Seigneur , et mon esprit est ravi de joie en Dieu mon Sauveur. Parce qu'il a regardé l'abaissement de sa servante, voilà que désormais on m'appellera bienheureuse dans tous les siècles. Le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses , et son nom est suint. Sa miséricorde se répand, dans tontes les générations, sur ceux qui le craignent. Il a déployé la force de son bras : l a dissipé ceux qui s'élevaient dans les pensées de leur cœur. Il a abattu les grands de leurs trônes, tl il a élevé les petits. Il a rempli de biens ceux qui étaient dans l'indigence, et il a renvoyé vides ceux qui étaient riches. Se ressouvenant de sa miséricorde, il a protégé son serviteur Israël , comme il l'a promis pour jamais à nos pères, à Abraham et à tonte sa race. (Luc. I, -46 - 55). Marie resta environ trois mois, quasi mensibus tribus , chez sa cousine Elizabcth, lui rendant avec, autant de soin que de plaisir tous les devoirs de la charité. Après quoi elle prit congé d'elle , et retourna à la ville de Nazareth en Galilée, où elle faisait sa demeure avec S. Joseph, son époux (ibid. f . 06).
Maladie d'IJérode, dont il relève bientôt après. Vers le temps que Dieu envoyait son ange à la sainte Vierge, pour lui annoncer le mystère ineffable de l'incarnation de son Fils, c'est-à-dire vers le printemps de celte année , il affligeait le roi Hérode d'une dangereuse maladie , qui fut courte à la vérité , mais qui pensa le meure au tombeau , comme nous l'apprenons de l'historien des Juifs. Néanmoins le Dieu tout-puissant, qui lui faisait sentir la pesanteur de sa main, soit par les effroyables divisions qui troublaient sa famille , soit par les chagrins mortels qui accablaient son esprit , soit enlin par la violence du mal qui abattait son corps, le releva de sa maladie contre toute espérance , prœler spem, parce qu'il réservait, pour ainsi dire, ce prince cruel et jaloux, pour accomplir par lui tout ce qu'il avait résolu de faire à la naissance de son Fils. Hérode qui voulaitêtre obéi de tous , eut dans sa maladie le déplaisir de voir que Phéroras, son frère, refusât opiniâtrement de le venir voir, quoiqu'il l'en eût sollicité avec assez d'instance, jusqu'à lui faire dire qu'il avait des choses secrètes et importantes à lui communiquer; mais Phéroras s'excusa sur le serment qu'il avait fait, de ne point sortir de sa télrarchie. En effet, il n'en sortit jamais, puisqu'il mourut quelques mois après , comme on le verra oientôt, car il ne passa pas l'été de celte année ( Joseph., lib.\ Bell., cap. 19, et lib. XVII Antiquit., c. 5). Naissance de saint Jean-Baptiste.
Le temps auquel Elizabelh devait donner au monde le précurseur du Messie étant enfin arrivé, elle enfanta un fi 1s le 24e jour de juin, selon la créance communément reçue dans l'Eglise. On vint huit jours après pour lui donner la circoncision, et on voulut alors lui imposer le nom de Zacharie ; mais sa mère Elizabcth;, «a* un mouvement de l'Esprit de Dieu,
HISTOIRE ËVANGÉL1QIE 0>g
dit qu'il s'appellerait Jean , ce qui fut confiimé par le père. Ce fut alors que la langue de ce saint prêtre et de cet homme juste commença à se délier ; car il était demeuré sans parole, depuis le jour que l'Ange lui apparut au côté droit de l'autel des parfums. Voici les paroles du saint évangelisle , qui raconte ceci avec plus d'étendue.
i Le temps de l'accouchement d'Eliznbeth étant accompli , elle enfanta un fils. Ses voisins et ses parents apprirent la grande miséricorde que le Seigneur lui avait faite, et ils s'en réjouissaient avec elle. El le huitième jour étant venu pour circoncire l'enfant, ils l'appelaient Zacharie du nom de son père. Mais sa mère, prenant la parole, leur dit : Non, il sera appelé Jean, ils lui répondirent: Il n'y a personne dans votre famille qui porte ce nom. Ils faisaient donc signe à son père, pour savoir quel nom il voulait qu'on lui donnât ; et ayant demandé des tablettes , il écrivit dessus : Son nom est Jean. Et tous en furent dans l'é onnement. A l'instant sa bouche s'ouviit et sa langue se délia, et il parlait en bénissant Dieu. Tous ceux qui étaient leurs voisins furent saisis de crainte ; et le bruit de ces choses so répandit dans le pays des montagnes de Judée. El tous ceux qui en entendirent parler les conservèrent dans leur cœur, et ils disaient entre eux: Quel pensezvous que sera cet enfant ? car la main du Seigneur était avec lui > ( Luc. I, 57 66).
Ce sont là les merveilles qui éclatèrent à la naissancede Jean-Baptiste , qui devait un jour prêcher aux peuples la pénitence et préparer par là les voies du Seigneur. L'évangélisle ajoute en parlant du père de ce saint précurseur : Zacharie son père, fut aussi rempli du Saint-Esprit, et il prophétisa en disant : Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël, parce qu'il a visité et racheté son peuple. Il a établi pour nous le règne du salut dans la maison de David, son serviteur; comme il a promis par la bouche des saints prophètes , qui ont été dans les siècles passés, de nous délivrer de nos ennemis et des mains de tous ceux qui nous haïssent, pour exercer sa miséricorde envers nos pères et se souvenir de son alliance sainte. Le serment qu'il a fait à Abraham notre père est de nous faire la grâce qu'étant délivrés des mains de nos ennemis, nous le servions sans crainte, nous tenant devant lui dans la sainteté et dans la justice, tous les jours de notre vie. El vous, enfant, vous serez appelé le prophète du Tiès- Haut; car vous marcherez devant le Seigneur pour préparer ses voies , pour donner à son peuple la connaissance du salut, afin qu'il obtienne la rémission de ses péchés, par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu, par lesquelles le soleil levant qui est venu d'en haut nous a visités , pour éclairer ceux qui étaient dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort ; pour nous faire marcher dans le chemin delà paix (Luc. I, lVJ-79).
Il parut assez, par tant de prodiges qui arrivèrent à la conception et à la naissance de Jean-Baptiste, que le Seigneur le destinait à de grandes choses , et ceux qui les voyaient avaient raison de dire entre eux:
Qtiel pensez-vous que sera cel enfant? Cependant les écrivains sacrés laissent un grand vide dans les trente premières années de sa vie, à savoir, depuis le temps de sa naissance jusqu'à celui de sa mission. Saint Luc en parlant de lui dit seulement ces deux mois : L'enfant croissait et se fortifiait en esprit, Puer crescebat et conforlabatur spirilu (Luc. I, 80), ce qui veut dire que ce saint enfant en croissant en âge, croissait en grâce devant Dieu; car pour les hommes il leur était alors inconnu, puisque, comme écrit au même endroit ce saint évangéliste, il demeurait dans les déserts (e'v -rats èptpois , in dvserlis) jusqu'au jour qu'il fut manifesté au peuple d'Israël, c'està dire jusqu'au temps qu'il commença à prêcher la pénitence et à baptiser. Au reste l'on ne sait point quand il se relira dans les déserts de la Judée, car les anciens ne nous en disent rien de certain. S'il est vrai qu'Ilérode ait fait mourir dans le temple le sacrificateur Zacharie, père de ce saint précurseur, vers le temps qu'il fil le massacre des innocents, comme quelques Pères l'ont écrit, il y aurait lieu de croire que cel enfant de bénédiction aurait été caché par sa mère, ou par quelqu'un de ses proches, pour éviter la fureur d'un roi cruel et impie. Ensuite de quoi, commençant à être en état de se pouvoir soutenir seul dans le désert, c'est-à-dire vers l'âge de sept ou huit ans, il y a quelque apparence qu'il s'y retira, poussé qu'il était de l'Esprit de Dieu. Voilà, ce me semble , ce qu'on peut dire de plus vraisemblable parmi les obscurités et les incertitudes où Dieu nous a voulu laisser là-dessus.
Phéroras , frère a" Ilérode meurt dans sa télrarchie.
J'ai lait voir ailleurs comme Phéroras se relira au commencement de celle année au delà du Jourdain dans sa télrarchie, qui élait dans la Pélrée vers le lorrenl d'Arnon et le château de Maquéronle. L'éié étant venu, il tomba dans une maladie dangereuse, causée par un breuvage empoisonné , que lui donna une épouse qu'il avait trop aimée, et qui ne laissa pas de joindre à son égard la perfidie à l'infidélité. Ce lui alors qu'on vit avec élonnement renaître l'amitié qu'Hérode avait toujours eue pour son frère : car si elle avait paru un peu refroidie, elle n'avait jamais été éteinte dans son cœur. 11 s'en alla au delà du Jourdain lui rendre visite, quand il eut appris l'éiat où il élait; et là il lui donna des marques sensibles de sa tendresse, appliquant tousses soins à le rélablir. Mais le mal était sans remède, aussi l'enleval-il dans très-peu de jours. Ainsi mourut Phéroras, frère puîné d'Hérode et fils d'Anlipaler et de Cypros ; ce fut vers le mois de juillet ou d'août de celte année, car il est constant qu'il ne vécut pas jusqu'au mois de septembre. Son corps fut porté à Jérusalem par l'ordre du roi, qui le fit pleurer durant plusieurs jours, selon les cérémonies lugubres pratiquées alors parles Juifs : ensuite de quoi il fut inhumé avec une
pompe magnifique [Joseph., lib. \Delli,cap. 19, et
*b. XVII. Antiquité cap. 5.
Ilérode découvre les perfidie^ de son fils An !i peter.
La mort de Phéroras fut le commencement du malheur et de la perte d'Antipater, qui était alors àRome depuis quelques mois, mais qui ne s'était absenié que pour mieux couvrir ses desseins criminels. C'était là le moment où la justice de Dieu l'attendait, pour révéler ses crimes cachés et pour tirer vengeance de ses méchancetés et de ses perfidies. Incontinent après qu'on eut rendu à Phéroras les devoirs funèbres, deux Taphnites, qui étaient du nombre de ses affranchis les plus affidés, vinrent, sansêtre sollicités, trouver le roi Ilérode, pour le prier, les larmes aux yeux, et les sanglots d;ms le cœur, de vouloir venger la mort violente de leur maître, son frère. Ils lui en découvrirent tout le myslère, sans y être forcés par la torture des supplices. Ils lui dirent sans crainte, parce qu'ils disaient vrai , que Phéroras était mort par le poison d'un breuvage, que sa propre femme lui avait donné , mais qui avait été prépaie par une Arabe qui passait alors pour une des plus insignes empoisonneuses de celle nation : Ilérode fut étrangement surpris de ce que lui dirent ces deux do inesliques. Il ne s'endormit pas là dessus; car pour mieux connaître la vérité, il commanda sur-le-champ qu'on se saisît des femmes qui avaient servi dans la maison de son frère, et qu'on les mît à la question. Elles avouèrent dans les tourments que ce qu'avaient dit ces deux affranchis, était véritable ; mais elles révélèrent bien d'aulres mystères ; car elles déclarèrent qu'Antipater élait la cause de tous ces désastres qui troublaient la famille royale ; qu'il haïssait si mortellement le roi son père, parla pass-ion effrénée qu'il avait de régner, que trouvant que sa vie était trop longue, il ne pensait qu'à la lui rav.ir par de3 voies secrètes, mais violentes.
Je laisse à penser dans quel élonnement fut Ilérode quand il apprit que son propre fils, qu'il avait comblé de bienfaits, et qu'il venait depuis quelques mois de déclarer, par son testament, le successeur de sa couronne, ne songeait qu'à lui ôter la vie. Mais dans quelle indignation ne fut il pas contre ce fils perfide et dénaturé, lorsqu'il vit la déposition du samaritain Antipaler, qui avait soin de ses affaires, et qui élait le confident de tous ses secrets? Cet homme; ne pouvant soutenir la rigueur des tourments, avoua, à la question, qu'Antipater, son maître, avait fait tenir à Phéroras du poison, pour faire mourir le roi pendant que lui serait auprès d'Auguste, hors d'état d'être soupçonné. Il ajouta que ce poison avait été apporté d'Egypte par un certain Anliphilus, envoyé de là par Theudion, frère de Doris, mère d'Antipater. Tout cela était véritable et fut confirmé à Ilérode par la femme de Phéroras, laquelle voulant sauver sa vie, lui confessa tout et montra même une partie du poison qu'elle avait conservé après la mort de son mari. Voilà comme le crime énorme d'Antipater, qu'il avait voulu cacher avec tant de soin, devint enfin publié et fut connu de toute la Judée (Joseph., lib. i liJd, cap. 19, et lib. XVII AlUiquil., cap. G).
Matthias est fait souverain pontife pur la déposition de Simon.
La révélation de ces intrigues toutes criminelles fit un étrange renversement dans la cour dTIérode, (jui ne savait plus à qui se fier. Ce prince, puissamment irrité de l'attentai d'Ànlipaler dont il voyait clairement toutes les circonstances, commença par chiis-er du palais Doris, mère de ce perfide, bien qu'elle fût sa première femme, et il ne le lit qu'après l'avoir honteusement dépouillée de ses pierreries et de ses riches ameublements, car elle éiail complice du crime de son (ils. Il ne traita pas si indignement une autre de ses femmes nommée Mariamne, fille du pontife Simon, parce qu'elle n'était pas tout à fait si coupable. Néanmoins elle était entiée dans une partie de ses secrètes cabales et paraissait avoir des liaisons avec Antipater ; et le roi, pour la punir de son infidélité effaça de son testament son fils nommé Ilérode-Philippe, qu'il avait marqué pour son successeur au défaut d'Anlipaler; C'est ce Philippe, et non le lélrarque. qui fut le premier mari de la fameuse llérodiade, qu'Antipas lui déhancha plusieurs années après, comme nous le dirons en son lieu.
llérode, non content d'avoir humilié sa femme Mariamne pur rabaissement de son fils, ôta encore à Simon, son père, la souveraine sacrificalure, qu'il possédait depuis assez longtemps. Cette dignité était grande parmi les Juifs; il en revêtit Matthias, fils de Théophile, qui lirait son origine de Jérusalem ; el ce fut p r ces changements que le pontifical, qui avait été successif sous les Asamonéens el même auparavant, depuis son origine, commença à devenir purement arbitraire, comme il le fut sous les règnes suivants. L'installation de Matthias arriva vers la fin de Pété, c'est-à-dire avant le mois que les Juifs appellent Tisri, elqui, commençant ordinairement après le milieu du mois de septembre, renfermait une parlie de celui d'octobre. Car, ce nouveau pontife ne se trouvant pas après quelque illusion qu'il avait eue la nuit, dans la pureté requise par la loi de Dieu, pour pouvoir entrer d;ms le saint des saints, le dixième jour du mois de Tisi i, qui était la fête des Expialions, si solennelle parmi les Juifs, on lui substitua un vicaire pour ce jour-là seulement. Ce fut Joseph, fils d'Ellem, qui était un de ses plus proches parents. Il fil toutes les fonctions sacrées dans le saint des saints, où le souverain pontife n'entrait jamais qu'une f is l'an, au dixième jour du mois que je viens de nommer (Joseph., lib. XYII Anliquit., cap. G el 8, el lib.\ Belli, cap. 19).
L'empire romain était en paix à la venue du Messie.
Après avoir parlé de l'état où se trouvait la Judée, et principalement la cour du roi llérode, quelques mois avant la manifestation du Messie, il est à propos de montrer en peu de mois quelle était alors la stualion de l'empire romain. Il y avait, au mois de septembre de l'année qui court, vingt six ans entiers que César-Auguste en était comme le monarque et le Souverain, depuis qu'il eut vaincu Marc-Antoine et
Çléopâlre, reine d'Egypte, et qu'il eut renversé la puissance de l'un et de l'autre. Auguste avait toutes les qualités nécessaires pour gouverner sagement un si vaste empire : aussi employait il tous ses soins à le rendre tout ensemble heureux et florissant. Il en vint enfin à bout après avoir, durant plusieurs années, ou vaincu ou arrêié l'impétuosité d'une infinité de barbares qui troublaient sans cesse, le repos des Romains. Ce fut par tant de travaux el tant de victoires qu'il donna la paix à tous ses sujets ; et l'on peut dire qu'elle étail tranquille et profonde quand Jésus-Christ parut sur la terre, étant juste que celui qui devait être le pacificateur de toutes choses, naquît au milieu de la paix.
C'a été le sentiment de plusieurs Pères de l'Eglise, qui n'ont point cru cela sans en avoir de bonnes raisons. S. Augustin ne dit-il pas, dans ses excellents livres de la Cité de Dieu ( lib. XXIII, c. 46 ) : « que Jésus-Christ est né pendant qu'Hérode régnait dans la Judée; Auguste, qui tenait l'empire des Romains, ayant donné la paix à tout l'univers, Jmperante Cœsare Augusto, et per eum orbe pacato, natusest Cliristus. Orose (Gros., Ilist. lib. VI, c. 22), qui vivait de son temps et qui avait avec lui des liaisons d'amitié, ne parle-t-il pas là-dessus assez nettement, quand il dit que Jé-us-Chrisl est venu dans le monde au temps où César, par la volonté du Dieu tout-puissant, y avait établi une paix ferme et véritable, tempore quo firmissimam verissimamque pacem, ordinatione Dei, Cœsar composuil. S. Jérôme était aussi de ce sentiment, puisqu'il assure dans ses commentaires sur le prophète Isaïe, qu'à la naissance du Seigneur, les guerres avaient ce>sé de troubler le monde, nascenle Domino, omnia bulla cessasse. (Hieron., in cap.U Isaiœ). En effet, comment Auguste aurait-il pu faire alors le dénombrement de tous ses sujets, comme S. Luc (Luc. II, 1) nous apprend qu'il a fait, si la paix n'avait régné dans toute l'étendue de son empire? C'est donc avec raison que les tables de l'Eglise romaine, qu'on appelle communément le martyrologe, portent que Jésus-Christ est né en Blhléhem, tolo orbe in pace composito, tout le monde jouissant de la paix.
Auguste ferme le temple de Janus pour la troisième fois.
Mais comme nous sommes dans un siècle où plusieurs font gloire de révoquer en dôme tout ce qui ne leur paraît pas assez autorisé de l'antiquité, il faut montrer ici que les SS. Pères n'ont poinl parlé en l'air, et que l'Eglise a eu raison de s'arrêter à leur sentiment. Il est donc vrai que l'empire romain était dans une profonde paix quand Jé>us-Christ est venu sur la terre pour le salut de l'homme. Il faut supposer, pour entrer dans celte vérité, que quelques savants ont voulu contester, que quand les Romains n'avaient plus de guerres sur les bras, ils fermaient avec grande solennité tes portes du temple de Janus, qui était un des plus célèbres de la ville de Rome. Et l'on sait assoz, par l'ancienne histoire, que c'était
là la marque certaine qu'on jouissait alors de la paix. Or, nous apprenons de Suétone, que César-Auguste, durant le temps de son règne, qui a été de cinquantesix ans, a fermé jusqu'à trois fois, ter clusit, le temple de Janus, qui ne l'avait été que deux fois seule meut depuis rétablissement de la ville de Rome, e'esl-à -dii e pendant l'espace de plus de sept cents ans. Voici l'endroit de Suétone, qui en deux mots nous apprend toutes ces choses : Auguslus Janum Quirinum, semel atque ilerum a condila tube memoriam anle suam clausum, in mullo breviore temporis spatio, terra métrique pace parta, ter clusit (Sueton., in Augusto, cap. 22 ). Ce qui veut dire qu'Auguste, ayant donné la paix à son empire, tant par mer que par terre, ferma trois fois, 1er clusit, le temple de Janus Quirinus, ce qu'il lit en bien inoins de temps qu'il ne Pavait été les deux autres fois depuis la fondation de Rouie.
11 faut lire dans cet historien, non, tertio clusit, connue ont prétendu quelques critiques, mais, ter clusit, comme on voit dans les livres imprimés qui sont confirmés par les manuscrits cités dans la seconde dissertation du R. père Nnris sur les marbres de Pise (Cenotapli. Fis., Disseri. 2, cap. 10). Ce savant homme, qui a orné l'Italie île tant de beaux ouvrages, prouve clairement que les portes de Janus, surnommé Quirinus ou (ieminus, ont été trois fois fermées sous le règne d'Auguste. Il remarque fort bien que ce temple fut fermé pour la première fois par ordre du sénat, api es la fameuse bataille d'Aclium, qui fut suivie quelque temps aptes de la mort de Marc-Antoine cl de Ciéopâlre ; ainsi cela arriva l'an 725 de la fondation de Rome, sous le cinquième consulat de ce prince, comme nous l'apprenons de DionCassius (Dio, Il ht. Rom. lib. U ) César-Auguste fit fermer les portes de Janus pour la seconde fois de son règne, après la guerre assez longue et difficile qu'il eut en Espagne contre les Cantabres et les Asluriens: ce fut, selon le même historien, l'an 729 de la ville de Rome, sous le neuvième consulat de cet empereur (idem., L L1V). Voilà donc le temple de ce faux dieu des Romains deux fois fermé sous le règne de ce prince, avant l'an vingtième de son gouvernement; tous les savants conviennent de ce>deux faits. Le P. Noiis prétend que les portes de ce même temple ne ".ireut fermées par Auguste, pour la troisième fois de son règne , que vers l'an 748 de la ville de Rome, et qu'alors il ne demeura clos qu'environ trois ans ; mais j'avoue que je ne puis être, sur ces deux points, de son sentiment. Car je suis persuadé qu'il commença d'être fermé dès l'an 746, et qu'il resta en cet état jusqu'à l'an 758, c'est-à-diie environ onze ou douze ans.
Pour mieux entrer dans ce que je dis, il faut savoir que, dès Tan 744 de la ville de Rome, Juliuset Maximus étant consuls, le sénat ordonna que le temple de Janus serait fermé : Decretum est, dit Dion Cassius, ut Jani Gemini lemplum, quod Us quœ dixi bcllis exortis aperlum fuerat, iisjam composilis, clauderetur (Dio, llist. I. LIV). Mais cet historien ajoute que
cela ne fut point exécuté alors, à cause des Daces qui se jetèrent sur la Pannonie, et des Dalmales qui se révoltèrent en même temps, parce qu'on les accablait d'impôts. Outre que les Cattes, peuples d'Allemagne, se joignirent aux Sicambres qui faisaient la guerre aux Romains, ces mouvements et ces révoltes suspendirent environ deux ans l'arrêt du sénat. Enfin, l'an de li'onie 74G, ïibèie ayant passé le Rhin avec une armée nombreuse et puissante, tes Galles et quelques autres, voyant qu'ils ne pouvaient résistera de si grandes forces, se résolurent à demander la paix. Mais comme on ne voulut point la leur accorder (Dio, llist. lib. LV) si 1. s Sicambres, qui avaient allumé cette guerre, n'y étaient compris, ceux ci, craignant que toute la puissance des Romains ne tombal sur eux, envoyèrent aussi des ambassadeurs pour se soumettre comme les autres peuples.
Ce fut après cette soumission des Sicambres, dont les Français sont depuis descendus, qu'Auguste fil fermer, pour la troisième fois, le temple de Janus, ce qui arriva, ce me semble, vers la fin de l'été de l'an 746 de la fondation de Rome, trois ans et quelques mois avant la naissance de Jésus-Christ Horace, qui vivait alors, ne nous permet point de douter de ces choses. Car, dans la dernière de ses odes qu'il a composée en l'honneur d'Auguste, peu de temps avant sa mort, arrivée le 27 novembre de la même année, il marque nettement que cet empereur avait fermé le temple de Janus:
Et vacuuui duellis Janum Quiriiii elausit (Horat. 0(1. lo).
Il venait de dire dans l'ode précédente, composée la
même année, que les Sicambres, après avoir mis bas
les armes, s'étaient soumis à Auguste, à qui il dédie
cette ode, qui est la quatorzième :
Te cœde gaudentes Sieambri
Composas veneraulnr armis. (Horat. Od. 14.)
Par où il est manifeste que la paix régnait dans l'empire romain dès la fin de l'an 746 de la ville de Rome. Celte paix était très-profonde trois ans après, sous le douzième consulat de César Auguste, Pau de Rome 749, auquel Jésus-Christ vint au monde dans la ville de Beihléhem ; car nous ne voyous point d'historien qui marque, celte année-là, le moindre mouvement de guerre, ni dans l'empire romain, ni parmi les nations barbares.
Voilà donc les portes de Janus fermées pour la troisième fois sous le règne d'Auguste, Tan 746 de la ville de Rome, trois ans et quelques mois avant la naissance du Messie. Je ferai voir ailleurs qu'elles demeurèrent en cet étal près de douze ans, pet duodedm fereannoë, comme l'écrit Orose (Oros.t Uisl. lib. VI, cap. 22 ) après les anciens historiens, c'est à dire, jusqu'à l'an 758 de Rome, que les guerres commencèrent à se rallumer en divers endroits; celte annéelà ctaii la neuvième de l'âge de Jésus-Chrisl et la cinquième de l'ère commune. Ainsi les portes de ce temple ne furent ouvertes de nouveau que vers les derniers temps d'Auguste, nisi sub extisma senectvJfi Augusli, comme parle le même Orose [Util, lib.t Vil
CONFIRMATION DE L'HISTOIRE ÉVANGÉLIQl'E
cup. 3 ), qui confirme cela par l'autorité de Tacite. Ce monarque était alors âgé d'environ soixanlesVpl ans, et n'en vécut que neuf depuis ce temps-là. !1 y eut de légers mouvements de guerre chez quelques peuples barbares durant ces douze années que le temple de Janus fut fermé, et Sulpilius Quirinius dissipa les Ilomonndcs, qui étaient des brigands postés dans les montagnes de la Cilicie; mais tous ces mouvements, qui furent bientôt arrè'.és, n'empêchèrent point la paix qui régna dans l'empire romain vers le temps que le Messie parut dans le monde; outre que, celte année-là, tout fut dans le calme et la tranquillité.
Dénombrement universel de l'empire romain.
César-Auguste ayant, depuis environ deux ans, mis la paix par terre et par mer dans son empire, voulut faire un dénombrement général dans toutes ses provinces et dans le royaume de ses alliés, pour mieux connaître par là quelle était la pui sance des Romains. Orose parle de ce grand dessein d'Auguste, quand il dit, nu livre VI rie son Histoire : Ce fut alors que le même César, que Dieu avait établi pour l'accomplissement de ces grands mystères, ordonna qu'on fît le dénombrement de toutes les provinces de l'empire et de tous les hommes qui y habitaient, quand Dieu voulut se faire homme et paraître dans le monde : Tune primum, dit ee Père, idem Cœsar, quem lus tatitis mysleriis prœdeslinaveral Deus, çensinn agi singularum ubique provinciarum, et censeri hommes jussit, quando et Deus homo videri et esse dignatus est [Gros., Hist. lib. Y!, cap. 2*2 ). Cet auteur ajoute incontinent après : Alors Jésus-Christ prit naissance, et son nom fut tnar que dans les registres aussitôt qu'il fut né. Ce premier dénombrement, qui a été si fameux, a fait voir par l'enregistrement qu'on y fit de chaque personne, que les Domains étaient les maîtres du monde, et que César Auguste en était le souverain.
Terlullien a parlé avec tant d'assurance de ce dénombrement fait par Auguste au temps de la naissance du Sauveur, qu'en écrivant contre Marcion et ses sectateurs , il ne craint point de dire : On garde à Rome, dans les archives, les registres du dénombrement fait sous le règne d'Auguste, et on en tire vu témoignage fidèle de la naissance de Jésus-Christ : Censum Augusti, testent fidelissimum dominicœ nalivilalis, romana archiva custodiunl (Tertull., lib.W, contra Marcion., cap. 7). Ou peut donc ajouter quelque foi à ce que rapporte Suidas, qui n'a presque fait (pie copier les anciens, quand il dit à ce sujet, que C^sar Auguste, étant seul maître de l'empire, choisit vingt hommes ou magistrats célèbres par leur vie et leur probité, qu'il envoya dans toutes les provinces soumises à sa puissance, pour y faire un dénombrement général des biens et des personnes, per quos descriptioiiem fecit hominum et facullatum (Suidas, verbo &.nopafTi). Tout cela est confirmé par le savant Cassiodore, qui, écrivant à un homme consulaire, lui dit, que, sous le règne d'Auguste, on avait fait dans tout l'empire romain le partage des terres, et le dénombre-
nt
ment des personnes : Augusti lemporibus orbis romanus agrn divisus, censuque descriptus est ( Cassiod., I. IIS ep.frl).
Ce dénombrement général, fait du temps de César Augu>le, paraît d'autant plus véritable, qu'après la mort de ce prince, lorsque Tibère commença à prendre le gouvernement, on lut en plein sénat un registre écrit de la main d'Auguste, lequel, dit Tacite, contenait un détail des revenus publics, et où l'on voyait un dénombrement exact des citoyens romains et des alliés qui servaient dans les armées , des royaumes tributaires, des provinces soumises, des armées navales, des tributs et des impôts, des dépenses et des pensions dont la république était chargée (Tacit., Annal, lib. 1, cap. U). C'est ce que rapporte Tacite, qui est confirmé par Suétone, dans la vie d'Auguste (cap. 10i). Or comment ce prince aurait-il pu savoir toutes ces choses et en tenir un registre exact, sans avoir auparavant fait faire un dénombrement général de tout son empire. Et c'est ce qu'il n'a jamais pu exécuter pins commodément que vers ces temps-ci , où tout était dans une profonde paix.
Quirinius fait le dénombrement dans la Judée, Saturnin étant alors gouverneur ordinaire de Syrie.
Rien n'a paru aux savants ni plus embarrassé ni plus difficile que de concilier l'autorité de l'évangéiiste saint Luc avec celle de Terlullien, qui d'ailleurs semble être entièrement détruite par les médailles que nous avons de Yarus. Saint Lue (cap. II, 2) écrit que le dénombrement ordonné par l'empereur Auguste fut fait dans la Judée par Quirinius ou Cyrinus, gouverneur de Syrie, a prœside Syriœ Cyrino. Au contraire, Terlullien assure que ce dénombrement se fit par Saturnin, per Sentium Satuminum (Terlull., lib. IV contra Marcion.). D'un autre côté, les médailles semblent opposées à ce Père, puisqu'elles marquent clairement que Yarus était alors gouverneur de Syrie. Comment accorder des choses , non-seulement qui paraissent si difficiles, mais qui semblent même se détruire? Il faut pourtant lâcher de les concilier, et j'espère le faire de telle manière , que, sans toucher à l'autorité de saint Luc, qui doit être sacrée et inviolable, je sauverai et le Saturnin de Terlullien et le Varus des médailles. Ainsi ce qui paraissait si difficile deviendra plausible , et sera même , comme je l'espère, trouvé véritable. Examinons ce que dit Terlullen, qui a été sans contredit un des savants hommes de l'antiquité.
Ce Père, disputant contre l'hérétique Marcion , ou plutôt contre ses sectateurs , qe.i niaient la naissance de Jésus Christ selon la chair, et qui rejetaient effrontément les deux premiers chapitres de l'Evai gile de saint Luc, prouve contre eux (pie Jésus Christ a été homme, par le dénombrement qui se fit sous Auguste, ex censu Augusti. II dit là-dessus qu'on gardait dans les archives de Rome les registres ou les lab!es publiques de ce dénombrement, qui rendait un témoignage fidèle et authentique à la naissance de Jésus- Christ : Quem testent fidelissimum doi.ùnkœ nàthiiath
romana archiva cuslodium. C'est comme il parle nu livre IV contre Marcion , chapitre 7. Terlullien était à Rome vers l'an 200 de l'ère chrétienne ; il y put voir ces registres , qui apparemment s'étaient conservés jusqu'alors. C'est sans doute de là qu'il apprit que le dénombrement ordonné par Auguste avait é:é (Vit en Judée par Senlius Saturninus. Car voici comme il parle au chapitre 19 contre les mêmes sectateurs de Marcion : Sed cl census constat aclos sub Augusto tune in Judœa per Senti um Saturnini-.m , apud quos genns ejus inquirere poluisseul. Les registres de ce dénombrement étaient encore dans les archives de la ville de Rome, puisque, selon Terlullien, Jes marcioniles les pouvaient consulter sur la naissance et les parents de Jésus-Chri*l. Terlullien aurait-il avancé avec tant d'assurance que le dénombrement de la Judée avait été fait par Saturnin, censns constat aclos in Judœa per Senlium Satuminum, s'il n'avait su cela comme une chose certaine et véritable?
Saturnin était donc alors gouverneurde Syrie ; oui, il Pétait : c'est un fait qu'on ne peut contester, puisqu'on le prouve par les livres de Josèphe, qui a écrit les actions d'Jlérode avec tant de soin et d'exactitude. Car enfin il est constant , par le témoignage de cet historien , qu'au commencement de celle année, qui esl celle en laquelle Jésus-Christ vint au monde, le roi Hérode envoya à Saturnin, qui était à Béryle, trois criminels convaincus d'avoir voulu attenter à sa vie, parmi lesquels il y avait un certain Corinthus qui était dans ses gardes. Les deux autres passaient pour des personnes assez qualifiées parmi les Arabes ; et ils n'avaient formé ce dessein contre la vie du roi qu'a l'instigation de Sylléus , qui était son ennemi mortel. Ces trois hommes furent de nouveau examinés par Saturnin, alors gouverneur de Syrie, qui, les trouvant coupables de cet allentat, les envoya à Home pour y être punis : M etiam , dit Josèphe, interrogati et examinali ab Saturn'mo Syriam administrante, nv.pà laropvtvw, tw Si£7rov7i t/jv Supîav, Romani transmissi siuit (Joseph., lib. I Belli^cap. 18, et lib. XVII Antiquité cap. 4). Il esl donc constant par l'historien des Juifs qu'au commencement de celle année Saturnin gouvernait la Syrie, Syriam adminislrabat.
D'ailleurs les médailles frappées à Anlioche, et dont j'ai parlé ci-dessus, nous apprennent que Yarus, de qui elles portent le nom , était gouverneur de celle province dès l'année précédente, 25 de l'ère d'Anlioche , et qu'il continua de l'être pendant quatre ou cinq ans; ce qui est confirmé par Josèphe au livre XVII de ses Antiquités. Voilà en même temps deux gouverneurs de Syrie; cela est incontestable. Comment donc lever celte difficulté, qui paraît si grande aux personnes même les plus habiles et les plus versées dans l'histo re? En voici le dénouement: c'est que Senlius Saturninus n'était gouverneur que de la basse Syrie et des provinces voisines, c'est-àdire de la Pbénicie et de la Palestine, au lieu que Quintilius Vains, qui fut depuis si connu dans l'histoire par sa défaite et celle de trois légions, élait gou-
verneurde la haute Syrie, qui allait vers l'Eu; h rate cl vers l'Arménie. Cela est si vrai , que Saturnin demeurait dans la ville de Béiyte, qui avait é;é faite colonie romaine depuis quelques ani.ées ; el c'est là qu'il rendit plusieurs jugements. El Auguste luimême, écrivant à Hérode Tannée précédente, dit que celte ville était alors celle è-j 7j *Krouovvi Pw//«îct. in qua Romani habitant (Joseph. , Anliquil. lib. X\I, cap. 1G), c'est-à-dire, celle où les Romains habitaient.
On esl en peine de savoir pourquoi Auguste disaifî à Hérode que les Romains habitaient à Béryle , vilU de Pbénicie, car leur demeure ordinaire était à Anlioche. Voici le dénouement de celle difficulté, qui fera voir que Saturnin était gouverneur de la basse Syrie : c'est qu'Agrippa, gendre d'Auguste, étanl dans l'Asie avec un pouvoir extraordinaire, el considérant la belle et avantageuse situation de la ville de Béryie, qui avait un bon port et qui était dans le plus riche pays du monde, lui conseilla d'y établir une colonie romaine el militaire, pour tenir peul-être toute la basse Syrie jusqu'à l'Egypte dans le devoir. Augus'e accomplit avec plaisir ce qu'Agrippa lui avait conseillé. On amplifia et on embellit par son ordre la ville de Béiyte, qui n'était j as fort éloignée de Sidon, et il la fil colonie romaine avec de grands privilèges. Eusèbe nous en a marqué l'année dans sa Chronique, quand il dit sur l'an 5 de la 191e olympiade : Colon'm Berylum el Patras deductœ. Ainsi cela arriva l'an 740 de la ville de Rome, Crassus et Lentulus étanl consuls, neuf ans avant la naissance de Jésus-Christ. Nonseulemcnl Béryle fut faite colonie, mais, ce qui était forl extraordinaire, on y mit deux légions; car voici ce qu'écrit Sirabon, auteur exact el de ce lemps-là : herythus nunc a Romanis instaurala, duas Icgiones suscepit, ibi ab Agrippa collocatas (Strab., Ceograph. lib» XVI). Sous l'empire d'Auguste il n'y avait , si je ne me trompe, que trois légions dans toute la Syrie; il n'en restait donc qu'une à Anlioche, pendant qu'on en laissait deux entières à Béryle ; ce qui marque que celle ville fut alors beaucoup favorisée d'Auguste, qui lui accorda même jus italicum , le droit italique : Rerylus , dit Ulpian , Augusti beneficiis graliosa , et ut D. Adrianus in quadam oralione ail, augustana colonia, quœ jus italicum habel ( Ulpian., de Censibus). Après cela y a-l-il lieu de s'étonner si Saturnin y faisait sa demeure, comme Josèphe le dit nettement; el si on lui donna le soin, Comme mauis'rat ordinaire de la basseSyrie,de faire le dénombrement dans les provinces qui dépendaient de son gouvernement ? Mais comme il était impossible qu'il fil cela tout seul, on lui associa Sulpilius Quirinius , ou Cyrinus , si vous \r voulez Qu'on lise les histoires , et l'on verra qu'on commettait tout à la fois plusieurs Romains illustres par leurs emplois pour faire ces sortes de dénombrements. Germanicus, étant chargé de celui d<$ Gau'es, l'an 16 de Jé^us-Chrisl, commit pour cela P Vitellius el C. Antius. Néron le fil faire dans les mémos Gaules par trois hommes différents : Census . dil Tacite, per Callias a Q, Volusio, et Sextio Afiicmi.
Trebellioque Maximo acti sunt {Tacit., Annul. II, cap. 6, et Annal. XIV, cap. 46). '
Après ces exemples cl ce que dit sainl Luc, oserait-on nier que Cyrmus, qui est appelé par les Romains Qtiirimis ou Quirinius, ait fait celle année le dénombrement dans la Judée? E.n ce même temps dit cet évangclisle ( Luc. II, 1 el 2) , c'esl-à-dire vers le temps de la conception el de la naissance de saint Jean Baptiste, donl il venait de parler, on publia un édii de César-Auguste pour Taire le dénombrement des habitants de la terre. Ce premier dénombrement ( pour ce qui regarde la Judée) se fil par Cyrinus, gouverneur de Syrie : Hœc descriplio prima [*n9ypti?ji TtfWTvj) facta est a prœside Syviœ Cyrino. S inl Justin martyr, qui écrivait vers le milieu du second sièele de l'Eglise, dans son Apologie pour les chrétiens adressée à Anlonin le Pieux, dit à cet empereur que le dénombrement de la Judée se lit sous Quirinus. Saint Luc assure, comme nous venons de voir, qu'il était gouverneur de Syrie, et que le dénombrement lut fait fjys/xcveùovTo; xyjç 2vpt«s K.up]v£ou, Cyrino Syriatn administrante, ce qui est très- véritable.
Car Auguste , qui avait de la considération pour Sulpitius Quirinius , d'autant plus qu'il venait tout fraîchement de vaincre les llomonades, poslés dans les montagnes de la Cilicie, le commit avec Seutius Saturninus, pour faire le dénombrement de la basse Syrie. Saturnin éiaii donc le gouverneur ou magistrat ordinaire de celle province ; et c'est pour cela que son nom élail marqué dans les registres du dénombrement, que Ter lui Lien avait vu d;»ns les archives de Rome ; au lieu que Quirinius, qui n'était que comme son adjoint, n'avait qu'un pouvoir délégué el extraordinaire. Mais comme il eut le département de la Judée où était Belhléliem, saint Luc a eu raison de le marquer dans son Evangile. C'est le même Quirinius, qu'Auguste renvoya en Judée onze ans après ce premier dénombrement, comme on le verra dans la suite. Il en fit un second des biens el des personnes de toute la Judée , qu'il réduisit en province après le bannissement d'Archélaûs. Luirons maintenant dans les mystères de Jé.-ms-Christ, après avoir concile des faits qui les concernent el qui semblaient avoir tant de difficulté.
Naissance de Jésus-Christ selon la chair.
La foi des chrétiens établie sur l'autorité des livres sacrés el principalement sur les écrits des prophètes et des apôtres, leur apprend que Jésus-Christ, étant Dieu et homme tout ensemble, a aussi eu dmis. naissances : l'une éternelle avant tous les siècles, l'autre temporelle arrivée dans la suite, ou , pour parler comme l'Ecriture , dans la plénitude des temps. Comme Dieu, ou plutôt comme Fils de Dieu, il est né de toute éternité , c'est à-dire qu'il est sorti du sein de son Père d'une manière ineffable cl incompréhensible. Comme homme, ou si vous voulez comme fils de l'homme, il est né dans le lemps d'une mère trèsfciÎAle cl très-pure, qui , en le mettant au monde,
CONFIRMATION DE LT1IS70RE ÊVANGËLiQUE
n'a rien perdu ni diminué des excellentes prérogatives de sa virginité. C'est de cette seconde naissance que je vais parler, après saint Luc, qui en décrit toutes les admirables circonstances dans son Evangile.
Nous apprenons de cet homme, inspiré de Dieu et instruit par les apôtres, que César Auguste ayant publié un édit , par lequel il ordonnait qu'on tint registre de tout ce qu'il y avait de personnes dans l'étendue de son empire et dans les royaumes de ses alliés, Joseph, époux de Marie, pour obéir à cet ordre, s'en alla de la ville de Nazareth en Galilée à celle de Belhlébem, située dans la Judée, parce qu'il lirait de là son origine, élan* de la maison et de la famille de David. Lorsqu'il y fut arrive dans le dessein de se faire enregistrer avec, la Vierge, son épouse, qui était enceinte, il se vil obligé, ne trouvant point de place dans les hôtelleries , de se retirer dans une élable tout proche de la ville. C'est dans ce lieu pauvre, abject, méprisable, que Jésus-ChrU, Fil-> de Dieu el Sauveur des hommes , a bien voulu naîire dans le plus profond abaissement, pour confondre le faste et l'orgueil des grands de la terre. Il y est né au milieu de la paix , comme un Dieu pacifique, et c'a été le 25" jour du mois de décembre, selon l'ancienne tradition des Eglises et principalement de celle de Rome , qui a pu savoir celle circonstance par les registres du dénombrement, qui semblent s'èlre longtemps conservés dans celle capitale de l'univers.
Au reste la naissance du Sauveur esl arrivée l'an 7£9 de la fondation de Rome, selon le sentiment le plus véritable et le mieux reçu aujourd'hui. C'a été Tan 39 de César-Auguste depuis son premier consulat, el le 33 dllérode le Grand depuis la prise de Jérusalem sur Antigonus ; Auguste était alors consul pour la douzième fois, ayant pour collègue Cornélius Sylla. Jésus-Christ est donc né en Belhlébem quatre ans el quelques jours avant l'ère vulgaire reçue parmi nous, puisqu'elle n'a commencé que l'an 44 de l'empire d'Auguste, sous le consulat de Caïus César et d'Emilius Paulus : de sorte qu%u lieu de mil six cent quatre-vingt-quinze , que nous marquons communément depuis la naissance du Sauveur du inonde, nous devrions compter mil six cent quatre vingt-dix-neuf. Voyons maintenant comment S. Luc parle dans son Evangile de cette admirable naissance.
En ce temps-là César- Auguste publia un édit, pour savoir le nombre de tous les habitants de la terre. Ce premier dénombrement se fil par Quirinius , gouverneur de Syrie. Et comme tous allaient pour donner leur nom, chacun dans la ville d'où H était , Joseph partit de la ville de Nazareth el alla en Judée à la ville de David, appelée Bethtéhem, parce qu'il étail de la maison et de la famille de David, pour se faire enregistrer avec Marie, son épouse , qui éiall enceinte. Etant en ce lieulà, le temps auquel elle devait accoucher vint à s'accomplir , el elle enfanta son (ils premier-né, et rayant enveloppé de langes , elle le coucha dans la crèche , parce qu'il n'y avait point de pla e pour eux dans l'hôtellerie {Luc. lï, f-7).
PAR LA IIOMAINE
Le saint évangéliste Tait voir ensuite comment Tange du Seigneur découvrit aux pasteurs la naissauce du Messie, qui venait les sauver. Voici comme il raconte ces merveilles. Or il y avait dans cette contrée des bergers qui couchaient dans les champs, et passaient les veilles de la nuità la garde de leur troupeau. El tout à coup m ange du Seigneur se présenta à eux, et une lumière divine venant à les environner, ils furent .saisis d'une extrême crainte. Alors fange leur du : [l'appréhendez point , car je vous annonce une nouvelle qui remplira de joie tout le peuple. Cest qu'aujourd'hui il vous est né dans la clé de David un Sauveur, qui est le Christ et le Seigneur. Voici la marque que vous en aurez : vous trouverez un enfant enveloppé de langes et couché dans la crèche. A l'instant se joignit à l'ange une troupe de l'armée céleste, louant Dieu et disant : Gloire à Dieu au plus haut des deux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (Luc. II, 8-14).
Après que les anges eurent rendu gloire à Dieu et se furent relirésd;ms le ciel, les bergers qui avaient entendu celte divine harmonie et la nouvelle qu'on venait de leur annoncer , se disaient Pun à l'autre : Passons jusqu'à Bethléhem et voyons ce qui est arrivé, et ce que le Seigneur nous a fait connaître. S'étanl donc hâtés d'y aller , ils trouvèrent Marie et Joseph avec l'enfant couché dans la crèche. El l'ayant vu, ils reconnurent ce qu'on leur avait dit de cet enfant. Et tous ceux qui entendirent cela en furent dans l'étonnemenl, ainsi que de tout ce qui leur fut dit par les bergers. Or Marie retenait toutes ces choses , et les repassait dans son cœur. Et les bergers s'en retournèrent , glorifiant Dieu et le louant de tout ce qu'ils avaient entendu et vu de leurs yeux , selon ce qui leur avait été dit (Luc. II, 15-20).
Dans celle narration de S. Luc nous trouvons la naissance de Jésus-Christ distinctement marquée; mais qui plus est, nous voyons le lieu où celle grau le merveille est arrivée, qui esl ia ville de Bellilélieni dans la tribu de Juda. Si révangéliste en a lait mention, Ton doit croire que ce n'a point été sans une inspiration particulière rie l'Esprit de Dieu, qui voulait faire voir l'accomplissement de ce qu'il avait prédit tant de siècles auparavant par la bouche de son saint prophète. C'est Miellée dont je veux parler, qui, vivant sous le roi Ezéchias, a nommé le lieu de cette naissance environ 720 ans avant qu'elle soit arrivée (Micheœ, V,2). El sur ce qu'il en avait dil dans le chapitre V de ses prophéties, les Juifs n'avaient-ils pas toujours cru que le Messie naîtrait en Bethléhem? Opinor, écrit là-dessus le grand Origène, unie Chnsti advenlum, ponlifices scribusque populi, propter muni festam propheliam, palam docuisse Chrislum nascilurum esse in Bethléhem , S™ b Xpiçràç in B/j0/ss/a yswr.e ^tcu , ut sermo is vulgatus fuerit inter Judœorum quamplurimos (Origen., lib.l contra Celsum , pag. 39). Celte opinion était si bien établie chez les anciens Hébreux que, comme remarque le même Père, quand Hérode, à la venue des mages, s'informa des princes des mètres et des docteurs du peuple où naîtrait le Christ,
ils lui répondirent unanimement que ce sérail à Bethléhem, de la tribu de Juda , disant que cela avait éié prédit par un prophète (Mallh. II. A el seqq.).
Dans une autre occasion, plusieurs d'entre le peuple admirant la doctrine de Jésus, disaient que c'était le Christ, hic esl Christus (Juan., cap. Vil, v. 41 et 42). Mais d'autres dirent là-dessus • Le Christ vienara-t-l de Galilée? L'Ecriture ne mai que-t elle pas que le Christ viendra du sang de David et de la petite ville de Bethléhem , où était David ? Nonne Scriplura dicil ' Quia ex semine David et de Bethléhem casteilo, ubi eral David, venit Christus? C'é;a'u doue une chose q :i passait pour conseille parmi l<s anciens Juifs , (pie le prophète Miellée avait marqué Bethléhem de Juda , comme le lieu de la naissance du Messie. On ne doit pas s'étonner après cela, si les chrétiens, qui ont vu l'accomplissement de celle prophétie, ont tous é'é de ce sentiment. Ils n'ont point caché le lieu de la naissance de leur Dieu el de leur Sauveur ; ils n'ont point rougi de confesser qu'une éiable a été sa première demeure et qu'une cièclie lui a servi de berceau : plus glorieux de l'avoir vu naître dans ce lieu viLel méprisable que dans les palais et la pourpre des rois.
Saint Justin martyr, en parlant de ce lieu où Jésus - Christ avait paru dans le monde , dil à l'empereur An ton in le Pieux, dans la première de ses Apologies [vers le milieu ): Remarquez ce qu'un prophète appelé Miehée en a prédit ; voici ses paroles : Et vous, Bethléhem, terre de Juda , vous n'êtes pas la moindre entre les principales villes de Juda ; car de vous sortira le chef qui conduira mon peuple d'Israël. Or Bethléhem esl maintenant un bourg dans la province de Judée, distant de trente-cinq stades ou de deux lieues de Jérusalem : C'est Vi que Jésus-Christ est né, comme vous le pouvez voir par les registres du dénombrement qui fut fait sous Quirinins, qui a êé votre premier intendant en Judée. Voilà comme parlait un philosophe chrétien à un empereur romain, cent cinquante ans après la naissance du Sauveur. Voyons encore comme il parlait à un juil très-célèbre en disputant contre lui : Josepli , dil il , sortit de Nazareth, qui était sa demeure, pour aller à Bethléhem, d'où il lirait son origine , lorsque Quirinius faisait en Judée le premier dénombrement, cum census lune primus sub Quirinio in Judœa ageretur. Il ajoute que l'enfant Jésus étant alors né à Bethléhem, Joseph fut obligé de £e retirer dans une grotte ou caverne proche de ce bourg, parce qu'il ne trouva pusoù loger : Quia Joseph, non habuit quo diverlerel,in specu qnodam vico proximo \ h enrilc/.itjt Ttvt <ru;r/yu; T^s y.w/i>;5, diversulus est (Justin. Dialog. cum Tryplmne, post médium).
L'étable où naquit Noire-Seigneur était donc une grotte ou une caverne erw»5i«wv, proche de la ville de Behléhem , qui n'était plus qu'un bourg du temps do saint Justin. Ce saint martyr ne le pouvait pas ignorer, puisqu'il tirai i son origine du pays de Samarie , qui en était tout proche. La plupart des Pères onl dit comme lui que cette ctalde c;ait une caverut
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qui avait été creusée dans le roc ; Origène , Etiscbe de Césarée, saint Epiphane, saint Jérôme et plusieurs autres ont été de ce sentiment , ils ne rappellent point autrement qii'anlrum, speluncam, terrœ for amen. El ce dernier ne dit- il pas que c'est dans ce trou ou dans celte grotte que le Seigneur du ciel «t né , in hoc parvu terrœ foramine cœlorum condiior nalus est (Il ici on., Evist. ad Marcellam).
Pour moi, s'il m'est permis de dire ici ma pensée , je crois que celle grotte , ainsi que plusieurs autres semblables , avait été faite dès les premiers temps pour loger les troupeaux de la ville de BeihJéhem, et peut-être ceux du père de Divid. Car enfin les élables et bergeries les plus anciennes étaient des antres ou civernes, qui étaient appelées p&yfy«t. Or le mot de pàvSpai est expliqué dans le fameux Ilesychius (Hesyli., in voce /*«vSpou)par c^oi, qui signifie des élables et des bergeries; et à proprement parler a^xé; était autrefois slabulum ovium et caprarum, et depuis il a été piis pour une élable de tous autres animaux. Ce qui me fait enlrer dans ce sentiment est, que je trouve dans Julius I.'ollux qu'anciennement les antres, les grottes , les élables et les bergeries étaient dans le dehors des villes, où on élevait des troupeaux ; extra urbem , dit ce grammairien ëfu Se nôUotç x.u.1 &npu xa.1 c7T73).ata, unira el specus; el encore nelpyca, cr,y.o\, pàvfyai, id est, grèges ovium, ovilia, stabula, elc. (Pollux, Onomasl. lib. IX, cap. 4). Après cela, puisque Jésus- Christ a voulu prendre naissance dans une caverne , qui était une élable, ne pourrait-on pas croire qu'il a choisi celle qui avait servi aux Iroureiux de David, qui a été la figure du Messie?
Quoi qu'il en soit de celte conjecture, Oi igène assure en écrivant contre Celse, ennemi des chiéliens, qu'on montrait à Belhlchem la grotte, où Jésus-Christ était né, et la crèche où on l'avait mis enveloppé de langes : ostenditur, cetV.yurai, apud Bethlehem spelunca ubi nalus est, et in ea proisepeubi fasciis obvolutus est (Origen., lib. I contra Celsum, post médium). Il ajoute , que c'était une opinion reçue parmi les infidèles de ces lieux là, que le Jésus qui était adoré des chrétiens , était né dans celle caverne, in ea ipsa spelunca nalum esse Jesum , qui a christianis adoralur. Ce fut en ce lieu auguste et vénérable, que sainte Hélène [Euseb., lib. 111 de Vita Constanlini, c. 41 el 42), mère du grand Constantin, prit plaisir à ériger un temple magnifique, que son fils enrichit de dons précieux et de riches ornements. Enfin cette caverne et celle élable , que l'enfance de Jésus- Christ avait consacrée, était devenue si célèbre , que saint Jérôme dit qu'il valait mieux se tenir là-dessus dans un silence respectueux, q'tC d'en parler faiblement : Illucl prœsepe, in quoinfaninlus v:giit , silenl'w mugis quam infimo sermone vcneranditm est (Uieron., Epist. ad Marcellam) Je nie suis étendu exprès sur le lieu de la naissance du Fils do Dieu el du Sauveur des hommes , afin qu'on n'en doute jamais. Et comment pourrait-on douter d'une < hose prédite par les prophètes, marquée par les évangélisies , montrée aux pasteurs par les anges
CONFIRMATION DE I/IFSTOIHE ÊVANGÊLIQCE 06*
mêmes, et enfin attestée par la tradition constante de tous les Pères et de tous les siècles?
L'un 1 de l'âge de Jésus-Christ el le 4 avant Cère vulgaire. Van 39 et 40 de César-Auguste, et le 34 d'Uérode le Grand. Van 750 de la ville de Rome cl le \ de la 194e Olympiade. C. Calvisius Sabinuset L. Pussicnus Rufus étant consuls.
Le Fils de Dieu esl
circoncis.
Comme le Fils et le Verbe de Dieu, en venanlsur la terre pour sauver l'homme, n'était point venu détruire la loi, selon qu'il le déclara depuis lui-même à ceux qui avaient la témérité de l'en accuser, il commença à l'accomplir par son point capital. Car on peut ap peler ainsi la circoncision commandée à Moïse, mais donnée à Abraham plus de quatre cents ans auparavant, pour être le sceau el le caraclère de la nation sainte , qui venant à sortir de son sang , devait être héritière de ces abondâmes bénédictions que Dieu avait promises à sa race. Et parce que c'était en Jésus-Chrisl que la race d'Abraham devait être bénie, il fallait qu'il fût marqué de ce sceau, pour faire voir qu'il était de la postérité de ce saint palriarche, bien qu'il fût du sang et de la famille de David. Comme donc le commandement fait à Abraham , qui fut ensuite réitéré à MoLe, comme une loi capitale el inviolable (Gènes., c.XVU, v. 12 ; Levil., cap. Xil, v. 5), portait en termes exprés «pie tout enfant mâle lût circoncis le huitième jour après sa naissance, le Fils de Dieu s'y soumit, rendant par là une obéissance ponctuelle au commandement de la loi.
Il reçut donc hBethléhem, où il était né, le sceau de la circoncision , comme fils d'Abraham , le premier jour de janvier ; et il le reçut l'an 39 d'Auguste , depuis son premier consulat , qui était le 54e el le dernier du règne d'Uérode. Mais comme Fils de Dieu , il fut appelé Jésus , c'est-à-dire Sauveur ; et c'est le nom adorable que l'ange du Seigneur lui avait donné quelques mois auparavant, quand il fut envoyé à Marie et depuis à Joseph (Muith., I, 21 ; Luc.,1, 51). Ce mystère de la circoncision el de l'imposition du nom de Jésus esl rapporté en deux mots par saint Luc ; voici ce qu'en dit ce grand évangéliste : Le huitième jour étant arrivé , qu'il fallait circoncire l'enfant, il fut nommé Jésus , qui était le nom que fange lui donna, avant qu'il fût conçu duns le sein de sa mère. (Luc. 11,21).
Jésus Christ est adoré des muges.
Quelques jours après la circoncision, vers le sixième de janvier, selon le sentiment de l'Fjilise occidentale, qu'on ne doit pas aisément abandonner, ou tout au plus vers la fin de ce mois, Jésus étant encore à Betliléliem, les mages vinrent pour le reconnaître el pour l'adorer. Ces mages, qui étaient proprement les s>ges et les philosophes de la Perse, ou plutôt de l'Arabie, comme l'a cru saint Justin, martyr, avec quelques anciens, ayant aperçu en Orient une étoile tout extraordinaire, crurent par une lumière céleste qui éclairait leur cœur pendant que cet astre brillai*
à leurs yeux, que le roi des Juifs promis par leurs prophètes était enfin né (Justin., in Dialogo ; Terlull., lib. contra Judœos; Epiplian. et alii). Ils en furent même persuadés, si nous en croyons Origène et quelques autres Pères (Origen., Lib. \ contra Celsum; Euseb., etc.), par la célèbre prédiction de Balaam qui s'était conservée dans l'Orient; car il avait dit: qu'une étoile sortirait de Jacob, et qu'an rejeton s'élèverait d'Israël, qui frapperait les princes, ou les chefs de Moab, etc. (Num., cap. XXIV, v. 17). Or selon les anciens Juifs avec qui les mages avaient pu converser, car ils étaient alors dispersés dans tout l'Orient, cette étoile marquait le Messie et le roi des Juifs, qui devait dominer sur toute la terre. Dans cette persuasion, et à l'aspect de cet astre qui apparemment avait son mouvement vers la Judée, les mages vinrent à Jérusalem, demandant où était né le nouveau roi des Juifs. Mais il est bon d'entendre parler l'évangéliste saint Matthieu, qui décrit assez exactement la venue de ces mages.
Jéms étant né à Belliléhem de Judu,au temps du roi Hérode, voilà que des mages vinrent d'Orient à Jérusalem, disant : Ouest celui qui est né roi des Juifs? car nous avons vu son étoile en Orient , et nous sommes venus l'adorer. Le roi Hérode entendant cela en fut troublé et avec lui tout Jérusalem. Et ayant assemblé tous les princes des prêtres et les docteurs du peuple, il s'informait d'eux où le Christ devait naître? Ils lui dirent tous que c'était à Belliléhem de Juda : car il a été écrit par un prophète : El vous Bethléliern, terre de Juda, vous n'êies pas la moindre entre les principales villes de Juda ; car de vous sortira le chef qui conduira mon peuple d'Israël (Mich., cap. V, v. 2). Alors Hérode ayant fait venir les mages cnsecrel,s'enqnil avec grand soin du temps que l'étoile leur avait apparu. Et les envoyant à Belliléhem, il leur dit : Allez, informezvous soigneusement de cet enfant, et quand vous l'aurez trouvé, faites-le moi savoir, a fin que. j'aille aussi l'adorer. Voilà l'adresse, ou plutôt l'artifice plein de malignité dont se servit ce méchant roi pour tromperies rmiges et pour perdre l'enfant nouvellement né, qui lui donnait tant de souci et d'inquiétude (Matlk,, II, a v. i, ad 8).
Mais c'était en vain qu'il usait de ce déguisement artificieux ; car le Dieu du ciel, qui veillait à la conservation d'un fils qu'il venait d'envoyer pour le salut de l'homme, fit avorter les desseins criminels de ce roi impie. H -avertit en songe les mages, après qu'ils ei'.rent adoré Jésus-Christ, de ne point repasser chez Hérode qui n'avait (pie de mauvais desseins, et de s'en retourner chez eux par un autre chemin. C'est ce que firent ces hommes sages pour éviter les pièges qu'on leur tendait, et pour obéir aux ordres du ciel. Nous voyons ces paniculariiés dans la suite du discours que fait saint Matthieu. Les mages, dit il, ayant oiti ces paroles du roiy partirent aussitôt. Et voilà que d'ivUe qu'ils avaient vue en Orient allait devant eux jusqu'à ce qu'étant venue sur te Jeu où était l'enfant, èttê s"ij arrêta. Quand ils U virent, ils en furent Irans-
s. s. XXVIL
portes de joie : et entrant dans la maison, in donsum, tiç Ti?v o&cfocv, ils trouvèrent l'enfant avec Marie, sa mère; et se prosternant en terre, ils l'adorèrent. Puis ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent pour présents de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Et ayant reçu en songe un avertissement du ciel de n'aller point retrouver Hérode, ils s'en retournèrent en leur pays par un autre chemin {Matth.,U,av.9,ad\ï).
Il est constant par celte narration de l'évangéliste, que les mages conduits par l'étoile allèrent à Bethléhem, et qu'ils eurent la joie de voir et d'adorer Jésus-Christ; mais il n'est pas certain en quel lieu ils le trouvèrent, si ce fut dans l'étable où il était né, ou bien dans une maison de la ville, saint Jérôme ( Epist. ad Marcellam ) a cru , avec quelques autres Pères, que le Fils de Dieu non-seulement naquit dans l'étable, mais qu'il y fut et montré par l'étoile et adoré des mages : în hoc parvo terrœ foramine, il parle de la grotte où était cette élablc, cœlorum conditor nalus est ; hic involutus pannis ; hic visas a pastoribus ; hic demonstralus a Stella ; hic adoralus a magis. Néanmoins S. Chrysosiome ( Hom. Vlil in Matth.) faisant réflexion sur les paroles du saint évangéîisle, qui marque expressément que les mages entrèrent dans une maison, «$ t»)v efcefo», pour rendre leurs honneurs à ce roi nouvellement né, conclut qu'il n'était plus h tî} pxrvyj, in prœsepi, comme auparavant; et qu'ainsi il avait trouvé place dans quelque maison lie Uelhlchcm.Ce sentiment étant appuyé sur la lettre de l'Ecriiure paraît assez vraisemblable. Voilà ce qui concerne le lieu dans lequel Jésus-Christ a éié adoré par ces mages venus de Perse ou plutôt d'Arabie.
Pour ce qui est du temps de leur arrivée, je ne vois rien qui nous empêche de croire, avec l'Eglise occidentale, qu'ils soient entrés à Beihlchem le sixième de janvier, c'est-à-dire le treizième jour depuis la naissance du Sauveur, principalement s'ils ne sont venus que de l'Arabie, comme il y a assez d'apparence. Mais quand ils seraient venus de la province de Perse , qui est au delà de Babylone, l'étoile aurait pu paraître quelques jours avant la naissance de Jésus Christ, comme quelques Pères l'ont cru. Que si l'on y trouve de la difficulté, je crois au moins qu'on doit s'arrêter au sentiment de saint Augustin, qui dit que les mages sont arrivés à Belliléhem avant la purification de Marie, ou avant le second jour de février (Aug., de cons. evangelisl., lib. II, cap. M). Car s'ils étaient venus après ce temps là , ils n'auraient plus trouvé Jésus-Christ en ce lieu, Joseph l'ayant, par ordre du ciel, transporté en Egypte, incontinent après qu'il eût été présenté au temple.
Et je ne vois pas que ce soit détruire un sentiment si raisonnable, que de dire qu'il n'y a guère d'apparence que le roi Hérode ait été près d'un mois sans s'informer de ce qu'étaient devenus les mages, et sans s'apercevoir qu'ils s'étaient moqués do lui. Car ce raisonnement n'a point de force, si les mages ne sont venus que vers là fin de janvier, peu de jours
{Trente et une.\
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avant la purification. Mais quand il seraient venus au temps marqué par l'Eglise , je suis persuadé quTlérode, quoiqu'alors très-occupé de ses affaires domestiques, qui lui donnaient un chagrin mortel , a assez pensé aux mages, et môme à faire mourir les enfants de Belhléhem pour envelopper dans leur perle celui qui lui causait tant d'inquiétude. Mais il n'a osé exécuter un si horrible dessein dès le mois de janvier, parce que la ville de Jérusalem et celle de Belhléhem étaient encore pleines des Romains qui venaient d'achever le dénombrement ; et il n'aurait osé, en leur présence , commander une chose si cruelle et si détestable . pour ne pas se perdre dans l'esprit de ceux dont il tenait sa puissance. On peut donc croire qu'IIérode ne fit massacrer les Innocents qu'au mois de février, après la fuite de Joseph en Egypte» el avant la venue de Quinlilius Varus à Jérusalem.
Que les mages sonl venus tt Arabie.
Mais pour revenir aux mages, je suis persuadé qu'ils sont plutôt venus d'Arabie que de Perse ; et c'est le sentiment de deux des plus anciens Pères de l'Eglise : de S. Justin, martyr, qui fiorissait au milieu du second siècle, et de Tertullicn, qui écrivait au commencement du troisième. S. Justin ( in Dialogo, post médium) parlant de Jésus-Christ au juif Tryphon , contre qui il disputait, dit qu'aussitôt qu'il fut né, simul ac is natus est, &hk yàp t« yewïj^vwt «utôv, paroles qui sont favorables au sentiment de l'Eglise, les mages venant d'Arabie l'adorèrent après qu'ils eurent passé chez Hérodc, Magi ab Arabia advenientes (M0701 unb Appelas 7r«f«y5vi/Asvot) adoraverunl eum. Il dit deux lignes après, que ces mages étant arrivés à Bethléhem adorèrent l'enfant, et lui donnèrent pour présenis de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Enfin il suppose partout, qu'ils sont venus d'Arabie et non de la Perse. Ça été aussi l'opinion de Tertullicn (TerlulL, contra Judœos, cap. 0; et libAUcontra Marcion., c.13), qui leur adapte, comme on fait encore aujourd'hui , ces paroles du Psaume LXXI : Et dabitur ei de auro Arabice (Psal. LXXI, vers. 10 eM5) ; et ces autres : Jkges Arabum et Saba mimera offerent Mi. Et puis il ajoute : Num et magos reges fere liabait Oriens, et Damascus Arabiœ rétro depulabatur. 11 suppose donc qu'ils étaient d'Arabie , et qu'ils ont offert des présents d'Arabie , ce qui me paraît véritable.
Pour donner à ce fait plus d'évidence et de certitude, il faut montrer par les anciens auteurs que l'Arabie était remplie de mages, qui cultivaient les sciences. Cela est si vrai , que Pythagore et Démocrite ne devinrent savants qu'après les avoir été consulter chez eux, peragratis Pcrsidis et Arabiœ magis , comme l'assure Pline (lib. XXV, c. 2). Voilà donc des mages, non-seulement en Perse, mais dans l'Arabie; on n'en peut plus douter, puisque Porphyre , rapporté par S. Cyrille d'Alexandrie, dit aussi que Pythagore alla en ce pays-là , pour y apprendre la sagesse {Cyrill., lib. X contra Julian.) Les mages y
étaient si fréquents et en si grand nombre, qu'ils ont donné le nom à un golfe, qui est appelé par le géu* graphe Plolémée Mâywv /.âlnoç, Magorum suius, et et golfe était dans la partie la plus orientale de l'Arabie heureuse (Ptolem., Ceograph. lib. VI, cap. 7). Il y avait encore , selon le même auteur , une île des mages , Mâywv vr^og, insula Magorum , dans la mer Rouge ( lib. IV, c. 8). Et pourquoi n'y aurait-il pas eu des mages en Arabie , qui était si proche de la Chakléc et de la Perse; puisque , selon Slrabon , il y en avait un irès-grand nombre dans la Cappadoce, muxima est ibi magorum (xS>vM%yuj)muliitudo (S trabo, Ceograph. cap. 15).
Ces mages, parmi les Arabes comme parmi les Perses et les Chaldécns, étaient ceux qui faisaient profession d'une sagesse particulière et qui s'adonnaient à la science des astres et de la nature. Or nous voyons dans les livres saints que les Arabes y sont marqués comme des gens qui recherchaient la sagesse, mais la sagesse qui n'est que de la lenv, prudentiam quœ de terra est (Baruc., 111, 23). Toute l'idumée était remplie de ces faux sages, comme nous l'apprenons du prophète Abdias et de Jérémio (Abdiœ, v. 3; Jerem,, XLIX, 7). Et Salomon est loué d>ns les Ecritures pour avoir surpassé non-seul* ment la science des Egyptiens, mais encore celle des Orientaux, c'est à- dire des Chaldéens et des Arabes : Prœcedebat sapienlia Salomonis sapienliam omnium Orientalium et Egypliorum ( III Reg. JV, 30.)
Il est si vrai que par le nom d'Orientaux on entend dans les Livres sacrés les peuples d'Arabie, que le saint homme Job (Job, I, 3) qui en était, comme le dit saint Chrysostome, ei comme on le pourrait montrer par son livre même, est appelé grand parmi tous les Orientaux, magnus interomnes Orientales, c'est àdirc parmi tous les Arabes qui étaient effectivement à l'orient de la terre promise. Ce sont les mêmes Arabes qui, en plusieurs endroits de l'Ecriture, sont appelés orientales populi (Judic. Yl, 3, 33;YH, f'^); et dans le prophète Jérémie ils sonl nommés fdii Orientis (Jerem. XLIX, 28). Toute l'Arabie , la déserte ainsi que l'heureuse, était remplie de mages, comme je viens de le faire voir. Quand donc ils disent dans saint Matthieu : Nous avon 3 vu son étoile en Orient, in. Oriente, è» tîj kvccto).yj, c'est connue s'ils disaient, nous avons vu son étoile étant en Arabie, d'où nous sommes venus. En effet, si ces mages étaient sortis de la province de Perse, alors soumise à l'empire des Parthes, Ilérode, qui était ennemi juré de ceux-ci, car ils avaient cent fois lâché de le perdre, n'aurait pas manqué de les faire arrêter comme des espions et comme les émissaires de ses ennemis : au lieu qu'il les traita bénignement, parce que les peuples d'Arabie étaient en paix avec les Juifs et avec les Romains.
Les mages étaient rois.
1 Cela étant supposé comme une chose assez bien établie, je suis persuadé que ces mages, qui sonl ve-
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rus adorer Jésus-Christ, étaient des rois d'Arabie ; car, comme remarque fort bien Tertullicn (Lib. conira Judœos, c. 9), l'Orient, c'est-à dire l'Arabie, avait presque toujours des mages pour rois : Nam et ma- $os reges fere habuit Oriens. Cela est si vrai, que Stral)on, qui n'ignorait pas les coutumes des nations, assure que les anciens ne manquaient pas de rendre des honneurs aux chaldéens et aux mages, et de leur donner des royaumes et des gouvernements : Apnd majores nostros, dit ce savant auteur , chaldœis et magis sapientia alios superantibus honores et imperia détala sunt (Slrabo, Geograph. lib. I). Mais pourquoi chercher chez les profanes des preuves d'une vérité qui est si bien établie dans les Livres sainis? Job n'élait-il pas un de ces sages d'Arabie? car il était né de ce pays- là, selon saint Chrysostome, Natus in Arabia bealus Job (Chryso.t., proœm. Cateuœ in Job) ; et cependant, comme dit le même Père, l'Ecriture nous le propose comme un roi, Hune nobis Scriptura "egem,(rd-* £ewùéa), proponil. Mais quand ce Père et plusieurs autres ne le diraient pas, Job ne nous l'apprend-il pas lui-même au chapitre XXIXe de son livre (u. 7, 9, 10 ^ 25) ou de son histoire? Ses amis qui vinrent le voir n'étaient-ils pas rois ? Mais tout rois qu'ils étaient, ils ne laissaient pas de lui insulter dans son infortune, au lieu de le consoler : Bealo Job insultabant reges (Tobiœ, I!, 15). Ils portent «elle qualité dans la version des Septante (Job, II,
11, apudLW), OÙ ils Sont appelés ySairùeïsxKi rfyflmwi,
reges et principes. Ces princes étaient des sages d'Arabie et d'Idumée, comme on le voit assez par tous leurs discours ; et par conséquent c'étaient des mages qui commandaient à ces peuples. L'Arabie a toujours eu des rois de celte nature, et il y en avait plusieurs au temps où Jésus-Christ a paru dans le monde.
Après cela je ne vois pas comment plusieurs d'entre les protestants se sont avisés de se moquer de rÉglise catholique parce qu'elie croit pieusement, comme elle a toujours fait, que ces mages ont été rois. N'est-ce pas sur cène créance que, dès les premiers siècles, elle leur a appliqué ces paroles du psaume : Reges Tharsis et insulœ munera offerent, Reges Arabum et Saba dona adducent. El adorabunl eum omnes Reges lerrœ ; omnes gentes servienl cl (Ps. LXXI, 10-11). Oserait-on dire qu'elle s'est trompée dans î'applicilion de ces paroles, et qu'elles ne s'entendent proprement que de Salomon, ainsi que tout le psaume qui porte son titre? A Dieu ne plaise que nous ayions d'elle celle pensée, puisqu'elle est gouvernée par l'Esprit qui enseigne toute vérité, et qui par conséquent ne manque pas de lui découvrir le sens des Écritures. Au reste il est si peu vrai que tout le psaume LXXI s'entende de Salomon, qu'on y voit des ôhoses, lesquelles, comme dit fort bien saint Augustin, ne peuvent nullement s'appliquer à ce roi d'Israël, et qui conviennent admirablement à Jésus-Christ, dont il était la figure : Ilœc in eo psalmo dicunlur quœ non passant illi Salomoni régi Israël convenire, Dotiuno aatem Chrisio apihsime possunl ( Pra'fat. in
Psal. LXXI). En effet, la plupart des commentateurs, soit juifs, soit chrétiens, sont forcés d'avouer qu'il y a des choses dans ce psaume qui ne regardent que le Messie et nullement le roi Salomon. Qu'on parcoure tout ce qui est écrit de ce prince dans les Livres sainis, et on verra que les deux versets (pie je viens de citer ne peuvent s'entendre de lui. L'Égli-e a donc eu raison de les appliquer aux mages qui sont venus chercher Jésus-Chrisi, et qui par leurs adorations ont appris aux autres rois et aux nations ce qu'ils devaient faire et ce qu'ils ont effectivement fait dans la suite des siècles.
De quelle partie d'Arabie sont venus les Mages. Je pensais en avoir assez dit au sujet des mages, cl je voulais m'arrêler ici , après avoir montré qu'ils sont venus d'Arabie et qu'ils ont été rois. Mais je me sens porié à entrer encore plus avant dans celte matière ; car il me semble qu'en examinant bien les Livres sacrés, on peut découvrir de quelle partie d'Arabie les mages sont venus à Jérusalem. J'ai déjà dit que l'Eglise leur applique ces paroles du psaume : Reges Tharsis et insulœ munera offerent , Reges Arabum et Saba dona adducent; et adorabunl eum omnes reges terrœ , omnes génies servient ei ( Psal, LXXI, f . 10 et 11), sans qu'on puisse prouver qu'elles s'entendent de Salomon. Elles ont donc eu l«.ur accomplissement dans les rois mages, qui sont venus d'Arabie offrir des présents à ce Dieu pacifique dont Salomon a été la figure. C'est à lui que les rois d'Arabie, de Saba et de Tharsis ont , à sa naissance , apporté des présents, après s'être prosternés devant - lui. Et c'est encore lui que les autres rois ont ensuite adoré à l'exemple de ceux-là; et à qui toutes les nations de la terre se sont soumises dans les siècles suivants. Ce q\\Q les rois d'Arabie et des îles voisines ont donc fait réellement à la naissance du Messie , les autres rois du monde l'ont fait depuis spirituellement.
Si l'on est étonné de ce que j'écris, que les rois d'Arabie et des îles voisines sont venus en Judée adorer Jésus-Christ , qu'on s'arrête un peu sur ce que je vais dire : peut-être y lrouvera-l-on quelque apparence de vérité. Les paroles du psaume que j'ai déjà citées sont conçues dans l'hébreu en celle manière • Reges Tharsis et insularum mu nus reddent, Reges Saba et Saba donum offerent ( Psal. LXXII, f . 10, juxla hebr. ). Je lis, Reges Saba ei Saba, comme ont fait les anciens; et non Reges Scheba et Seba, comme l'on fait aujourd'hui après les rabbins. Mais de quelque manière qu'on lise , il y a de la différence entre ces deux Saba, puisque, dans la langue originale, le premier est écrit par un Schin, et l'autre par un Samedi; et ainsi ces deux noms marquent deux différents peuples , mais des peuples d'Arabie , car il y en a toujours eu un grand nombre dans celle partie de l'Orient.
Or l'origine de ces deux peuples n'est point obscure, puisqu'on la trouve distinctement marquée dans !g chapitre X de la Genôse} au f . 7. Saba, par Samcch,
que j'appellerai le premier Saba h cause qu'il est plus ancien que l'autre ( Gen., cap. X, t-7)> quoique dans le psaume il ne soit que le deuxième, a été fils de Chus, et frère du fameux Nemrod , qui a fondé le royaume de Babylone. Mais Saba , par Schin , que j'appellerai le second Saba, est né de Regma , cl par conséquent il n'a été que neveu de Nemrod et petitfils de Clius. Par cette généalogie , marquée dans la Genèse , l'on * voit que ces deux Saba sont descendus de Chant, fils de Noé , puisque c'est lui qui a été le père de Chus ; mais l'on voit aussi que le premier a été frère du tyran Nemrod, et que le second n'a proprement été que son neveu. Ce n'est pas sans raison que je fais celte remarque; car elle nous servira à découvrir en quel pays ont habile ces deux hommes, qui ont été les pères de deux peuples célèbres, d'où sont sortis les mages.
Dans le partage des terres qui se fit sous Noé , quelque temps nprès le déluge, toute l'Afrique échut à Cham son fils , avec l'Arabie occidentale , qui va depuis le mont Sephar, ou Climax , jusqu'à la mer Rouge. Cette partie d'Arabie fut le partage de Chus , fils aîné de Cham , comme l'Egypte fut celui de Mesraïm : aussi est-elle très-souvent nommée le pays de Chus dans les Ecritures. La postérité de cel homme devait donc habiter dans l'Arabie qui regarde l'Egypte ; mais il en a été autrement ; car le tyran Nemrcd, qui était son fils, ayant injustement usurpé le pays de Babylone, qui appartenait à Assur, les fils de Chus, qui étaient ses proches , vinrent s'établir près de lui dans l'Arabie orientale, sur les côtes de la mer Persique. Ce que je dis ici fort brièvement sera prouvé et mis en détail dans l'Origine des nations, q\\Q j'espère quelque jour donner au public, et qui ne servira pas peu à l'éclaircissement de nos Ecritures. Ce changement de pays arrivé dès les premiers siècles est, à mon sens, la véritable cause pourquoi l'Arabie occidentale a perdu le nom de Chus , car il ne paraît plus ni dans les historiens , ni dans les géographes ; il n'y a que les Ecritures qui l'ont conservé en plusieurs endroits.
Selon les généalogies que Moïse nous a laissées ( Gènes., X, f . 7 et 8 ; I Paralip. I, f . 9 et 10 ), les enfants de Chus ont été Saba , et c'est le premier des deux, puis Hévila, Sabalha, Regma et Sabalhaca, avec Nemrod, qui a été dans ces premiers temps roi de Babylone. De tous ces enfants de Chus il n'y a eu que Regma dont la postérité soit marquée dans les Ecritures. Regma a eu pour fils Saba , c'est le second des deux de ce nom, et avec lui Dadan. Voilà les descendants de Chus, petit fils de Noé; ils ont habité dans la partie la plus orientale de l'Arabie heureuse, qui^règne le tong du golfe de Perse depuis Baisera ou l'embouchure de l'Euphrale, jusqu'à la pointe du détroit d'Ormus. Les plus savants hommes de notre siècle dans la géographie en tombent d'accord ( Boehard.,Sanson.,etalii),elon n'en saurait presque disconvenir, quand on a examiné les Tables de Ploléméc, avec le Phaleg de M. Bochard.
Le premier Saba, (ils de Chus, a occupé, avec ses frères Hevila et Sabalha, toute l'Arabie orientale, depuis la ville de Baisera jusqu'à la pointe du Calif. C'est lui qui a donné le nom aux premiers Sabécns , qui sont maintenant célèbres sous le nom de Jemamiles, parce qu'ils habitent le pays de Jéuiama ; mais ce nom est moderne parmi les Arabes. Ces premiers Sabéens, descendants de Chus, furent pour la plupart chassés de leur ancienne demeure par les Gerréens, peuples venus de Chaldée proche de Babylone. Nous apprenons cela de Strabon, qui dit que ceux de Gerra , qui demeuraient vers le fond du golfe Persique , étaient des Chaldeens venus là du pays de Babylone : In profundo sinu jacet urbs Gerra (ttôài; Tippx) habilataa Cluddœh Babylone exulibus{Slrabo, Geog. lib. XVI). Piolcmée met cette ville de Gerra ou Géra vers le même lieu ouest aujourd'hui celle du Calif, non loin de l'île de Baharcm. Ces Sabéens, mêlés avec les Gerréens ont été , selon Agalarchide , les plus riches nations de l'Arabie : Nulhim hominum genus Sabœis et Gerrhœis opvdçntius esse videtur ( Agatnrchides, ap. Phot., c. 50) ; car il nous apprend que c'étaient eux qui faisaient le plus beau commerce de la Syrie et de la Phénieie. Voilà ce qui concerne le premier Saba , qui a été fils de Chus et frère de Nemrod , lyran de Babylone.
Pour le second Saba, fils de Regma ei frère de Dadan , il a é;é le père des Sabéens de l'Arabie heureuse , qui s'étendaient depuis le Calif jusqu'à la pointe du détroit d'Ormus. Pomponius Mcla , fameux géographe , place en cet endroit les Sabéens avec les M .ces : Majorent, il parle de l'Arabie heureuse, Sabœi tenent partent , oslio proximam , et Caramanis contrariam Macœ (Mêla, lib. III. cap. 8 ). Cela est si vrai , que Plolémée, qui a si exactement décrit l'Arabie, met de ce côté-là la ville de Regma , qui a tiré son nom du père de ce Saba. Et un autre géographe (Ptolem., Geog. lib. VI, cap. 7), y met et la ville et le golfe de Regma : Begma sinus circa mare Persicum. D'ailleurs les caries modernes, après les voyageurs, y placent aussi la ville et le pays de Dadcn, qui est le nom de Dadan , frère du même Saba ( Steplianm, in voce Vrr/H-y-)' Mais ce qu'il y a encore de plus fort et de plus considérable, c'GStde ce même pays de l'Arabie heureuse que parle le prophète Ezcchiel , quand il dit , en décrivant le commerce de Tyr, que Saba et Regma y apportaient l'or, les pierres précieuses et les aromates ( Ezec., cap. XXVII, j^ . 22 ), lesquelles étaient sans doute l'encens et la myrrhe.
Après avoir montré, par des preuves certaines, que les premiers Sabéens, descendus de Saba, fils de Chus, ont été, dans la suite des siècles, mêlés et confondus avec les Gerréens, venus de Chaldée , et que ceux qui sont issus de Saba, fils de Regma , ont été les seconds Sabéens , qui ont toujours conservé leur nom dans l'Arabie orientale , j'oserais presque assurer que ce sont les mages ou les rois de ces nations et des îles voisines situées dans le golfe Persique , qui sont venus en Judée adorer Jésus Christ. Car, puisque les
rois des deux Saba, marqués au f . 10 du psaume LXX1, sont joints avec les rois de Tharsis ou des îles de la nier, il y a de l'apparence que c'est le roi de ces îles et ceux des Gerréens et des Sabéens qui, les premiers, sont venus rendre hommage au plus grand des rois. En effet, ces îles avaient des princes, et des primats mages, qui éiaient en société avec les Gerréens ou ceux du Calif. Leurs richesses étaient l'or , l'encens et la myrrhe , comme nous l'apprenons de Polybe. Suidas ( ex Polybio, in voce troue* ), qui le cite, donne assez à entendre qu'il y avait des peuples dans l'île de Tylos , qui est aujourd'hui la fameuse île de Raharem, non loin des Gerréens, ou de ceux de Saba. Ils avaient des rois, ainsi que ceux de nie (TQrmus, dans le même golfe; et ce firent les peuples de celle nation et de ces lies, qui, pour conserver leur liberté, donnèrent à Aaiiochus, roi de Syrie et de Babylone , qui voulait les assujettir , cinq cents talents d'argent, mille talents d'encens, et deux cents de siaclé ou de myrrhe première, qui est la plus odorante et la plus précieuse (Plhu, lib. VI, cap. 28). Cet Antiochus était Epiphaces , si je ne me trompe, et on peut le conjecturer par un endroit de Pline. Les mages habitaient dans ces îles et dans les côtes voisines, puisqu'on y trouvait, selon Plolémée , sinus Mugorum , le golfe des Mages. Ces îles et les côtes voisines étaient pleines d'or, d'encens et de myrrhe, comme on l'a pu voir par ce que je viens de dire. Après cela ne doit-on pas conclure , vu l'autorité des plus anciens Pères, que les mages sont venus d'Arabie : cl ne peut-on pas même croire, après tout ce que j'ai rapporté , qu'ils sont venus des îles et des côtes du golfe Persique, où étaient les peuples des deux Saba , marqués dans le psaume? Ces petits princes des îles et de la terre ferme située dans la partie la plus orientale de l'Arabie, ont été la figure des rois de la mer et de la terre , qui ayant, dans les siècles suivants, embrassé la religion de Jésus-Christ, ont fait gloire, à leur exemple , de le reconnaître et de l'adorer.
Présentation de Jésus au temple et purification de Marie.
Peu de temps après la retraite des mages, qui, sur l'avertissement qu'ils eurent du ciel , s'en retournèrent en leur pays par un autre chemin, la Vierge sainte, qui avait observé toutes ces choses, et qui les repassait dans son esprit avec une espèce d'admiration c\ d'élonnement, voulut, de sa part, se rendre obéissante à la loi de Dieu, donnée à Moïse. Elle portait que toute femme qui aurait eu un enfant mâle, demeurerait quarante jours avant d'être purifiée par les prières des prêtres, et avant de présenter son fils au Seigneur. Le quarantième, depuis la naissance du Sauveur, étant arrivé, qui était le 2 de février, Joseph et Marie sortirent ue Bethléliem, où ils s'étaient fait enregistrer, et s'en allèrent à Jérusalem, qui n'en était pas beaucoup éloignée. Ils s'y rendirent tous deux
avec une joie extrême, tant pour présenter Jésus au Seigneur dans le sanctuaire, que pour y accomplir les cérémonies de la purification de Marie, qui aurait bien pu s'en dispenser : car elle n'avait pas souffert la moindre tache, ni la moindre ilélrissure dans la naissance de son Fils. Voici ce que dit l'évangélisle de l'un et de l'autre mystère, je veux dire de la présentation de Jésus et de la purification de Marie.
Après, dit S. Luc, que les jours de sa purification, purgationis ejus, gr. aùr^s, cest-à dire de la purifica* tion delà Vierge, furent accomplis selon la loi de Moïse, ils portèrent Jésus à Jérusalem pour le présenter à Dieu (comme il est écrit dans la loi du Seigneur: Tout rnàie, qui le premier ouvrira le sein de sa mère, sera consacré au Seigneur), et aussi pour offrir la victime, selon qu'il est marqué dans la loi de Dieu, savoir, deux, tourterelles ou deux petits pigeons (Luc, II, 22 ad^A).
Voilà deux mystères dans ce peu de paroles, qui sont fondés sur deux commandements de la loi ancienne. Dans le premier, Jésus est présenté au temple comme le premier- né de Marie pour y être consacré au Seigneur ; et dans le second, Marie se présente dans le même temple pour y êire purifiée comme les autres femmes. Jésus n'avait pas besoin de cette présentation pour être sanctifié et consacré à Dieu, puisqu'il était dès le moment de sa conception le Saint des Saints et l'oint du Seigneur, Chrislus Domini. Et Marie, de son côlé, n'avait pas besoin de purification, puisque le fils qui était né dans elle, ayant été formé par le Saint-Esprit, n'ouvrit point son sein en naissant. Il en sortit comme le rayon du '" soleil sort de la nuée, c'est-à-dire sans blesser en façon quelconque ce sein virginal, et sans laisser en elle la moindre souillure. Elle conçut étant Vierge, selon ces paroles : Ecce Virgoconcipiel; elle enfanta demeurant Vierge, et pariet (Isaic,\ll) : et jamais depuis elle ne perdit celte intégrité sainte, qui l'a rendue la reine des Vierges. Ce n'est donc pas sans raison que S. Augustin ( lib. Hœres. cap. 82 ) a mis au nombre des hérésies proscrites et condamnées le dogme impie de Jovinien, qui détruisait la virginité de Marie, virginitatem Mariœ destruebat , et qui osait soutenir qu'elle avait été souillée dans son enfante ment comme les autres femmes, dicens eam pariendo fuisse corruptam. Le pape Sirice, S. Ambroise et les autres Pères du quatrième siècle étouffèrent promptement cette hérésie pernicieuse, sans lui donner presque le temps de se répandre parmi les fidèles : Cito, dit le même S. Augustin, ista hœresis oppressa etexlincta est (ibid., cap. 56). On condamna de la même manière Helvidius, et ceux qu'on appela Anlidicomarianiles, c'est-à-dire ennemis de Marie, parca qu'ils eurent le front de soutenir, contre la tradition et le sentiment des Eglises, que Marie n'était pas toujours demeurée vierge, après la naissance de Jésus- Christ.
Au resle, il est bon de savoir pourquoi la loi ancienne ordonnait de présenter au Seigneur généralement tous les mâles qui étaient premiers-ncs, soi?
(Teufre les hommes, soit d'entre les animaux. Car elle portait en termes exprès : Separabis omne quod aperit vulvam Domino. Quidquid habueris masculini sexus consecrabis Domino (Exod., XIII, 12), Vous séparerez pour le Seigneur ce qui ouvrira le sein de sa mère. Tout mâle qui naîtra de la sorte, vous le consacrerez au Seigneur. En effet, pour obéir à cette loi, i|ui paraissait dure et extraordinaire, l'on ne manquait pas de racheter, de tuer, ou d'immoler les premiers mâles de tous les animaux. Et pour les premiers-nés des hommes, on les rachetait avec de l'argent, qui était donné aux sacrificateurs. On portait èionc ces premiers mâles au temple, pour marquer 411e , selon la loi, ils appartenaient au Seigneur, et c'est pour cela qu'il voulait qu'on les immolât sur ses autels si c'étaient des animaux purs , ou qu'on les rachetât si c'étaient des hommes, parce qu'il ne voulait pas qu'on les égorgeât, ce qu'on pouvait faire des animaux impurs : car il était permis, ou de les tuer, ou d'en payer le prix. Dieu déclare lui-même pourquoi il avait établi cette loi : Quand votre fils vous interrogera un jour, et vous dira, Que signifie cela, Quid est hue? vous lui répondrez : Le Seigneur nous a tirés de l'Egypte, du lieu de notre esclavage, avec un bras puissant. Car Pharaon étant endurci, et ne voulant pas nous renvoyer, le Seigneur fil mourir dans l'Egypte tous les premiers-nés, depuis les premiers nés des hommes jusqu'aux premiers-nés des bêtes. C'est pourquoi j'immole au Seigneur tous les mâles qui ouvrent le sein de la mère, et je rachète tous les premiers-nés de mes enfants (Exod. , XIII, 14 et 15). Dieu leur ordonne ensuite d'avoir toujours cela devant les yeux, afin de n'en perdre jamais le souvenir. Voilà ce qui regarde la présentation ou l'offrande que Ton faisait au temple.
Quant à la purification des femmes parmi les Hébreux, la loi ordonnait (Levit., XII, 2 et seqq.) que si la femme enfantait un mâle, elle serait impure durant sept jours, que l'enfant serait circoncis le huitième, et qu'elle demeurerait trente- trois jours pour se purifier de la suite de ses couches. Pendant ce temps-là elle ne louchait à rien qui fût saint, et n'entrait point dans le temple ou dans le sanctuaire. Que si elle enfantait une fille, elle était impure pendant deux semaines, et demeurait soixanlc-six jours à purifier les restes de ses couches. Après cela elle se présentait au temple pour y être purifiée par le ministère des sacrificateurs ; et pour cela elle portait à l'entrée du tabernacle un agneau d'un an, pour êlre offert en holocauste, et de plus un petit pigeon ou une tourterelle que le prêtre offrait pour le péché devant le Seigneur. En même temps il priait pour elle, et elle était ainsi purifiée de ses couches. Que si la femme c ait pauvre, et ne pouvait pas donner un agneau, elle devait offrir, ou deux tourterelles, ou deux petits pigeons. Voilà ce que la loi ordonnait pour la purificalion des femmes. Tout cela paraissait humiliant, et cependant tout fut accompli par Marie, parce qu'outre l'obéissance exacte qu'elle rendait au Sei-
I1ISTOIUE EVANGELIQUE 97g
gneur, elle voulait être sans reproche aux yeux des hommes, comme elle était sans tache devanlies yeux de Dieu.
Siméon reçoit Jésus-Christ, et Anne glorifie le Seigneur.
Eu ce temps-là il y avait à Jérusalem un homme juste et craignant Dieu, nommé Siméon, qui était du nombre des prêtres ou sacrificateurs qui faisaient dans le temple les fonctions sacrées. Ce saint homme était, comme parle l'évangéliste, dans l'attente de la consolation d'Israël, expectans consolationem Israël ( Luc. II, 25 ad 28) ; cela veut dire qu'il vivait dans Patiente et dans l'espérance de voir la consolation qu'auraient les peuples, ou plutôt les élus d'Israël, à la naissance du Messie. L'Esprit de Dieu était dans le Cœur de cet homme juste : et cet Esprit saint lui avait révélé qu'il ne mourrait point qu'auparavant il n'eût vu le Christ ou l'oint du Seigneur. Ce fut donc par une inspiration intérieure et par un mouvement secret de l'Esprit de Dieu, qu'il vint au temple le second jour de février. Et comme Joseph et Marie y portaient l'enfant Jésus, afin d'accomplir pour lui ce qui était ordonné dans la loi , le saint vieillard Siméon, plein de celle divine consolation, qu'il avait si longtemps attendue, et que la présence de son Sauveur répandait dans son âme, le reçut de leuri mains, le prit enlre ses bras et l'offrit au Père éternel, comme la victime sacrée et précieuse, qu'il avait destinée pour le salut des hommes.
Ce fut dans le mouvement de cette joie sainte, que sentent les justes dans ces occurrences extraordinaires (car il élail alors animé, et pour mieux dire transporté de l'esprit de Dieu), qu'il prononça ces belles paroles, que l'Eglise appelle le Cantique de Siméon : C'est maintenant, Seigneur, que, selon votre promesse, vous laissez mourir en paix votre serviteur. Puisque mes yeux ont vu l'auteur du salut, que vous destmez à la vue de tous les peuples, pour êlre la lumière qui éclat* rera les nations, et la gloire de voire peuple d'Israël (Luc., Il, 29-35. Cet homme inspiré avait raison de dire que Jésus-Christ serait la gloire d'Israël ; car enfin quel plus grand honneur et quelle plus grande gloire à ce peuple que d'avoir donné au monde l'auteur du salut? Isaïe le découvrant en esprit tant de siècles auparavant, et le voyant venir dans Jérusalem, ne put s'empêcher de dire : Surge et illuminare, Jérusalem (Is., LX, 1-5). Levez-vous, Jérusalem, et devenez tout éclairée ; quia venil lumen tuum, parce que votre lumière commence à paraître, et gloria Domini super le orla est, et que la gloire du Seigneur s'est levée sur vous. Il ajoute aussitôt : Les nations marcheront à l'éclat de votre lumière, et les rois à la splendeur qui s'élèvera sur vous. Quel plus grand honneur à Israël, que de voir que la gloire du Seigneur se soit levée sur lui et au milieu de lui. Mais encore quelle plus grande gloire pour ce peuple, que de voir briller dans ses villes et sur ses montagnes ce soleil de justice qui a été la lumière des
977 PAR LA ROMAINE ET LA JUDAÏQUE
nations de la terre et même des princes et des rois son Fils à la fureur d'un roi
de ces nations! Avant que celte lumière eût paru
dans le monde, tous, hormis le peuple d'Israël, étaient
dans l'ignorance des voies du salut; tous étaient dans
les ténèbres et l'ombre de la mort.
L'évangéliste dit que le père de Jésus, car Joseph était réputé tel, et sa mère, qui était la Vierge, ne ouvaient s'empêcher d'être dans l'admirai ion de
toutes les choses qu'on disait de lui , mirantes super
bis quœ dicebantur de Mo {Luc, II, 35) ; que le prêtre Siméon en les bénissant, dit à Marie sa mère : Cet enfant sera pour plusieurs un sujet de ruine et de résurrection dans Israël ; il sera en butte à la contradiction (et votre âme en sera percée du glaive de douleur), afin que les pensées qui sent dans les cœurs de plusieurs soient manifestées {Luc, II, 35 35). C'est, ce me semble, comme si Siméon disait à Marie : Cet enfant, que je liens, va être pour plusieurs, dans Israël, ou un sujet de ruine et de chute, ou un sujet de vie et de résurrection. 11 deviendra l'objet des contradictions des hommes (et vous en serez percée de douleur) ; mais ce sera par ces contradictions mêmes qu'on découvrira les pemées perverses et les desseins malicieux que plusieurs auront contre lui dans le cœur. 11 semble, par ces paroles obscures et cachées, mais toutes prophétiques, avoir ouvertement marqué à Marie que son Fils serait en bulle aux plus violentes contradictions des grands et des prêtres de Jérusalem, et surtout des pharisiens et des docteurs de i;i loi, qui par là manifesteraient à tout le monde la malice et l'impiété de leur cœur. Voilà ce qui concerne le saint vieillard Siméon.
Mais il y avait aussi dans Jérusalem une prophétesse nommée Anne, fille de Pbanuel, de la tribu d'Aser {Luc, II, 3G-58). C'était une veuve fort avancée en âge, car elle avait alors quatre-vingt-quatre ans. Elle était donc née l'an dix-huitième d'Alexandre Jannée, roi et pontife des Juifs, près de quatrevingt huit ans avant notre ère vulgaire. Cette veuvesainte était continuellement dans le sanctuaire, servant le Seigneur jour et nuit dans les jeûnes et dans les prières. Etant donc survenue au lemps qu'on présentait Jésus dans le temple, et sans doute qu'elle y fut conduite par l'Esprit de Dieu, voyant de ses yeux ce qu'elle avait tant désiré et tant attendu, elle se mit à rendre grâces au Seigneur et à parler de Jésus à tous ceux de Jérusalem qui attendaient , comme elle, la rédemption d'Israël. C'est donc une chose constante que lorsque Jésus Christ est venu dans le monde, on attendait le Messie dans la Judée et dans Jérusalem ; mais l'heure et le temps précis de sa manifestation ne fut révélé qu'à certains justes, que Dieu avait destinés pour être les témoins de cet heureux moment.
Fuite de Jésus en Egypte.
Quelque temps api es, ou pour mieux dire, quelques jours après que tous ces mystères furent accomplis dans Jérusalem, Dieu, qui ne voulait pas exposer
impie qui ne pc:;&ir.i dès lors qu'à le perdre ou qui en allait bientôt chef: cher les moyens, fit entendre à S. Joseph, par le ministère d'un ange, que pour sauver l'enfant, il fallait s'enfuir en Egypte. Saint Matthieu qui, raconte l'histoire de cette fuite au chapitre II, semble dire, au verset 13, qu'elle arriva incontinent après que hs mages furent partis. Mais c'est que ce saint évangéliste n'a point parlé de la présentation de Jésus au temple, ni de la purification de Marie ; mystères qui, selon le sentiment le plus reçu, ont été accomplis entre l'adora lion des mages et la fuite donl nous allnns parler. Voici comment S. Matthieu la raconte dans son Evangile : Après que les mages furent partis, un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph , et lui dit : Levez-vous, prenez l'enfant et sa mère , et fuyez en Egypte, et demeurez-y jusqu'à ce que je vous avertisse : car il arrivera qiCIlérode cherchera C enfant pour le faire mourir. Joseph fêlant levé, prit l'enfant et sa mère durant la nuit, et se retira en Egypte. Il demeura là jusqu'à la mort d'IIérode, afin que ce que le Seigneur avail dit par un prophète ( Oscœ, XI, 2) fût accompli : J'ai rappelé mon Fils de f 'Egypte ( Mat th., II, 15- 15).
il y a assez d'apparence que ce fut de quelqu'endroit de la Judée plutôt que de la ville de Nazareth, qui était dans !a Galilée, que Joseph s'enfuit en Egypte avec Jésus ei Marie. Car ce fut incontinent après la présentation dans le temple, que ce saint en reçut l'ordre par l'entremise d'un ange qui lui apparut durant le sommeil. Que si S.Luc semble insinuer,. au chapitre II de son Evangile, verset 59, que Joseph cl Marie s'en retournèrent à Nazareth après avoir accompli à Jérusalem tout ce qui était ordonné dans la loi; c'est qu'il n'a point parlé du voyage d'Egypte, qui a précédé leur retour et leur demeure dans la Galilée. S'il est permis de conjecturer, ce voyage, ou plutôt celte fuite, se fil vers les premiers jours de février, avant le massacre des Innocents et l'armée de Varus , gouverneur de Syrie.
Ou ne sait point au vrai dans quel endroit de l'Egypte s'arrêta Jésus-Chribt. Quelques anciens ont écrit qu'il alla jusque dans la Thébaïdc; et l'on voit que, dès le quatrième siècle, il y avait une espèce de tradition parmi les Egyptiens, que Jésus-Christ avait demeuré à Hcrmopolis, dans la Thébaïdc. C'est ce qui a fait dire à Snzomène au livre V, cap. 21, de soa Histoire : Aiunl JEgyplii, Josephum cum prœ meta Herodis fugeret, assumplo secum Christo , cum sancta Maria deipara Hermopolim venisse. C'est apparemment sur cette tradition que Pallade dit, dans la Vie de S. Chr.ysostome, que cette ville d'îïermopolis eut depuis une église qui avail été comme consacrée par la présence de Jésus-Christ. Ces témoignages et quelques autres feraient croire que le Sauveur du monde serait allé jusque dans la Thébaïdc,' c'est à dire à plus de deux cents lieues de Jérusalem. On racontait dans l'Egypte, dès le quatrième siècle, eue Jésus étant entré dans un tcmnlc de la même
CONFIRMATION DE L'HISTOIRE ËVAiNCELlQUE
foules les idoles tombèrent par terre et furent mises en pièces , Corruisse omnia idola in terram, et comminuta esse memorabanlur (in Vita Fatrum, lib. II, c. 7). Cela ne doit pas passer pour incroyable, après ce que raconte l'Ecriture de l'arche d'alliance, qui étant placée dans le temple de Dagon, fit par sa seule présence tomber celle idole, qu'on trouva brisée par le poids de sa ehuic. Si l'arche du Seigneur, qui n'était sanctifiée qu'à cause qu'elle renfermait des choses saintes, eut tant de pouvoir sur l'autel des Philistins, que ne devons-nous pas croire du Seigneur loutpuissanl, du Dieu de celte arche? Sans doute que sa seule présence a dû renverser et mettre en pièces toutes les idoles du temple dTIermopolis, s'il est vrai qii'il ail jamais élé dans ce lieu profane.
Ce qui paraît certain , et les Pères de l'Eglise en sont convenus, c'est que la présence de Jésus-Christ en Egypte a été comme la source féconde de toutes ces grâces et ces bénédictions qui se sont depuis répandues sur ce royaume ; c'a élé comme l'origine et le principe des vertus extraordinaires qui ont éclaté dans ses provinces et qui ont fait lant de saints solitaires et tant d'illustres vierges. Ils ont été en si grand nombre, que , non conienls de remplir ses villes, on les a vus peupler presque tous ses affreux déserts et ses vasics solitudes. Et l'on peut dire que ce soni ces hommes célestes qui ont ruiné le culte détestable de tant d'idoles qu'on y adorait et qui y avaient prévalu durant tant de siècles. On verra dans la suite combien, à peu près, Jésus-Christ a élé dans l'Egypte, et l'on en pourra juger par le temps de la mort d'Hérode et par l'entrée du règne d'Archélaùs, qui lui a succédé.
Meurtre des Innocents commandé par lier ode. Quand les mages, dont j'ai déjà parlé, furent entrés dans Jérusalem, ils se virent ohligés de saluer le roi Hérode qui régnait alors et qui lut fort surpris qu'on lui parlât d'un nouveau roi des Juifs. Sur les entretiens secrets qu'il eut avec eux là-dessus, il leur fit promettre, qu'après qu'ils l'auraient trouvé et qu'ils lui auraient rendu leurs devoirs, ils repasseraient chez lui et l'informeraient du lieu où il était né. Ce n'est pas qu'il eût envie de le reconnaître et de lui rendre hommage : combien en éiail-il éloigné! Car l'on peut dire qu'il n'avait dans le cœur que des des seins impies et criminels. Et quelle autre vue pouvait avoir un usurpateur comme lui , je veux dire un usurpateur jaloux, inquiet et ambitieux, qui par ses soupçons et ses ombrages avait l'ait périr tous ceux qui descendaient, en quelque manière que ce fût, «lu sang des rois juifs. Car, pour lui, il était, comme je l'ai déjà dit, iduméen d'origine. 11 pensail donc à perdre ce roi nouveau-né, quand il priait les mages de l'instruire, à leur retour, de ce qu'ils en auraient su. Mais Dieu, qui conduisait loules ces choses , fit avorter ses desseins perniceux , en avertissant les u âges d'éviter la rencontre de ce méchant prince et de retourner en leur pays par un autre chemin. Hérode vit bien , après avoir attendu quelque
temps, qu'il était trompé ; et c'est ce qui le jeta dans un violent transport décolère, iratus est valde {Matin. , II, 16). Alors ne pouvant plus se contenir, il commença à manifester les pensées détestables qu'il avait dans le cœur. Agité de mille inquiétudes et de mille soupçons , il commanda à des gens armés d'aller à Bethléhem, et d'y faire passer par le tranchant de l'épée tous les enfants de cette ville et du pays d'alentour qui ne passeraient pas l'âge de deux ans. Voici en peu de mots ce que dit là-dessus un évangélisie : Alors Hérode voyant qu'il avait été trompé par les mages, fut outré de colère. Et envoyant des gens, il fit tuer tous les enfants qui étaient en Bethléhem et dans tout le pays d'alentour , âgés de deux ans e! au-dessous , selon le temps qu'il avait lâciié d'apprendre des mages. On vil alors l'accomplissement de ce qui avait été dit par le prophète Jérémie (XXXI, 15) : On a entendu du bruit dans Rama, ce rCa été due pleurs et cris lamentables. Rachel pleurait ses enfants, et ne pouvait se consoler de ce qu'ils n'étaient plus {Mat th., Il, 16-18). Rama, dont parle ce prophète , était une ville fort élevée sur les limites de Benjamin , qui confinaient vers cet endroit avec ceux de Juda, où était Bethléhem. Rachel, mère de Benjamin, avait élé ensevelie dans le chemin qui conduisait à celte ville qui n'était qu'à quelques lieues de celle de Rama. Le prophète veut donc dire que quand on égorgera les enfanis de Betliléhem el d'alentour, les cris que feront les mères de Juda et de Benjamin, figurées par Rachel, seronl si grands et si terribles , qu'on les entendra de Rama. Cette prophétie, selon révangelisle, eut son dernier accomplissement au massacre d'Hérode. Mais elle avait déjà en partie été vérifiée sous le roi Nabuchodonosor, quand les Chaldéens enlevèrent et firent mourir les enfants de Juda et de Benjamin ; car ce fut alors, ainsi que sous Hérode, que les mères ne purent recevoir de consolation, parce que leurs enfants lurent enlevés, ou par la mort, ou par la captivité.
Il paraît ici étonnant à plusieurs, qui jugent de tout par leur seule raison, qu'un fait si tragique, si extraordinaire'et qui a dû faire tant de bruit dans le monde, ne soit uniquement marqué que dans l'histoire de l'Evangile, sans que la judaïque ni la romaine en aient fait mention. Mais je leur réponds qu'ils sont là-dessus dans l'erreur. César-Auguste, sous le règne duquel toute celle tragédie s'est jouée, est un témoin illustre de cette barbare exécution. Car Macrobe, auteur célèbre, qui florissait vers la fin du quatrième siècle, rapportant, au livre 11, de ses Saturnales, les bons mots de cel empereur, dit de lui : qu'ayant appris (pie, parmi les enfants qu'JIérode. roi des Juifs, avait fait mourir dans la Syrie, sous l'âge de deux ans, son fils avait aussi été mis à mort, il laissa échapper ces paroles : // vaut mieux être le pour ceau d'Hérode que d'être son fils. Voici les propres termes de Macrobe ( Saturnal. lib. Il, cap. 4 ), qui ne peuvent s'entendre que du massacre des Innocents commandé par Hérode : Cum audisset (Auguslus) inler puer os, quos in Syria lier odes rex Judœorum inira
bimatum jitssh interfici, filium quoque ejus occisum, ail : Melius est Uerodis porcum esse quam filium. Il faut pourtant reconnaître que le fils dTlérode, qui était Antipater dont nous verrons bientôt la fin malheureuse, ne fut pas mis à mort parmi les enfants de Belhléhem.Mais Auguste ayant appris en même temps le meurtre des uns et la condamnation de l'autre, qui se suivirent de fort près, put dire avec raison : qu'il valait mieux être le pourceau d'Hérode que son fils ; d'autant plus qu'il en avait déjà fait mourir deux autres auparavant, savoir, Alexandre et Arislobule, fils de Marianne.
Que si Josèphe n'a point fait mention de cet horrible massacre, ni dans ses Antiquités, ni dans la Guerre des Juifs; c'est qu'il n'en a rien trouvé dans l'histoire d'ilérode écrite par Nicolas de Damas, qu'il a suivi en bien des endroits. Et quant à celui-ci, qui a eu l'amitié et la confidence de ce prince dans les affaires les plus importantes, il s'est bien donné de garde de laisser à la postérité un fait si énorme, qui aurait pour jamais flétri sa mémoire, et qui n'allait à rien moins qu'à le faire mettre au nombre des tyrans. Outre que Josèphe comptait pour peu de chose la mort de ces enfants de Belhlénem , en la comparant à l'horrible cruauté que le même Hérode médita quelques jours avant son décès : car l'on sait qu'il avait pris la résolution de faire mourir par l'épée tous les grands de son royaume, c'est-à-dire de la nation des Juifs, afin qu'après ce massacre, qui devait mettre partout le deuil et les pleurs , personne ne pût se réjouir à sa mort. Ce fait historique est presque incroyable , rien pourtant n'est plus vrai, comme on le verra bientôt, car j'aurai soin de le rapporter en son lieu.
Pour le temps du meurtre de ces innocentes victimes, qui ont toujours été regardées dans l'Eglise comme les prémices des martyrs de Jésus-Christ, puisque c'est à son occasion qu'ils ont souffert la mort, je crois que c'a été vers le mois de février de celte année ; et, à considérer toutes choses , Hérode n'aurait osé faire plus tôt une exécution si barbare et si inhumaine; car, selon toutes les apparences, les magistrats, ou officiers romains, qui avaient vaqué au dénombrement jusqu'à la fin de l'année précédente, n'étaient pas encore sortis de la Judée et de Jérusalem au mois de janvier ; et Hérode n'aurait osé en leur présence, et pour ainsi dire sous leurs yeux, commettre une barbarie de cette nature, que les Romains n'auraient pu approuver, et qui l'aurait fait avoir en horreur. Ce prince artificieux prit donc son temps et ses mesures; et, selon les conjonctures présentes, le mois de février lui parut favorable , parce que les officiers romains avaient apparemment quitté Jérusalem; et Varus, alors gouverneur des deux Syries (car il succédait à Saturnin qui avait eu la basse durant quelques années ) n'était pas encore venu en Judée , comme il fit incontinent après. Il me semble que voilà ce qu'on peut dire de (tins plausible et de plus vraisemblable pour concilier le temps du meur-
PAR LA ROMAINE ET LA JUDAÏQUE. iitfâ
Ire des Innocents avec l'histoire des Juifs et les affaires de ce temps-là.
Anlipater, fils d'ilérode, est convaincu de parricide.
J'ai ci-devant montré, par des preuves qu'on ne saurailconlesler, que Caius Sentius Saturninus était, l'année précédente, gouverneur d'une partie de la Syrie. Quintilius Varus , qui l'était en même temps de l'autre, comme je l'ai vérifié par l'autorité des médailles, le fut celle année-ci de toutes les deux ; car il succéda dans la basse Syrie au môme Saturnin, qui venait d'achever le dénombrement, conjointement avec Quirinius. On a déjà vu ci-dessus , que le roi Hérode , après la mort de son frère Phéroras, avait enfin découvert les desseins criminels de son fils Anlipater, dont la mère, nommée D;jris,se trouvait complice. Ce prince avait honteusement chassé de sa cour cette méchante femme, mais il n'avait pu se venger d'An tipa ter, parce qu'il n'était pas encore arrivé eu Judée , où il l'attendait avec autant d'inquiétude que d'impatience , craignant toujours qu'il ne lui échappât. Mais Dieu qui veille à la punition des crimes , et surtout des crimes énormes, tels que sont les impiétés et les parricides , le mit bientôt entre ses mains , pour en prendre justice. Hérode, qui était un prince fort dissimulé, avait écrit à Anlipater de s'en venir promptement en Judée , de peur que son absence ne nuisît à ses affaires. En lui écrivant il faisait quelques légères plaintes de la conduite de sa mère , mais il se donnait bien de garde de faire connaître qu'il fût informé de son parricide. Antipater arriva donc de Rome en Judée, vers la fin du mois de février, et le roi, son père , sans le faire d'abord arrêter, le fit observer de si près , qu'il ne lui était pas possible de s'évader.
Quintilius Varus se trouvait alors à Jérusalem; car, comme dit Josèphe (Antiquk. lib. XVII, cap. 7 ) , il avait été envoyé pour être successeur de Saturnin dans le gouvernement de la Syrie, c'est-à-dire de la basse Syrie : Aderat Quintilius Varus successor Salurnino missus in Syriœ prœfecluram, Siâoc^o; Saroupv/vgi T»j; èj Supt'a Kpjf>fe &reaTa).//ivôç. Il était venu voir Hérode , qu'il savait être considéré d'Auguste , et ils tenaient tous deux conseil , quand Anlipater se présenta à la porte du palais , vêtu de pourpre selon sa coutume. On lui permit d'entrer, mais non pas à ceux de sa suite , et ce fut alors qu'il commença à ouvrir les yeux. Il ne connut pourtant le péril , où il s'était jeié, que quand le roi son père , au lieu de lui faire des caresses , le repoussa avec une espèce d'indignation , lui reprochant qu'il avait voulu ajouter le parricide à la mort de ses deux frères. Néanmoins il ne lui dit alors autre chose, sinon que, le lendemain, Varus serait son juge. Antipater se retira tout consterné de la présence du roi, et ayant appris toutes choses de sa mère et de sa femme , il se prépara à son jugement et à sa défense.
Le lendemain étant arrivé, il comparut dans l'assemblée des juges, où Varus présidait. D'abord le roi son père commença à l'accuser ; mais comme il ne 1s
put faire sans cire beaucoup ému , et sans répandre des larmes , qui entrecoupaient son discours , il chargea Nicolas de Damas , qui était son ami , de continuer l'accusation cl d'achever de convaincre son (ils par la déposition des témoins. Ce fui alors qu'Anlipater commença à plaider sa cause cl à se justifier autant qu'il pouvait, du crime énorme dont il était chargé. Mais Nicolas de Damas , qui était un homme éloquent et parfaitement instruit de l'affaire, le convainquit devant tous ses juges d'avoir voulu faire mourir son père par la voie du poison. Varus fit apporter ce qui en restait, on le donna à un criminel condamné à la mort , qui expira presque au môme moment. Là-dessus ce gouverneur de Syrie sortit de rassemblée, comme étant pleinement convaincu ; il écrivit à Auguste ce qui s'y était passé , et le jour suivant ayant pris congé d'Iiérode, il s'en retourna à Antioche , où, comme dit Josèphe ( ibidem ), il faisait son séjour ordinaire , ubi plurimum degere solebat. Ces paroles font assez connaître , que Quintilius Yarus élail au moins gouverneur de la haute Syrie depuis quelque temps , puisqu'il y avait déjà fait un assez long séjour. En effet , il y avait environ un an et demi qu'il était chargé de l'administration de la haute Syrie, à laquelle on ajouta celle de la Lasse vers le commencement de celle année , après que le dénombrement eût été achevé (Joseph., Ânliquit. lib. XVII, cap. 7, et iib. 1 Bell. Jud., cap. 20).
Aussitôt que l'assemblée fut finie et que Varus se fut retiré , Iîérode ordonna qu'on se saisît de ce fils perfide et dénaturé , car jusqu'alors on ne l'avait point mis en arrêt, et qu'on le jetât dans une prison, lié et garrotté. Là-dessus il écrivit à Auguste, pour l'informer de celle affaire, qu'il avait fort à cœur, car il ne pardonnait à qui que ce fût , qui eûi attenté à sa vie ; et il donna ordre à ceux qu'il dépêcha , et qui devaient rendre ses lettres, d'informer de vive voix l'empereur des crimes commis par Antipater. On découvrit presque en même temps que ce méchant homme avait corrompu , par de grandes promesses , une certaine- Acmé juive de nation, et femme de chambre de l'impératrice Livie , et l'avait engagée à écrire des lettres supposées , qui allaient à perdre Salomé dans l'esprit du roi. Quand llérode vit celte nouvelle perfidie tramée contre une sœur dont il avait éprouvé la fidélité , il eut une telle horreur de tant de crimes impliqués ensemble , qu'il pensa à l'heure même faire mourir son fils. Il aurait bientôt exécuté ce dessein , s'il n'était tombé dans une grande maladie , riisi gravi morbo (.vécep yylznr) fuissel impedilus : ce sont les termes de l'historien des Juifs (Joseph., iib. I Bell. Jud. cap. 20).
Maladie W llérode le Grand.
Ce fut alors que ce roi de Judée tomba dans un état
très-dangereux , ce qui semble être arrivé vers le
commencement du mois de mars , comme on le verra
dans la suite. Ce prince se trouvant en péril, chan-
. gea son premier ou peut-être son second testament
qui était si favorable à Antipater ; et comme il se défiait de ses enfants les plus avancés en âge , il fit Aiitipas, le plus jeune de tous , héritier du royaume, il avait eu ce fils d'une femme nommée Cléopâlre , qui était de la ville de Jérusalem. Or, dans ce testament il ne faisait point mention d'Archélaûs et de Philippe , deux de ses autres fils , parce qu'il avait été aigri contre eux , parles artifices et les calomnies de leur frère aîné, qui n'avait épargné personne , dans la vue de régner tout seul. Outre ce Philippe , qui était frère utérin d'Arehélaùs , car tous deux venaient de Malthace, femme samaritaine, il y en avait encore un autre nommé Hérode-Philippe, qui était né d'une seconde Marianne, fille du pontife Simon. Mais comme le roi connut à la mort de son frère Phéioras, que cette femme était entrée, avec Doris, dan» les intrigues d'Anlipalcr, et qu'elle paraissait même complice de son crime , il la punit dans son propre fils, qu'il laissa avec quelques biens dans un état privé , sans lui donner nulle part au royaume. Cet llérode-Philippe est celui-là même qui épousa la fameuse Ilérodiade , que son frère Anlipas lui enleva depuis. Je louche ce fait de nouveau, et il mérite bien d'être remarqué , parce qu'il sera très-important dans la suite de l'histoire (Joseph., lib. XYII Anliq., cap. 8, et lib. I Bell. Jud., cap. 20).
Les troubles, les chagrins et les inquiétudes, dont l'esprit d'Iiérode élail sans cesse agité, firent enfin impression sur son corps, qui d'ailleurs se sentait cassé et abattu par une assez grande vieillesse ; car il avait alors près de soixante et dix ans. Tout cela joint ensemble ne contribua pas peu à irriter son mal , qui devint si grand en peu de jours , que plusieurs n'espéraient plus rien de sa santé. Ce fut dans celle fâcheuse conjoncture qu'il arriva une chose qui mit ce prince , tout faible qu'il était , dans une étrange colère. Il y avait deux hommes à Jérusalem , fort aimés du peuple , parce que, outre qu'ils instruisaient la jeunesse, ils étaient très savants dans la loi. L'un d'eux s'appellail Judas, fils de Sariphée, et l'autre était Matthias, fils de Margale ou de Margalothe. Ces hommes, zélés pour leurs lois et pour leurs coutumes, persuadèrent les jeunes gens , qui étaient sous leur discipline, qu'IIérode y avait contrevenu, en plaçant et en consacrant un aigle d'or d'une extraordinaire grandeur sur la principale porte du temple, où , s; lcn la loi de Dieu , il ne devait y avoir aucune figure. Ceux-ci animés par les fréquents discours de leurs maîtres, qui se trouvèrent présents à l'exécution, montèrent sur le portail, où était cet aigle, l'arrachèrent de force, le jetèrent par terre et le mirent en pièces à coups de haches , à la vue d'un grand nombre de peuple, qui était dans le temple.
Quand le roi fut averti d'une entreprise si insolente et si audacieuse , il se sentit outré de colère. S'clanfi donc fait porter dans une espèce de litière à Jéricho, où il avait fait assembler les principaux d'entre les Juifs, il leur demanda si c'était par leur ordre, qu'on avait commis, aux yeux de tout le monde , un si her-
f,35 I\\iV LA ROMAINE
rible attentat. Et comme il vit que tous unanimement désavouaient ce fait , il commença un peu à se radoucir. Il se contenta donc d'ôler la souveraine sacrificalure à Matthias, qui lui était suspect , et qui n'était pontife que depuis sept mois , et il revêtit de cette dignité Joazar, fils de Simon , qui avait été grandprêtre , et frère de sa femme la seconde Mariamne. Pour les auteurs de cet attentat, qui étaient, comme j'ai dit, Judas et Matthias , il les fit brûler tout vifs, avec ceux qui avaient arraché l'aigle , et fit punir les autres de plus légers supplices. Josèphe dit que, la même nuit, c'est-à dire la nuit qui suivit l'exécution de ces criminels , il y eut une éclipse de lune : Luna eadem nocle (r/j ecurg wxtî) defecit; et on lient, selon le calcul astronomique, qu'elle arriva le 13 de mars, quelques heures après minuit. Il est donc visible, que la maladie d'Hérode commença vers les premiers jours de mars, et par conséquent qu'Anlipater fut jugé à la fin de février ; car la maladie du roi suivit de près le jugement et la condamnation de son fils (Joseph , Antiquit. lib. XVII, cap. 8, et lib. I Bell. Jud., cap. 21). Aussitôt après qu'il eut livré aux supplices ces Juifs infortunés , qui semblent avoir été de la secte des pharisiens, sa maladie commença à s'aigrir davantage; et non-seulement elle se répandit dans toutes les parties de son corps , mais il n'y en avait pas une qui n'eût son tourment particulier. Un feu interne dévorait ses entrailles , et lui causait une faim , qui le tourmentait sans qu'il pût la rassasier. Ses intestins étaient pleins d'ulcères , et il y sentait d'horribles coliques : ses nerfs s'étaient tous retirés : il ne respirait qu'avec une extrême difficulté ; et son haleine était si mauvaise, qu'à peine pouvait on l'approcher. Le dehors de son corps élan tout couvert de graltclle, qui lui causait une démangeaison presque insupportable. Il avait outre cela les pieds enflés el livides : les vers sortaient de ces parties que l'on ne nomme point, et elles étaient puantes et corrompues. Tous ces maux compliqués étaient pour lui autant de supplices ; et l'on croyait, parmi les Juifs, que Dieu l'en affligeait si visiblement , pour le punir de ses cruautés et de ses autres crimes.
Dans cet accablement de misères et de maux qui devaient lui faire souhaiter la mort, il ne pensait qu'à prolonger sa vie malheureuse. C'est pour cela qu'il fit venir des médecins de tous côtés, et qu'il leur demanda des remèdes ; mais comme tout cela ne servait de rien, il alla par leur conseil aux eaux chaudes el médicinales de Caliiroé, qui étaient au delà du Jourdain. Ce fut là qu'après avoir éprouvé toutes choses, on le mit dans un bain d'huile assez chaude, mais il en fut tellement affaibli qu'il pensa expirer. En effet, il perdit la connaissance durant quelque temps, et il n'y eut que les cris et les pleurs de ses domestiques qui le firent revenir à lui. Ce fut alors, car il avait jusque-là espéré de vivre, qu'il commença enfin à connaître que son mal était sans ressource, il fil donc distribuer cinquante drachmes à chaque soldat, donna de grandes sommes à leurs chefs et à ses amis,
ET LA JLDAIQLE. SSG
après quoi il se lit reporter à la ville de Jéricho, qu était en deçà du Jourdain.
Ce fut là que ce malheureux prince forma le plus horrible dessein qui soit jamais entré dans l'esprit de l'homme. Il savait que les Juifs, bien loin de l'aimer, le haïssaient mortellement, et il était persuadé qu'au lieu de le pleurer selon leur coutume, ils feraient dos réjouissances publiques quand on leur viendrait annoncer sa mort. Il voulait pourtant qu'il y eût pour lui un deuil public par toute la Judée, et pour cela il ordonna par un édit, que tous les grands et les principaux d'entre les Juifs eussent à se rendre à Jéricho où il était alors. Quand ils furent arrivés, il commanda qu'on les enfermât dans l'hippodrome, sans qu'on sût encore quel était son dessein. Mais enfin il le découvrit à sa sœur Salomé el à son mari Alexas. Il leur dit qu'il voulait, quand il aurait rendu l'esprit, qu'ils fissent environner l'hippodrome de ses soldats, et qu'ils leur commandassent de sa part de tuer à coups de flèches tous ceux qui étaient enfermés, sans excepter personne, il ajouta que ce serait le véritable moyen de faire pleurer à sa mort par tout le royaume, et de lui faire des obsèques les plus célèbres qui furent jamais (Joseph. y Antiquit. lib. XV11, cap. 8, et lib. 1 Bel. Jud.t cap. VI.)
L'historien Josèphe, qui rapporte ces choses dans un plus grand détail, a raison de dire que quand on voudrait excuser les autres cruautés dTlerode, celte dernière action de sa vie obligerait!, avouer qu'il n'y eut jamais une inhumanité et une. barbarie pareille à la sienne. Après un dessein si horrible qu'on avait commencé à exécuter , comme on vient de le voir, ks 1)1 us incrédules auront- ils peine à croire que, quelques mois auparavant, ce prince jaloux el cruel ait fait mourir, dans la petite ville de Bélhléhem, une troupe d'innocents, par l'appréhension qu'il avait de perdre la couronne, ou pour lui ou pour sa postérité.
Dernier testament et mort du roi Hérode.
Tendant qu'llérode, désespérant de sa santé, formait dans son esprit et commençait même l'exécution d'un si énorme dessein , il reçut des lettres de ceux qu'il avait envoyés à Rome, par lesquelles on lui mandait qu'Auguste ayant été instruit de toutes choses, s'en remettait entièrement à lui pour le châtiment de son fils, el qu'il était libre ou de le punir de mort ou de l'envoyer en exil. Ces nouvelles le réjouirent un peu, mais ses douleurs le pressant de nouveau, et ne pouvant plus les supporter, il voulut se tuer d'un couteau qu'on lui avait donné pour peler une pomme. Il l'aurait effectivement exécuté si Achiab, un de ses neveux, ne l'eu eût empêché, et n'eût en même lemps jeté un grand cri. Ce fut là-dessus qu'on crut dans le palais que le roi était mort, el cela vint jusqu'aux oreilles d'Antipater, qui était dans les prisons. Ace bruit, il conçut de nouvelles espérances de monter bientôt sur le trône, cl promit à ses gardes de grandes récompenses, s'ils voulaient le mettre en liberté. Mais au lieu de cela, celui qui les commandai!
alla à l'heure même en avertir le roi; et il en fui si en qu'IIérodc a cessé de vivre vers le commencement
colère, qu'à l'instant môme il commanda qu'on le mît d'avril, avant la fête de Pâques, qui cette année est
à mort. Voilà quelle fut la fin du malheureux Anlipa- arrivée environ le 10 du même mois. J'avoue que je
ter, qui, par l'ambition de régner, conspira contre la ne saurais être de ce sentiment : car tant de choses se
vie de son père, et qui, par ses artifices, mit toute sa sont passées sous Ilérode depuis le 13 de mars,qu'ar-
cour dans le trouble et la confusion. riva l'éclipsé de lune dont j'ai fait mention, qu'il me
Hérode ne vécut que peu de jours après lui, mais semble impossible que ce prince soit mort sous trois
avant que de mourir, il lui prit envie de reloucher encore une fois à son testament. Dans le précédent, il avait fait et déclaré Antipas, fils de Cléopâtre, son successeur à la couronne ; niais dans celui-ci, il ne rétablissait quelélrarque de la Galilée et de la Pérée, audeladuJourdain.il laissait à Archélaùs, fils de Malihace, le royaume, qui ne comprenait pourtant que la Judée, la Samarie et l'idumée ; car il donnait à Philippe, son frère utérin, la Traconite et la Balance, avec Panéade et la Gaulanile. Il laissa aussi à Salomé sa sœur, Jammia, Azot et Phasélide, avec beaucoup d'argent monnoyé. Mais il n'oublia point l'empereur Auguste, ni sa femme Livie, auxquels il légua des sommes immenses, à cause des bienfaits qu'il avait reçus d'eux. Ce sont là les dernières volontés de ce prince, qui ne survécut à Aniipaler que cinq jours seulement. Il mourut, selon Josèphe, fidèle historien de sa vie, ayant régné trenie-qualre ans depuis la mort, ou plutôt depuis la détention d'Antigonus, ce qui est véritable ; que si l'on compte depuis le temps qu'il fut déclaré roi par les Romains, son règne a été de Irenle-sepl ans (Joseph., Anli qu'il, iib. XVII, cap. 10, el iib. I Bel. Jud.t cap. 21).
Voilà quelle a élé la fin dernière d'un roi dont la mémoire ne se conservera que pour être eu horreur dans tous les siècles. Cependant il faut avouer qu'il a eu de grandes qualités et qu'il a fait de belles choses pour l'avantage des Juifs et la gloire des Romains ; mais il a flétri tout cela par une furieuse ambition de régner et par des crnaulés plus que barbares, qu'on ne lui pardonnera jamais, quelque envie qu'on ait de lui être favorable. Que si ce prince a élé grand dans ses desseins, heureux dans ses entreprises, favorisé de la fortune, protégé d'Auguste et loué de quelques Grecs et de quelques étrangers ; l'on peut dire, d'un autre côté, qu'il a été malheureux dans son domestique, trahi de ses propres enfants, méprisé de son frère, haï de ses sujets, el qu'il sera en exécration à la postérité. Voilà l'homme que Dieu a pour ainsi dire porté sur le trône pour abattre la puissance de Juda et le royaume des Juifs. Il l'a usurpé sur les Assamonéens, il l'a possédé assez longtemps, et a prétendu le maintenir dans sa famille; mais Dieu avait d'autres desseins qu'il a exéeulés pour la gloire de son Fils, laquelle a éclaté par la ruine entière de Jérusalem cl de la synagogue, et par rétablissement de l'Eglise.
J'ai parlé des années qu'a régné Hérode le Grand, dont osi tombe d'accord assez communément; mais ".i n'en est pas de même du mois auquel il est mort, car les savants n'en conviennent pas, quoiqu'ils ne disputent que de quelques mois. Il y en a qui croient
semaines après, c'est-à-dire avant le 10 d'avril, car ils conviennent qu'il est décédé avant la pâque des Juifs de l'année courante.
On a vu ci -dessus qu'incontinent après qu'IIérode eut livré aux supplices ceux qui avaient abattu l'aigle d'or, sa maladie commença à s'irriter; et comme elle s'augmentait sensiblement, il fil venir des médecins de toutes parts, sans se contenter de ceux qui étaient dans son royaume : ce qui ne se fit pas en peu de jours. Quand ils furent venus à sa cour, il fallut encore du temps pour éprouver leurs remèdes. Et comme tout cela ne faisait rien, ils furent d'avis qu'on transportât le roi aux eaux chaudes deCalliroé.Après les eaux, qu'il prit quelque temps, on lui prépara un bain d'huile qui le mil à deux doigts de la mort. 11 en revint pourtant, et ayant un peu repris ces forces, on le transporta deCalliroé à son palais de Jéricho. Tout cela demandait bien plus de temps que l'on ne s'imagine ; mais ce n'est pas loul : étant dans celte ville, il donna un édil par lequel il ordonnait qu'on assemblât les grands de son royaume ; et quand ils se furent rendus à Jéricho, il les fit enfermer dans l'hippodrome, comme je l'ai marqué ci-dessus. Quel lemps ne fallaitil point pour toutes ces choses?Ce futaprèseela qu'il fil mourir son fils Aniipaler , ayant eu d'Auguste un pouvoir entier de disposer de sa vie ; et, enfin cinq jours après, il mourut lui-même.
Mais qu'on fasse encore attention sur ce que je vais dire. Josèphe marque en déiail ce qui se passa depuis la mort d'ilérode. Archélaùs, son fils, fut reconnu dans une assemblée successeur au royaume, après quoi il fit tout préparer pour les funérailles, qui furent magnifiques ; el le deuil public dura plusieurs jours, selon la coutume des Juifs. Ensuite de cela le nouveau prince accorda des grâces au peuple durant quelque lemps, pendant lequel il arriva enfin quelques séditions avant la fête de Pâques, qui était proche, comme l'assure l'historien des Juifs (Joseph,, Aniiq. lib. XVII, cap. 11). Comment s'imaginer que toutes ces choses n'aient pas été un mois à se faire ? Pour moi j'avoue que je ne le saurais croire : les seules obsèques el leurs préparatifs ont, à mon sens, demandé plus de lemps. Je suis donc de l'opinion de ceux qui reculent la mon du roi Hérode jusqu'au mois de novembre de l'année où nous sommes.
C'est un sentiment qui n'a nul embarras, et qui concilie aisément toutes choses; mais qui plus est, c'est celui des Juifs depuis plusieurs siècles. Ils assurent, dans un livre qu'ils estiment fort ancien et qui est intitulé Mcgillath Thainit, qu'on faisaïî chez eux un jour de lèle le 7e jour de casleu, à cause qu'IIérodc, filsd'Aiihpaier, qui avait per-
fcsy PAR LA ROMAINE
Béculé leurs sages, était mort ce jour-là. C'est un fait que Ussérius rapporte sur la foi d'autrui : ainsi i) pourrait être suspect. Mais que répondre à l'autorité du fameux Seklenus,qui a possédé ce livre des Juifs, qui est très-rare et ancien, et qui rapporte toute la même chose le 7 de casleu ? Or le septième de ce mois judaïque arriva celte année-ci vers la fin de novembre, c'est-à-dire vers le 25 ou le 25 de ce mois. Hérode le Grand mourut donc en novembre, environ onze mois après la naissance de Jésus-Christ; cette opinion est d'autant plus recevable que c'est celle des Juifs, et qu'elle lève aisément toutes les difficultés. Archélaùs est reconnu roi par les Juifs. Incontinent après la mort d'Hérode, Salomé,sa sœur, fit mettre en liberté tous les grands de Judée qu'on avait renfermée dans l'hippodrome de Jéricho, pour les égorger, si on avait suivi les ordres de ce prince. Elle fut en cela secondée par son mari Alexas, qui dégagea avec plaisir ces tristes victimes qui n'attendaient plus que le coup de la mort. Quand cela fut fait, on assembla dans l'amphithéâtre de la même ville tous les gens de guerre, pour leur lire une lettre du prince défunt. Il les remerciait par elle de leur alfeciion et de leur fidélité à son service, et les priait de les continuer à Archélaùs, son fils, qu'il marquait avoir nommé pour lui succéder. Aussitôt tous unanimement crièrent plusieurs fois : Vive le roi Archélaùs. Après qu'oi tous les gens de guerre, avec leurs chefs, prêtèrent le serment, et promirent de le servir avec la même fidélité qu'ils avaient gardée au roi, son père, lui souhaitant un règne plein de prospérité. Tout ceci se passa à Jéricho, vers la fin de novembre,peu de jours après la mort de son père.
Le prince ayant été reconnu non-seulement des soldats, mais même du peuple, qui était ravi d'être délivré de son ancien maître, donna ses soins à faire les préparatifs de la pompe funèbre , voulant qu'ils fussent d'une telle magnificence et somptuosité, qu'on ne pût rien désirer à la cérémonie des obsèques. Sans doute que de si grands préparatifs durèrent quelque temps ; ainsi il y a tout lieu de croire qu'on ne fit les funérailles d'iïérode qu'au commencement de l'année suivante.
Jésus retourne d'Egypte vers la fin de cette année. Ce n'est pas sans raison que l'on met ici le retour de Jésus Christ au pays d'Israël, car S. Matthieu en parle d'une manière qui fait assez connaître qu'il revint en Judée incontinent après la mort d'Hérode, son persécuteur. Mais il faut entendre parler là-dessus cet évangélisle : Or Hérode étant nzor/,defuncto aulem Hérode, un ange du Seigneur apparut en songea Joseph dans l'Egypte et lui dit : Levez-vous, prenez l'enfant et sa mère, et allez en la terre d'Israël, car ceux qui cherchaient à ôler la vie à l'enfant sont morts (Matlh., Il, 19 et 20).
11 est manifeste que l'ange avertit saint Joseph de la mort d'Hérode aussitôt qu'elle fut arrivée, car ses paroles font assez voir qu'il ne la savait pas encore. Et cependant il n'aurait pu l'ignorer seulement quinze
ET LA JUDAÏQUE. gC0
jours après, à cause du commerce continuel que les Juifs faisaient en Egypte, où ils étaient dispersés.
Saint Matthieu commue sa narration, et dit : Joseph s'étant levé, prit l'Enfant et sa mère, et s'en vint en la terre d'Israël. Mais apprenant qu' Archélaùs régnait en Judée, au lieu d'Hérode, son père, il appréhenda d'y aller. Et ayant été averti en songe, il se retira vers les parties de la Galilée, et vint demeurer dans une ville appelée Nazareth ; afin que ce qu'avaient dit les prophètes fût accompli : Il sera appelé Nazaréen , Nazarœus vocabiiur. Saint Jérôme prétend que saint Matthieu regarde ici la prophétie d'isaïe, chap, XI, 1, Egredietur virga de radice Jesse et flos (Hcb. et Nezer ) de radice ejus ascendet (Is., Il, 1); et il dit même que c'est le sentiment des savants. Il est constant que Nezer signifie une fleur, comme on le voit par la version des Septante et même par saint Jérôme en plusieurs endroits. Ainsi Jésus a été cette fleur de Nazareth et de Galilée, qui a rempli toute celle province de l'odeur de sa doctrine et de ses vertus. Que si l'évangélisie cite plusieurs prophètes, ce n'est qu'une manière de parler assez familière dans les Ecritures, qui changent souvent le nombre, et mettent le pluriel au lieu du singulier. Et c'est ce qu'on montre ici par la version syriaque, qui met, per prophelam, comme aussi l'élbiopique.
Que si l'on demande combien de temps Jesus- Christ a demeuré dans l'Egypte ? je réponds qu'il peut y avoir été environ dix mois, c'est à-dire depuis le commencement de février, jusque au mois de décembre ; car il s'enfuit de Judée incontinent après - la purification de la Vierge, et ne revint que quelques jours après le décès d'Hérode. On voit assez par les paroles de l'évangéliste, que saint Joseph, en sorlant d'Egypte, voulaitaller dans la Judée, puisqu'il est dit de lui qu'apprenant qu'Archélaùs régnait en celte province, il ;ippréhenda d'y aller. C'était donc son dessein : car il y a assez d'apparence que, la famille sainte ayant été mise à couvert de la persécution d'Hérode , par une protection de Dieu toute particulière, il faisait étal, avant toutes choses, d'aller a Jérusalem, pour lui en rendre grâces. Mais il fut averti de s'écarter de là , cl de se retirer dans la Galilée. (Matlh., 11,21-23.)
L'an 2 de l'âge de Jésus-Christ, et le 3 avant l'ère vulgaire. L'an 40 et A\ de César Auguste : et le i d' Archélaùs. L'an 751 de la ville de Rome , et /e 2 de la îdV Olympiade, L. Cornélius Lenlulus et M. Valerius Messalinus étant consuls.
Funérailles du roi Hérode.
Ce fut, autant qu'on peut le conjecturer par la suite de l'histoire, au commencement de celte année, qu'on fit au roi Hérode ces superbes funérailles, doni l'appareil avait été grand, et dont la pompe fut si célèbre et si magnifique Archélaùs, non content d\avfir donné ses soins aux préparatifs , voulut , comme un bon fils (car >1 affecta au moins extérieurement de marquer de la tendresse pour son père et son
CONFIRMATION lit L'IllSTOIIlE ËVANGÉLIQUE
Dienfaiieur ) . conduire le deuil et assister à la cérémonie. Tout y régnait, Tordre, la somptuosité, la magnificence, et rien ne pouvait être mieux concerté. Le corps, vêtu à la royale, la couronne d'or en têle, le diadème ou le bandeau sur le front, et le sceptre dans la main droite, était porté dans une litière d'or toute enrichie de pierreries de grand prix. Archélaùs, Àntipas et les autres fils du défunt , avec ses plus proches parents , suivaient le brancard ; et les gens de guerre , richement vêtus , marchaient après eux en bon ordre et distingués par nations. Les compagnies de ses gardes, qui étaient composées de Thraccs , d'Allemands et de Gaulois, marchaient les premiers, et les autres soldais les suivaient , commandés par leurs chefs, et armés comme pour un jour de combat. Après ceux-ci venaient cinq cents officiers du feu roi, tous domestiques ou affranchis; ils étaient superbement habillés, portaient grand nombre de parfums très-exquis , qu'on brûlait de temps en temps ; et c'étaient eux qui fermaient celle pompe funèbre.
Comme Josèphe, de qui nous la tenons, ne semble pas en décrire la marche assez nettement , du moins M. d'Andilly y a-t-il trouvé des difficultés qu'il n'a pu bien éclaircir, il faut tâcher d'y donner quelque jour. Le convoi marcha dans l'ordre que je viens de marquer depuis la ville de Jéricho, où le roi était mort , jusqu'au château d'Uérodion dans lequel il fut inhumé. La dislance était grande , car elle pouvait être de deux cents stades ou environ , en suivant les grands chemins, et en passant par Jérusalem. C'est, pourquoi Josèphe a eu raison de dire que le corps de ce roi fut porté durant l'espace de deux cents stades, Corpus déport aluni est per stadia ducenla oradioù; Staxos-ioûg UofiJbhi ri cr«/*a {Joseph., lib. 1 Bell. Jud., cap. ullimo, sub finem ), qui feraient un peu plus de huit lieues de France, à trois milles ou vingt quatre stades par lieues. Or, à chaque mille, où à chaque huit stades, on reposait le corps ; et alors on réitérait les chants funèbres que l'Ecriture appelle Lamentations ( il Paralip. XKXV, 25 ), et qu'on avait coutume de faire aux obsèques des rois de Judée ; et en même temps on brûlait quantité d'encens et d'autres parfums. Le corps fut conduit avec ces sortes de cérémonies jusqu'au château d'Uérodion, qu'Ilérode avait choisi pour sa sépulture. Ce lieu était dans les déserts de la tribu de Juda , il portait le nom de ce prince , parce qu'il y avait lait bâtir un superbe palais , à cause d'une victoire qu'il avait autrefois remportée en cet endroit contre les Parthes et les Juifs , qui étaient du parti d'Antigonus (Joseph., lib. XVII AntiquiL, cap. 10, el lib.\ Bell. Jud.t cap. 21).
Soulèvements contre Archélaùs.
Les cérémonies de la sépulture étant achevées, Archélaùs retourna à Jérusalem, où il employa encore sept jours entiers au deuil de son père, selon la coutume des Juifs , après lesquels il fit au peuple un somptueux festin; car on en usait ainsi parmi eux «îano les obsèques des morts, Tout cela étant fait, ce
prince se revêtit de blanc et monta au temple , avec les acclamations de tout le peuple. Elles se renouvelèrent avec plus de force , lorsqu'un le vit assis sur un trône d'or fort élevé , el tout retentit des vœux que l'on faisait pour la prospérité de son règne. Archélaùs en fut ravi de joie , il remercia les peuples des derniers devoirs qu'ils avaient rendus à sou père, et des honneurs qu'ils lui faisaient à lui-môme dans ces commencements. 11 leur dit pourtant qu'il ne prendrait point le litre de roi, qu'il ne l'eût reçu d'Auguste , à qui il devait demander la confirmation du testament de son père. ( Joseph., lib. II Bell. Jud. cap. \,el lib. XVII Anliijuit., cap. ullimo).
Comme l'on vit que ce nouveau prince traitait le peuple avec tant de douceur et de bénignité, on crut qu'il y avait dans sa conduite autant de sincérité qu'il affectait d'en faire paraître. Plusieurs prirent donc la liberté de lui demander diverses grâces assez importantes , et sa domination n'étant pas encore assez affermie, il n'osa pas les refuser, il offrit ensuite des sacrifices à Dieu, qui l'avait établi pour le gouvernement de son peuple ; et il fit à ses amis des festins magnifiques. Tout ceci se passait dans les premiers mois de celle année , et quelque temps avant la fête de Pâques , comme on le verra tout incontinent. Ce fui alors que certains séditieux , qui ne cherchaient que la confusion el le trouble, se tenant dans les portiques du temple et aux environs de ce lieu sacré , ne faisaient que pleurer la mort des deux docteurs de la loi, Judas et Matthias, qu'Ilérode avaitcondanu.es à êtrebrû'és vifs, parce qu'ils avaient fait renverser l'aigle d'or. Comme ils virent que plusieurs les écoulaient el se joignaient à eux, ils eurent l'audace de demander à Archélaùs qu'il fît mourir quelques-uns des amis d'Hcrode , qui avaient prononcé contre ces docteurs et de le presser d'ôter à Joazar la souveraine sacrilicature , parce que cel homme leur était suspect.
Archélaùs , qui appréhendait que cela n'allât plus loin, donna ordre à celui qui commandait ses troupes, d'apaiser ces mutins. Mais eux, au lieu de s'adoucir sur ces remontrances, commencèrent à crier el à lui jeter quantité de pierres, dont ils tuèrent plusieurs soldais ; pour lui, il fut dangereusement blessé, el eut toutes les peines du monde à se sauver. Archélaùs, irrité de l'insolence de ces séditieux et craignant qu'elle n'eût de plus fâcheuses suites, à cause du nombre presque infini de peuples , qui venaient de toutes parts à la fête de Pâques, qu'on allait sclenniscr, lâcha contre eux toutes ses troupes, qui en tuèrent environ trois mille ; le reste de ces mutins se dispersa et s'enfuit dans les montagnes voisines. Alors ce prince fit publier par toute la ville de Jérusalem, que chacun eût à se retirer; ces ordres, joints à la crainte du péril , firent qu'on abandonna les sacrifices el qu'on cessa de célébrer celle fêle si solennelle parmi le peuple Juif (Joseph., lib. XY11 Anliquit., cap. ï\, el lib. il Bell. Jud., cap. 1).
Toutes ces mutinerie* ci ces séditions necompa-
puces de meurtres furent préjudiciables aux affaires d'Archélaùs. Elles arrivèrent au mois de mars de cette année , car ce fut vers les derniers jours de ce mois que tomba la fête de Pâques, où il y eut dans la ville sainte tant de trouble et de confusion.
Peu de temps après qu'Archélaûs eut arrêté le cours de cette sédition, il descendit à Césarée, accompagné de sa mère Malthace et des principaux de ses amis. Salomé, sa tante, qui ne l'aimait pas, le suivit dans ce voyage avec toute sa famille , sous prétexte de lui faire honneur et de le servir à obtenir la confirmation du royaume ; mais en effet , c'était pour le traverser dans ses prétentions. Avant que de partir de Jérusalem, il y laissa Philippe, son frère utérin , pour gouverner en son absence, et pour avoir soin des affaires de sa maison; après quoi il descendit à Césarée, et s'embarqua pour aller à Rome. Il se trouva fort embarrassé avant de se mettre sur mer; car il rencontra à Césarée Sabinus , intendant des affaires d'Auguste , qui s'en allait en Judée pour se saisir des trésors laissés par Hérode. Mais Yarus le tira alors de cet embarras; car il fit promettre à Sabinus qu'il ne s'emparerait point des forteresses, et qu'il ne mettrait point le scellé aux trésors. Cependant il fit tout le contraire, après l'embarquement d'Àrchélaùs et le retour de Varus à Antioche (Joseph., lib. XYII Antiquit. cap. \itet lib. 11 Bell. Jud.,cap. 5).
Demeure de Jésus-Christ à Nazareth de Galilée.
Ce fut vers le commencement de celte année, lorsque Jésus-Christ entrait dans la deuxième de son âge, et que la Judée était dans l'agitation et le trouble, que - Joseph et Marie fixèrent leur demeure dans la ville de Nazareth, en la province de Galilée. Saint Matthieu en a écrit peu de chose , il s'est contenté de dire en deux mots, parlant de saint Joseph : Et veniens habitavilin civitale, quœ vocatur Nazareth (Mallh., XXI Y, 23), Il vint demeurer dans une ville appelée Nazarelh. Saint Luc ne dit presque rien davantage de lui et deMarie: «Après, dit-il, qu'ils eurent accompli toutes choses selon la loi du Seigneur, ils s'en retournèrent dans la Galilée à Nazareth, ville de leur demeure, reversi sunt in Galilœam in civitalem suam Nazareth (Luc, II, 39). Celte ville peu renommée parmi les Juifs, mais si célèbre parmi les chrétiens, était dans la tribu de Zabulon , située sur la croupe d'une montagne assez é'evée, non loin du torrent de Cison. Elle était entre les villes de Naïm et de Séphoris , et il n'y avait pas beaucoup de distance de la montagne de Thabor. Ce fut dans cette ville que Jésus-Christ demeura caché l'espace de vingt-neuf ans, si peu connu des hommes, mais si grand et si connu aux yeux de son Père ; car il y resta dans l'humiliation et l'obscurité jusqu'à ce qu'il alla au baptême , et qu'il commença à se manifester au peuple d'Israël. 11 y fut, cette année, comme dans une espèce d'asile , parmi les grands troubles qui agitèrent durant l'été la provmce de Galilée. Car ce fut dans ces mouvements séditieux que la riche Yiile de Séphoris, qui était, si voisine de Nazareth, et
ET LA JUDAÏQUE. m
qui servait de retraite à un certain Judas qui avait usurpé le titre de roi , fut prise par le fils de Yarus , qui la réduisit en cendres, et fit vendre à l'encan tous ses habitants (Joseph., lib. XVII Anliquit., cap. 12). L'affaire d'Archélaùs est examinée en présence d'Auguste.
Quelque temps après qu'Archélaûs fut arrivé à Rome, après une navigation assez heureuse, l'empereur Auguste convoqua une grande assemblée, où se trouvèrent les principaux de l'empire , et avec eux était Caïus César, fils d'Agrippa et de sa fille Julie, qu'il avait adopté, et qui eut alors la première place, parce qu'il était consul désigné. Ce fut dans ce conseil qu'on examina l'affaire d'Archélaùs, qui avait pour adversaire Anlipas, son frère de père, mais qui avait pour mère Cléopâtre. Or Anlipas était aussi venu à Rome peu de temps après son frère , à l'i-nstigation de sa tante Salomé, qui lui était favorable, et il avait amené avec lui Plolémée, frère de Nicolas de Damas, et Irénée, homme irès-éloquenl qui , sous le règne d'iiérode, avait eu grande part aux affaires. Cet homme véhément lui mit tellement dans l'esprit de ne point céder à son aîné Archélaùs, nonobstant le testament du feu roi qui était en sa faveur, qu'Anlipas se résolut de lui disputer la couronne. El dès qu'il fut arrivé à Rome, tous ses proches se joignirent à lui par la haine qu'ils avaient pour Archélaùs. On peut voir dans l'histoire de Josèphe tout ce qui fut dit dans cette assemblée sur les prétentions de l'un et de l'autre. Antipaler, fils de Salomé, qui était puissant en paroles, et mortel ennemi d'Archélaùs, parla fortement contre lui, quoiqu'il fût son cousin. Au contraire Nicolas de Damas plaida fort bien pour lui, et détruisit toutes les raisons de son adversaire ; et comme il achevait de parler, Archélaùs eut l'adresse de se jeter à genoux devant l'empereur. Auguste le releva avec beaucoup de douceur, car rien n'était plus honnête que ce prince, et il lui dit qu'il le jugeail digne de régner après son père, et qu'il ne voulait rien faire qui ne fût conforme à ses dernières volontés. II ne décida pourtant rien alors, voulant examiner l'aff.iire avec plus de loisir, mais il se contenta de lui donner lieu de bien espérer. Voilà ce qui se passa dans celle première assemblée, qui se tint, autant qu'on peut croire, vers la fin du printemps ou au commencement de l'été (Joseph., lib. XYII Anliquit., cap. il, et lib. U Bell. Jud., cap. 4).
Celte affaire est examinée une seconde fois devant Cem pereur.
Pendant qu'on examinait à Rome le droit d'Archélaùs et les prétentions d'Antipas, il y eut dans la Judc'a d'étranges mouvements, qui furent causés par l'imprudence de Sabinus, intendant des affaires d'Auguste. Cet homme était assiégé dans une des tours ou forteresses de Jérusalem par uï\q multitude infinie de peuple, qui était venu pour la fête de la Pentecôlc, qu'on célébrait vers le milieu du mois de mai ; et sans les soins et la diligence de Yarus, gouverneur de Svrie,
il aurait été pris dans celte tour, et mis en pièces par ces furieux et par ces obstinés. Varus le dégagea fort à propos, punit les coupables, et par sa bonne conduite apaisa le reste du peuple. Ce fui pour le contenter cl l'adoucir (le peuple) qu'il permit aux Juifs d'envoyer à Rome cinquante députés, pour supplier Auguste de laisser ceux de leur nation vivre selon leurs lois, sous l'autorité des Romains, et tous les Juifs de Rome, qui étaient au nombre de plus de huit mille, ne manquèrent pas de se joindre à eux. Philippe, frère germain d'Arcbélaùs, vinl aussi à Rome à l'instigation de Varus qui l'affectionnait fort, sous prétexte d'assister son frère, mais en effet dans l'espérance d'avoir quelque part au royaume, si on venait à le diviser. Les trois frères étaient donc à Rome, savoir, Archélaus, Philippe,son frère utérin, el Antipas, fils de Cléopàlre. Il y avait au môme temps cinquante députés des Juifs, auxquels se joignirent ceux qui étaient à Rome.
Ce fut là-dessus qu'Auguste convoqua une seconde assemblée dans le temple d'Apollon, qui étaii composée de ses amis el des principaux d'entre les Romains. Les députés des Juifs parlèrent les premiers; après lesquels Nicolas de Damas plaida une seconde fois pour Archélaus. L'empereur ayant entendu les uns el les autres, congédia l'assemblée, mais peu de jours après il termina enfin celle grande affaire. Il déclara Archélaus non héritier de lout le royaume de son père, mais seulement eihnarque ou prince de la nation des Juifs, lui donnant sous ce tilre, la Judée, l'idumée el la Samarie. De la sorte il ne lui accordait que la moitié du royaume, qui faisait six cents talents de revenu, promettant seulement de l'en déclarer roi , s'il le mérilail par sa vertu et par sa bonne conduite. Il partagea en deux l'autre moitié du royaume : il donna à Antipas, la Galilée el la Pérée, ou le pays d'au delà du Jourdain, qui lui rendail deux cenis talents de revenu : et quant à Philippe, il lui assigna l'Ilurée, la Traconiie et la Ratanée, dont les revenus annuels éiaient de cent talents. Ces deux princes n'avaient, avec ces provinces, (pie la qualité de lélrarques. Voilà comme Auguste divisa en trois parties le royaume d'IIéiode; el ce partage se fit vers le milieu de l'été de Tannée courante, qui était la quarantième de s >n règne et la sept cent cinquante et unième de la ville de Rome, deux ans et quelques mois avant l'ère commune (Joseph., lib. XV11 Anthftlit., cap. 12,13, et lib. II Bell. Jud., cap. 7, 8, 9).
Archélaus et ses deux frères retournent en Judée.
Peu de temps après que ce jugement eut élé rendu par Auguste, Archélaus s'embarqua, vers la fin de l'été, avec ses deux frères, Antipas et Philippe. Quand il fut arrivé dans la Palestine, il ne tarda pas à se faire reconnaître cihnarque ou prince de la Judée, de l'Idumée et de Samarie. Antipas alla en Galilée prendre possession de cette province et de la Pérée , qui était le pays d'au delà du Jourdain : et Philippe fit la rr.èrr.e chose de l'Ilurée, de la Traconite et de la B.itanée. Voilà les trois princes qui, par le jugement d'Auguste, et p.^r une providence de Dieu toute parti-
culière, qui voulait bientôt après faire tomber la Judée sous la puissance des Romains, partagèrent le royaume d'IIérode , sous le nom de tétrarques ; car Josèphc (lib. II Dell. Jud., cap. 9), en quelques endroits, donne ce liire à Archélaus, ainsi qu'à ses deux frères. Salomé, leur tanie , eut pour elle el pour sa famille les villes de Jamnia, d'Azot el de Phasaélide, avec un palais dans Ascalon , que lui donna Auguste. Elle faisait son séjour dans le pays soumis à Archélaus , à qui elle n'avait pas élé trop favorable , ei son revenu pouvait monter à soixante talents. Nous saurons, dans la suite, quelle a élé la domination de ces princes, successeurs d'iiérode, et combien ils ont élé dissemblables cl dans leurs mœurs, et dans leur gouvernement. Philippe, bien que le plus mal partagé, a éié le meilleur de tous ; el l'on verra Jésus-Christ quitter la ville de Nazareth pour aller demeurer et prêcher sur les terres d'un prince si juste et si modelé. Car pour Archélaus, il a élé dur et cruel à son peuple; et Antipas a passé pour politique et artificieux : ce qui a l'ail à Jésus-Christ lui donner le nom de renard (Luc. XII!, 52).
Van 5 de Vâge de Jésus-Christ, et le 2 avant îère vulgaire. L'an 41 et 42 de César-Auguste, el le 2 d'Archélaùs. Van 752 de la ville de Home , et le 3 de la 194e Olympiade , César - Auguste XIII et M. Plaulus SUvanus étant consuls.
Honneurs décernés à Lucius, petit- fils d'Auguste.
Ce fut lout au commencement de cette année, : ux calendes de janvier, que l'empereur Auguste fil décerner à son second fils adoplif les mêmes honneurs qu'on avait accordés au premier. Pour comprendre ceci on doit s:iv<>ir qu'Auguste, qui avait pour Agrippa une amilié toute singulière, lui fit épouser sa fille Julie. De ce mariage sortirent deux fils, Caïus, et Lucius, que ce prince, qui les aimait tendrement, adopta et fil entrer dans la famille des Césars comme ses pelils-fils et ses héritiers. Il y avait déjà trois ans et quelques mois que les chevaliers romains avaient déclaré Caïus, lors âgé de quinze ans, prince de la jeunesse, en lui mettant en main des piques d'argent. En même temps le sénat el le peuple romain le désigna consul pour cinq ans après, el lui permit dès lors par un décrel solennel de pouvoir assister aux conseils publics. Auguste vil avec un extrême plaisir les honneurs qu'on faisait à son petitfils. Il les confirma l'année suivante, qui était la 749« de la ville de Rome, et celle de son XIP consolai : car, le premier jour de janvier, ayant été à Caïus la robe d'enfant, appelée prétexte par les Romains, et lui ayant donné la robe virile, il le conduisit au palais, et là, parmi les acclamations de tout le monde, il le déelara prince de la jeunesse, principem juvenlutis, et le désigna consul pour cinq ans après, c'est-à-dire pour l'an 73 i de la ville de Rome, qui esl le premier de l'ère vulgaire. C'esl en vertu de la déclaration d'Auguste cl du décret du sénat, que, l'année pré
cédente, comme Josèphe Ta fort bien remarqué, Caius, non-seulement assista à l'assemblée qui se fit louchant la succession tf Ilérode, mais qu'il y eut même la première place, comme éiant alors consul désigné. Auguste accorda donc à Lucius, le second de ses petit fils, les mêmes honneurs que je viens de marquer, et qu'il avait fait donner à Caius. Comme c'était contre la coutume et l'usage des Romains de décerner de semblables honneurs à des jeunes gens, qui à peine étaient sortis de l'enfance, Auguste fit semblant de les refuser, quoiqu'il les désirât avec passion, au moins Tacite l'a-l-il écrit ainsi. Voici ses propres paroles, qui servent de preuve à ce que je viens de dire : Genilos, Agrippa, Caium ac Lucium in fumilium Cœsarum induxeral : needum posila puerili prœtexla, principes juventutis appellari, deslinari consules, specie recusuntis flagrantissime cupiverat (Tacit., Annal, lib. 1, cap. 5). H y a d'autres auteurs qui ont écrit ces choses; mais Auguste lui-même n'a point fait de difficulté de les marquer, comme nous le voyons par les marbres d'Ancyre.
Eléuzar est fait ponùfe des Juifs.
J'ai (ait voir qu' Arche laùs, qu'Auguste avait déclaré clhnarque ou prince de sa nation (car il ne lui accorda pas le litre de roi), avait pris possession de sa principauté vers l'automne de l'année précédente. Comme il avait vu avec un extrême chagrin les séditions qui s'étaient élevées à Jérusalem dès les premiers temps de son gouvernement, et les cabales qu'on avait formées contre lui aux yeux de toute la ville de Rome, il était là dessus devenu ombrageux. Ayant donc quelques soupçons contre le pontife Joazar, fils de Simon, qui avait aussi possédé celte dignité, et craignant qu'il n'eût favorisé le parti des séditieux, il lui ôta la grande sacrificature; mais il en revêtit Eléazar, frère de ce pontife (Joseph., Anliq. XVII, cap. 15). Ces ûoaw hommes étaient propres frères de celte deuxième Mariamne qu'llérode avait aussi épousée et dont il eut le fils qu'on nomma Ilérode Philippe, qui fut le premier mari de la fameuse Hérodiadc. Ainsi ces deux pontifes, je veux dire, Joazar, déposé, el Eléazar qui fut mis en sa place, étaient les beauxfrères du feu roi Ilérode, et les oncles maternels de Philippe, son fils. Au reste Joazar ne posséda cette grande dignité, si révélée des Juifs, qu'environ deux ans ; car il en fut revêtu par Ilérode au mois de mars de l'année qu'il mourut, et ne fut déposé que vers les \commcneemenis de l'année courante , c'est-à-dire, jautam qu'on le peut conjecturer, avant la fêle de Pà jue , qui tombait en avril. Il est vrai, que Josèphe semble insinuer que Joazar fut déposé par A relié laûs, incontinent après qu'il Cul armé en Judt'e de son voyage de Rome, mais ce ne fut apparemment que quelques mois après. Car enfin un prince qui venait d'être accusé de tant de choses en présence d'Auguste, devait garder quelques mesures c nlre ceux mêmes qui lui étaient suspects ; autrement il aurait donné trop de prise à ses ennemis, qui ne perdaient pas
s. s xxv u.
et la jumiQCE. m
l'espérance de lui nuire el même de le détruire d; la suite du lemp-.
ans
Van K de l'âge de Jésus-Christ el le 1" avant Vère vulgaire. Van 42 et Aô de César Auguste , et le 5, d'Archélaiis. Van 753 de la ville de Rome, et le 4 de la 194' olgmpiade. Cos. Cornélius Lenlutus et L. Calpumius Pison, étant consuls.
Voyage de Caius César en Egypte et dans la Palestine.
Nous avons vu au commencement de l'année précédente les honneurs extraordinaires qu'on avait décernés à Caius pour faire plaisir à César Auguste, il était presque au comble de sa joie, quand on l'avertit, quelques mois après, que sa lille Julie, mère du même Caius, était la fable de tout Rome, par l'excès et l'infamie de ses dérèglements. Auguste en fut tellement irrité, que sans pouvoir être fléchi de. personne, il la relégua dans une petite île de la campagne d'Italie, appelée Pandalaire, située dans le golfe de Pouz les. Il la resserra de si pies dans ce dur exil, qu'il ne permit à qui que ce fût, soit, libre, soit esclave, de la voir sans sa permission expresse, lui défendant d'ailleurs toutes les délicatesses de la vie et même l'usage du vin. Et comme il sut qu'elle avait causé des chagrins mortels à Tibère, qui à cause d'elle s'était retiré dans l'ile de Rhodes, il cassa leur mariage, car elle l'avait épousé après la mort d'Agrippa, son premier mari. Auguste, informé de tout cela, fut d'une sévérité si grande et si inexorable à l'égard de sa fille, qu'il ne voulut point qu'elle fût transférée de celle î!e dans la ville de Re.ugio sur le détroit de Sicile, que cinq ans depuis son premier exil. Je dis son premier, car Ton peut appeler ce changement un second exil, dont elle ne fut jamais rappelée, quelques instances que le peuple romain en fit à co prince. En effet, elle y mourut plusieurs annéesaprès, vers l'an 14 de l'ère chrétienne, c'est-à-dire sur la fin du règne d'Auguste ou au commencement de celui de Tibère (Tacit., Ub.l Annal., cap. 55; Sueton., in Augusto, cap. 65, et alii).
On ne sait point au vrai si Caius était à Rome ou plutôt dans la Pannonic , car il y fut envoyé vers l'été de l'année précédente , quand sa mère Julie fut reléguée dans l'île Pandalaire, avant le mois d'octobre. Ce qu'il y a de certain, est qu'il revint à Rome de la Pannonie par l'ordre d'Auguste, el que même il en partit assez à la hâte , après néanmoins avoir épou é Livie, fille de Drusus cl nièce de Tibère. On accéléra son dépari, parce qu'il y avait de grands mouvements dans l'Arménie, el que l'Arabie était agitée de quelques nouveaux troubles. Caius parlil donc de Rome avec assez de précipitation ou de diligence, e' se rendit dans la Grèce , où il semble qu'il passa l'hiver. Comme il était revêtu d'une grande auioriié, car on lui donna la puissance proconsulaire, et qu'il devait entreprendre d'assez grandes choses, Auguste , qu. craignait les sa.llies de sa jeunesse, lui donna potu gouverneur ou, si vous voulez, pour inodéraieiw {Trente-de#z*\
M. Lollius, homme consommé dans les affaires, mais
ennemi de Tibère.
Caïus César, car par son adoption il portait ce nom, ayant passé l'hiver en quelque endroit de la Grèce, s'en alla au printemps, si je ne me trompe, dans l'île de Chio, et dans celle deSamos,qui sont sur les'.côlcs d'Asie. Tendant qu'on y préparait toutes choses, Tibère, qui ne voyait qu'avec peine l'élection de ce jeune homme, vint de l'île de Rhodes, où il était depuis quelques années, lui rendre visite. Caius , qui d'un autre côté ne l'aimait pas trop, ne laissa pas de lui faire, selon les apparences, de grands honneurs, comme à son beau-père ; mais parmi cela Tibère reconnut fort bien que Lollius, qui était auprès de lui, avait aigri son esprit (Velleius, Hisl. lib. II, cap. 101 ; et Suelon., in liber., cap. 12).
La flotte étant prête, Caius fit voile en Egypte , où il arriva assez heureusement. Les Arabes qui avaient commencé à remuer, le voyant près d'eux, se remirent dans le devoir et apaisèrent leurs tumultes. De sorte que Pline , faisant mention de celle première expédition, a eu raison de dire, que Caius César, fils d'Auguste , n'avait seulement fait que voir l'Arabie. C. Cœsar, Augusli (Mus, prospexit tantum Arabiam (Plih:, M. VI, cap. 28).
Caius va à Jérusalem.
Après que Caius eut apaisé par sa seule présence les troubles d'Arabie, il passa dans la Palestine, l'année étant déjà avancée. Comme il entra dans la Judée , il voulut aller à Jérusalem , qui était alors une des plus belles et des plus fortes villes de loul l'Orient. On ne peut pas douter qu'il n'y ait été magnifiquement reçu par Archélaùs ; mais ce qu'il y a à remarquer, est qu'il dédaigna de faire des sacrifices dans le temple de celle ville sainte , qui était si célèbre par toute la terre ; et il est à croire qu'il fit cela par une espèce de mépris. Que Caius ait agi de la sorte, cela ne me semble nullement étrange , car les Romains , ainsi que les Grecs , regardaient les Juifs comme les ennemis de leurs dieux ; mais qu'Auguste ait loué son fils là-dessus, c'est ce qui me paraît étonnant. Cependant cela est véritable, puisque Suétone dit de lui en termes exprès : Caium nepotem, quod Judœam prœtervehens apud Hierosolymam non supplicasset, collaudaviliSueton., in Augusto, c. 95). J'ai eu raison de dire que cela me paraît étonnant ; car il est constant , par la lettre que le roi Agrippa écrivit depuis à Caligula, qu'Auguste lui-même, quoiqu'il ne fût jamais aile à Jérusalem, ne laissait pas d'y faire offrir des sacrifices, par le respect qu'il avait et pour ce vsaint temple, et pour le Dici très-haut qu'on y adorait. Les victimes qu'on immolait pour lui tous les iours étaient un taureau et deux agneaux, qui étaient offerts en holocauste. Voici les paroles de ce roi, rapportées par Philon dans sa légation à Caius : Auguste commanda que de son revenu on offrît chaque jour en holocauste dans notre temple un taureau et deux agneaux , pour y être immolés en l'honneur du Dieu
très-haut ; ce qui se pratique encore maintenant sans avoir été discontinué : Jussit Augustus e suis reditibus offerri quotidie viclimas rite in holocaustum Deo altissimo û^î?w 6sw, quœ hodieque offeruntur, taurus videlicet et agni duo , quas Cœsar aliari deslinavit , quamvis sciret nullum ibi shnulacrum esse , vel in occullo, vel in propatulo. Livie, femme d'Auguste , cette sage princesse , qui avait l'esprit si beau et si élevé , imitant la piété de ce grand prince, orna ce même temple d'un grand nombre de coupes et de vases d'or de grand prix, sans faire graver dessus la moindre figure. Mais ce qui condamne absolument l'action de Caius, est que son père Agrippa, étant monté des côtes de la Phénicie à Jérusalem , fut si touché de la majesté du temple et de la religion qu'on y observait , qu'il y alla tous les jours, pendant qu'il fut dans cette ville sainte. Il ne se lassait point de voir et d'admirer les vases et les ornements de ce sanctuaire, les diverses fonctions des prêtres, leurs vêtements sacrés, et particulièrement celui du souverain sacrificateur, qui avait tant d'éclat et de majesié. Il considérait encore avec plaisir l'ordre qu'on observait dans les sacrifices, la piété et le respect avec lesquels on y assistait. Touché de toutes ces choses , il fit à ce lieu saint de très-riches présents et accorda beaucoup de grâces aux habitants de Jérusalem. Comment donc Auguste a-l-îl pu louer le mépris de Caius pour ce sanctuaire du Dieu tout-puissant, après tout ce qu'Agrippa, son père, avait fait pour y témoigner son respect? Josèphe dit bien plus que Piiilon ; car il assure qu'Agrippa étant à Jérusalem, offrit dans le lemple une hécatombe, c'est-à-dire un sacrifice de cent bœufs ou de cent autres victimes. Ensuite de quoi il fil un festin public à toul le peuple de celle grande ville (Joseph., lib. XVI Antiq., capU).
Après tout cela l'on ne peut excuser Auguste que sur la trop grande tendresse qu' il avait pour ce petitfils, qui souvent l'empêchait de corriger ce qu'il y avAit en lui de défectueux et de répréhensible.
Caius César ayant vu loul ce qu'il y avait de plus considérable dans la Judée et dans la Phénicie, passa ensuite dans la Syrie, et se rendit à Antioche sur la fin de l'année. Celle ville était grande et magnifique, aussi était-elle la capitale de toute la Syrie depuis plus de deux siècles et demi , c'est-à-dire depuis qu'elle avait été la demeure du premier Séleucus, qui l'avait fait bâtir. Ce fut alors que Quintilius Varus quitta !e gouvernement de Syrie, qu'il avait possédé durant l'espace de plus de cinq ans ; car il commença à l'occuper vers l'été de l'an 748 de la ville de Rome, sous le consulat de Lœlius Balbus, el (TAnlistius Vêtus. Il y a apparence que ce fut Marcus Lollius , qui était en Syrie avec le jeune Caius , qui remplit sa place, mais qui la remplit fort indignement, car il commit mille désordres et mille rapines. Par bonheur pour les Syriens, son gouvernement ne fut pas bien long: aussi fut-il trop injuste et trop violent pour pouvoir être de longue durée.
Van 5 de l'âge de Jésus-Christ , et le 1er de l'ère commune. L'an /j3 et 44 d'Auguste, et le 4 d'Archélaùs. L'an 754 de la ville de Rome, et le ï" de la 195« olympiade, Caius César et JEmiïms Paulus étant consuls.
Ccmmencement de l'ère commune parmi les chrétiens.
Les plus savants dans l'histoire et dans la chronologie tombent aujourd'hui d'accord que Jésus-Christ, fils de Dieu et sauveur des hommes, est né en Bethléhem, ville de Judée, quatre ans et sept jours avant Tannée précédente , c'est -à dire avant le consulat de Caius César et à'JEmHiut Paulus. Car ils font voir, par des raisons presque invincibles, que le Messie étant venu au monde avant la mort du grand Rérode, qui fit périr les innocents, il faut nécessairement qu'il soit né avant l'an 42 de la correction julienne , et avant l'an 750 de la ville de Rome, en commençant ces années en janvier ; puisque ce fut celte année-là que mourut ce prince, si célèbre dans l'histoire et dans l'Evangile, Comme donc J.-C. a pris naissance et a paru dans le monde le 25 du mois de décembre, selon la tradition des Eglises, qui célèbrent ce jour-là sa nativité ; qu'il s'est manifesté avant la 42e année julienne, et avant la 750e de la ville de Rome ; il s'ensuit clairement qu'il est né au mois de décembre de Tannée 41 de la correction de Jules César et de la 749e de la fondation de Rome; car il ne peut pas avoir devancé ce temps-là, comme on le fait voir par d'autres raisons. Or, Tannée présente, qui est la lredo l'ère commune, et qui se trouve marquée du consulat de Caius César et tfjEmilius Paulus, est la 4Ge de la correction de Jules César, et la 754e de la ville de Renie : il faut donc conclure que la naissance de Jésus-Christ en Bethléhcm , arrivée le 25 décembre, précède de quatre ans et sept jours l'ère dont nous nous servons aujourd'hui, ou la manière de compter les années du salut communément reçue parmi les chrétiens. El de la sorte, Tannée courante, que nous comptons 1695, est véritablement la 1099e de notre salut ou de la naissance de Jésus-Christ.
11 y a donc de Terreur dans le calcul commun et ordinaire dont on se sert dans l'Eglise latine ; car pour les Grecs, ils comptent depuis la création du monde : oui, sans doute , il y a de Terreur, et une erreur de quatre ans entiers ; et les plus savants non-seulement l'entre les catholiques , mais encore d'entre les protestants , en conviennent aujourd'hui , comme on le peut voir par tant de livres qu'on a faits là-dessus et qu'on fait tous les jours. Que si Ton demande d'où vient cette erreur de supputation, qui ne fait rien contre la foi des chrétiens ni contre la vérité des mystères, je réponds qu'elle est assez ancienne, puisqu'elle a commencé dans le 6e siècle de l'Eglise, vers Tan 55.5 , sous l'empire de Justin. Ce fut alors que Denys le Petit commença à se servir de Tannée de Tincarnation de Jésus-Christ ; car avant lui on se servait, ou des années de la création du monde, comme font encore les Grecs d'aujourd'hui , ou des années de Diocléiicn, qu'on appelait Fère des martyrs.
Ce Denys, surnommé le Petit, en latin Dionysius Exiguus, parce qu'apparemment il était de petite stature, avait embrassé la vie monastique; et bien qu'il lût Scythe d'origine, il avait les manières toutes romaines, ayant demeuré longtemps à Rome et dans l'Italie. C'est ce qu'en dit Cassiodore, qui était son intime ami et qui le posséda quelques années dans son monastère. Fuit, dit- il , noslris lemporibus (il parie ainsi, car Denys était déjà mort) Dionysius monachus. Scytlia natione, sed moribns omnino Romanus, in ut) cique linyua valde doclissimus (Cassiodor., lib. divin > Lect., cap. 23). Cet homme, tout Scythe qu'il était, avait de très-belles connaissances , ayant allié la science des belles-lettres à celle des divines Ecritures et des canons de l'Eglise. Et comme avec toutes ces lumières il n'était pas ignorant dans les règles de l'astronomie , plusieurs personnes illustres par leur dignité le prièrent de composer un canon ou cycle pascal. Il en fil un à l'imitation de Viciorius d'Aquitaine ; avec celte différence que le cycle de Yiclorius commençait à la Passion de Jésus-Christ, qu'on marquait communément alors sous le consulat des deux Géminus, au lieu que Denys le Petit commença ta sien par Tannée de l'incarnation. Magis (dit \\ eu écrivant à Tévéque Péironius) eleyimus ab Incarnatione Domini nostri Jesu Cfiristi annorum lempora prœnolare , quatenus exordium spei nostrœ nolius nobis existeret (Dionys., Epist. ad Pelronium). C'est donc lui qui a introduit la manière de compter qui est aujourd'hui en usage dans l'Eglise latine , hormis qu'il a devancé d'un an, pour deux raisons assez apparen les. La première, parce qu'il a compté depuis l'incarnation ou la conception de Jésus-Chrisi dans le sein de Marie; et la deuxième, parce qu'il a voulu commencer son cycle par le nombre d'or 1, c'est àdire par le premier nombre du cycle de la lune. Et comme le nombre premier du cycle lunaire el la conception du Verbe tombaient Tan 45 de la correeltor. de Jules-César, Denys le Petit y a attaché la première année de l'incarnation. Au lieu que maintenant, et depuis bien des siècles, Ton ne compte qu'au mois de janvier qui suit la naissance de Jésus-Christ; et par conséquent nous ne commençons notfrc ère vulgaire qu'à la 46' année julienne , aux calendes de janvier, sept jours après sa divine naissance. Celle supputation ou cette manière de compter les années de Jésus Christ, introduite par ce savant moine, a été reçue peu à peu dans les siècles suivants, principalement dans le huitième et dans le neuvième , et c'est ce qu'on appelle aujourd'hui l'ère chrétienne ou autrement l'ère commune el vulgaire, qui, comme jo l'ai déjà dit, ne commence que quatre ans entiers après la naissance du Sauveur du monde.
Caius César, petit fils d'Auguste, est fait consul au commencement de l'année.
J'ai montré ci-devant que Caius , fils d'Agrïppa et de Julie., que l'empereur Auguste avait adopté el qu'il avait fait entrer par cette adoption dans la famille des
Césars, prit la robe virile aux calendes de janvier de Pan 479 de la ville de Rome, et fui en même temps jésigné consul pour cinq ans après. Comme ce terme expirait au dernier jour de Tannée précédente, Caius César prit les honneurs du consulat le premier jour de janvier de Tannée où nous sommes, non à Rome, comme c'était la coutume, mais dans Auiioche, ville capitale de Syrie, où il était alors. Et nous voyons, par les faste*, que Lucius /Emilius Paulus, qui éiait son beau-frère, ayant épousé sa sœur Julie, fut son collègue dans celle dignité qui était la première et la plus importante après celle des empereurs. Ce consulat de Caius a autrefois été disputé; mais maintenant-on en a des preuves certaines et authentiques parles marbres de Pise, publiés depuis quelques années par le savant père Noris , sous le nom de Ccnotaphia Pisana. Dans ces marbres consacrés à la mémoire de Caius et de Lucius son frère , il est dit du premier : Posl consulatum quem ultra finis extremos populi romani bellum gerens féliciter peregerat. Ces marbres portent ultra finis pour ultra fineis ou fines, par un usage assez commun dans les inscriptions. Ce consulat de Caius se passa presque tout dans le pays ennemi, c'esl-à-dire au delà de TEupbrate, en faisant la guerre aux Parlhcs ; elle fut assez heureuse, comme porte ce marbre, mais elle ne fut guère éclatante. Il mit seulement les ennemis en fuite , et fit quelques autres actions de celte nature qui nous sont pourtant inconnues ; mais peut-être aussi en fit-il qui n'étaient pas trop bonnes. C'est ce qui a fait dire à Velleius Paterculus, que quiconque le voudrait louer ne manquerait pas de matière : mais que si Ton entreprenait de le blâmer, on en trouverait assez de sujet : Tarn varie se ibi gessit, ut nec laudaturum magna, nec viluperalururn mediocris maleria deficial { Velleius Paterc, lib. II Ilist., cap. 101).
Von ôte le pontificat à Elèazar.
Archélaûs, prince de Judée, avait au commencement de Tannée dernière accordé la grande sacrilicalure à Eléazar, fils de Simon , qui avait aussi été pontife et petit-fils de Boelli , originaire de la ville d'Alexandrie où il y avait tant de Juifs; mais comme il était capricieux cl que tout lui faisait ombrage, il ne le laissa pas jouir longtemps de celle dignité, qui rendait la famille de Simon trop puissante et trop considérable parmi sa nation. Il lui ôta donc \ pontificat dans Tannée où nous sommes , si je ne me trompe ; car Josèphe dit assez nettement qu'il ne resta que peu de temps dans la grande prêtrise : Nec Eleazarv.s diu sacerdotio potitus est, subrogaio in cjv.s, adliucviventis,locumJesu Sie fi Ho {Joseph., Anliq.WU, cap. 15). Il revêtit donc de celle suprême dignité Jésus, fils de Sic, qui était un homme d'ailleurs assez obscur; car Ton ne trouve rien écrit ni de ses vertus, ni de sa naissance. Tout ce qu'on sait de lui, est qu'il demeura quelques années dans celle fonction sacrée; car Archélaûs ne l'eu ôta que vers les derniers temps de son règne eu plutôt de son gouvernement. Voilà
comme ce prince remuait et ballottait pour ainsi dire les pontifes du Seigneur, ces hommes dont la dignité avail élé aussi stable que révérée dans les premiers temps; et ce fut par là qu'on avilit cette puissance sacrée, qui avait autrefois élé si respectée du peuple de Dieu, llérode qui ne voulait dans son Elat rien de grand que lui-même, commença à Tabaisser en la rendant arbitraire ; son fils Archélaûs imita sa conduite, et ils furent tous deux suivis des Romains. Van 6 de l'âge de Jésus Christ et le 2 de l'ère commune. Van M et 45 d'Auguste, et le 5 d' Archélaûs, Van 755 de la ville de Rome, et le 2 de la 195e olympiade , P. Vicinius et P. Alfrénius Varus étant consuls.
Paix faite avec les Parlhes.
Ce qui avait obligé Auguste d'envoyer Caius soa lils dans la Syrie, était qu'il avait appris que l'Arménie était agilée de divers mouvements , et qu'elle pourrait même tomber sous la puissance des Parlhes, si on ne s'opposait promplement à leurs desseins et à leurs entreprises. Artavasde , que Josèphe appelle Arlabaze, avait été depuis quelques années établi par l'empereur Auguste roi d'Arménie, et avait reçu de lui le bandeau royal, ou le diadème. Tigrane, qui était concurrent d'Artavasde, aidé secrèlement du secours des Parlhes, sous la protection desquels il s'était mis, le renversa du trône et les introduisit dans quelques places fortes. Auguste, qui craignait que l'Arménie, qui était un royaume très-important pour la tûre:é des Romains, ne vînt enfin sous la puissance des Parties, qui n'était déjà que trop grande, envoya Caius en Orient pour arrêter tous ces mouvements et pour remettre les Arméniens dans le devoir. Quand Phraaic, fils et successeur d'Orode et roi des Parlhes, fut informé des grands préparatifs de guerre qu'on faisait contre lui en divers endroits de l'empire romain, et que Caius César venait en Syrie, il commença à appréhender. 11 écrivit donc à Auguste, dont il redoutait la puissance, que s'il s'élait mêlé dans les affaires de l'Arménie, il ne Tavail fait que pour cmpêcher que les guerres civiles et intestines qui s'y étaient élevées, ne vinssent enfin à troubler la tranquillité des Parlhes.
Auguste, qui savait les ruses de ce prince ei qui voyait bien que c'était là un vain prétexte ei une faible raison, lui fit réponse : qu'if avait mis les mains sur l'Arménie après avoir aidé Tigrane à usurper la couronne, et qu'il avail donné du secours aux rebelles contre la loi des tr ités. Qu'après cela s'il voulait la paix.il n'avait,, a vaut toutes choses, qu'à retirer ses troupes des lieux foris qu'elles tenaient occupes. Comme Auguste traitait ce Parlhe avec hauteur, ne lui donnant pas même la qualité de roi sur le dos de sa lettre; Phraate, indigné de ce mépris, lui récrivit une seconde fois; et prenant dans sa lettre le litre de roi des rois, ce que les Panhes faisaient très-souvent, il se contenta de donner à Auguste le nom de César. Néanmoins, comme il craignait les forcei
de l'empire , le bonheur de ce prince cl les troubles domestiques, car il n'était pas trop aimé, il promit de retirer ses troupes des forteresses d'Arménie. Et ce fut sur cette parole qu'Auguste voulut bien lui donner la paix, après avoir fait entrer ses forces au milieu de la Mésopotamie , où Caius César semble avoir fait heureusement la guerre, la campagne dernière, ou par lui-même, ou par ses lieutenants.
La paix fut donc conclue vers les commencements de celte année, mais elle fut jurée et confirmée dons l'entrevue qu'eut Caius avec le roi dos Parlhes. Rien n'est plus célèbre dans l'histoire de ce temps-là que. l'occurrence de ces deux personnes, qui , après Au* gus'e, étaient les deux têtes les plus éminenles nonseu'ementdes deux empires, mais même de tout l'univers. Velleius Paterculus, qui servait dans les armées et qui était alors tribun, a décrit les circonstances de cette entrevue où il était présent. Il dit qu'elle se fit dans une île formée par deux bras de l'Euphrate : que Caius César et le roi Phraate y abordèrent chacun de son côté, accompagnés d'un nombre égal de personnes. Que pendant que ces deux hommes se faisaient respectivement des honneurs, les deux aimées étaient en vue , rangées en bataille des deux côtés du fieuve, la romaine au-deçà vers la Syrie, et celle des Parlhes au-delà vers la Mésopotamie; et qu'enfin rien n'était plus ""beau ci plus grand que la pompe de ce spectacle. Il remarque pourtant l'honneur qu'on fit à l'empire; car Phraate, lout roi qu'il était, passa le premier dans les terres des Romains 6ur li rive droite du fieuve, où il fut traité avec une magnificence extraordinaire. Ensuite de quoi Caius passa aussi l'Euphrale et lut chez le roi , qui le reçut avec un pareil traitement sur la rive ennemie.
Ce fui dans ces différentes entrevues, qui se firent vers le mois de mai de la présente année, que le roi des Parlhes élant enlré dans une espèce de familiarité avec Caius, lui découvrit les desseins pernicieux de Marcus Lollius, qu'Auguste avait mis près de lui, pour êlre son gouverneur durant sa jeunesse. Patercule les appelle des desseins pleins d'artifices et de perfidie, perfidaei plena subdoliac versuli animi consilia, (Paterc, lib. Il), C'est que Lollius, pour avoir le lemps d'amasser des richesses et de dépouiller les belles provinces où il élait alors, avait résolu de traîner la guerre en longueur , et il en avait secrètement averti le roi des Parlhes, duquel peut-être il lirait des présents. Quand Caius eut appris les perfidies de ce méchant homme, il en fut outré de colère. Lollius ainsi perdu dans son esprit, se perdit lui-même par la voie du poison; bien que Patercule avoue qu'il ne sait si sa mort, qui arriva peu de jours après la révélation de ces mystères, fut fortuite ou volontaire : cujus mors intra paucos dies, {ortuila an volunlaria fueril ignoro. Il d,l seulement que lout le monde s'en réjouit. Mais Pline assure qu'il avala du poison, après que Caius lui eut interdit son amitié. Ainsi mourut M. Lollius, infamatus regum muneribus in loto Oriente, {Plin., lib. IX, cap. 5), c'est à dire qui se rendit céic-
ET LA JUD. NIQUE. iOOS
bre, ou plutôt in'àme , dans tout TOrient, par les riches présents qu'il tira des rois (Vell. Paterculus, HisL Itb. II, cap. 101 et 102).
Quirinius va en Syrie auprès de Caius.
Incontinent après que Lollius fui mort, ou même qu'il eut encouru l'inimitié du jeune César, Auguste, qui avait toute la tendresse possible pour ce fils adoptif, pensa à lui donner un autre gouverneur, qui fui el plus fidèle, et plus modéré. II connaissait parfaitement Sulpicius Quirinius ou Cyrinus, comme il est appelé dans l'Evangile de saint Luc (Luc, II, 2), qui n'était pas à la vérité d'une naissance fort illustre, mais q;;i lui avait rendu des services importants à la guerre et ailleurs ; il jeta donc les yeux sur lui pour remplir la place de Lollius. Comme il allait en Orient, il semble qu'il passa à Rhodes ; car il est certain qu'il fit sa cour à Tibère pendant qu'il élait encore dans celle île. Cet homme lui en sut si bon gré , qu'il en conserva toujours depuis la mémoire, lors même qu'il fut empereur. El quand Quirinius fut mort, ce qui n'arriva qu'après 19 ou 20 ans , il pria le sénat de lui faire des funérailles publiques, comme à un homme qu'il considérait; il en parla même alors avec grand éloge, accusant, au contraire, Lollius d'avoir corrompu le bon naturel du jeune César, et fomenté la discorde entre ce prince et lui. Quirinius était donc un habile courtisan , propre aux affaires et au métier de la guerre ; il connaissait les provinces d'Orient, puisqu'il avait fait quelques années auparavant le dénombrement dans celles de la basse Syrie. Voilà celui qu'Auguste choisit pour être auprès de son petit-fils et pour gouverner les provinces voisines des Partîtes (Tacit,, Annal, lib. III, cap. 48).
Mort de Lucius César.
Nous avons vu ci-devant les honneurs qui furent accordés à Lucius César, second fils d'Auguste , et frère de Caius. Il élait déjà , quoiqu'il n'eût que vingt ans, augure el consul désigné, quand son père l'envoya en Espagne, pour maintenir celte importante province dans le calme et la tranquillité; mais il n'y mit pas le pied, car en y allant il mourut à Marseille, vers le milieu du mois d'août, autant qu'on le peut conjecturer, puisqu'il décéda tout juste un an et demi avant son aîné. Si bien que Suétone a eu raison dédire, en parlant d'Auguste, qu'il perdit ses deux fils Lucius et Caius en dix-huit mois de lemps : l'un en Lycie et l'autre à Marseille(Sucfon., in Augusfo, cap. 65). Ce fut Caius qui mourul en Lycie dans la ville de Limyre , comme on le verra ci-après; car son frère mourut dans les Gaules. Tihère était retourné à Rome, de l'île de Rhodes, où il avait élé environ sept ans, peu de temps avant cette mort. Comme il élait son beau-père et qu'il savait parfaitement les belles-lelires, il fit en vers lyriques son éloge funèbre, qu'il intitula : Plainte sur la mcrl de Lucim César; mais l'on peut dire, sans beaucoup se tromper, que celle plainte n'était pas trop sincère; cal
ou in.
CONFIRMATION DL L'HISTOIRE EVANGÉLIQCE que Tibère n'aimait uiLucius, ni sou frère,
le premier ne méritait pas d'eue pleuré, n'ayant encore rien fait pour le bien de l'empire et delà république. Ccnoluph. Pisana.
Lan 7 de Cage de Jésus-Christ , et le 3 de l'ère commune. Lan 45 et 4G d'Auguste , et le G d' Archélaùs. Lan 75G de la ville de Rome , et le 3 de In 495e olympiade, L. Aïlius Lamia et M. Servilius étant consuls.
Expédition de Caius duns l'Arménie.
La paix ayant élé laite et arrêtée l'année dernière avec les Parthes, Phraate, leur roi, relira les troupes qu'il avait dans quelques lieux forts d'Arménie, comme il avait promis à Auguste. Ces places étant évacuées, Caius César entra dans le royaume, qu'il enleva tout enlier à Tigrane, qui fil quelque semblant d'en disputer les restes. Il donna aux Arméniens, qui le voulaient bien, un roi nouveau, nommé Ariobarzane , qui était à la vérité de la nation desMèdes; mais outre les grandes qualités de son esprit, l'on voyait en lui une prestance et une majesté digues de la couronne (Florus, lib. IV, cap. ult.; et Tacil., Annal, lib. Il, cap. 4).
Celte expédition eût été prompte et heureuse , si un certain Domnès, nommé Addon en langue arménienne, c'est-à-dire seigneur, n'avait blessé Caius à la tète. Cei homme élaii gouverneur d'Artagère, ville irès-forte et très-bien munie, et suivait opiniâirément le purti de Tigrane. Pour mieux tromper Caius, il feignit d'avoir quelque chose d'important à lui communiquer, et pour cela il le fit prier d'approcher des murailles. Comme donc le jeune César lisait attentivement un écrit qu'on lui avait donné et qu'on disait être un mémoire des trésors qui étaient dans la place, Domnès prit si bien ses mesures, qu'il le blessa dans la tempe d'un coup qui le mit tout en sang. Les Romains furent si indignés de la trahison de ce perfide, qu'ayant pris Artagère, après les fatigues d'un long siège, ils contraignirent Domnès, qui ne voulait pas tomber entre leurs mains, à se jeter au milieu des llammes pour expier le crime qu'il avait commis , et renversèrent entièrement les fortifications d'une ville, où ce malheur était arrivé. Ce fut par sa prise et par sa ruine qu'on dissipa le parti de Tigrane, qu'on soumit toulle royaume d'Arménie et qu'on le réduisit sous la puissance d'Ariobarzanc. (Slrabo, Geogr. lib. XI ; Florus, lib. [\,cap. ult.; et Rufus, in Dreviario.)
Ouvrages faits en Judée par Archélaùs.
Josèphe, historien des Juifs, qui a décrit si soigneusement les actions du premier des Ilérodes,àqui plusieurs ont donné le nom de Grand, n'a dit que deux mots d' Archélaùs, qui a élé son fils et son successeur. C'est, selon toutes les apparences, que ce prince n'ayant rien fait de grand, ni de considérable, il n'en avait rien trouvé dans les archives de sa nation. Il dit pourtant de lui deux ou trois choses ,. mais qui sont de si peu d'importance, qu'il aurait pu, sans
faire nul tort à sa mémoire, les laisser dans l'oubli. 11 rebâtit avec assez de magnificence le beau palais de Jéricho, qui avait élé presque réduit en cendres par les séditieux, qui désolèrent toute la Judée la première année de son gouvernement. Ce fut un certain Simon, qui du temps d'Ilérode avait été employé dans des affaires assez importantes, et qui pendant le voyage qu'Archélaûs fit à Rome , se révolta contre lui et les Romains, qui y fit mettre le feu, ainsi qu'à plusieurs autres qu'il mil au pillage (Joseph., lib. XVII Aniiquil., çap. 12). Mais Simon fut pris aussitôt après, et eut la tôle tranchée; supplice trop doux pour un scélérat qui avait fait tant de désolations et qui avait môme pris le titre de roi. Archélaùs fit donc rétabli* ce palais dans la ville de Jéricho, qui n'était pas éloignée du Jourdain et qui était sans contredil le séjour le plus beau ei le plus agréable de toute la Judée. Ensuite il fit conduire la moitié de l'eau qui passait au bourg de Néare, dans un lieu qu'il avait fait planter de palmiers les plus rares et les plus excellents. Au reste cetle sorte d'arbre , qui est si utile, était trèscommune dans la Judée, et tout le pays de Jéricho en était rempli. D'où vient que Pline l'appelle: Hiericunlem palmetis consitam (Plin., lib. V, cap. iï; II Paralip., XXVIlI,15).Ses palmiers étaient si célèbres, que c'est de là que cette ville est nommée dans l'Ecriture sainte : Jéricho, civitas palmarum , rtàXi^ fov/Um. Les fruits de cet arbre, que nous appelons dalles, du grec Sà*-ru/o;, et qui sont comme une espèce de prune plutôt que de pomme, étaient fort estimés, même parmi les Romains ; mais on recherchait principalement les dalles ou figues royales , nommées caryotes , car on les servait sur la table des rois et des empereurs. Cargolœ, dit Pline , maxime celebranlur, et cibo quidem , sed et succo uberrimœ (Plin., lib. XIII, cap. 4). 11 ajoute que celles de Judée étaient les plus excellentes , et surtout celles de Jéricho : Eurum nobililas in Judœa, nec in iota, sed Iliericunte mixime : quanquam laudalœ et Archeldide , et Phaselide atque Liviade, gentis ejusdem convallibus. Il ne faut donc pas s'étonner si Archélaùs fit tant de dépenses pour conduire les eaux de Néare sur ces palmiers qu'il avait planiés. Comme il se plaisait eu ce lieu, qui n'était pas trop loin de Jéricho, car le bourg de Néare n'en était qu'à deux lienes ; ii fit construire proche de là une petite ville avec un château à qui il donna le nom d'Archélaïde ; et Pline vient de nous dire que les caryotes de ce lieu étaient en estime : quanquam laudalœ el Archelaïde.
Lan 8 de l'âge de Jésus-Christ , et le & de l'ère commune. Lan 40 et 47 d'Auguste, et le 7 d'Archélaùs. L'an 757 de la ville de Rome, elle 4 de la 195* olympiade , Sex. /Elius Catus, et C. Senlius Saturninus étant consuls.
Mort de Caius César.
Dans les années précédentes j'ai assez fait mention des honneurs rendus à Caius César, el de ses actions dans la Syrie depuis son consulat ; :1 faut
maintenant parler de sa mort , arrivée au commencement de Tannée où nous sommes. Mais avant d'en marquer le temps et le lieu, il est bon de faire connaître les fâcheux effets que fit en ce jeune homme, qui était tonte la joie et l'espérance d'Auguste, la blessure qu'il reçut en Arménie auprès d'Arlagère, Palercule {lib. II HisL, c. 102), qui apparemment était dans l'armée de Caius , après avoir écrit de quelle manière il fut blessé auprès de cette ville par l'Arménien Addon, qu'il appelle Adduo , ajoute aussitôt: Depuis cette blessure, Caius devint plus pesant selon le corps ; et quant à son esprit, il fut aussi moins propre aux affaires publiques : i Ex eo, corpus minus habile, ita animum minus utilem reipublicœ habere cœpit.t Et comme la flatterie suit ordinairement la grande fortune, il trouva des gens auprès de lui qui entretenaient ses vices par leur adulation et leur complaisance. Par là il en était venu à ce point , qu'il aimait beaucoup mieux vieillir dans les dernières extrémités de l'empire, que de retourner à Rome. Il reprit toutefois, mais malgré lui, le chemin d'Italie, après avoir longtemps résisté aux empressements , et peutêtre même aux ordres d\\ugu&le. Mais il ne put s'y rendre, car il mourut à Limyre , ville de Lycie. Palercule dit qu'il mourut de maladie , In urbe Lxciœ , Limyram nominant, morbo obiil. Mais Tacite ne feint point de donner à entendre que Livie, mère de Tibère, fut peut-être celle qui avança ses joun. : Caium mors falo propera, vel novercœ Liviœ dulus abslulil ( Tacit., Annal, lib. I, cap. 5). Quoi qu'il en soit, il est décédé en Lycie, et non en Syrie, comme l'ont cru quelques-uns, le 21 de février , dix-huit mois après la mort de Lucius, son frère (Velleius, lib. II, cap. 102 ; Sueton., in Auguslo, cap. 65 ; Zonar. ex Dione , Marmora Pisana , et alii).
Adoption de Tibère, fils de Livie.
Nous venons de voir la mort prématurée de Caius César, fils de Julie et d'Agrippa; de ce Caius, dis-je, qu'Auguste aimait si tendrement, que trois ans auparavant il lui écrivit en ces termes : Mes petits yeux, mon cher Caius, que je désire sans cesse quand il est absent : Mi Cai, meus ocellus jucundissimus, quem semperdesidero, cum a me abes(Gellius, Nect. Allie. I. XV, cap. 7). Dans celle lettre, qu'Aulu-Gelle nous a conservée, il lui mandait à la fin qu'il souhaitait que sa santé fût bonne et qu'il méritât par ses belles actions de succéder à sa dignité. Voilà en ce temps-là, qui était l'an 64 de l'âge d'Auguste (car il venait, comme il le marque exprès, de sortir de son année climalérique), où se portait son cœur et ses vœux. Mais la mort de ce fils changea bien la face des choses. Livie, qui était une femme habile, s'il en fût jamais, et qui avait un merveilleux ascendant sur l'esprit de cet empereur, principalement dans ses derniers temps, tourna si bien son esprit qu'elle le fit pencher du côté de Tibère, qu'elle avait eu de CI. Drusus, son premier mari. Augusie l'adopta donc pour son (ils et lui donna le nom de César, et celle céré-
monie se fit le 27 de juin de l'année courante, qui était la 757e de la ville de Rome. En l'adoptant de la sorte il le fil participant de la puissance tribunilienne, et il déclara en plein sénat qu'il ne faisait rien en cela que pour le bien de la république. Il adopta le même jour M. Agrippa, troisième fils de Julie : mais comme c'était un jeune homme cruel et féroce, il le relégua trois ans après dans l'île de Planasie, non loin de celle de Corse; et afin que la république fût mieux soutenue, il voulut que Tibère adoptai Germanicus, son neveu, fils de son frère Drusus, quoiqu'il eût un fils qui était déjà assez propre aux affaires. Palercule, qui est le flatteur importun de Tibère, dit que, ce jour là, tout Rome fut dans la joie; qu'on y voyait un concours infini de peuple qui ne cessait de faire des vœux au ciel dans l'espérance de voir, par le choix de ces personnes, la sûrelé perpétuelle de l'empire romain ( Velleius, lib. II, cap. 103, \0-ï; Sueton., in Tiberio, cap. 21; Dio et alii). A peine l'adoption étaitelle achevée, qu'Auguste envoya Tibère dans la Germanie, que nous appelons maintenant l'Allemagne, où une guerre longue et opiniâtre s'éîait allumée il y avait trois ans ; et ce fut sans doute à l'occasion de cette guerre, qui s'irrita beaucoup cette année, qu'on ouvrit bientôt après le temple de Janus, qui avait été très-longtemps fermé. Tibère alla à celle expédition vers le mois de juillet, entra bienavanl dans le pays, vers les quartiers du Véser; vainquit plusieurs de ces peuples, en obligea d'autres à se rendre, et fit des actions grandes et éclatantes pendant cette campagne, qui dura jusqu'au mois de décembre (Velleius, lib. II, etc., ut supra)»
Seniius Salurninus, gouverneur de Syrie.
Ce fut cette même année, célèbre par la mort de Caius César et par l'adoption de Tibère, que Seniius Salurninus fui f.di gouverneur de Syrie et des provinces voisines de l'Euphrate. Cet homme, quoiqu'apparemment de la même famille, était bien différent de l'autre Saturnin qui, vers le temps de la naissance de Jésus-Christ, fil le dénombrement conjointement avec Cyrinus, étant gouverneur de la basse Syrie. Car ce Saturnin qui fil le dénombrement, est celui-là même qui était celte année consul ordinaire avec jElius Catus, et qui avec son collègue publia la loi Mlie Senlienne, qui arrêtait la Irop grande licence des affranchissements; et c'est peut-être à cause de celte loi que Palercule dit que son consulat fui illustre et célèbre (Patercul., I. II, c. 105). C'est encore lui qui, durant celle campagne, commandait les armées avec Tibère dans la Germanie : il s'appelait Caius Seniius Salurninus; et l'autre, qui peut-êlre était quelqu'un de ses proches, portait le nom de Cneius Seniius Salurninus. Ce fut le fils de l'un ou de l'autre qui eut aussi l'administration de la Syrie, quinze ans après, c'est-à-dire l'an 19 de l'ère commune, comme nous l'apprenons de Tacite (Tacil., An* nal.f l. II). Pour Cneius Seniius, dont nous parlons maintenant, l'on ne sait que par une médaille, rap-
porté,- par le savant P. Pagy, après M. Toynard, qu'il a eu le soin de :ette province; mais l'on voit, p:ir la suite de l'histoire, qu'il l'a gouvernée deux ans et quelques mois.
L'an 9 de l'âge de Jésus-Christ, cl le 5 de l'ère commune. Lan 47 el 48 d'Auguste, et le 8 d'Archélaûs. Van 758 de la ville de Rome, et le l<r de la 19Ge o.ympiade, L. Valérius Messala, el Cn. Cornélius Cinna étant consuls.
Auguste ouvre le temple de Janus.
Nous avons vu, quoique légèrement, les grands exploits de guerre que Tibère César (il, la dernière camp:igne, dans les basses parties de la Germanie ou de l'Allemagne. Auguste, après ces puissants efforts, suivis de si grands avantages, car ou avait vaincu les Caninciates, les Alluariens et les Bruclères, et assujetti les Cliérusques, avait pensé que les peuples remuants de la Germanie se tiendraient dans le devoir el demanderaient la paix; mais il se trompa dans ses espérances; les Germains, irrités de ce qu'on avait porté la guerre jusque dans leurs foyers, si j'ose ainsi parler, firent de plus grands mouvements, qui turent néanmoins réprimés par la valeur du même Tilière; car il y alla cette année et désola tout jusqu'à l'Elbe, c'est à-dire jusqu'aux lieux où est aujourd'hui Hambourg. Ces agitations de la Germanie, quoique très-violentes, n'auraient peut-être pas contraint l'empereur à ouvrir les portes du temple de janus, parce qu'il espérait enfin de les arrêter parla force des armes. Mais quand il sut que le feu commençait à s'allumer dans plusieurs endroits de l'empire, et entre autres dans la Pannonie et la Grèce, alors il se vil obligé d'ouvrir avec cérémonie ces fameuses portes (car c'était là le signal de la guerre) qu'il aurait voulu voir fermées tout le temps de son règne. Après tout, ce prince avait sujet d'être content de son bonheur, puisqu'il les avait tenues clo>es l'espace de près de douze ans, ce qui n'était jamais arrivé depuis la fondation de Uome cl l'établissement de la république.
J'ai fait voir au commencement de cet ouvrage qu'Auguste ferma les porles de Janus , et cela pour h troisième fois de son règne, l'an 746 de la ville de Home, c'est-à-dire trois ans et quelques mois avant la naissance de Jésus-Ghrisl. Depuis ce temps-là, elles demeurèrent closes durant l'espace de près de douze ans, jusqu'au temps où nous sommes, qui esl l'an de Uomo'fô. Paul Orose, grand ami de saint Augustin, nous apprend ces circonstances, qu'on ne trouve plus dans les anciens historiens, car c'est d'eux qu'il les avait tirées. Il dit, au liv. Vl.chap. 22, de son Histoire, dédiée au même saint, qu'Auguste, ayant pacifié lotîtes les nations qui étaient au dedans el même autour de son empire, fit fermer pmir la troisième fois es porles du temple de Janus : Jani portas tertio ipse lune clausil. El il ajoute qu'elles demeurèrent en cet étal durant près de douze ans, on sorte qu'elles étaient p-csijjte rowiUées quand il fallut les ouvrir : Quas ex
eo per duodecim fere annos quietissimo semper obserataa olio, ipsa etiam rubigo consignnvil (Gros., ÏV&l. I. VII, cap. 5). Il parle encore de ces douze ans au livre VII, pour montrer qu'il n'en a point douté: Per duodecim, ut dixi, annos clausœ belli portœ, beatissima pacis Iran* quillitate cohibenlur. Et enfin il dit qu'elles ne furent depuis ouvertes que vers les derniers temps d'Auguste, lorsqu'il élait dans une vieillesse avancée, v.isi sub extrema setiectuie Augusti, car il avait alors soixante-sept ans. Il confirme cela par l'autorité de Tacite : De'mde , ut verbh Cornelit Tuciti loqnur, sene Augusto Janus palefacius. Et dans un endroit il dit que ces porles ne furent ouvertes qu'à cause de la sédition arrivée chez les Athéniens, et des mouvements causés par les Daces, qui étaient les périples de la Pannonie : Nec prias unquam, nisi sub extrema seneclule Augusti, pulsatœ Alhenicnsium sediliuneel Dacorum commolione, puluerunt. Si les soulèvements de ces nations n'ont pas lanl fait d'éclat celte année , ils avaient pourtant déjà commencé à naître, comme on le voit assez par le témoignage de Dion Cassius, qui marque dans l'empire, impendentia lune bclla (Dio., lib. Ilist. LV), des guerres qui étaient prêtes à s'allumer, et pour lesquelles il fallut contenter les soldats, qui refusaient de servir aptes le temps prescrit, si la récompense de leurs travaux n'était plus grande que parle passé. En effet, vers le commenceu eut de l'année suivante, l'on ne vit que troubles el soulèvements , non seulement an dehors de l'empire, mais même dans ses villes et dans ses provinces; d'où vient que Oion dit : Eodcm tempore mulla bella extiterunt. El il écrit deux lignes plus bas : Urbes haud paucœ seditionem molitcs sunt. Qui doute que, parmi ces villes qui ont formé des révoltes, l'on ne doive compter celle d'Athènes, puisqu'Orose dit nettement que les portes de Janus furent ouvertes à «anse des séditions de ses habitants, Atheniemium seditione. Mais ce qu'ajoute cet auteur, sur la foi de Tacite, est fort remarquable : car il dit que depuis qu'Auguste cul ouvert ce temple en sa vieillesse , il ne fut point fermé jusqu'au règne de Vespasien : Sene Augusto Janus pateiaclus , usque ad Vespasiani duravit imperium (Gros., lib. VII, cap. 3). El ainsi ce fameux temple de la ville dominante démettra ouvert à cause des guerres durant l'espace de plus de soixante-cinq ans, jusqu'à la troisième année de cet empereur, ou, si vous voulez, jusqu'à la fin de la guerre des Juifs.
Van 10 de l'âge de Jésus-Chrisl, et le 6 de l'ère commune. Van 48 el 49 d'Auguste, et le 9 d'Archélaûs. Van lod de la ville de Home, et le 2 de la 19o* olympiade , M. /EmHius Lé pi dus et L. Aruntius étant consuls.
Archéluùs épouse Claphyra, fille du roi de Cappadoce. L'alliance qu'Arcliél'ùs, prince des Juifs, fit environ cette année avec Glaphyra, fui en partie cause da sa disgrâce et. de sa ruine. Cette princesse était fille d'un autre Archélaûs, roi de Cappadoce ; étant encore fort jeune* elle avait élé donnée à Alexandre, fils de
Mariamne, et en avait eu des enfants; mais Hérode, son père, l'ayant fait mourir à Sébasle, comme s'il avait attenté à sa vie, Glaphyra, vers l'an de Rome 750 , épousa en secondes noces le jeune Juba, qu'Auguste avaii étab.i roi des deux Mauritanies et de quelques endroits de la Gétnlie. C'est ce Juba à qui sa capiiv'né fut si avantageuse (Plularch., in Cœsare), que d'un Numide barbare elle en fit non-seulement un roi, mais un des pins savants hommes de son siècle. Le père, nommé Juba comme lui, roi de Numidie, ayant suivi le parti de Pompée, fut vaincu par Jules César, qui mena son fils à Rome pour servir d'ornement au superbe triomphe qu'il fil de l'Afrique. Ce jeune numide fut élevé dans celle grande ville par les soins d'Auguste, successeur de César, et fit tant de progrès dans les belles-lettres, que, comme dit un ancien, il devint bien plus illustre par la grandeur de sa science que par l'éclat de sa couronne, ut studiorum claritate. memorabilior quant regno (Plin., Lib. Y, cap. 1). Auguste, api es l'avoir ainsi élevé, lui choisit une femme, qui fut la jeune Cléopâtre, fille de Marc Antoine el de la fameuse Cléopâtre, après quoi il l'établit roi en lui mettant le diadème, qui était la marque de sa dignité souveraine. Mais comme il ne pouvait pas lui rendre la Numidie, qui était le royaume de son père, parce qu'elle était alors province romaine, il le gratifia, comme j'ai dit, des deux Mauritanies et d'une partie de la Géiulie. Les Gétuliens, qui aimaient beaucoup mieux la domination des Romains que celle de Juba, se révoltèrent contre lui l'année piécéilenle , el en vinrent à une guerre ouverte, où ils furent vaincus par les généraux des Romains. Ce fut , selon toutes les apparences, durant le cours de celte guerre que Glaphyra, qui n'aimait guère son mari, s'en retourna en Cappadoce,chez le roi, son père. Josèphe s'est trompé quand il a dit qu'elle était veuve de Juba lorsqu'elle épousa Archélaûs ; car il est constant que ce prince africain ne mourut que très-longtemps après, vers l'an 19 de 1ère chrétienne.
Archélaûs , qui connaissait son esprit et qui fut peut-être encore frappé de quelques resles de beauté qu'elle avait conservés, quoique dans un âge assez avancé , la prit pour épouse , malgré les lois , ou si l'on veut , la coutume des Juifs, spreto , dit Josèphe, more palrio, laquelle ne souffrait point qu'on épousât la femme de son frère, quand elle en avait eu des enfants, comme celle-ci en avait d'Alexandre. Celle alliance, qu'Archélaûs alla contracter jusque dans la Cappadoce, ne fui approuvée ni de la nation des Juifs, surtout lorsqu'ils virent que pour l'épouser il venait de répudier sa femme Mariamne, ni des deux lélrarqu<-s,ses frères, je veux dire Antipas et Philippe, fiais il ne se mil point en peine de leurs jugements , non plus que de celui des peuples, tant il avait de passion pour celle princesse. Cependant Dieu même sembla désapprouver sa conduite en condamnant celle de Glaphyra. Voici ce qu'en rapporte Josèphe, qui mérite assez d'être cru, car il n'a pas coutume de remplir son. Histoire de contes fabuleux. Comme elle était en
Judée, peu de temps après la célébration de ses noces, elle eut un songe qui parut assez étonnant. Une nuit, il lui sembla qu'elle voyait Alexandre, son premier mari , el qu'elle en était transportée de joie. Mais comme elle le voulut embrasser, Alexandre , bien loin de le permettre, lui fil ces sanglants reproches : Vous avez bien vérifié, Cluphyra, ce qu'on dit communément : qu'il n'y a guère de fidélité dans les femmes. Je vous avais épousée vierge, el j'avais eu même des enfants de vous ; mais le désir de passer à de secondes noces vous a fait oublier l'amour que j'ai eu pour vous. Non contente de m' avoir fait un tel outrage, vous n'avez point eu de honte de prendre un tioisème mari et de rentrer impudemment dans ma famille en épousant Archélaûs, mon frère. Je nai garde de faire comme vous en oubliant l'amitié que vous m'avez portée ; je vous retirerai donc à moi, el par là je vous délivrerai de l'infamie dans laquelle vous vivez. Ce songe paraît assez surprenant : cependant Glaphyra, l'ayant raconté à quelques-unes de ses amies , mourut peu de jours après. Ce mariage , suivi d'ui» événement si funeste, acheva de rendre Archélaûs odieux aux peuples et à ses proches mêmes; car il l'était déjà assez par sa cruauté et sa tyrannie (Joseph., lib. XY11 Amiquit.t cap. 15, el lib. Il Bell.jud., cap. 11).
Joazar est rétabli dans le pontificat.
Ce fut aussi vers ce temps-ci que le même Archélaûs ôta la grande sacrificalure à Jésus, fils de Sié , qui l'avait possédée quelques années. Il rendit, selon toutes les apparences, celte l'onction sacrée à Joazar, petit-fils de Roeth, dont il l'avait dépouillé au commencement de son règne , sur les soupçons qu'il avait eus de lui. Nous ne lisons poinl dans l'histoire des Juifs que ce soit Archélaûs qui l'ait rétabli dans le pontificat; mais comme il est certain qu'il remplis sait une place si honorable quand ce prince fut privé de ses Etats el envoyé en exil, il y a lieu de croire que ce fui lui qui le remit dans celle suprême dignité: Au reste, ce Joazar était aimé du peuple, comme nous le verrons dans la suite, et sans son autorité les Romains auraient eu bien de la peine à faire dans la Judée le second dénombrement qu'ils firent: peu après. Car d'abord ils en murmurèrent beaucoup, mais ils ne s'y opposèrent pas ouvertement, parendo aucloritati pontificis Joazari, par la déférence qu'ils avaient pour le pontife Joazar (Joseph., itû. XV1U Anliquit., cap. 1 el 5).
Les Juifs el les Samaritains accusent Archélaûs auprèi de César Auguste.
J'ai déjà dit que l'alliance d'Archélaûs avec Glaphyra étant faite contre les lois et la coutume, aigrit l'esprit de ses frères, les deux tétrarqOes , el peutêtre de sa tante Salomé, parce qu'il me semble que Mariamne, qu'il avait répudiée, était sa nièce. Les principaux d'entre les Juifs elles Samaritains voyanî les choses en cet état, el ne souffrant plus qu'avec une peine extrême ses cruautés et sa tyrannie ; non
CONFIRMATION DE L'HISTOiRE EVANGÉLIQUE 1016
fcrentcs ejus crudelitatem et tyrannidem , t^v w/zôT>jTa •càr«C jtaî-Tyfôt«fS«, ce soni les termes do Josèphe, députèrent vers Auguste pour lui en porter des plaintes. Ils les firent d'autant plus librement qu'ils se ressouvenaient fort bien que ce prince lui avait expressément recommandé de gouverner ses sujets avec bonté et avec justice. Oserait-on dire que ses deux frères, Antipas et Philippe, se joignirent à ces députés et furent eux-mêmes ses accusateurs? Quand je le dirais, je n'écrirais rien qui n'ait assez de fondement dans l'histoire. Car Dion Cassius, qui nous a laissé celle des Romains, dit en termes exprès qu'IIérode (c'est ainsi qu'il nomme Archélaùs) fut accusé par ses propres frères : Herodes Palœstinus a fratribus, à;r<$ twv ùh).fâ-jy accusatus est (Dio, Hist. lib. LV). Au reste, cette accusation fut faite à Rome contre Archélaùs, la dixième année de son règne, decimo cjus principalus anno ; Sexàrw ïtst ryjs àp^ç, comme écrit Josèphe , c'est à dire , autant qu'on le peut conjecturer, vers la fin de cette année , s'il est vrai qu'Hérode soit mort au mois de novembre ; car en ce cas la dixième année de la puissance d'Archélaùs aura pu commencer en décembre de Tannée courante (Joseph., lib. XVII Antiquit,, cap. 15, et lib. II Dell. Jud., cap. 11).
L'an 1 1 de l'âge de Jésus-Christ , et le 1 de l'ère commune. L'an &9 et 50 d'Auguste, et le 10 a" Antipas et de Philippe. L'an 760 de la ville de Rome , et le 3 de la 196e olympiade, A. Licinius Nerva Silanus , et Q, Cœcilius Métellus Créticus étant consuls. Archélaùs est relégué dans les Gaules.
Auguste, qui, par le poids de son âge et par l'accablement des affaires , devenait tous les jours plus chagrin , car outre les autres guerres, celles de la Pannonie et de la Dalmatie le tenaient dans une continuelle inquiétude, n'eut pas plus tôt entendu les accusations qu'on formait contre Archélaùs , qu'il commanda tout en colère à son agent qui était à Rome de partir sur l'heure pour la Judée, et de le lui amener au plus tôt. Il fallait bien que sa colère fût grande, puisqu'il fit ce commandement sans seulement daigner lui écrire. Cet agent, qui portait aussi .e nom d'Archélaùs, et qui peut-être était quelque affranchi , obéit promptemenl à ces ordres ; il se mit sur mer , et arriva en Judée lorsque son maître était en festin avec ses amis. Cinq jours auparavant son arrivée , ce prince infortuné avait eu un songe qui l'inquiétait et qu'il avait raconté à quelques-uns de ses plus familiers. 11 lui sembla voir dix épis de blé mûrs et remplis de grain, mais qui étaient mangés par des bœufs. Il voulut avoir l'interprétation de ce songe , sur lequel les plus habiles ne convenaient pas ; et il n'y eut qu'un essénien, nommé Simon, qui le lui expliqua. Il dit à Archélaùs que ce songe présageait un changement de fortune, mais un changement qui ne serait nullement favorable. Que les bœufs en labourant la terre la renversaient et lui faisaient changer de face ; et que les dix épis mar-
quaient dix années, parce que la terre en produit tous les ans ; qu'ainsi la dixième année de son règne allait changer la face de ses affaires et serait la fin de sa domination et de sa puissance. Cinq jours après l'interprétation de ce songe , l'agent qui apportait les ordres d'Auguste arriva dans la Judée ; il les fit aussitôt savoir à son maître, et" l'obligea de partir pour se rendre promptement auprès de César. Un voyage si précipité a pu se faire vers les premiers temps de celle année, qui pouvait être la dixième commencée du gouvernement de ce prince.
A peine Archélaùs fut il arrivé à Rome , qu'Auguste termina son affaire, qui était assez importante pour mériter d'être examinée avec plus de soin. ïl entendit, soit en particulier, soit dans un jugement public , les accusations que les Juifs et les Samaritains formaient contre ce prince ; et ayant écoulé ses défenses , qui ne lui semblèrent pas justes , il le priva de sa protection et de ses bonnes grâces, car il l'en croyait indigne, et l'envoya en exil à Vienne sur le Rhône, qui était une ville célèbre des Gaules, laquelle subsiste avec éclat encore aujourd'hui. Mais avant de le reléguer dans des provinces si éloignées, qu'on ne regardait presqu'alors que comme des pays barbares , il le dépouilla de sa principauté et même de tous ses biens. Il est étonnant de voir que Josèphe n'ait dit que deux mots de son jugement, de sa condamnation et de son bannissement : Mox, ditil, ubi venit, Cœsar, auditis ejus accusatoribus, et ipsius defensione, m'xsit eum in exilium Viennam, quœ est urbs Galliœ, Bîewav tzoIvj tïjî Ta^an'aç, bonis omnibus ante ablalis (Joseph., lib. XVII Anliq., cap. 15). La grande brièveté de Josèphe donne lieu de croire que cet historien, qui a été si diffus dans la vie d'IIérode , n'a presque rien trouvé des actions d'Archélaùs ; car outre qu'elles ont été basses et obscures , peut-être que les Ju;fs, à qui sa mémoire était odieuse, n'ont voulu laisser de lui aucun monument a la postérité.
Peut-être aussi a-t-il affecté celle brièveté pour ne pas décrier les princes de sa nation par un détail exact et particulier de ce qu'ils ont fait en celle conjoncture contre leur propre frère. Car enfin, les deux télrarques ont été ses accusateurs ; et Dion, que j'ai cité ailleurs, le donne assez à connaître, quand on joint à son témoignage celui de Strabon. L'on sait que cet auleur est exact, mais ce qu'il est bon de remarquer, est que souvent en deux lignes et même en deux mots, il nous conserve la mémoire de certains faits très-importants de l'ancienne histoire. En effet, après avoir amplement décrit la Judée, il vient à parler du roi Hérode, de ses fils et successeurs, et du bannissement d'un d'entre eux, qui est notre Archélaùs; car il dit qu'il passa le reste de ses jours en exil chez les Allobroges : Unus in exilio, lv puy*;, apud Gallos Allobroges vitam exegil (Strabo, Geograph. lib. XVI, circa médium) : ce qui confirme la narration de Josèphe, car Vienne élait alors la capitale des Allobroges. Et pour les autres, il entend Antipas et
PAR LA ROMAINE ET LA JUDAÏQUE. 1013
u'après bien des soumissions et ei la Samarie, auxquelles on avait joint Pldumée.
Philippe, ce ne fut
des prières qu'ils obtinrent leur retour et le rétablissement dans leurs létrarchies : Ain vero multis obsequiisvix reditum, xàfloSov, impelrarunt, resliiuta u trique $ua tetrarchia. Ce peu de paroles dit beaucoup de choses; c:«r Ton conclut de là que les deux frères d'Archelaûs se sont rendus à Rome comme lui puisqu'ils n'ont obtenu leur retour et leurs létrarchies, qu'à force de soumissions et de prières, et peut-être de présents, dt.pa.nitt*. nollt,, obsequiis multis; car ces deux mots peuvent signifier toutes ces choses. Sans doute qu'ils fuient accusés auprès d'Auguste par les députés de la nation des Juifs, qui demandaient à vivre sous la domination des Romains, et c'est ce que veut dire Slrabon par ces mots, lv cariât; iyevivro, criminati sunt, et non pas, rei facti sunl. Car il n'y eut proprement qu'Archélaùs qui fut trouvé coupable : pour Philippe le tétrarque, il ne le fut nullement : c'était le meilleur prince du monde, comme on le verra dans la suite ; et pour Anlipas, l'on ne voit pas aussi qu'il eût fait grand mal. C'est pourquoi Auguste se laissa enfin fléchir en leur faveur, après beaucoup de prières, ce qu'il n'aurait pas fait si tous deux avaient été coupables. Car, à parler franchement, Auguste, qui cherchait de l'argent de tous côtés, pour les frais immenses de tant de guerres qu'il avait alors sur les bras, aurait été ravi d'unir à son empire tout le royaume d'Hérode, c'est-à-dire, la Galilée ainsi que la Judée et la Samarie, s'il l'avait pu justement. Si l'on dit que Dion Cassius, qui assure qu'ilérode, nommé Arehélaûs, fut accusé par ses fc ères, ne s'accorde pas avec Slrabon ; je réponds qu'il est aisé de les concilier. Car Anlipas el Philippe, voyant qu'on les enveloppait dans les mêmes crimes, les rejetèrent entièrement sur Arehélaûs, et firent voir que lui seul en était coupable : ainsi ils furent obligés de se rendre ses accusateurs. Par là, ils perdirent leur frère, qui fut exilé; mais ils se tirèrent du péril. Arehélaûs était dans la dixième année de son règne quand il fut relégué dans les Gaules. Josèphe le dit si nettement au livre XVII de ses Antiquités, qu'il n'est pas possible d'en douter. Le songe qu'eut ce prince, où il voyait dix épis de blé, deceth spicas, prouve la même chose, et elle est confirmée par un autre endroit de cet historien. Car il dit, au livre qu'il a fait de sa Vie : que son père, Matthias, qui fut depuis célèbre par sa justice, naquit l'an 10 d'Archelaûs, nalum esse anno decimo regni Aiihelai,py.>7ds{jo.>To; Apxeïàov rà Bi/.cczoj (Joseph. yin Vita uua). Josèphe a donc parlé plus exactement dans ces endroits que je viens de marquer, qu'il n'avait fait au livre 11 de la Guerre des Juifs.
La Judée réduite en province avec la Samarie.
A peine l'infortuné Arehélaûs fut-il allé au lieu de *on exil, qui était Vienne en Dauphiné, qu'Augus:e réduisit en province tous ses états, en les soumettant' absolument à la domination des Romains. La principauté dont il avait été elhnarque, renfermait la Judée
Tout cela fut compté parmi les provinces de l'empire et mis sous le gouvernement de Syrie, qui était un des plus riches et même des plus importants, parce qu'il était voisin des Parlhes. Auguste coulisqua tous les biens d'Archelaûs; néanmoins, comme il avait de la considération pour Salomé, sœur du grand Hérode, il lui donna le bourg et le château d'Archélaïde, avec les plants de palmiers qui en dépendaient. Et elle, en mourant, ce qui ne fut que plusieurs années après, laissa, par son testament, à Livie, femme de cet empereur et mère de Tibère, le même bourg d'Archélaide, Phasélaïde qui en était tout près, et les excellents palmiers qu'on avait plantés dans les campagnes voisines. Salomé donna par là des marques de reconnaissance à sa bienfaitrice ; car Livie ne se lassa point de la favoriser, el je suis assez porté à croire que, sans la protection de cette femme, pour laquelle Auguste avait tant d'égards, Anlipas et Philippe auraient eu le même sort que leur frère el ne seraient jamais retournés dans leurs lélrarchies. Aussi lui donnèrent ils depuis des marques publiques et éclatantes de leur gratitude (Joseph., lib. XVIll Antiquité cap. 1, ellib. II Bell. Jud., cap. 12).
Au reste, qui n'admirera ici la conduite du Dieu souverain de l'univers, qui, étant le maître des roisel le dispensateur des royaumes, les donne et les Ole selon les desseins secrets de sa volonté. Il avait mis, contre louie apparence, celui de la Judée entre les mains d'Hérode, par le ministère des Romains; ce royaume semblait devoir demeurer éternellement à ses descendants, car sa postérité était très-nombreuse ; et cependant les mêmes Romains, disons plutôt le même prince, qui en avait investi le père, est celui qui en dépouille le fils. Auguste, conjointement avec Marc Antoine, l'avail donné à Hérode, pendant qu'il n'était que triumvir; et Auguste, devenu empereur, l'ôte à Arehélaûs, son fils et son successeur. C'est que ce Dieu souverain, qui avait révélé aux prophètes ses grands et incompréhensibles desseins, et qui leur avait fait tant dire de choses étonnantes de la mort de son Fils, voulut enfin les accomplir lorsque le temps fut arrivé. Leurs prophéties marquaient, sur toutes choses, que ce Fils adorable sérail livré aux genlils et condamné par eux à une mon infâme, qui sérail pourtant la source du salut. Ces gentils ne pouvaient être que ceux qui s'étaient rendus maîtres de la Syrie, et surtout de la Judée, et c'étaient les Romains. Il fallait donc que la Judée tombât sous leur puissance absolue, comme elle fait aujourd'hui. Il fallait encore qu'il y eût un gouverneur à Jérusalem, qui, étant maître de la vie des hommes, condamnât le Fils de Dieu pour eux à la mort; et c'est ce que nous verrons dans quelques années. Ce sera alors que ce Verbe de Dieu dira luimême à ses chers disciples, en leur développant les prophéties : Voilà que nous montons à Jérusalem ; et tout ce qui a été écrit par les prophètes du Fils de rhomme y sera accomvli. Car il sera livré aux genlils,
lit sera moqué, il sera outragé, on lui crachera au visage ; et, après quils l'auront fouetté, ils le feront mourir.(Luc, XVIII, 51-33.)
Ce qu'Auguste fait donc aujourd'hui eu ôtanl au fils d'IIémde lu Judée, et en la réduisant en province sous le gouvernement des Romains, il ne le (ail que par le mouvement du Dieu souverain ; et Dieu en le faisant par son ministère, ne fait que préparer les clio es à l'accomplissement des prophéties et de ses volontés.
Coponius, premier gouverneur de Judée.
Après le bannissement d'Archélaûs, la Judée fut incessamment réduite en province, avec la Samarie; et celle province, qui avait son intendant ou gouverneur particulier, lut comprime sous celle de Syrie. Celle-ci, qu'on regardait alors comme une des plus importantes de tout l'empire romain, parce qu'elle était sur les confins des Parllies el de; Arméniens, avait éié adminisirée depuis plus de deux ans par Cn.Senlius Saturninus, dont l'histoire ne nous apprend rien. Il fut révoqué par Auguste au commencement de cette année, et ce prince envoya pour remplir sa place P. Sulpicius Quirinius, ou Cvrinus, dont j'ai parlé ailleurs assez amplement. Car ce fut ce Quirinius par qui le premier dénombrement, dont a parlé saint Luc, fui l'ait en Judée; el ce sera lui qui fera bientôt le deuxième dans la même province, en confisquant les biens d'Archélaûs. Lorsque Quirinius partit pour la Syrie, qui était son département, Auguste envoya avee lui, pour être gouverneur ou intendant de la Judée, Coponius, qui était chevalier romain, el qui commandait un corps de cavalerie : cum eo (c'est de Quirinius que parle Josèphe) simul mil lit ur Coponius, eruvxaTa7r^7rsTai Kwirwvtoj, turmœ equitum prœfeclus (Joseph., I. XYI1I Anliquit., c. \). Il dil ailleurs qu'il é ait de l'ordre des chevaliers romains, equestris or-
d'niis apud HoniailOS, tvj$ itcttix/js Ttapà P«//*îous toc£ewî
( /. II Bell. Jud., c. 12 ); ce qu'il a marqué à dessein, car l'on n'envoyait quelquefois dans ces petites provinces que de simples affranchis, qui n'avaient pas toujours le droit ou la puissance du glaive, jus gladii, c'est-à-dire le droit de vie el de mort, et qu'on appelle en grec efoim'av -zoo xtscveiv, jus occidendi. Or il est certain que Coponius obtint d'Auguste ce droit souverain sur la vie des hommes qui lui étaient soumis ; car l'historien des Juifs le marque en termes exprès, quoique les traducteurs, ni latin, ni français, ne Taient point observé, par une négligence qui n'est pas excusable. Les terres, dit il, d'Archélaûs ayant été rétluiles en province, Archelai dilione in provinciam redacta (Joseph., ibid.)% Coponius, qui était chevalier romain, y fut envoyé pour être gouverneur par César Auguste, qui lui donna la puissance de vie et de mort, accepta a Cœsare vilœ et necis potestate,
fj-L'/piTOV xTStvetv >a£ùv ■nu.ç.oc xoû Ku.iav.poc è£outrîav. Celle
puissance est remarquable, mais elle était nécessaire pour l'accomplissement des desseins de Dieu sur son Fils, el c'est pourquoi elle fut aussi accordée à Pi-
niSTOlRE ÊVANGÉLIQUE 1020
laie, qui le devait condamner à la mort. Or Pilate fut le cinquième successeur de Coponius, et les Juifs avaient raison de lui dire, quand il leur renvoyait Jésus-Christ pour le faire mourir, Nobis non licet interficere quemquam (Jean, XVIII, 31) : ce qui était vrai alors, car les Jui.'s n'avaient point la puissance du glaive, elle était réservée au gouverneur établi de la part des Romains.
Anlipas el Philippe reprennent le gouvernement de leun létrarchies.
Pendant que Quirinius allait en Syrie, et Coponius dans la Judée, pour gouverner les peuples de ces provinces, llérode Anlipas et Philippe, son frère, obtinrent permission de César Auguste de reprendre le soin de leurs létrarchies. Anlipas avait sous son commandement toute la Galilée, tant la haute que la basse, et le pays d'au delà du Jourdain, nommé la Pérée. C'était un prince politique et artificieux, qui aimait ses plaisirs, et qui après avoir commis beaucoup d'injustices, se perdit enfin lui-même, par l'ambilion qu'il eut d'èlre roi. Philippe son frère, car ils étaient tous deux fils du grand llérode, mais de diverses mères, avait pour partage l'Ilurée el la Traconiie. C'était le pays qui est depuis les sources du Jourdain jusqu'à l'embouchure du lac de Génésarelh, ou, si vous voulez, depuis Césarée, qui perlait le nom de Philippe, parce qu'il l'avait bàiie, jusqu'à la ville de Capharnaûm, sur la pointe du lac de Galilée. Ce prince était bien différent de son frère : car il était doux, simple et modéré, n'ayant point d'ambition, et rendant exactement justice à tous ses sujets. Il semble que c'esl Dieu qui a suscité et conservé ce prince pour donner coursa l'Evangile, que Jésus Ch:isi a plus prêché sur ses terres que partout ailleurs, puisqu'il y a même établi sa demeure dès le commencement de son ministère. Car l'on sait qu'il quitta la ville de Nazareth, trop voisine de la cour d'Aniipas, qui fit mourir sainl Jean Baptiste, pour aller demeurera Capharnaûm, qui appartenait au lélrarque Philippe. Ces deux princes étant de reiour de Rome, où nous les avons vus en danger de perdre leurs Elals, s'appliquèrent à les gouverner en paix et même à les embellir: bâtissant des villes, qui depuis ont élé célèbres, enire autres Tibériade et Cé»arée, dont je viens de parler, et en rétablissant d'autres que les séditions avaient désolées. Tout ce que je viens de dire n'est point développé par Josèphe, qui se contente d'écrire que les terres d'Archélaûs étant réduites en province, ses deux autres frères, llérode, surnommé Anlipas, et Philippe , recommencèrent à gouverner leurs tétrarehies : Archelai ethnarchia in provinciam redacta, reliqui, id est, Philippus et llerodes, qui cognominabatur Anlipas, lelrarchius suas regebant, oiù/.owi Tàj lauTÔiv ?z7pv.pyja.i (Joseph , /. II Bell.
Jud., c. 13).
Têlrarchie de Lysanias.
Outre les deux lélrarques, je suis porté à croire
102l PAR LÀ ROMAINE
que ce Lysanias, qui est marqué au chapitre III, v. 1, de S. Luc , et dout je viens de parler , comme tétrarque d'Abilène, a é'é mis celle année en possession de celle dignité. Premièrement , Eusèhe le dit assez nellement (Euseb., Uist. lib. I, cap. 9) , et il le dit même comme s'il l'avait vu dans les Antiquités de Josèphe, où présentement il n'y a rien de semblable. Car il assure qu'on lisait dans cet historien, qu'Archélaûs ?yanl élé dépouillé de sa principauté après un règne de dix ans , ses frères Philippe et le jeune Hérode, et avec 'eux Lysanias, gouvernèrent leurs létrarchies : utque, cum Archelam post annos deccm regno cxcidisset , fralres ejus Philippus et H erodes junior, remarquez les paroles suivantes, una cum Lysania, kfUK Aucravîa, letrarchias suas rexerint. Ces termes sont bien exprès, et l'on ne peut pas en avoir de plus clairs. Que Josèphe l'ait donc écrit ou qu'il ne l'ait pas fait, il est constant que c'a élé la pcn>ée u'Eusèbe, et pour moi je tombe assez dans son sentiment. Car enfin , l'on trouve, quelques années après le bannissement d'Archélaùs, un Lysanias, létrarqued'Abiîône, marqué par ces mois dans un évangélîste : El Lysania Abilinœ telrarcha , xal Auwnov tyj? A6t>»j^î TerpapxejvTos (Lucas, ibidem), et on le trouve marqué avec Hérode Ant'pas et avec Philippe, il semble donc qu'ils ont éié établis ensemble ; cl l'on pourrait croire avec quelque apparence que la chose serait
arrivée de la sorte. Il y avait environ
■sept ans
qa" Hérode le Grand avait obtenu de la libéralité d'Auguste la seigneurie de Zénodore , qu'on appelait auparavant la léirarchie d'Abilène , ou de Lysanias, parce que ce Zénodore élail un scélérat , qui autorisait les voleries et le brigandage. Après la mort d'IIérode, celle seigneurie de Zénodore , du moins en partie, fut comprise dans la léirarchie qu'Auguste donna à Philippe. Lui et son frère Antipas pensèrent perdre Jeurs principautés, quand ArChélaûs lut privé de la sienne , ce qui arriva celle année ; car César Auguste, qui élail aussi irrité contre eux, ne les y rétablit qu'après bien des soumissions et des prières, et peut être même après bien des présente. Il faut avouer que cet empereur n'en eut jamais plu» do besoin , parce que, comme j'ai déjà dit, il fallait des sommes immenses pour les grandes et dangereuses guerres qu'il avait sur les bras : aussi cherchait il de tous côtés de l'argent pour les soutenir. N'est-il donc pas assez vraisemblable que, dans celle pressante nécessité, il ail rendu au jeune Lysanias une partie des lerres de son père . c'est-à-dire l'Ahilène et ses dépendances, qui avaient depuis élé en la possession de Zénodore, ou si vous voulez de Zenon? Pour moi je ne vois rien de plus croyable ni même de plus naturel. Auguste, d'une part, irrité contre les (ils d'IIérode par les accusations des Juifs, et d'autre côté, gagné par les largesses du jeune Lysanias, a pu le rétablir dans le bien de son père et de ses aïeux. Je dis de ses aïeux , car s'il était (ils de -l'autre Lysanias, comme il y a assez d'apparence, c'éiail le quatrième de sa race qui possédait cette tétrarchie.
Ptolémce, son bisaïeul, qui se nommait Menée, P>ole~ mœus Mennœus en fu'. le premier maître A lui succéda un second Ptolémée , qu'on appelait le (ils de Menée , Plolemaus Mennœi filius. Celui-ci eut un (ils nommé Lysanias , qui fut aussi léirarque , qui eut même le titré de roi elque Marc Antoine fit mourir vers les commencements du règne d'Uéiode. C'est ce premier Lysanias qui semble avoir été le père du jeune Lysanias dont il est question, et qui est marqué dans S. Luc. Voilà ce qui me paraît le plus plausible et le plus vraisemblable louchant ce lélr.irqué d'Abilène, dont je parlerai encore en son lieu. Au reste, tout ce que je viens de dire de la race et de la succession de ce Lysanias est pris de Strabon, de Josèphe, de Dion et de quelques autres auteurs , et tout cela autorise notre é\ an-élisle. (Strabo, Geog. I. XVI; Joseph., lib. XIII, XIV, X\;etDio,r.b. XLIX.) Second dénombrement fait dans la Judée par Quirinius. Après que Sulpicius Quirinius eut élé à Anlioche, ou peut-être seulement à Béryte, prendre possession du gouvernement de Syrie , il alla prômplemenl en Judée, car il avait ordre de s'y rendre sans CiSse, tant pnur faire l'estimation de tous les liiens de cette nouvelle province , que pour confisquer et vendre publiquement ceux (VArchélaùs. C'est ici que Josèphe fait une mention très-honorable de ce Quirinius, à qui il donne le nom de Rvp^ vie;, ou deCyrenius (Joseph., lib. XVlIl Anliq.,cap.\). Il dit qu'il était sénateur romain, et qu'après avoir passé par toutes les charges et tous les honneurs , Zvx. nowfflv ôfcviu; , il était parvenu jusqu'à la dignité de consul, ad consulalum usque proveclus estt et qu'ainsi c'était un homme illustre eu toutes manières. Cependant les ennemis de Quirinius , car il en eul assez "bon nombre à Rome, disaient, au rapport de Tacite, que la maison dont il sortait était assez obscure , car il n'éiait pas de l'ancienne et très-noble famille des Sulpices ( Tacit., Annal, lib. III, cap. 23 et 48). Mais il ne laissa pas de parvenir aux plus grands honneurs et même au consulat , sous le règne d'Auguste , par les services importants et pénibles qu'il rendit à cei empereur , acribus minisleriis consulalum adepins. Ce fut donc ce sénateur romain, cet homme consulaire, en qui Auguste prenait confiance, qui vint en Judée vers les premiers mois de cette année, pour y faire l'estimation et le dénombrement de tous les biens des particuliers : Quin et ipse Cyrenius , dit Josèphe , in Judœorum regionem venit , jam atlributam Syriœ provinciœ , ut percenscret facultates eorum , «TroTi/Jtvjaôyevcç «ùtSw tôc; oùstaj ; et en mêiii? temps pour se saisir , au nom de l'empereur, de tout ce qui avait appartenu à Arcbélaûs , et ut res Archelai in suam potestatem rédiger et (Joseph., ibidem ). Quirinius fait donc une seconde fois le dénombrement dans la h\âée, car il en avait déjà fait un autre ; mais avec celle différence, que le premier ne regardait simplement que les personnes, dont on voulait savoir le nombre; et celui-ci au contraire concernait les biens, qu'il fallait priser ; Car c'était sur le prix et l'estimation de ce que possédaient les particuliers, que ?e ré-
glait le tribut qu'on devait payer , et qu'on paya depuis aux Romains. L'évangéliste S. Luc ne pouvait donc pas parler plus juste, lorsqu'il rapporte le premier dénombrement fait par le même Quirinius vers la naissance de Jésus Christ , que de dire : hœc dcscriptio prima, uùzr, n ùnoypx?r) izpûrri,facla est a préside Syriœ Cijrino ( Luc, II , 2 ). 11 l'appelle le premier dénombrement, parce qu'il savait que Quirinius en fil, dix ou onze ans après, un deuxième, qui est celui dont nous parlons. Quirini us avait fait le premier , élant commis par Auguste , et adjoint de Saturnin ; mais pour celui-ci, il le l'ait comme gouverneur et magistral ordinaire de toute la Syrie, sous laquelle élaitla Judée. N'élait-il pas naturel d'envoyer en celle province, pour connaître des biens, un homme qui avait tenu registre de loules les personnes? Tout cela était très-pénible et peu agréable à un homme consulaire, il faut l'avouer; mais ce fut par ces services pénibles et difficiles , acribus ministeriis , que Quirinius se maintint dans l'esprit d'Auguste ; outre que ces sortes d'emplois furent pour lui de belles occasions d'amasser des richesses , comme il ne manqua pas de faire, puisque lorsqu'il mourut vers l'an 21 de l'ère chrétienne, il passait pour un homme qui avait de grands biens, mais qui n'avait point d'héritiers. J'ai élé bien aise de m'élcndre un peu sur ces deux dénombrements, qui ont fait tant de peine à quelques critiques. Ils murmurent contre l'évangéliste de ce qu'il ne parle que d'un seul dénombrement : et d'ailleurs ils pestent conlre Josèphe de ce qu'il en décrit un autre, qui n'a nul rapport à celui de S. Luc. D'où ils concluent un peu trop librement que l'un ou l'autre a pu en cela se tromper. Mais toutes choses bien considérées, ils me permettront de leur dire que je ne vois pas qu'ils aient raison. Car enfin , si S. Luc n'a parlé que du premier dénombrement, c'est parce qu'il n'y a que celui-là seul qui touche la naissance de Jésus, qu'il entreprend de décrire. Et quant à Josèphe, il ne l'ait mcnlion que du second dénombrement, parce qu'il n'y a que celui-là qui concerne proprement la nalion des Juifs. Le premier est un dénombrement général, qui se fait par tout l'empire romain, et ainsi c'était un fait de l'histoire romaine : le deuxième regarde en particulier la Judée, mais la Judée qu'on réduit en province; aussi Josèphe nel'a-t-il point omis clins les livres de ses Antiquités. D'ailleurs n'est-il pas vraisemblable que b. Luc a louché l'un et l'autre, puisqu'il parle en ces termes : Ce premier dénombrement , hœc descriptio prima ; car qui dit un premier, donne assez à entendre qu'il y en a eu un autre.
Saint Justin, martyr (Apolog. 1 ad Anlonin. Pium), qui écrivait cent cinquante ans après la naissance de Jésus-Christ, comme il le dit lui-môme, prouve à l'empereur Anlonin le Pieux , par le dénombrement l'ail par Quirinius , que Jé^us Christ est né en De- Ihléhem, petite ville de Judée. Et il lui dil même qu'il n'a qu'à consulter les acles de ce dénombrement pour en être assuré : quemadmodum ex descriptionibus crut:!* acll , quœ sub Quirinio sunl confectœ , cognos-
cerc poleslis. 11 fallait que cela fùl bien avéré, puisqu'un illustre défenseur de la foi des chrétiens osait bien renvoyer à ces acles un empereur toinain pour être informé de la vérité ; il fallait même qu'il fût assuré, aussi bien que Terlullien , que ces acles oia registres étaient encore de leur lemps dans les archives de Rome,
Au reslc je ne dois point oublier de marquer le temps de ce deuxième dénombrement fait par les soins de Quirinius. Josèphe nous apprend qu'il fut achevé l'an trente-septième, depuis la bataille d'Aclium, dans laquelle Marc Antoine fut vaincu par Auguste, anno tricesimo SCplimO, rp taxca-rû xai k6oô/j.a ï-ret, post vïcdunaCœsare in actiaca pugna Anlonium (Joseph. , lib. XY1I1 Antiq., cap. 3). Si cela est vrai, ce dénombrement était achevé cetie année avanl le second jour de septembre , que commençait l'an trente-huitième depuis celle victoire. Ainsi il a été fait au commencement de Tan 7G0 de la ville de Rome, sous le consulat de Licinius Nerva et de Cécilius Métellus.
Ce fut après la consommation de ce dénombrement, la Judée étant réduite en province sous la domination des Romains, que les Juifs perdirent non-seulement la dignité royale, mais même la puissance souveraine , marquée dans I Ecriture par le nom de sceptre. Les peuples de Juda furent dès lors assujettis; ils commencèrent à payer le tribut aux nations profanes et étrangères; ils perdirent la puissance du glaive ou le droit de vie et de mort, absolument nécessaire à une république : 11 n'y eut pas jusqu'à la dignité sacrée des pontifes, qui ne devint comme arbitraire et qui ne fût donnée par le caprice d'un cher valier romain ou même d'un affranchi. 11 n'y avait donc pas l'ombre d'une autorité souveraine dans la Judée, ni quant à la puissance, ni quant à la dignité. Ainsi le sceptre avait élé enlevé de Juda : il n'y avait plus ni prince , ni roi , je ne dis pas seulement de la postérité de ce patriarche , je dis même de la nation des Juifs. Le Messie, l'oint du Seigneur, l'atleuledes nations, celui que le Dieu éternel devait envoyer pour le salut de l'homme , était donc arrivé , était venu dans le monde. Oui sans doute il était arrivé, puisque les prophéties portaient expressément : que le sceptre, c'est-à-dire la puissance souveraine , ne serait point blé de Juda, ni le prince de sa postérité (C'en., XL1X, v. 10) , que celui qui devait être envoyé, ne fût venu, et que c'est lui qui serait l'attente des nations. En effet , il y avait déjà quelques années qu'il avait é:é envoyé : les justes l'avaient reconnu et les mages l'avaient adoré. Il était pourtant encore caché et il le devait être jusqu'au lemps de sa manifestation au peuple d'Israël. Et qu'on ne dise pas que les deux létrar ques, Antipas et Philippe, étaien encore princes des Juifs, car ils ne l'étaient pas dans le pays de Juda ; mais dans les cantons de la Galilée , où tout était rempli de gentils : mais de plus ils n'étaient point juifs d'origine, ils n'étaient point du sang et de la postérité de Juda, car ils étaient fils d'Hérode ei par conséquent ou Idumcens ou Ascalonilcs
J'ajoute à tout cela que le dénombrement des biens, qu'on fil après que la Judée fut réduite en province, était une marque certaine de l'asservissement des Juifs. Aussi ceux qui étaient alors les plus zélés pour la liberté des lois et pour l'immunité de la nation sainte, disaient hautement que le dénombrement, tel qu'on le faisait, n'était qu'une profession publique d'esclavage et de servitude. Un certnin Judas , qui était Galiléen ou Gaulanite, criait contre ce dénombrement, et il était soutenu par Sadoc ou Saduc , de la secte des pharisiens ; plusieurs auti es entrèrent dans leur sentiment, et tout cela tendait à une révolte, si Coponius n'avait arrêté le feu de la sédition. Mais quoique cela n'eût point alors de suite, Judas tint ferme dans son opinion ; et faisant depuis une nouvelle secte , il soutint fortement qu'on ne devait point reconnaître d'autre prince et d'autre seigneur que Dieu seul, solum Deum dominum ac principem habendum (Joseph., lib. XYIII Antiq., cap. 4). Du reste il était de la secte des pharisiens, qui pour la plupart donnaient assez dans ces senliments. Ce Judas est celui dont il est parlé au verset 37 du chapitre V des Actes, et il le faut bien distinguer d'un autre, nommé Theudas ou Theodas, dont il est parlé au verset précédent : car celui-ci fut chef de quelques séditieux dès la première année d'Archélaûs.
Anne est établi pontife des Juifs.
Pendant que Quirinius faisait le dénombrement dans la Judée, on en voulut murmurer et il y eut là dessus quelques tumultes et quelques mouvements. La plupart des Juifs avaient une peine extrême à le souffrir , voyant bien que cela tendait visiblement à la servitude et a la ruine entière de leur liberté. Ils voulurent donc se mutiner, mais Joazar, petit-fils de Boeih , étant alors souverain pontife et agréable au peuple , leur persuada par ses raisons et son auloi i é de se tenir en paix et de ne point résister opiniâtrement à une chose qu'ils ne pouvaient empêcher. Le dénombrement et l'estimation des biens se fit donc avec assez de tranquillité, par l'autorité de ce pontife et par la crainte des magistrats romains. Mais incontinent qu'il fut achevé , Judas et Sadoc , ces deux hommes zélés dont je viens de parler , commençant à crier contre et à faire voir que c'était là la marque d'une véritable servitude , il y eut dans la Judée et même dans Jérusalem des soulèvements qui tendaient à une révolte entière de toute la nation. Ou déclamait hautement contre la mollesse du pontife Joazar, et on l'accusait d'avoir trahi, en souffrant ce dénombrement , les intérêts de sa religion et de sa patrie, pour être bien avec les Romains.
Alors Quirinius , voyant qu'il n'y avait pas moyen de maintenir cei homme dans la dignité de pontife, parce qu'on se soulevait contre lui, la conféra h Anne ou Ananusjxhûc Selh (Joseph., lib. XVIII Antiq.,cap. 5), qui lut depuis un homme d'importance et qui eut un ircs-grand crédit dans Jérusalem. Cet Anne est celui qui est si renommé dans les Evangiles; ii eut
pour gendre Caïphe, qui n'est pas moins fameux que lui. Plusieurs de ses fils furent aussi grands prêtres des Juifs; et pour lui il conserva le pontificat durant l'espace de quinze ou seize ans. Cet homme était, si je ne me trompe, de la secte des saducécns; et comme il sortait d'une famille puissante, on pourrait bien le soupçonner d'être entré par des voies peu droites dans la possession de cette dignité. Toujours ce fut depuis son pontificat que ceux de la secte des saducéens, qui étaient les personnes les plus qualifiées de Jérusalem, commencèrent à avoir de l'autorité. Les gouverneurs romains les mettaient volontiers dans la souveraine sacrificature et dans les autres charges , parce qu'outre leur puissance, jointe à de grandes richesses, qui ne servaient pas peu à les obtenir, ils étaient moins remuants et moins séditieux que les pharisiens. Les Romains surent donc bien s'en servir, et pour leurs intérêts particuliers , car ils en liraient de l'argent, et pour conire-balanccr le crédit que les pharisiens avaient sur le peuple. Voilà l'artifice dont s'avisèrent ces hommes intéressés et politiques pour gouverner un peuple inquiet el séditieux , un peuple jaloux de ses lois : ce fut en tenant ces deux sectes dominanlesdans une espèce d'égaliiéetdecontre-po'nls. Mais ce qu'il y a de remarquable et qu'on ne saurait assez admirer est que, si les Romains trouvaient leur compte parmi tout cela, Dieu, de son côté , y voyait l'accomplissement de ses desseins ; car d'un côté la pure et véritable religion des Juifs péri sait visiblement entre les mains de ces pontifes saducéens, dont les dogmes n'étaient pas moins corrompus que les mœurs, el d'autre part la république reçut dès lors les semences de ces séditions et de ces révoltes qui, depuis, furent la cause de son dernier malheur. C'est que Dieu , qui était déjà lassé de l'impiété des Juifs, el qui allait être, par la mort de son Fils, plus irrité contre eux que jamais, voulait perdre et la religion et la république de ce malheureux peuple; il commençait donc dès à présent ce qu'il acheva soixante trois ans après. Anne est entré dans la dignité de souverain pontife , ou vers la fin de cette année, après que le dénombrement fut achevé, ou, tout au plus tard, au commencement de l'année suivante. C'était donc lui qui remplissait celte place d'honneur, qui était assis sur la chaire de Moïse, et qui poriait l'élole d'Aaron quand Jésus-Christ commença à entrer dans le temple de Dieu.
Van 12 de Cage de Jésus Christ , et le 8 de l'ère commune ; fan 50 et 51 d'Auguste, el le 11 des létrarques Antipas et Philippe; l'an 761 de Rome, el le 4 de la 196e olympiade, il/. Furius Camillus el Sez. Nonius Quiiililianus ttant consuls.
Jésus est assis dans le temple au milieu des docteurs. Ce fut vers les commencements de celle année, qui était la 8e de l'ère commune, la 11e des lélrarques Antipas et Philippe, et la 50e de l'empire d'Auguste, que Jésus Chris!, le Verbe de Dieu el le Sauveur du monde, vint de la ville de Nazareth en Galilée avec
CONFIRMATION DE I/IIISTOii'E EVANCÊLIQUL
iôâs
ses parents à Jérusalem, dans le temple du Seigneur, pour rendre à son Père ses vœux et ses devoirs. La fê'.e de Pàque, qui se célébrait parmi les Juifs avec tant de solemiiié et d'exactitude, tomba celle aimée vers les premiers jours d'avril. Saint Joseph , qui était un homme juste et qui ne manquait jamais d'obéir aux ordonnances de la loi , allait tous les ans, avec la sainie Vierge, son épouse, au temps de cel'e fête, à Jérusalem. Il prit ceue l'ois Jésus-Christ avec lui, qui é ait depuis trois mois dans sa douzième année, afin qu'il commençai à re> dre ce qu'il devait à son Dieu et à accomplir, même aux yeux des hommes, ses jusiiees et ses commandements. Je dis aux yeux des hommes; car, avec quelle perfection et quelle fidélité ne les avait-il pas accomplis aux yeux de Dieu, depuis le moment sacré de son incarnation! C'était en lui , tout enfant qu'il semblait être, et qu'il était en effet selon la chair, q e se trouvaient renfermés tons les trésors île grâce, de sagesse et de sainteté. Quel honneur, quelle obés-ance,. quelle soumission ne rendit il donc pas à son Père, dès les premiers temps ou pour mieux dire dès les premiers moments de sa vie? Comme fils de l'homme, il ailorait incessamment et souverainement son Dieu, qu'il savait être le roi de gioire el le Dieu de majesié; et le regardant dans celte vue, il s'anéaulissait devant lui, il l'honorait avec mm crainte filiale et respectueuse, el se soumettait avec une joie et un amour infini à toutes ses saintes volontés. Ces soumissions étaient si agréables aux yeux de son l'ère et de son Dieu, que saint Paul n'a point appréhendé de dire que c'est par celte soumission qu'il a commencé à opérer notre sanctification et notre salut. Car ce saint apôtre, si éciairé des lumières célestes, après avoir fait parler ainsi Jésus Ghrirt : Ecce venio ut faciam, Deus, voluniaiem tuam: En entrant dans le monde, ingrediens mundum, j'y viens , mon Dieu , pour y faire votre volonté ; il ajoute que c'est par celle volonté si soumise que nous avons é:é sanctifiés : in qua voluntale sanctificaii sunus {lléb., X, 5-10).
Jésus Christ étant donc arrivé à Jérusalem, accompagné de ses patents, enlra avant toutes choses dans le temple iU\ Seigneur, son Dieu , el là , prosterné «levant lui, après l'avoir humblement adoré, il s'offre tout de nouveau rouime il avait fait en entrant dans le monde, à être la victime qui devait s'immoler pour le salut de l'homme. Que l'oblalion de celle victime sainie et sans tache était précieuse devant les yeux du Père éternel! C'est par elle qu'il a réconcilié les hommes, el qu'il a, selon saint Paul, rendu parfaits ceux qu'il a sanctifies (Ibid., 14). Après qu'il se lut présenté au temple pour y rendre à Dieu ses devoirs, il ne manqua pas de commencer à manger l'agneau pascal avec ses proches, observant religieusement toutes les cérémonies qui étaient marquées dans la loi de Moï-e, el qui étaient alors en usage parmi la i.aiion juive. Les huit jours que renfermaient les l'êtes de Pàque et des Azymes étant accomplis, d'ailleurs Joseph <;i Marie ayant pleinement satisfait aux
mouvements de leur piélé et aux ordonnances de la loi , ils se mirent en chemin avec leurs proches et leurs amis piur retourner à Nazareth d;ms la Galilée. Mais quand ils eurent (ail une journée de chemin, lier unius diei , ne trouvant J<\<u>, ni dans leur compagnie, ni dans celle de leurs proches et de leurs amis, ils s'en retournèrent le lendemain à Jérusalem dans une inquiétude, mais tranquille et soumise, ne sachant ce qu'il était devenu.
Enfin, le troisième jour (car le saint évangélisle, qui pouvait bien l'avoir appris delà Vierge, marque exactement loules ces chose*), ils le trouvèrent dans le temple, non dans l'intérieur du temple où étaient les sanctuaires , mais dans un. des portiques où les Israélites pouvaient s'assembler. C'est là qu'il était assis au milieu des docieurs de la loi, qui pour la plupart éiaienl de la secie des pharisiens, et pass ient pour les plus savants dans les Livres saints. Jésus écoutai I ces îocieurs qui, étant assis sur des chaires plus élevées, expliquaient les Ecritures; et comme il leur faisait des questions ioui à fut extraordinaires aux enfants de son âge, el qu'il répondait avec une sagesse admirable sur celles qu'on proposait, ils étaient tous dans l'étouneuienl : Siupebanl omnes qui eum uudiebant super prudeulia et respousis pjh» {Luc, II, *"î). Mais il faut entendre le saint évai géiisle raconter ici toutes ces choses (Ibid , 41-47) : Le père el la mère de Jésus allaient lous les ans à Jérusalem à la fête de Pàque. Et lorsqu'il fut à Cage de douze ans, comme ils allèrent à celte fête selon leur coutume, après que les jours de la solennité furent passés , lorsqu'ils s en retournaient, l'Enfant Jésus demeura à Jérusalem^ el ses parents ne s'en aperçurent point. Pensant donc qu'il serait avec quelqu'un de ceux de leur compagnie, ils firent une journée de chemin, et alors ils le cherchèrent parmi leurs proches et ceux de leur connaissance ; mais ne le trouvant pus , ils retournèrent à Jérusalem pour le chercher. Et ils le trouvèrent, trois jours aprèst dans le tempte; il était assis au milieu des docteurs, les écoutant el les interrogeant. Or, lous ceux qui l' 'entendaient étaient lous étonnés de sa sagesse et de ses ré' ponses.
Quand Joseph et Marie eurent trouvé leur fils Jésus, ils furent ravis de joie el d'admiration eu môme temps, voyant qu'il était au milieu des docieurs, les écoulant el les interrogeant. Sa mère, qui semblait avoir plus d'autorité sur lui, et qui ressentait aussi plus de tendresse, ne put s'empêcher de lui dire : Mon fils , pourquoi avez vous agi avec nous de la sorte? voilà que nous vous cherchions , votre père et. moi , étant tout affligés. Et il leur répondit : Pourquoi me cherchiez vous? ne saviez vous pas qu'il fallait que je fusse dans les choses qui regardent mon Père, ou, comme on pourrait traduire : Dans la maison de mon Père ; car, stfTotî, toû IlKTpos /»ou, comme il y a dans l'original, est Souvent la même chose que è> i'ixw teà ïl«-pô; /j.ou, in domo Putris meit comme on le nnùrrail montrer par plusieurs exemples, el comme ii est marqué dans la version syriaque. Mais ils ne comprirent
pas ce qu'il leur disait
PAR LÀ ROMAINE ET LA JUDAÏQUE. 103
c'est-à-dire qu'ils ne firent que Coponius, chevalier romain, qui a été le premier
pas réflexion, ajoute saint Luc, qu'il devait dès lors venir dans le temple du Seigneur pour commencer à v jeter les rayons de (-elle doctrine de salut cl de vérité qu'il a depuis si abondamment répandue dans le même temple (Luc. II, 41-52).
Le même évangéliste dit qu'il s'en alla avec son père et sa mère, qu'il vint à NazartMl, et qu'il leur était soumis, et erat subditusillis ( Luc. II, 51 )• Or sa mère conservait dans son cœur loutes ces paroles, c'est-à-dire tout ce qu'elle voyait et qu'elle entendait de Jésus-Christ. Elle méditait intérieurement sur toutes ces choses, elle savait que tout ce qu'il disait était les paroles du Verbe de Dieu, de la sagesse incréé-', et elle les regardait comme autant d'oracles qui sortaient de sa bouche et qui renfermaient ou de saints mystères, ou des vérités salutaires. Mais qui n'admirera la conduite soumise de ce divin enfant à l'égard de saint Joseph et de la Vierge, sa mère, conduite qui est marquée dans l'Evangile par ces belles paroles : Erat subdilus Mis, il leur était soumis. Cet enfant renfermait en soi toute la plénitude de la raison et de la sagesse ; il aurait donc pu se conduire lui-même dans mille occasions sans crainte de s'égarer : tantôt il pouvait se retirer dans le désert, pour y faire plus tranquillement la prière ; tantôt il pouvait aller dans les synagogues, pour y entendre parler de la loi de Dieu ; il aurait même pu s'absenter pour aller instruire les enfants de son âge, avec lesquels il pouvait converser ; il ne fait rien de tout cela, il demeure caché dans sa maison, obéissant aux ordres de Joseph, soumis à la volonté de Marie , erat subdilus Mis; et s'il faisait quelque chose, ce n'était que par obéissance, ce n'était que par une soumission entière de sa volonté à la leur.
C'est là une puissante instruction, qui montre aux enfants la dépendance soumise et respectueuse qu'ils doivent avoir pour leur père et leur mère ; mais qui apprend aussi à ceux-ci à traiter leurs enfants avec cet esprit de douceur et de charité qui les fait aimer, et qui rend l'obéissance de ceux qui sont sous eux agréable et utile. Or l'obéissance n'est utile et fructueuse que quand elle est volontaire, et elle n'est presque jamais volontaire quand on l'exige par des manières dures, chagrines et capricieuses ; il la faut donc exiger par des voies de douceur, ou du moins par des raisons de nécessité et de charité. Alors le commandement des uns se fait avec sagesse et avec justice, et l'obéissance des autres s'accomplit avec utilité et avec plaisir.
L'un 15 de l'âge de Jésus-Christ et le 9 de Vere commune. L'an 51 et 52 d'Auguste et le 12 des télr arques Antipas et Philippe. Van 762 de Rome et le 1 de la 197e olympiade, Q. Sulpilius Camerinus et C. Poppœus Sabinus étant consuls.
Ambibuchus est fait second intendant de la Judée. Nous ne trouvons point, dans l'histoire des Juifs, £. S. XXVII.
intendant ou gouverneur de la Judée depuis qu'elle fut réduite en province, ait rien fait de considérable durant le temps de son administration. H arrêta seulement, par sa vigilance et par sa bonne conduite, les séditions que Judas le galiléen avait commencé d'exciter à l'occasion du dénombrement. Mais ayant qu'il quittât son gouvernement, il arriva une chose qui n'eut pas de suite fâcheuse, et qui néanmoins est assez remarquable, et Josèphe l'a crue digne d'être insérée dans l'histoire de sa nation. 11 dit qu'à la fête des Azymes, qu'on appelle Pâque, c'était la coutume d'ouvrir à minuit les portes du temple, afin que chacun pût prendre le temps de rendre à Dieu ses devoirs, parce que la multitude de ceux qui se rendaient de toutes parts à celte solennité était presque infinie.
Aussitôt donc qu'on eut ouvert les portes, quelques Samaritains, qui depuis plusieurs siècles étaient mortels ennemis des Juifs, quoiqu'ils observassent la loi de Moïse, se glissèrent secrètement dans la ville de Jérusalem et, montant au temple, semèrent des os de morts, non-seulement dans les portiques ou galeries, mais encore dans l'intérieur de ce lieu saint, ils prétendaient par là polluer le temple, et empêcher peutêtre la célébration de la fête ; mais il y a apparence qu'on remédia bientôt à ce désordre. Josèphe ne dit pas ce qu'on fit ; il écrit seulement que, dans la crainte d'un pareil accident, les prêtres et les lévites veillèrent depuis bien plus soigneusement à la garde ûi ce lieu saint. Il semble que cela soit arrivé à la fêle de Pâques de celle année, qui tomba vers la fin de mars ; car Josèphe écrit que, peu de temps après, paulo post, IJtTob tzoVu, Coponius quitta son gouvernement et s'en retourna à Rome, par l'ordre d'Auguste. Ce prince lui donna pour successeur Marcus Ambibuchus; car c'est ainsi qu'il est nommé dans l'original où on lit : Màp.o; À[x6<.6ovxoç. et non M. Ambivius, comme portent les versions. Je crois que ce fut vers la fin de celte année qu'il se rendit en Judée, et qu'il prit possession de son gouvernement. H paraît avoir été assez tranquille, puisqu'on ne marque sous lui aucun mouvement populaire ni aucun soulèvement. (Joseph., lib. XVIII Antiquit., cap. 5.)
Défaite de Vurus et de ses légions.
L'empire romain, au contraire, élail diversement agile par des guerres sanglantes et opiniâtres qui se succédaient l'une à l'autre. Tibère César, accompagné de Germanicus, venait de mettre fin à celle de Dalmalie, qui, ayant duré trois ou quatre ans, avait coûté à la république un grand nombre d'hommes et des sommes immenses d'argent. Cinq jours après qu'elle eut été terminée, il vint à Rome de funestes nouvelles. Elles portaient que Qtiinlilius Varus, qui avait soin de la Germanie, qui paraissait en paix, avait élé tué par les ennemis, qui avaient défait trois légions entière?, et autant de corps de cavalerie, sans compter six cohortes qui étaient avec elles. Ce Quiii-
f Trente-trois.)
lO'i
lilius Varus était celui-là même qui, quelques années auparavant, avait gouverné la Syrie. Patercule (Ilist. lib. Il, cap. 117 et 118), qui fait le portrait de cet homme, écrit de lui qu'il ne haïssait pas l'argent, et la Syrie, dit il, dont il avait élé le gouverneur, le Ht a>sez voir; car, lorsqu'il y entra, il était pauvre et la province très-riche ; et quand il en sortit, quelques années après, il était très-riche, et la province te trouvait extrêmement pauvre : Quam pauper dhitem ingressus, dives pauperem reliquil. Du reste, c'était un homme plus propre aux affaires delà paix qu'à celles de la guerre. Ce fut le fameux Arminius, fils de Sigimer, prince des Calles, qui lit celle exécution et tetie entreprise qui a été d'un si grand éclat.
Auguste, qui sortait d'une guerre très-dangereuse qui avait presque épuisé l'Etal, fut tellement frappé de celte grande perle, qu'on dit qu'il laissa croître sa barbe et ses cheveux durant deux mois; et donnant souvent de la tète contre les portes, il s'écriait ainsi : Quinlilius Varus, rends- moi mes légions! QuinliU Vare,legionesredde (Suelon.,in Auguste, cap. 23). Et l'on sait que lui, qui auparavant avait montré tant de courage et de fermeté, ne rentra dans le calme que quand il sut que Tibère-César, qu'il venait d'envoyer dans les Gaules pour les retenir dans le devoir, avait passé le Rhin avec quelques troupes, et avait donné la chasse à Arminius et aux ennemis. On peut dire, et on le doit même à la gloire de Tibère-César, que, durant ces années, il fit de grandes actions dans toutes les guerres dilficiles qu'il eut à soutenir, et Paiercule ne l'a point ici trop flatté, quand il a dit qu'il était alors le défenseur perpétuel de l'empire romain : Perpeluus patronus romani imperii (PatercuL, Ilist., lib. Il, cap. 120 ). Ce sera par ces grands exploits et par les services très-importants qu'il rend maintenant à l'Etat, qu'on le verra bientôt participant de la puissance souveraine, et collègue de l'Empire- Je passe légèrement sur tous ces faits, parce qu'ils ne regardent que l'histoire romaine; mais je ne puis absolument me dispenser d'en écrire quelque chose, puisque sans cela i! n'y aurait que de l'embarras et de l'obscurité en ce qu'on doit dire dans la suite.
L'an U de l'âge de Jésus Christ, et le 10 de Ccre commune. Lan oi et 53 d'Auguste, et le 13 des lélr arques Anlipas et Philippe. Lan 7G3 de Rome, et te %de la 197* ohjmpiude, L. Cornélius Dolabella et C. Junius Silanus étant consuls.
Mort de Salomé, sœur du grand Hêrode.
Les événements de celle année ne sont pas considérables, sinon qu'on y peut rapporter la mon de Salomé, femme qui, par ses intrigues, a eu beaucoup de part aux choses qui se soni passées sous le règne d'Iiérodc, son frère. On pourrait dite à sa louange qu'elle lui a toyjoarsété fidèle parmi ses plus grands embarras et jusqu'au dernier moment de sa vie ; et sa louange serait entière de ce côté là, si l'intérêt et la crainte n'avaient pas clé le principe de sa fidélité ;
mais elle a flétri celle verlu véritable ou appai-emc par tant de méchanis endroits, el surtout par les tours artificieux qu'elle a pris pour perdre la reine Mariamne qui lui donnait do la jalousie, el ensuite pour ruiner ses deux fils, Alexandre et Aristobul<>, qu'elle mérite bien plus d'èlre blâmée que louée dans l'histoire. Aussi Jasèphe, qui n'a point ignoré ses intrigues et ses artifices, (jui ont souvent été dangereux, ne la relève point à sa mort. Il se contente seulement de s'en souvenir, en disant qu'elle est morle sous le gouvernement d'Ambibuchus;//u//<s tempore, Salomé, ïierodis régis soror,vita decessit (Joseph., lib. XYIU Antiquité cap. 5). Comme Livie, femme de César- Auguste, l'avait honorée de ses bonnes grâces et favorisée en bien des rencontres, elle affecta, en mourant, de lui en marquer sa gratitude. Elle lui laissa donc, par son testament, la ville de Jamnia, avec sa seigneurie ou ses dépendances, ajoutant à cela les châteaux de Phasaéli de etd' A rchélaïde, avec les plants de palmiers qui en dépendaient et qui étaient les plus beaux et les plus excellents de toute la Judée. (Joseph., lib. XYIll , cap. 5, cl lib. II Bell. Jud., cap. 13.) Tibère-César dédie à Rome le temple de la Concorde. J'aurais passé sous silence la dédicace du temple de la Concorde , si elle ne servait pas à faire voir le temps de l'élévation de Tibère à la puissance souveraine. Dès l'an 747 de la ville de Rome, en entrant dans la dignité de consul, avec Cn. Pison, le premier jour de janvier, il convoqua le sénat dans le palais Oclavicn; et là il demanda qu'on bâtit un temple à la Concorde, voulant que ce fût sous son nom et celui de son frère Drusus , qui était mort il y avait pins d'un an. C'est ce que rapporte Dion Cassius au livre LV de son Histoire. Ce temple traîna cn longueur pour plusieurs. raisons qu'il n'est pas besoin de savoir, et il ne fut achevé que vers celte année où Tibère était d;ms la haute faveur, parce qu'il faisait de grandes choses pour le salut de l'empire. Etant donc retourné de la Germanie vers la fin de la campagne dernière, il passa l'hiver à Rome. Et au commencement de l'année présente , il voulut enfin dédier ce temple de la Concorde , appelé en grec 6/j.o-jôugv , qu'il avait voué depuis si longtemps. Il fit cela le 16 de janvier, comme on l'apprend des fastes d'Ovide {lib. I Faslo* rum) , et il le fit sous les consuls de ce temps ci , c'est-à-dire sous Dolabella et Silanus.
C'est ce qu'on peut voir par l'histoire du même Dion; car, ayant rapporté ce qui se passa sous le consulat de Camerinus cl de Sabinus, qui fui Tannée précédente, il ajoute, à la fin : L'année d'après (qui est celle où nous sommes), le temple de la Concorde fut consacré ou dédié par Tibère. Voici ses paroles . Anno sequenli , tw S* «Çjjs eret ( c'esi l'année de Rome 7G3 en la comptant depuis le mois de janvier) , Concordiœ œdes ab Tiberio consecralu est ( Do, Hist. lib. LVI). Api es cela il vieni aux consuls de l'année To'i, qui furent jfëmilius Le pi dus et Slatilius Taurus. Si donc ce temple avait été dédié Tannée d'auparavant
tes derniers consuls, il faut que celle cérémonie ait éié accomplie sous les consuls de Tannée < ù nous sommes , ce qui esl véritable, el nous servira dans la suite. Après celle dédicace Tibère retourna dans la Germanie, où il arrêta encore la fureur de ces nations fièies el remuantes , qu'on ne pouvait maintenir dans la paix. Ce fut dans cctle campagne qu'il pen.-a être tué par la perfidie d'un Bructère, q«i avait juré su perle; mais ce malheureux ayant éié pris et niis à la question, il avoua son dessein criminel (Dio, tib. LVI; Sueton., in Tibarh, cap. 18 et 20 ; Vclleius, lib.il, cap. 121).
L'un la de Cage de Jésus-Christ , et le 11 de l'ère commune. Van 53 et 54 d'Auguste , le 1 de Tibère depuis son association , el le 14 des léirarques Âniipas el Philippe. L'an 7G4 de Home , et le 5 de la 197e Olympiade, M. JSmitius Lepidus , el T. Siatilius Taurus étant consuls.
Tibère est associé à l'empire par César-Auguste.
Le printemps de celle année étant arrivé, Tibère, accompagné de Germanicus, qu'on avait revêtu de la puissance proconsulaire, alla encore dans la Germanie pour arrêter la fureur de ces nations indomptables, qui en voulaient toujours à un empire qui ne cherchait qu'à les assujettir. Les Germains qui redoutaient la puissance des Romains, surtout quand elle était réunie sous deux chefs aussi renommés que Tibère et Germanicus , ne parurent point en pleine campagne, mais se cachèrent dans leurs bois et dans leurs marais. On se contenta donc de désoler quelques cantons qui étaient les plus exposés , m:iis en n'en vint point aux mains, parce que personne n'osa se présenter pour faire tête aux troupes romaines.
Tibère n'avança donc pas bien avant dans le pays des ennemis, non-seulement parce qu'on craignait qu'ils ne fussent en embuscade dans leurs forêts, mais encore parce qu'il apprit que les peuples des Gaules étaient en quelques mouvements, qu'il faiblit promptement apaiser. Il repassa donc le Rhin, el, rentrant dans les Gaules , il donna une grande partie de Télé à pacifier les peuples et à éteindre ces feux de sédilion et de discorde qui commençaient à s'allumer. Ils régnaient surtout parmi les peuples de Vienne, mais Tibère prit soin de les apaiser : et il en vint à bout , plutôt par des corrections douces cl légères, que par la sévérité des dernières peines. On peut donc dire que la terreur qu'il imprima dans le cœur des Germains, qu'il avait déjà vaincus tant de fuis, et le calme qu'il mil dans les provinces des Gaules, qui, sous ombre de querelles particulières, ne cherchaient peut-être qu'à se soulever, lurent deux services très-importants qu'il rendit encore celle année à la république.
Auguste, qui avait eu tant de peine à terminer la guerre des Pannoniens et des Dalmates , el qui avai: ensuite loul appréhendé du soulèvement des Germains après la défaite de Yarus et de ses légions, connaissait mieux que nul autre de quelle importance
étaient les services que rendait 'îdîère. Considérant donc d'un côté que c'était lui qui, par sa valeur et par sa prudence, avait arrêté durant trois ans l'impétuosité des barbares, qui menaçaient de rompre leurs barrières et d'inonder l'empire : et voyant d'ailleurs que, par une conduite sage et modérée, il venait de remettre le calme dans les Gaules, il en fut touché de ressentiment. Il crut qu'il devait associer à la puissance souveraine celui qui travaillait si utilement pour la gloire de l'empire, qui en procurait le repos, et qui le défendait depuis tant d'années de la fureur des barbares.
Poussé par ces raisons el par la grandeur de son âge qui ne lui permettait pas de soutenir seul le poids des affaires, il pria le sénat el le peuple romain de lui donner pour collègue Tibère César, et de le rendre participant de la même puissance qu'il avait dans toutes les provinces el dans toutes les armées. Le sénat el le peuple consentirent agréablement à la demande de ce prince; ainsi, pendant que Tibère était occupé à calmer les Gaules, et surtout les peuples de Vienne, il fui déclaré, par Auguste, son collègue à l'empire, el il lui donna la suprême puissance dont il était lui-même revêtu. C'est un peint de l'histoire qui esl de la dernière importance, même par rapport au ministère de Jésus-Christ, et ainsi il faut lâcher de le mettre en évidence cl au-dessus de toute difficulté.
Preuves de l'association de Tibère.
Corneille Tacite n'est point un auteur suspect à l'égard de Tibère, puisqu'il en dit, dans ses Annales, plus de mal que de bien. Cependant, voici ce qu'il écrit dès le commencement du livre premier, où il marque nettement qu'il a été lait collègue d'Auguste dans la puissance souveraine. H dit qu'après la mort de Caïus et Lucius, petit-fils d'Auguste, tous les honneurs tournèrent du côté de Tibère; il fut premièrement adopté pour son fils, puis il fut fait collega impéril .'remarquez ces paroles, collègue de l'empire, et participant de la puissance tribunilienne; et ce fut pour prendre possession de ces dignités, qu'on l'en voya aussitôt dans toutes les armées. Mue cuncia vergere (Tacite parle de Tibère), filiust collega imperii, consors Irlbuniliœ polcslaiis assumitur, omnisque per exercilus ostenlatur. (Tacit., Annal, tib. 1, cap. 3).
Nous trouvons dans Suéione de quoi confirmer ce que Tacite vient de dire. Car cet historien des premiers Césars, parlant de ce qui arriva à Tibère quelques années avant la mort d'Auguste, dit qu'il dédia le temple de la Concorde, el un autre des dépouilles des ennemis, à Castor et Pollux, qui De fut pourtant consacré que quelque temps après, et celle dédicace se fit tant en son nom qu'en celui de son frère Drusus; dedicavilei concordiœ œdem, etc. Suétone ajoute toui de suite : Bientôt après cette dédicace du temple de la Concorde, il eut, par l'ordonnance des consuls , conjointement avec Auguste, le gouvernement des orovinecs et la puissance de censeur. En cflèt , il fit
le dénombrement des citoyens, etc. Ac non mulio post, lege per consules lata ni provincias cum Auguslo communiler administrant simulque censum agent; condilo lustra, in lllyricum profeclus est (Sueton., in Tiberio, cap. 20 #21). Il est donc certain, par le témoignage de Suéione, que quelque temps après que Tibère cul consacré le temple de la Concorde, on lui donna, par une ordonnance du sénat, la puissance souveraine sur les provinces, telle que l'avait Auguste. Or j'ai fait voir que le temple de la Concorde fut dédié Tannée précédente sous le consulat de Dolabella et de Silanus. Ce fut donc celle année que le sénat donna à Tibère la puissance souveraine sur les provinces, avec celle de censeur sur les citoyens. Voi'.à deux témoignages qui paraissent assez clairs, et il n'est pas trop facile de les éluder.
Mais nous en avons un qui est encore bien plus fort, puisqu'il est d'un historien et d'un nomme de guerre qui était actuellement dans l'armée de Tibère- César quand on lui décerna cesbonneurs : c'est Velleius Pulerculus (lib. II ttist., cap. 121) dont j'entends parler. Cet homme qui voyait, pour ainsi dire, de ses propres yeux tout ce qui se passait alors, dit : que Tibère mettait ordre aux affaires des Gaules, qu'il appelle des affaires très -importantes, res Calliarum maximœ molis, et qu'il pacifiait les dissensions et les brouilleries qui étaient entre les peuples de Vienne , quand le sénat et le peuple romain ordonna qu'il aurait, dans toutes les provinces et dans toutes les armées, un pouvoir égal à celui qu'avait Auguste lui-même : Seuaius populusque romanus (postulante paire ejus) ut œquum ci jus in omnibus provinciis, exercilibusque essel, quant erat ipsi, décréta complexus est. Ce témoignage paraît bien précis et fait manifestement voir que Tibère, à cause des grands services qu'il rendait à l'empire depuis tant d'années, fut fait collègue d'Auguste, comme parle Tacite, et participant à sa puissance suprême. tlar enfin, que signifient autre chose ces paroles de Palercule : Le sénat et le peuple romain ordonna par un décret, qu'il aurait dans toutes les provinces et dans toutes les armées un pouvoir égal à celui d'Augus e, œquum jusquam eralipsi(Patercul. ibidem)., C'est ce que Suétone a voulu dire par ces paroles : Lege per Consules lala , ul provincias cum Auguslo communiler administraret.
Voilà donc qu<; les consuls, le sénat et le peuple romain donnent, par une loi ou par y\n décret solennel, à Tibère, qui était déjà César, un pouvoir commun, un pouvoir égal, œquum jus, à celui d'Auguste, et ce pouvoir est donné à la demande d'Auguste luimême. Cet empereur l'avait adopté pour son (ils, il y avait déjà sept ans ; parcelle adoption, il le (il entrer dans la famille des Césars, et il lui donna la puissance tribunilienne. D'ailleurs, détail pontife et augure avant l'année présente, connue on le voit par plusieurs médailles. Depuis tous ces litres et tous ces honneurs qu'on lui avait conférés, il fit de grandes actions de prudence et de valeur durant les guerres des Parnoniens et celles des Germains. Mlles furent
si belles et si importantes qu'Auguste le regardait alors comme le conservateur de la république. C'est pourquoi il lui écrivait, en voyant sessoinset ses faligues continuelles : Je vous prie, mon cher Tibère, de vous épargner, de peur qu'à la première nouvelle de votre maladie, nous ne mourions de regret, voire mère cl moi, et que le peuple romain ne coure risque de perdre son empire, et de summa imperii sui populus romanus periclilelur (Sueton., in Tiberio, cap. 21). Après tout cela, que restait-il qu'on pût lui donner? Rien, certes, sinon la participation de la puissance souveraine, et c'est elle qu'on lui confère maintenant en le faisant collègue de l'empire et er» ajoutant encore la qualité de censeur perpétuel à toutes les autres.
Quiconque se trouvait revêtu de tous ces litres et de tous ces honneurs était véritablement prince, et, dans ces temps-là, qui disait prince, disait un homme qui était souverain et qui avait le pouvoir souverain. Or Tibère a eu celte qualité, qui étail la suprême chez les Romains, avant la mort d'Auguste, et il ne l'a possédée que comme son collègue et son associé à l'empire. Cela esi si vrai que, l'année suivante, qui était la 765e de Rome, il donna le gouvernement de celle ville, capitale de l'empire, à L. Pison, et il le donna étant déjà prince, comme Suétone le marque expressément : Postea princeps in ipsa publicorum morum correclione, cum Pomponio Flacco et L. Pisone noctem continuumque biduum epulando potandoque consumpsil : quorum alteri Syriam provinciam, aller'% prœfccturam Urbis confestim delulit (Sueton., in Tiberio, cap. 42). Il était déjà prince quand il (il la correction publique des mœurs, selon ce témoignage de Suétone, et il la commença l'année suivante après les cérémonies de son triomphe. Ce fut alors qu'après une débauche de deux jours que L. Pison lit chez lui, étant déjà prince, il obtint le gouvernement de la ville de Rome : Credidere, dit Pline, L. Pisonem urbis Romœ curœ ab eo dcleclum, quod biduo duubusque noctibus perpolalionem continuasse apud ipsum jam principem (Plin., lib. XIV, cap. 22). Pison conserva le gouvernement de Rome, avec l'approbation publique, pendant l'espace de vingt ans , dein Piso viginli per annos pariler probants (Tacit., Annal, lib. M, cap. 10 et H). Or il mourut dans celle grande cliarge l'an 785 II en fut donc pourvu dès l'an 765, c'est à dire dès l'an suivant, lorsque Tibère était prince et faisait h correction publique des mœurs, in ipsa publicorum morum correclione, parce qu;l était censeur et collègue d'Auguste.
Après cela il n'y a pas lieu de s'étonner si Auguste, qui, à cause de son grand âge, commençait à se retirer des affaires, recommanda en pleine assemblée Germanicus César au sénat; et si en même temps il recommanda le sénat à Tibère , Gcrmanicum senatui, senalum vero Tiberio, r*v fiovli)* t&j Tiêepita, commendavit(Dio, Uist.lib. LVI). C'est parce que Tibère était prince et collègue de l'empire qu'Auguste recommanda le sénat à Tibère, comme à son supérieur : et
PAR LA ROMAINE ET LA JUDAÏQUE
comment l'aurait-il fait, si Tibère n'avait élé prince et revêtu du pouvoir souverain ? En effet, comme Auguste l'avait associé à l'empire, il feignit, après la mort de cet empereur, d'être malade , afin que Germanicus, qu'il appréhendait, et que les soldats , qui étaient dans les armées, pressaient de prendre l'empire, espérât de lui succéder plus promptemenl ou d'être associé à la principauté : Simulavit et valeludinem, quo œquiore animo Germankus celerem succcssionem vel cerie socielatem principatus opperiretur (Sue- Ion., in Tiberio, cap. 25). On voit par ces paroles artificieuses de Tibère, qu'il faisait espérer à Germanicus, qu'il lui communiquerait la principauté ou la puissance souveraine, comme elle lui avait élé communiquée par César-Auguste ; car comment Germanicus aurait- il pu espérer une chose dont il n'y avait point eu d'exemple auparavant. C'est donc parce que Tibère avait été associé à la principauté, qu'il faisait, par cetie feinte, espérer la même grâce à Germanicus.
On dit aujourd'hui , pour éluder ces autorités qui paraissent formelles et presque sans réplique , que Tibère était prince à la vérité, quand il donna à L. Pison le gouvernement de Rome , mais qu'il ne le lui donna qu'après la mort d'Auguste , parce que Pison ne l'a possédé que dix ans, c'esl-à-dire depuis l'an 775 de Rome jusqu'à l'an 785, qu'il mourut dans la p fonction de celle charge. Mais le témoignage de Tacite détruit absolument cette réponse : car il dit que Pison gouverna la ville de Rome avec une égale approbation durant l'espace de vingt ans, viginti per annos pariler probatus. Et c'esl en vain qu'on dit qu'il faut lire, decem per annos, au lieu de viginti per annos; car tous les manuscrits et les imprimés portent , viginti per annos; ainsi celte réponse est une pure délaite.
Mais pour montrer que c'en est une , il n'y a qu'à remarquerque Pline dit, en parlant deTibère,que ce lut dans sa jeunesse, lorsqu'il aimait le vin, qu'il donna à L. Pison le gou\ ornement de Rome, à cause qu'il avait bien bu avec lui : Ipsajuventa ad merum pronior fueral, d;t Pline, eaque commendalione credidere L, Pisonem urbis Romœ curœ ab eo delectum (lJ lin., ibidem). Voilà que Pison est fait gouverneur de celte capi:ale de l'univers par Tibère , qui alors était encor3 jeune, in ipsa juventa ; et pourquoi ? parce qu'il avait eu la complaisance de faire la débauche pendant deux jours avec lui lorsqu'il était déjà prince : Ea commendalione quod biduo duabunquenoclibus perpotalionem continnassel apud ipsum, jam principem. Tibère lut associé à l'empire et à la principauté Tan 764 de la fondation de Home, qui était le 11' de l'ère commune. L'année suivante, 765, qui était environ la 53e de son âge, ce que les Romains appelaient encore jeunesse , étant censeur avec Auguste, il fit la correction publique des mœurs. Ce fut alors, in ipsa publicorum morum correclione, comme nous apprend Suétone, que Tibère, fatigué de ses grandes applications , voulut se délasser, en faisant
la débauche avec ses amis les plus familiers; et comme Pison était de ce nombre, et que d'ailleurs il avait beaucoup de mérite , \\ lui donna le brevet ou les patentes (codicillos) de gouverneur de Rome, incontinent après : Pisoni prœfecluram Urbis confeslhn detulit. Yoilà donc L. Pison fait gouverneur de Rome par un brevet que Tibère lui donne étant déjà prince, comme Suétone le marque, aussi bien que Pline. Pison entre celte même année 765 dans celte grande charge, et il y meurt en 785, selon Tacite, après l'avoir possédée l'espace de vingt ans. Ne sont-ce pas là autant de démonstrations qui font voir que, du vivant d'Auguste, Tibère était déjà prince, mais prince qui, comme son collègue, avait une espèce d'autorité souveraine dans la ville de Rome , puisqu'il en donnait le brevet de gouverneur. Que si Pison n'avait élé que dix ans gouverneur de Rome, comme on le prétend sans autorité et sans fondement, il n'en aurait pris possession que l'an 775, qui était la 22e de l'ère chrétienne; et alors Tibère élail bien éloigné de la jeunesse, puisqu'il avait environ soixante trois ans. Outre qu'il n'était plus d'humeur à se familiariser de la sorte, comme Pline le marque fort bien dans le même endroit.
On dit en second lieu , que depuis cette association de Tibère à l'empire (car on n'ose presque plus la nier, étant si nettement marquée dans l'histoire ) on a pu à la vérité compter les années de ce prince , niais qu'on ne trouve personne qui l'ait jamais fait. Je réponds à cela qu'il est aisé d'en trouver, et même dès le second siècle de l'Eglise , sans descendre plus bas. Car Clément d'Alexandrie, comptant les années des empereurs, depuis Auguste, sous qui est né Jésus-Christ, jusqu'à Comnode, donne à Auguse quarante-trois ans de sa monarchie, à Tibère vingt-deux, Tiberio anni 22, Ti&péw Inj /£, et ainsi des empereurs suivants (Clem.Alexand., lib. \Stro>n.,pag.ô59). Mais après avoir ainsi marqué leurs années, il avoue qu'il y a des auteurs qui les comptent d'une autre manière, et qui donnent à Tibère vingi-six ans, six mois et d:x-neuf jours : Quidam vero, dit ce Père, rumanorum imperalorum lempora sic describunt : Caïsu Julius Cœsar DeindeTiberius annis 26, mensibusQ,
et diebus \9{ïnenxr£iêîpio;'iz-/ixç ,/zvjva; Ç , 4/eip«S id' ).
Ce père semble avoir mis vingt-six ans pour vingtcinq, que ces auteurs ont donnés à Tibère : mais qu'ils aient mis vingt-cinq ou vingt-six ans, il est constant qu'ils n'ont pu compter ces années depuis la mort d'Auguste, car il n'y en a eu que vingt-deux, comme Clément d'Alexandrie le marque lui-même; ils les ont donc comptées depuis l'association de Tibère à l'empire, cela est tout manifeste , et je ne vois pas qu'on en puisse douter.
Qui est bien plus, il semble, par ces six mois eî dix-neuf jours, nous avoir précisément marqué le jour que celle association fut faite par Auguste , qui fui le 28 d'août: car depuis là jusqu'au î6e jour de mars, il y a tout juste six mois et dix-neuf jours. 11 fut donc associé à l'empire le 28 d'août de celle année , eî
;eile nouvelle lui étant venue peut-être vers Lyon, »! fil faire des jeux el des courses de chevaux le 23* jour de septembre , qui était celui de la naissance d'Auguste {Dio, Ilist. tib. LVF). D;tus loulesles autres campagnes, Tibère n'avait point (ait de jeux semblables; il y a donc apparence qu'il ne donna ceux-ci que pour célébrer son association. Au reste, pourquoi veut-on qu'on n'ait point compté les années de Tibère depuis cène association, puisqu'on les trouve comptées dans Tite et dans Trajan, comme le montre fort bien le savant P. Pagi. 11 cite des médailles où Ton voit l'année 11e de Tite , c'est-à-dire depuis son association, car il n'a régné que deux ans el quelques mois depuis la mort de son père. Or, l'association de Tite par Vcspasicn a été réglée sur celle de Tibère faite par Auguste. Si donc on a compté les an ées que Tite a été associé , pourquoi n'aurail-on pas fait de même de celles de Tibère Y
On dit enfin qu'à la mort d'Auguste, Tibère fut regardé comme un nouveau prince, qui même d'abord n'était pas assuré de l'empire, comme on le voit par la narration de Tacite. Je réponds que Tibère, quoiqu'il lut Jéjà prince par son association, avait raison de tout craindre à la mort d'Auguste. Cet empereur, tout absolu qu'il était, avait affecté de laisser dans le sénat une espèce d'autorité souveraine, en sorte que lui-môme ne reprenait de temps en temps la puissance tribu nitienne , que du consentement el, pour ainsi dire, de l'autorité de cet illustre corps. Ce fut par une ordonnance de ce môme sénat, donnée à la prière d'Auguste, que Tibère fui associé à l'empire, comme nous i'avons vu ci-dessus. Quand donc Auguste fut mort,
I ibère, tout, prince el tout successeur de l'empire qu'il était, fit semblant de ne vouloir le reprendre que de l'autorité du sénat. 11 craignait ce corps avec d'autant plus de raison, qu'il voyait Germanicus César à la tête des armées, qui le pressaient de prendre l'empire. II fit donc si bien par ses artifices, que le sénal lui coniirma la puissance souveraine, dont il étail déjà révolu. El d'un autre côté, la modération de Germanicus, qui ne voulut [joint écouter les soldais , le tira d'un étrange embarras.
Voilà les véritables raisons pour lesquelles Tibère usa de tant de déguisements et de tant d'artifice auprès dû sénat, qui conservait encore alors beaucoup d'aulori:é. Mais après lout, il faisait assez voir et assez seitir qu'il était véritablement prince. Car, connue dit Tacite (Annal. I. I) , dès qu'Auguste fut mort, il donna le mot aux coborles prétoriennes : la garde se faisait cbez lui, et tout le reste comme chez l'empereur; soil qu'il allât par les rues, soit qu'il allât au sénat, les soldats raccompagnaient toujours.
II avait même écrit aux armées, comme celui qui venait de succéder à l'empire; il n'bésilait jamais de faire le prince, que lorsqu'il parlait dans l'assemblée du sénat. Tout cela est de Tacite, qui découvre la raison pourquoi Tibère faisait toutes ces grimaces parmi les sénateurs : La principale cause de sa feinte, ajoute cet historien, était qu'il craignait que Gcrma-
HÏSTOIRE EVANGELIQIE 1Oi0
m'eus, qui était maîlre de tant de légions, et beaucoup aimé du peuple romain, n'aimât mieux se saisir de l'empire que de l'attendre, kabere imperium quam expectore nialtel. C'est là le vrai sujet de sa crainte I! le faisait aussi pour ménager sa réputation, affectant de paraître élu par la république. Enfin il voulait par là découvrir la bonne ou mauvaise volonté de ceux qui composaient le sénat. Voilà, selon Tacite, les raisons qu'eut Tibère d'agir comme il fit au commencement de son règne, c'est-à-dire, incontinent après la mort d'Auguste.
Je me suis beaucoup éfèridt!, tant à prouver Passocialion de Tibère à l'empire, qu'à lever les difficultés qu'on y peut opposer : parce que, comme j'ai déjà dit, c'est un point d'histoire très-important et qui règle les années du ministère ou de la prédication de Jésus-Christ. Car je ferai voir dans la suite, que quand Pévangéliste saint Luc dit que saint Jean eniendit la parole du Seigneur et vint baptiser au désert l'an 13 de l'empire de Tibère, anno quintodecimo imnerii Tiberii Cœsaris, cela doit s'entendre de l'année quinzième depuis l'association faite par Auguste, et non depuis la mort de ce prince. El par ce moyen l'on conciliera aisément la tradition des Pères avec l'histoire romaine el judaïque, et l'on ne trouvera pas la moindre difficulté dans les années de Jésus-Christ.
L'an 1G de raye de Jésus-Christ, el le 12 de l'ère cornmime. Van U et 55 d'Auguste ; le 2 de l' associa' ion de Tibère, el le 15 des léirarques Antipas et Philippe, fan 765 de Rome, et le à de la \ 07e olympiade, GVrmanicus César cl C. Fonteius Capiton étant consuls. Jésns-Chrisl commence à travailler avec S. Joseph. Les évangélistes n'ont rien laissé par écril de tout ce qu'a fait Jésus-Christ depuis son relour d'Egypie en la ville de Nazareth, jusqu'à son baptême, ou jusqu'à la trentième année de son âge. Saint Luc dit seulement que Jésus croissait en sagesse, en âge el en grâce devant Pieu el devant les hommes, Jésus proficiebat, etc. (Luc. Il, 52). 11 esi certain qu'il croissait en âge el en grandeur de corps devant Dieu et devant les hommes; car le mot grec fthxte qui esi dans S. Luc, signifie l'âge el la stature du corps. L'évangéliste dit donc que Jésu^-Christ croissait en sagesse et en grâce, sapientid et gratin, à proportion qu'il croissait en âge : non, dil saint Thomas, qu'il crûl selon la sagesse et selon la grâce intérieure infuse 'X habituelle dont son âme était loule remplie dès le premier moment de sa conception. Car, comme dit S. Jean, il étail plein de grâee et de vérité , el nous avons tous reçu de sa plénitude, de plenitudine ejus nos otunes accephnus (Jean, I, 14 eHG) : mais il croissait, selon ce saint docteur, quant aux effets, secundutn effectm (S. Thom., 111 part., quœsi. 7, art. 12, et alibi), e'esl-à dire quant aux actions extérieures de sagesse et de vertu qui, dépendant du corps et de ses organes, étaient plus parfaites à mesure que le co; ps ,ce perfectionnait : Sic Christus proficiebal sapientia el gratta sicul et œtate , quia secundnm vrecessum alatii
varfecliora opéra facicbat, ut se verum hominem demontirant, et m his quœ sunt ad Deum, et in lus quœ sunt ad hommes (lbid.). C'est par ces actions extérieures de son corps qu'il faisait voir qu'il était un homme revêtu de chair comme tous les autres ; et ces actions se ijcrfcctionnaient , comme dit S. Thomas , soit qu'elles regardassent le culte de Dieu, soit qu'elles regardassent le commerce des hommes.
Que si l'on demande ce que faisait Jésus-Christ quand il commença à avancer en âge? Je réponds qu'il s'exerçait, comme S. Joseph, son père putatif, au métier de charpentier. Saint Justin , martyr, saint Amhroise et plusieurs autres ont été de ce sentiment (Jusiin.,in Dialogo; Ambros.,in Lucam lib. III); mais quand ils ne le diraient pas, les évangélistcs le donnent assez à entendre. S. Matthieu dit que Jésus- Christ étant venu en son pays , in patriam snam, ei5 t*« Traita, c'esl-à-dire à Nazareth , où il avait toujours habité jusqu'au temps de son ministère, et comme il parlait divinement dans la synagogue, on en était dans Fétonnement et on se disait : d'où est venue à cet homme cette sagesse? Celui-ci n'est-il pas (ils d'un charpentier, Nonne hic est [abri filins, toû tsxtôvc; uîô,-? Sa mère ne s'appelle-l-elle pas Marie? Nonne m nier ej us dicitur Maria? Ceux de Nazareth connaissaient mieux que personne son père et sa mère; comme donc ils disent que son père était charpentier, il les en faut croire , puisque les Pères l'ont cru après eux. Jésus-Christ, qui était très-soumis à S. Joseph, ainsi qu'à la Vierge, sa mère , eral subditus illis , embrassa le môme métier. On n'en petit pas douter, puisque saint Marc écrit qu'on disait de lui : Nonne hic est fuber, b tîztwv, fiiius Maria? {Marc. VI, 3) ? Il était donc ouvrier, o tI/.-wv, mais un ouvrier travaillant en bois, selon S. Justin, qui vivait cent cinquante ans après lui. Ainsi il était charpentier, travaillant à de gros ouvrages, comme saint Joseph, selon le sentiment de ce saint martyr. Et il y a apparence qu'il commença vers ces temps-ci, c'esl-à dire après qu'il cul quinze ans accomplis, à se meure dans cet étal bas et ravalé, et à humilier son corps par ces ouvrages pénibles et laborieux.
Ce fut pour lors qu'il commença, pour ainsi dire, à s'anéantir aux yeux des hommes , exinanivil semetipsum, en prenant tin état vil el méprisable, et en gagnant sa vie h la sueur de ses bras. Que la hauteur, le luxe, la mollesse el l'oisiveté des grands du monde sont condamnés par cet état humble , dur et laborieux ! Marie n'a pas manque d'imiter la condition humble de son Fils et de son époux ; elle a gagné sa vie par les travaux de ses mains, s'a p pli quant à coudre , à filer ou à autres semblables ouvrages ((Jrigen., inlJb.conha Cetsum). C'est pour cela lue Celse, qui vivait dès le second siècle de l'Eglise, reprochait aux chrétiens contre lesquels il écrivait, rtue Marie était une femme qui avait vécu de ses mains , il l'appelait T^v j^rcSa, c'esl-à-dire, mulierem victum manu quœrentem. En effet, Terlullien parlant de Jésus Christ, dit qu'il était fils d'un charpentier
ET LA JUDAÏQUE. I0i2
et d'une femme qui gagnait sa vie à travailler , faiit mit quœstuariœ filins (Terlnll., lib. de SpectaculL). Après cela que ceux qui sont dans un étal bas et méprisable, comme Jésus el Marie, ne rougissent point: ce sera un jour le sujet de leur élévation el de lent gloire. Au contraire, que ceux qui sont riches ci puissants selon le monde, el qui s'enflent vainement de leur grandeur et de leur élévation, craignent d'être un jour puissamment abaissés par ce Dieu pauvre et humble, qu'ils ont lant méjirisé.
Annius Rufus 111, gouverneur de Judée. 1
Ambibuchus ayant exercé la charge d'intendant de la Judée trois ans ou environ , fut révoqué par César Auguste de son gouvernement. 11 envoya pour remplir sa place Annius Rufus, dont on ne sait point les qualités, sinon qu'il fut le troisième gouverneur de celte province, depuis qu'elle eut perdu ses rois, et qu'elle fut soumise à la domination des Roma'ns. 11 n'est rien arrivé de mémorable dans la Judée, ni dans la Samarie durant le temps de son administration , puisque l'histoire n'en a rien remarqué; on verra seulement qu'Auguste est mort en Italie pendant que Rufus était dans les fonctions de cellecharge (Josepn., lib. XVIII Anliquit., cap. 5).
Je croirais aisément que cet intendant alla en Judée lorsque Q. Cécilius Silanus Creticus prit possession du gouvernement de Syrie. Sulpicius Quîrinius avail occupé cette importante charge l'espace de- cinq ans, cl il en avait si bien rempli les devoirs que, durant qu'il resta dans celle province, loul y fut dans une profonde paix. Silanus lui fut subrogé, comme on le voit par diverses médailles frappées à A mioche celte année et les suivantes, qui portent son nom. Il a possédé cet emploi environ quatre ou cinq ans, jusqu'à ce que Germanicus soit allé en Orient avec une puissance extraordinaire. C'est ce que nous apprenons de Tacite, qui dit, au livre 11 (cap. 4 5) de ses Annales, que Crclicus Silanus avait été auparavant rappelé de ce gouvernement par Tibère, à cause de l'alliance qu'il avait avec Germanicus. C'est que cet empereur méditait la ruine de Germanicus, qui n'aurait pas été si facile, si la Syrie fût restée cuire les mains de son allié el de son ami.
Tibère triomphe et fait, après, les fonctions de censeur.
Ce fut vers les commencements de cette année que Tibère César, qui était alors collègue d'Auguste, el participant de la puissance souveraine, fit à Rome ce superbe triomphe, dont parlent ceux qui ont écrit l'histoire des Romains. Il triompha donc pour les victoires qu'il avail remportées sur les Pannoniens el sur les Dalmales, dans une guerre très-opiniâtre et très-difficile. Raton, chef des Pannoniens , orna lu pompe de ce spectacle, à la fin duquel il l'envoya à Ra venue , après lui avoir fait de riches présents, eu reconnaissance de ce qu'il l'avait autrefois laissé échapper d'un passage dangereux, oh il était comme enferme avec son armée. Ensuite il fit au peuple uu
CONFIRMATION DE L'IIISTO RE EVANGEL1QI
festin public qui fut accompagné de libéralités. Ces magnificences et ces largesses marquent assez que Tibère était associé à la principauté (PalercuLJib. II, :ap. 121 ; Sueton., in Tiberio, cap. 20).
L'année étant dé.,à beaucoup avancée, Tibère, comme collègue d'Auguste dans la dignité de censeur, fil la correction publique des mœurs , publicorum morum correclicnem (S ne ton., in Tiberio; Euseb., in Chronico), pour parler avec Suétone, et le dénombrement des citoyens romains. Ce fut pour se délasser de ces fatigues et de ces soins qu'il se mit, tout prince qu'il était, dans la débauche durant deux jour? et deux nuits avec ses amis ; et aussitôt après il donna à L. Pison le gouvernement de Rome par un brevet qu'il lit expédier. Quoique ce choix de Tibère lût fait dans le temps de ses divertissements et de sa bonne humeur, ce ne fut pourtant pas un méchant choix : il connaissait parfaitement les qualités de Pison. En effet, cet homme lui généralement approuvé tout le temps de son gouvernement, qui dura vingt ans, c'est-à-dire, depuis cette année jusqu'à la trentedeuxième de l'ère chrétienne. Pline et Suétone, qui font mention de ce choix de Tibère, marquent expressément qu'il était déjà prince, jam princeps. Et comment aurait-il donné à Pison un brevet de nomination à celte grande charge, s'il n'avait eu en quelque manière le pouvoir souverain, je dis même dans la ville de Rome (Plin., lib. XIV, cap. 22 ; Suelon., in Tiberio, cap. 42; Tacit., Annal, lib. VI, cap. 11).
Van M de rage de Jésus-Christ et le 13 de l'ère commune ; l'an 55 et 56 d'Auguste ; le 3 de l'association de Tibère, et le 16 des lélrarqnes Anlipas et Philippe; Van 7G6 de Rome et le 1 de la 178e olympiade, L. Munalius Planais et C. Silius Cœcina étant consuls.
Auguste [ait son testament.
Ce fut sous le consulat de L. Plancus et de C. Silius, qui fut cette année, que César Auguste fit son testament ; il l'arrêta et y mit la dernière main le troisième jour d'avril, un an et quatre mois avant son décès. Il en (il deux exemplaires qui étaient partie de sa main, partie de celle de ses deux affranchis, dont l'un se nommait Polybe et l'autre Hilarion. Après l'avoir achevé, il le scella de son cachet, et ensuite il le mil en dépôt chez les vierges vestales, avec trois autres écrits cachetés de la même façon. Dans ce testament, qui fut lu en plein sénat après sa mort, il institua {Tibère-César héritier des deux tiers de ses biens, et Livie, sa femme, de l'autre tiers, à condition que tous deux porteraient son nom. Mais il y a grande apparence que Livie le portait longtemps auparavant, puisque Joscphe lui donne souvent avant ce temps-ci le nom de Julie, ce qu'il ne fait pas par erre-ur, comme les traducteurs se sont imaginé.
Des trois autres écrits qui étaient déposés avec le testament, il y en avait un qui réglait les cérémonies de ses funérailles ; l'autre était un sommaire des choses les plus considérables qu'il avait faites, et qu'il voulait être gravées sur des tables d'airain, et nous
avons encore aujourd'hui une partie de cet abrégé dans le marbre d'Ancyre. Le troisième contenait un état exact de l'empire, de son étendue, de ses forces et de ses revenus. Il conseillait, à la fin, de le laisser dans les bornes qu'il lui avait prescrites, qui étaient le Rhin, le Danube, l'Euplirale, et le mont Allas en Afrique. On ne sait si ce fut par crainte que l'empire n'eût trop d'étendue, ou par jalousie qu'on ne le portât plus loin qu'il n'avait fait : lncertum melu an invidia. (Sueton.,in Auguslo, cap. 101 ; Tacil,, Annal, lib. I, cap. 11.)
Anlipas rétablit la ville de Sêphoris.
Il y avait plusieurs années que la ville de Sêphoris, qui était sans contredit une des plus belles et des plus fortes de louie la Galilée, avait été entièrement ruinée par le feu, ce qui arriva pendant les guerres civiles, ou plutôt pendant les séditions qui s'élevèrent au commencement du règne d'Archélaùs. Celte ville suivit le parti des mutins qui s'étaient soulevés, et leur servit môme de retraite, ce qui irrita les Romains el fui cause de sa ruine entière ; car Quiniilius Varus, qui était alors gouverneur de Syrie, ayant donné à son fils une partie des troupes qu'il menait contre les séditieux, celui ci entra dans le territoire de Sêphoris, mil en fuite tous ceux qui osèrent lui faire tel e, el s'élanl rendu maître de celte ville, fit vendre comme des esclaves tous ses habitants, après quoi il la réduisit en cendres : Sephorim cepit, et venditis sub hasta incolis , urbem incendio absumpsit. Voilà quel fut alors le sort de celle ville célèbre, qui servait comme d'arsenal el de défense à la Galilée.
Ilérode Anlipas ayant été confirmé dans sa télrarchie après le bannissement de son frère Archélaùs, et voyant l'assiette de cette place importante qui était située sur une haule montagne vers les confins de la Phénicie, forma le dessein de la rétablir. Comme ses revenus n'étaient pas bien considérables , on peut aisément croire qu'il employa quelques années à l'exécution de celle entreprise. Il eut soin, entre autres choses, de l'enfermer de bonnes murailles ; el l'ayant embellie de divers ornements , il en fil non-seulement une ville magnifique, mais encore la capiiale de toute la Galilée. C'était donc là qu'Antipas résidait et tenait sa cour, quand il était dans la Galilée ; mais quand il allait dans la Perée au delà du Jourdain , il demeurait dans le château de Maquéronte, si célèbie par la prison el la rnorl de saint Jean (Joseph., lib. XYI1I, cap. 3).
L\m 18 de l'âge de Jésus-Christ el le 14 de l'ère coikmune. Van 56 d'Auguste, le 4 de. I' 'association de Tibère, le 1 de sa monarchie, el le 17 des létrarques, Anlipas et Philippe. Van 767 de Piomc, el le 2 de la 198e olympiade, Sexl. Pompeius Magnns et Sextus Apuleius étant consuls.
Mort de César Auguste.
Comme Tibère César était collègue et censeur aussi bien qu'Auguste, il s'appliqua les deux années p c-
cédentes à Taire le dénombrement dos citoyens romains el la correction publique des mœurs, il y a bien de l'annarence que tout cela fui accompli dès les premiers mois de celle année, puisqu'on devait finir tout cela par la cérémonie des Expiations, qu'on appelait le Lustre, a lustrando, ici est, ab expiando , parce qu'on purifiait par un sacrifice expiatoire tout le peuple romain , à la fin du dénombrement et de la correction. Celte evpiation publique el solennelle se fiisait par l'immolation de diverses victimes, c'est-àdire d'un pourceau, d'une brebis el de trois taureaux.
Auguste était dans le Champ de Mars, accompagné d'une multitude infinie de peuple qui allait faire le lustre, cornière lustrum, quand il en fut détourné par le présage d'un aigle, qui, ayant volé autour de lui , se percha sur la première lettre du nom d'Agrippa, marqué sur un temple qui était là proche. Comme celte lettre était un A, Auguste qui n'était pas ignorant dans la science des augures , crut que cela le regardait et qu'il ne vivrait pas encore longtemps. Ainsi voyant qu'il n'irait pas jusqu'au lustre prochain, c'est-à-dire qu'il ne vivrait pas encore cinq uns, il pria Tibère son collègue d'achever les expiations et les vœux solennels qu'on faisait alors pour le salut de l'empire et la prospérité du peuple romain. Tout cela l'ut, ce me semble, accompli avant le 21 du mois d'avril, auquel jour commençait un nouveau lustre avec la nouvelle année de la ville de Rome. (Sueton., in Auguslo, cap. 97).
Après qu'on eut achevé le dénombrement ou la revue du peuple romain, et qu'on eut fait les vœux solennels , Auguste ne voulant plus rester à Rome, s'en alla dans la Campauie pour se recréer sur les côtes de la mer et dans les îles voisines. Il passa quatre jours entiers dans celle de Caprée qui fut depuis si célèbre par la retraite de Tibère, et il jouit là d'une grande tranquillité. Peu de temps après, il vint dans la ville de Naples , et quoiqu'il fût tourmenté d'une légère colique, il ne laissa pas d'y assister aux jeux qui se faisaient en son honneur de cinq ans en cinq ans. Il alla de là jusqu'à Dénévent, pour y accompagner Tibère César, qui parlait pour l'Illyrie, où étaient les légions. En revenant, sa maladie s'élant empirée, il fut contraint de s'arrêter dans la ville de Noie. Se voyant en cet état, il fit promplement revenir Tibère, ei après l'avoir entretenu assez longtemps en particulier, il ne s'appliqua plus à aucune affaire. Enfin, ayant dit adieu à sa femme Livie , il mourut fort tranquillement, comme il l'avait toujours souhaité. Voilà quelle fut la mort de César Auguste, c'està-dire de ce prince que Dieu a suscité pour former et rétablir le vaste corps de l'empire romain, qui devait être comme le siège de l'empire chrétien.
Suétone, qui est celui qui a le mieux marqué toutes les circonstances de la fin de ce prince, dit qu'il décéda àNole, dans la même chambre où était mort son père Oclavius. Cela arriva le 19e jour d'août , sous le consulat des deux Sexius c'est à-dire de Sextus Pompcius el de So*lus Apulcius. Il é'.aii âgé de soixante-
quinze ans, dix mois el vingl-six jours, étant né 1<î 23 septembre, sous le consulat deCieérou el de C.rîus Anlonius, qui tomba en l'an 691 de la ville de Home, la même année que le grand Pompée prit Jérusalem. On a remarqué que ce prince mourut le même jour qu'il entra dans son premier consulat, depuis lequel il a régné 56 ans accomplis el 44 ans moins quelques jours depuis la victoire Aciiaque. Et ces quarantequatre ans sont ceux qu'on appelle les années de sa monarchie, à cause que depuis ce temps-là il régna tout seul (Sueton. in Auguslo, a cap. 97 au 100; Patercul., lib. Il, cap. 123, et Dio, lib. LYI ; Tacit., lib. I Annal. , cap. 9).
Tibère César succède à l'empire.
Apres la mort du prince qui fut regretté de loul le peuple romain , Claude Tibère Néron , fils légitime de Claude Drusus Néron et de Livie, et fils adoptif de César Auguste, entra le 19e jour d'août dans une nouvelle puissance, que Tacite appelle novum principalum, une nouvelle principauté. Il a eu raison de l'appeler de la sorte: car comme j'ai fait voir assez amplement, il était déjà prince trois ans auparavant par son association à l'empire. Celle nouvelle principauté ne fut auire que la puissance monarchique el indépendante, telle (pie l'avait son prédécesseur, avec le titre d'Auguste qu'il n'avait pas auparavant. Il regardait ce litre avec une espèce de vénération , el bien qu'il fût des birs héréditaire, il ne s'en servait que quand il écrivait aux rois el aux princes étrangers (Sueton., in Tiberio . cap. 46 ) 11 avait, selon Dion Cassius , 56 ans, ou du moins il était à la fin du 55 quand il succéda à l'empire, car il élail né le 16 novembre sons le consulat de Lépidus el de Pîancus, 42 ans avant l'ère commune. A compter ses années depuis la mort d'Auguste, il n'a tenu l'empire que 22 ans, six mois et quelques jours. Mais à les prendre, comme ont fait quelques anciens auteurs, depuis le temps de son association à la puissance suprême, il a régné 25 ans 6 mois el 19 jours. J'aurai soin de marquer dans les années de son règne, ces deux manières de compter qui ne serviront pas peu dans la suite à débrouiller des difficultés qui ont paru presque insurmontables (PalercuL, lib. Il, cap. 125 et seq.; Sueton., in Tiberio cap. 21 elseq.; Tacit., lib. 1 Annal, et Dio, lib. LYI etLWl).
Van 19 de l'âge de Jésus-Christ, elle 15c/e l'ère commune. L'un 5 de l'association de Tibère , le 2 de sa monarchie el le 18 des té tr arques, Antipas et Philippe. L\tnl()S de Rome et le 3 de la 198e olympiade, Drusus César, fils de Tibère, el C. Norbanus F lac eus étant consuls.
Valerius Gratus est fait cinquième gouverneur de Judée. Après que la nouvelle puissance de Tibère eut été reconnue et dans Rome el dans les armées , il pensa à mettre de nouveaux gouverneurs dans les provinces qui dépendaient des empereurs 11 envoya donc vers les commencements de cette année ou à la fin de la
précédente, Valerius Grains pour être intendant île la Judée el des pays voisins, et rappela Annius Rufus qui avait rempli celle place environ trois ans. Voici ce que dit Josêphe dece nouveau gouverneur, au livre XVIII de ses Antiquités judaïques : Tibère Néron, fils de Julie el beau-fils d'Auguste, succéda à sa puissance, et c'était le troisième empereur. Ce fut lui qui donna, pour successeur d'Annius Rufus, Valerius Gratus, qui 'ut le cinquième gouverneur de Judée : A quo quinlus, ttij*mo$ întffyfiii prœses Judœorum in Annii Rufi locum missus est Valerius Gratus (Joseph., l\b. XV11I Anliq., cap. 3).
Cet historien appelle Gratus le cinquième gouverneur, comprenant sans doute dans ce nombre Sulpicius Quirinius qui fit le dénombrement et l'estimation des biens de celle province , après le bannissement du prince Archélaùs ; car en ne le comptant pas, il esl constant que Gratus n'a été que le quatrième qui a occupé cette charge, ayant succédé à Rufus, à Ambibuchus et à Copouius. Anne ou Anauus était grand pontife des Juifs durant ces temps-ci, et il le fut encore huit ans : car par son crédit el son adresse il conserva celle dignité jusqu'à l'an 23 de l'ère vulgaire. Quanta Silanus Créticus, qui était chargé du soin de la Syrie, Tibère le laissa encore deux ans dans son gouvernement, il ne le rappela que quand Germanicus alla en Orieni avec une puissance exiraordin iiro.
Van 20 de l'âge de Jésus-Christ, et le 16 de Vire commune. Lan G de l'association de Tibère, le 5 de sa monarchie, el le 19 des tétrarques Antipas et Philippe. L'an 760 de Rome, et le 4 de la 108e olympiade, Statilius Siscnna Taurus el L. Scribonius Libon éianl consuls.
Victoires de Germanicus sur Arminius et sur les Germains
Comme il n'y a rien de l'histoire des Juifs qui puisse remplir celle année, je ne dois pas manquer de toucher quelques événements de celle des Romains. Les victoires que Germanicus a remportées sur les Germains commandés par Arminius sont si grandes el si éclatâmes, que ce serait une espèce d'injustice de les laisser dans l'obscurité du silence. Il avait fait d'assez belles actions dès l'année précédente contre ces peuples féroces : car il avait mis en fuite les Catles et brûlé leur ville ou pour mieux dire leur principale demeure, ensuite de quoi il avait délivré le roi Ségesles , fidèle allié des Romains , qui était assiégé par ses propres sujets, que la faction d'Arminius avait soulevés. Mais tout cela ne fut presque rien, au prix de ce qu'il (il celle année au delà du Rhin , bien avant dans la Germanie.
rendant que Cani.ius et Vilellius faisaient par son ordre le dénombrement dans les provinces des Gaules , il s'embarqua avec les légions sur des navires et autres bâtiments de charge, au nombre de mille , passa du Rhin dans Fisse! pnr le canal de Drusus, et
ÏISTOÎRE EVÂNGELIQUE 1018
de là gagnant le Zuytlerzce et la mer océane, il cuira heureusement dans la rivière d'Ems, qu'on appelait alors Amisc (Amisiu). Comme les Angrïvaricas ve liaient tout fraîchement de. se révolter derrière lui, Germanicus César y envoya Stcrlinius, qui les puni! très-sévèrement, désolant tout leur pays par le fer et le feu- Pour lui, il marcha jusqu'au Visurge {Visnrgià), c'est le Véser d'aujourd'hui , qui séparai les Romains d'avec les Chérusques. Arminius, prince brave, mais factieux, qui depuis quelques années avait allumé celle guerre, se trouvait à la tète de celle nation belliqueuse. Germanicus passa le Véser cl alla droit à lui; les Chérusques furent vaincus et mis en fuite, quelque effort que fil Arminius de la voix et de la main pour soutenir le combat. Il fut rude et opiniâtre; mais enfin les Romains eurent une entière victoire, puisqu'outre qtf Arminius fut blessé, on ne fit que luer ces barbares durant l'espace de trois ou quatre lieues. Les soldats donnèrent sur le champ de bataille le nom d'empereur ou de général d'armée à Germanicus, et lui érigèrent un trophée des armes el des dépouilles de leurs ennemis, marquant au dessus les noms des peuples qu'il avait vaincus.
Ce trophée, qui était un monumenynconleslable de la victoire des Romains, irrita si forl les Germains et surtout Arminius qui les commandait , qu'enragés de cet affront, ils revinrent à la charge. La mêlée fut sanglanle , mais Arminius ayant reçu une nouvelle blessure et son oncle Inguionier étant mis en fuite, tous les Chérusques tournèrent le dos, cl alors ce ne fut plus que meurtre et que carnage. Germanicus, joyeux de cette deuxième victoire, érigea un nouveau monument des débris des armes qu'on avait ramassées. 11 y fil mettre celle inscription : Les nations qui sont entre le Rhin et l'Elbe ayant été vaincues, l'armée de Germanicus César a consacré ces monuments à Mars, à Jupiter et à Auguste. Après cette nouvelle victoire, 1rs Angrivaricns s'élant enfin soumis, obtinrent le pardon de leur rébellion. La campagne prochaine aurait mis fin à celte fâcheuse guerre , si l'empereur Tibère, jaloux de la gloire de Germanicus, ne l'eût rappelé à Rome, sous prétexte de le faire triompher des peuples vaincus (Tacit., Annal, lib. Il, a cap. 6 ad 26). Vonone, roi des Par thés, se relire vers Silanus. Pour mieux comprendre qui était ce Vonone qui vint celte année en Syrie chercher un refuge chez Silanus Crélicus , gouverneur de celle province , ii faut savoir qu'il était le fils du roi Phraate, dont j'ai parlé ci-dessus, el qu'il avait éïé donné par son père à Auguste, pour cire en otage chez les Romains avec deux de ses frères. A près la mort d'Orode, successeur de Phraate, il y eut des brouilleries et des divisions chez les Partîtes, et les grands de l'Etat ne pouvant convenir, demandèrent un roi à Auguste l'an 4 de l'ère chrétienne. Comme Vonone était alors auprèf de lui, il leur donna ce prince pour les commander en qualité de leur souverain. Il fut reçu d'abord par les Partîtes avec une joie extrême et des acclamations publiques ; mais voyant qu'il avait des manières to i-
10s9 PAR LA ROMAINE
tes r'omaines et bien différentes de celles de la nation, ils commencèrent bientôt après à le mépriser et à le regarder, non plus comme leur prince, mais comme l'esclave des Romains. Us allèrent jusqu'à cette extrémité et cette insolence, que d'élire pour roi un certain Arlabane qut commandait dans la Médie et qui était du s:mg des Arsacides. Arlabane fut d'abord vaincu, mas ayant fait de nouvelles troupes, il vainquit à son tour avec tant de succès , qu'il chassa Vonone et lui enleva la couronne des Parlhes. Ce prince ainsi dépouillé se relira dans l'Arménie, voisine des Parlhes, et la reine Erato étant morte , vers l'an 15 de l'ère commune , c'est-à-dire l'année précédente , il fut élu roi par les Arméniens. Arlabane s'en plaignit à Tibère qui avail succédé à Auguste, et comme cet empereur ne voulait point entrer en guerre avec les Parlhes , il donna ordre à Silanus d'attirer doucement Vonone en Syrie, et de l'arrêter quand il le pourrait faire avec sûreté. Silanus qui savait que Tibère voulait être obéi, lit si bien qu'il allira Vonone hors de l'Arménie sous divers prétextes , et quand il fut en sa puissance, il l'arrêta dans la Syrie, lui laissant pourtant le nom de roi, avec un train convenable à celle qualité. Ce fut en cette année, la 16e de l'ère chrétienne, que ce prince infortuné fut traité de la sorte par les ordres de Tibère, qui craignait de se brouiller avec Arlabane. Celui-ci n'en demeura pas là , car deux ans après , lorsque Germanicus était dans l'Orient, ii obtint de lu! qu'on éloignât Vonone et qu'on le renfermât dans Pompeiopoli, villedc Cilicie; et comme ce roi esclave voulut un jour s'enfuir, il fut tué sur le bord du Pyramc par un certain Remniitis qui était chargé du soin de sa garde. Voilà la fin tragique de ce prince fameux clans l'histoire, qui, ayant eu le malheur de déphire aux Partîtes, fut non-seulement abandonné, mais encore trahi parles Romains, qui le devaient soutenir {Tacit., Annal, lib. Il, cap. i, 58 et 68).
L'an 21 de l'âge de Jésus-Christ et le 17 de Père commune. Van 7 de l'association de Tibère, le A de sa monarchie et le 2U des lélrarqnes Antipas et Philippe. Van 770 de Rome et le I de la 199' olympiade, C. Cœlius Ru fus et L. Pomponius F laccus étant consuls. Antipas commence à bàùr la ville de Tibériade. Il y avait déjà quelques années qu'IIérode Antipas, prince ou létrarque de Galilée, avait rétabli la ville de Séphoris qu'il avail faite capitale de cette province. Depuis ce lemps-îà Tibère était parvenu à l'empire, et Antipas ayant des obligations immortelles à sa mère Livie, il était juste que ce télrarque marquât, par quelque célèbre monument, la reconnaissance qu'il avait pour la mère et le respect qu'il portail au (ils. Il ne pouvait rien faire de plus considérable que de bâtir une ville grande et magnifique qui portai dans la suite des temps le nom de Tibère; et c'est ce que fii Ilérode Antipas. Ayani considéré pour cela tous les lieux les plus propres et les plus commodes, il n'en trouva point qui revînt mieux a son dessein, que la situation de Tibériade.
ET LA JUDAÏQUE. 10r;0
Ce fui donc celte année, comme on Papprend par quelques médailles grecques de Trajan et d'Adrien, rapportées par le savantP.Norjs (Noris,Epoc SyrO' Macedon., paij. 4GG). qu'il jeta les fondations de eelie ville, sur les bords du lac de Génézareth, près d'un lieu nommé Emmaûs, où il y avait des bains salutaires. Elle était située dans une plaine fort agréable qui éiail comme une vallée du côté de l'orient ; elle avait le lac qui abondait en poissons et qui facilitait le commerce de la basse Syrie ; et de l'autre côté, oudu côté de la Galilée, qui était le couchant, en avançant vers les terres, l'on voyait des montagnes riches et fertiles dont elle lirait de forts grands secours. La ville de Tibériade était entre Jotapate cl Tarichée, assez proche du lieu où avail été autrefois Béthulie , si célèbre par la victoire de Judith et par la défaite des Assyriens. Tout le territoire d'alentour de celle ville, qu'on regardait comme la basse Galilée, était le plus beau elle plus riche pays du monde; car, outre qu'il était gras el feriile, on y voyait de toutes parts des vignes, des palmiers el des oliviers dont les fruits étaient excellents. Ajoutez à cela qu'il y avail tout proche de la ville des bains d'eau chaude qui étaient très-salutaires pour diverses maladies. Ce lieu s'appelait Emmaûs ou Ammaûs , à cause de ces eaux chaudes, etJosèphe en parle dans son Histoire delà Guerre des Juifs: Ammaùs antem, dit-il, si qnis nomen interpretetur , aquœ callidœ vocanlur ; ibi enim fous est sanandis vitiis corporis idoneus (Joseph., lib IV Bell. Jud.,cap. 1). C'est ce qui a fait dire à Pline, que Tibériade était célèbre p:ir ses bains salutaires , Tiberias aquis calidis snlubris ( /'//«., lib. \,cap. 15). Ce l'ut celle année, qui étaii la °20e de la domination d'IIéiode Antipas, la 770'de la ville de Rome et la 17e de l'ère chrétienne, que ce létrarque de Galilée fonda celle ville nouvelle. Comme il avail une extrême passion de la rendre grande el peuplée, il y attira des habitants de toutes parts et de toutes conditions; il fit venir des étrangers qui étaient gentils, aussi bien que des Galilccns et des Juifs.
Pour les y établir, il leur fit beaucoup de bien, donnant des lerres aux uns et des maisons aux au 1res, el il en usa de la sorie principalement à l'égard de ceux qui étaient Juifs ou Hébreux d'origine. Car, comme le lieu où il plaça celle nouvelle ville était tout rempli de sépulcres, el que, par les lois et les coutumes des Juifs, il ne leur était pas permis d'habilcr dans ces sortes de lieux, qu'on regardait comme impurs, il était difficile de les y arrêier, qu'en leur accordant des privilèges el des immunités. Au reste, il faut bien distinguer l'année de la fondation de cette ville, marquée dans les médailles, d'avec l'année de sa dédicace. Eusèbe nous a conservé celle ci, qui ne fui que dix ans après l'autre, et celte dédieace ser: une époque capitale, qui servira à prouver la yre mière année du ministère ou de la prédication de Je sus-Cbrist. On verra par là que la plupart des savants ont reculé cette année salutaire de trois ou quatre ans.
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Germanicus triomphe et va en Orient avec un pouvoir extraordinaire.
Ce fui le vïngt-sïxième du mois de mai que Germanicus César, qui avait Tannée précédente remporté de si grandes victoires, triompha des Ghérusques, des Catles, des Angrivariens et de quelques autres semblables nations de la Germanie. Dans celte pompeuse cérémonie, on faisait suivre les captifs les plus apparents, et on portait les plus riches dépouilles, avec des tableaux qui représentaient les montagnes, les fleuves et les batailles, comme si cette guerre eût é(é terminée. Ce specl?de était agréable, mais rien n'en augmentait plus la beaulé que la bonne mine de Germanicus et la gentillesse de ses cinq enfants, qui étaient avec lui dans le char de triomphe. Tibère témoignait en apparence beaucoup d'affection à Germanicus, mais il n'en avait point en effet ; au contraire, il avait une jalousie mortelle, voyant qu'il possédait a faveur du peuple. C'est ce qui le fit résoudre à résigner de Rome, sous des apparences d'honneur, et dans ce dessein il en fit naître des occasions, ou il embrassa celles qui se présentèrent. Antinchus. roi le Comngènc, et Philopalor, roi de Cilicie, étant décédés, il y eut quelques troubles dans leurs États : !es uns demandaient des rois pour leur succéder, et les autres aimaient mieux être sous la domination des Romains. D'ailleurs la Syrie et la Judée demandèrent quelque diminution des impôts dont elles étaient chargées. Ajoutez à cela que l'Arménie n'était pas dans l'étal où elle devait être, ei ne jouissait pas d'une parfaite tranquillité.
Ce fut à ces occasions que Tibère représenta au sénat que l'Orient ne pouvait être pacifié que par la prudence de Germanicns. Il fit voir en n ême temps que Drusus, son fils, n'avait pas encore assez d'expérience pour remédier à toutes ces cheses, et (pie pour lui, dans un âge avancé, il n'avait pas assez de .santé pour entreprendre un si long voyage. Là-dessus le sénat décerna à Germanicus les provinces d'oulre-mer, c'esl-à-dire les provinces d'Asie, avec un pouvoir bien plus grand et plus absolu que n'avalent les magistrats ordinaires. "Voilà l'adresse dont se servait Tibère, non-seulement pour éloigner un homme qu'il n'aimait pas, mais encore pour le faire périr plus à son aise et avec plus de sûreté. Après ce décret du sénat, Germanicus sortit de Rome Vers la fin de l'élé ou au commencement de l'automne, et traversant Plllyrie, il alla passer l'hiver à la ville de Nicopoli, située dans j'tëpire, et qui était iilors comprise sous la province d'Achaïe. Ce fut en cette ville, qui avait été bâtie par Auguste, que Germanicus enlra, le premier jour de janvier suivant, dans son second consulat, pendant que Tibère-Auguste entrait, à Rome, dans le troisième (Tacilus, Annal, lib. II, cap. A\ et seq.j.
Van 22 de l'âge de Jésus- Christ, et le 18 de 1ère tummune; l'an 8 de l'association de Tibère, le 5 de s monarchie, et le 21 des télrarques Anlipas et Phi lippe. Van 771 de Rome et le 2 de la 199e oltjm piade, Tibère Auguste JU et Germanicus César II étant consuls.
Germanicus passe dans VA: te, et règle les affaires
d'Arménie et de Cappadoce.
Après que Germanicus eut reçu les honneurs du consulat dans Nicopoli, le premier jour de l'an, îl alla ensuite à Athènes, où il fui reçu de tout le peuple avec une joie et une magnificence extraordinaires. De là il passa sur les côtes de l'Asie, et prit plaisir à visiter les lieux que l'ancienne histoire avaii rendus si célèbres. Tacite dit qu'il s'arrêta à Colophone, et que là, ayant consulté l'oracle fameux d'Apollon Clarien, on lui prédit une mort prochaine, maturum exilium, mais sons des mots couverts et ambigus, comme font les énigmes. Après avoir été dans l'île de Rhodes, il se hâta d'aller en Arménie, pour y donner un roi à ce peuple, qui l'attendait des Romains. En effet, les Arméniens n'en avaient point : car Yonone était détenu en Syrie depuis que Silanus l'eut arrêté par l'ordre de Tibère. Germanicus, qui voulait mettre le calme dans ce royaume, leur donna pour souverain Zenon, fils de Polémon, roi du Pont, qui était agréable aux grands et au peuple. 11 lui mil, en pleine assemblée le bandeau roya! ou le diadème, dans la ville d'Artaxate,d'où ce prince prit le nomd'Artaxias, pour faire honneur à leur capitale.
Après que Germanicus eut mis ordre aux affaires d'Arménie, qui étaient autant importantes que glorieuses aux Romains, il entra dans la Cappadoce, que Tibère avait, l'année d'auparavant, réduite en province, depuis la triste mort du roi Archélaùs. 11 régla ce qu'il y avait à f.iire dans cette nouvelle province, ely mil Q. Yeranius pour premier gouverneur. Celui-ci, pour faire espérer aux Cappadociens une domination plus douce et plus supportable que celle de leurs rois, les déchargea d'une partie des tributs qu'ils levaient sur eux. La Comagèue fut semblablemenl réduite en province, et on y mit Q. Serveus, qui fut le premier préleur qui la gouverna. Après tout cela, Germanicus eut une entrevue avec Afghane, roi des Parthes, qui vint jusqu'au bord de PEupbrale, et qui lui fit de fort grands honneurs, renouvelant l'amitié et l'alliance qu'il avait avec les Romains (Tacit., lib. II Annal., cap. 53 et seq.).
Pison est fait gouverneur de Syrie.
Tibère ayant pris le dessein d'envoyer Germanicus dans l'Orient, pour y donner un roi aux Arméniens et pour y régler les affaires de la Cappadoce, pensa aussitôt à retirer de la Syrie Silanus Crelicus. Dans l'envie qu'il avait de perdre Germanicus, il n'eut garde de laisser Silanus dans celle province après l'alliance qu'il v avail entre eux ; car Néron, fils aîné de Germanicus, devait épouser la (illc de Silanus,
Tibère César révoqua donc celui-ci dès Tannée précédente, et nomma pour remplir sa place Cneius Pison, homme d'un naturel violent, el qui n'était nullement traiiable. Tison tenait de son »ère ces méchantes qualités, qui étaient jointes à un orgueil insupportable, que lui inspiraient et la noblesse el les grands biens de Plancine sa femme, qui était fille de Munacitis Plaucus, homme consulaire. Pison se doutait bien qu'on ne lui donnait le gouvernement de Syrie que pour tenir en bride Gcrmanicus, et quelques-uns ont cru qu'il en avait des ordres secrets de Tibère. Voilà l'homme que cet empereur jaloux et déliant choisit pour contrecarrer les démarches de Germanicus, et peut-être même pour le faire périr, comme il arriva dans la suite.
Pison s'en alla vers le printemps de cette année dans son gouvernement, après avoir salué à Rhodes Germanicus, auprès duquel il eut peine à demeurer un jour. Aussitôt qu'il fut en Syrie, il tâcha de gagner les soldats par des largesses el par les licences qu'il souffrit, ce qui le fil appeler le père des légions. Plancine, sa femme, secondait en tout ses desseins, et allait jusqu'à parler insolemment d'Agrippine el de Germanicus. On soutfrail toutes choses, parce qu'il courait un bruit secret qu'elles se faisaient de concert avec l'empereur. Elles étaient assez connues de Germanicus, car on l'instruisait de tout ; mais alors il faisait semblant de les ignorer. Il ne put néanmoins supporter la désobéissance de Pison, qui, ayant ordre de mener en personne, ou d'envoyer par son fils une partie des légions, ne fil ni l'un ni l'autre. Ce lut là-dessus que, Pison s'étant rendu à Cirre pour le saluer, Germanicus lui parla en des termes qui firent assez paraître sa colère, el Pison, sans s'en embarrasser, lui répondit d'une manière morgante el orgueilleuse. El l'on peut dire que, depuis ce tempslà, ils furent tous deux ennemis déclarés. Aussi fut-ce pour narguer Pison, plutôt que pour faire plaisir à Arlabane, roi des Partîtes, que Germanicus relégua Vonone à Pompeiopoli, dans la Cilicie, caril savait que Vonone lui était agréable, aussi bien qu'à sa femme 1 lancine, qu'il avait comblée de présents. Nous saurons dans la suite ce que produira la division qui éiail entre Pison et Germanicus, el nous verrons qu'elle sera à tous deux la cause de leur perte el de leur malheur ( Tacil., lib. Il Annal., cap. 43, 53 el seq.).
Van 23 de rage de Jésus-Christ , el le 19 de l'ère commune. Van 9 de l'association de Tibère , el le 6* de sa monarchie, el le 22 des télr arques Anlipas et Philippe. Van 772 de Rome, elleZde la 199e Olympiade, M. Juniuê Silanus et C. Norbanus Balbus étant consuls.
Mort de Germanicus.
Germanicus César ayant heureusement terminé les affaires pour lesquelles il était allé en Orient, el ne voulant point rester en Syrie, parce que c'était le gouvernement de Pison , avec lequel il était brouillé ,
s'avisa d'aller en Egypte , sous prétexte de régler les affaires, mais en effet pour voir les antiquités de celte province. Quand il y lut arrivé , il commanda qu'on ouvrît les greniers publics, afin de diminuer la cherté du blé; et pour se concilier davantage l'amitié de ce peuple , il allait partout sans cire accompagné de ses gardes , el souvent môme vêtu à la grecque. Toutes ces fausses démarches ne sauraient être excusées dans Germanicus, qui jusqu'alors avait fait paraître tant de modération el tant de prudence dans toute sa conduite; aussi furent-elles ouvertement blâmées do Tibère.
En lui écrivant donc là-dessus , il le reprit assez doucement de s'être habillé à la mode des Grecs ; mais il le blâma avec une espèce d'aigreur, d'avoir, sans sa permission , osé entrer en Egypte, contre les défenses expresses d'Auguste. Car i! faut savoir que cel empereur, connaissant l'importance de cette province , qui était alors comme le grenier de Rome , et qui d'ailleurs était d'une très- faede défense, outre que ces peuples étaient très-remuants , en avait défendu l'entrée sans sa permission à tous les sén (leurs romains et aux chevaliers du premier ordre , c'està-dire, à ceux qui portaient le titre d'illustres. Tibère eut donc raison de blâmer en ce point la conduiie de Germanicus, el peut-être même qu'en faisant réflexion sur ses manôires trop libres et trop populaires, il lui en fit un crime dans son cœur ; car ordinairement à un prince déliant cl jaloux loul est suspect, tout est criminel.
Quand Germanicus eut parcouru l'Egypte, et vu ses pyramides et ses autres antiquités , il revint en Syrie, pour ne pas augmenter les soupçons de César par son retardement dans celte province. En y arrivant , il fut tout surpris de trouver tous les ordres qu'il avait donnés, soil pour les légions, soit pour les villes , ou changés, ou même révoqués , cuncta quœ apud legioncs aut urbes jusserat, aboliia, vel in contrar'uim versa cognoscit ( Tacit., Annal, lib. II, cap. (i9). Il en fit à Pison de sanglants reproches; el celui-; ide sou côté forma contre lui d'étranges desseins. En effet, Germanicus tomba grièvement malade , lorsque son ennemi pensait déjà à quitter la Syrie ; sa santé se remit un peu, mais il retomba de nouveau, et Pison, qui s'était retiré à Séleucic, ville située au-dessous d'An lioche vers le bord de la mer , attendait l'issue de celte re» ïiuie. Germanicus se voyant en cel étal, crut aussitôt qu'il élait empoisonné, et tous le crurent aussi bien que lui ; il n'en accusait pas seulement Pison, mnis encore Plancine, et c'e^t ce qui augmentait sa douleur. Car il disait là-dessus que ceux qu avaient envié sa gloire, lui porteraient compassion d'être mort de la main d'une femme , après avoir échappé à tant de dangers. 11 mourut enfin à Anlioche, vers l'âge de treille ans, regretté de imite la Syrie, et des provinces d'alentour; aussi avait-il toutes les vertus qui forment un grand homme: je ne dis pas seulement les vertus militaires , mais même les civiles.
1053 CONFIRMATION DE L'HISTOIRE ÉVANGÉUQl'E
Aussitôt qu'on apprit dans Rome la nouvelle de
celle mon, lout fut dans la consternation et le deuil;
on n'y voyait que larmes , que soupirs et que gémissements, tant on avait de douleur de la perle de Germanicus. On déclamait au contraire publiquement
contre Pison et contre Planciné , qu'on croyait les
auteurs de celle funeste mort. Pour ce qui est de la
Syrie, comme Pison l'avait abandonnée des le temps
de 1;» réduite de Germanicus, Cneius Senlius Saturni-
nus , qui était à Antiocbe quand il mourut , se mil en
possession de ce gouvernement. Pison voulut revenir
sur ses pas, mais Senlius , qui avait pour lui les
légions , l'obligea à se retirer et aller rendre compte
du crime dont il était soupçonné (Tucit., annal. II,
c. 60 el seqq.).
Lan 24 de l'âge de Jésus-Christ , et le 20 de l'ère commune. Van 10 de l'association de Tibère , le 7 de sa monarchie , et le 25 des létrarques Aniipas et Philippe. L'an 773 de Rome , et le 4 de la 199e olympiade, M. Valérius Messalu et M. Aurélius Cotta étant consuls.
Pison évite sa condamnation en se donnant lu mort. Après la mort de Germanicus, Agrippine, son épouse, qu\I avait lairt, aimée , se jeta sur mer avec ses enfants, pour venir promptementà Rome demander justice de l'attentat de Pison. Quand elle fut arrivée à Rrindes, et qu'elle eut mis pied à terre avec ses deux enfants, portant dans une urne les cendres de son époux, ce ne furent que lamentations et que pleurs, et l'on voyait partout un deuil universel. Dans tous les lieux où le convoi passait, le peuple velu de noir , et les chevaliers dans leurs robes de cérémonies , brûlaient de l'encens , des parfums et d'autres matières , qui servaient aux pompes funèbres des grands. Drusus Cés:»r, fils de Tibère, alla au-devant du convoi jusqu'à Terracine, avec les autres enfants du défunt, qui ne l'avaient pas suivi dans l'Orient. Agrippine qui suivait toujours celte pompe funèbre , parce qu'elle ne voulait pas abandonner les cendres de son mari , n'arriva à Rome qu'au commencement de celle année, après la création des consuls.
Quand on la vit avec le dépôt précieux qu'elle conduisait, Rome fondit en larmes tout de nouveau ; Je deuil lut public ei général parmi le peuple et dans le sén;it; et l'on peut bien dire que la flatterie n'y avait nulle part; car on savait que Tibère était, dans son cœur, joyeux de cette mort, quoiqu'il fit semblant d'en êlre triste et touché de douleur. Pour ce qui est de ce prince el de sa mère Livie, ils s'abstinrent de paraître en public , croyant que ce serait déroger à la majesté , s'ils pleuraient comme les autres , ou cr.iignanl qu'on ne les observât de trop près. Germanicus eut des funérailles magnifiques, non si l'on regarde la somptuosité de la pompe funèbre , mais par r.'pporlàla douleur que marqua le peuple, qui le pleura aussi tendrement que s'il avait été son père et son maître. Toul cela , dans le fond , déplaisait à Tibère , quelque semblant qu'il fit; mais rien ne le choqua davantage que l'affection que le peuple mar
qua.t pour Agrippine. On l'appelait l'honneur de , patne, le venlable sang d'Auguste, et la seule .t de 1 ancienne probité. Ces éloges le piquaient aHf
ceUdetoesurv^re ses enfanisà tous ses ennemi
Ma, tl fallut d.ssinnder toutes ces choses ;carZs le.atoue.au alors le peuple, il n'était pas temps de s'en ressens Après la célébration des funéradles
on n eut pomtd'au.repe.sée que de venger Ia.no,; de Germants. On accusa non-seulement P.so mais encore Lancine sa femme d'en être coupa' Tibère fut prié de prendre connaissance de ce Ue affa.re, et P.son y consentait volontiers, croyant que
sa mère L,,e y prendrait quelque part, pJsqu'e,! ava.t concerte avec lui les ordres secrets qu'elle aval donnes a Planciné.
Tibère n'ignora,, pas toutes ceschoses, mais voyant
quelaila.reeta.todieuse, il la renvoya au sénat q»o.que, dans le fond, il eût bien voulu favorise; Pison Uni qui entreprirent de l'accu.er devant les juges le chargèrent de plusieurs crin.es contre l'Eta, etenh», d avoir fait mourir Germanicus par les charmes et par le poison , ipsum devotionibus et venwo Punisse (Tacit., Annal, lib. III, cap. 13 ). PiSOn se delend.t assez f,iblemer.t sur les crimes d'Etat dont on l'accusait, et sur les excès qu'il avait commis dans le gouvernement de sa province ; mais pour l'accusation du poison , qui était la capitale, il s'en justifia ce semble, a.sez bien. Et il csi étonnant , vu la haine qu'onjui portait alors, qu'on n'ait pu le convaincre d un fait qui le rendait si odieux el si criminel Cependant Tacite lui-même, qui ne le flatte point confesse, en racontant toute celle histoire, que le crime du poison ne fut pas bien prouvé, quod ne accusalores quidem salis firmabant ( ïb.y cap 14) Nonobstant cela , l'affaire n'allait pas bien pour lui • car quelque chose qu'on put dire pour s . défense la plupart des juges étaient inexorables. D'ailleurs' le peuple, qui était déchaîné contre lui, criait à la porte du sénat , que si Pison était renvoyé absous il «.'échapperait pas de leurs mains. Il ne désespéra pourtant de sa cause, que quand il vit que celle de sa femmeélait séparée de la sienne, par la protection sccrè.e que lui donnait l'impératrice ; oulre que la dernière fois qu'il alla au sénat , il fut cflYavé «le la contenancede Tibère, qui à la vérité était sanscolère, mais qui parai sait aussi sans pilié, cl semblait même obstiné à le perdre , aussi bien que les autres. C'est ce qui le jeta dans le désespoir; et il fut tel, que, la nuit suivante , pour n'avoir pas la honte d'è.re publiquement condamné , il se plongea un poignard dans le sein.
Voilà quelle fut la fin de Piton, qui ne se rendit peut-êire criminel que pour avoir exécuté les ordres secrets i\'u\\ prince jaloux, dont il ne devait pas se charger, et dont il eut le déplaisir de se voir abandonné. Pour Plancine, sa femme , qui n'était pas moins coupable que lui, l'impératrice lui sauva la vie cl la favorisa de sa protection. Elle avait pio-
1057 PAR l.\ romaine
testé à son mari, an commencement de son jugement, qu'elle voulait être la compagne de sa fortune et même de sa mort, si les choses allaient jusque-là, mais elle se donna bien garde de lui tenir parole , quand elle sentit qu'elle trouvait de l'appui ( Tarit., Annal, lib. III, cap. 2 el seqq.).
Van 25 de rage de Jésus-Christ, el le 21 de l'ère commune. Van 1 1 de l'association de Tibère , le 8 de sa monarchie , el le 2i des iélrarqnes Àntipas et Philippe. Van 774 de Rome, et le 1 de la 200' olympiade, Tibère Auguste IV el Drusus César II étant consuls.
Soulèvement des Gaules contre les Romains.
Tibère-Auguste entra, au commencement de cette année, dans son quatrième et dernier consulat, ayant pour collègue sou (ils Drusus, qui avait déjà une fois rempli celte charge, qui était la premièrede la république. Peu de jours après, il alla se promener dans la Campanie sous prétexte d'affermir sa santé, car il était alors dans un âge avancé; mais c'était en effet, ou qu'il méditait une absence plus longue et môme continuelle, comme il arriva quelques années après, ou qu'il voulait laisser à son fils toutes les fonctions du consulat, pour se façonner par là aux affaires et s'attirer l'amitié du peuple. Pendant que Tibère prenait ses divertissements dans celle agréable province, Tacfarinas recommençait à ravager les provinces d'Afrique. Celait un Numide qui , ayant appris la guerre dans les troupes romaines , où il avaii servi , se mit à la tête de quelques voleurs ou bandits; il fit de si belles actions qu'il y cul des peuples entiers qui se mirent sous sa discipline, et qui enfin osèrent faire la guerre aux Romains. 11 y avait déjà quatre ans qu'il avait eommencé à faire des coures , mais celle armée il recommença de nouveau à désoler les provinces.
Sur les lettres de César, le sénai envoya contre mi Junius Blésus avec la qualité de proconsul d'Afrique , el on ne le préféra à Marcus Lepidus, que parce qu'il élail oncle de Séjan qui avait déjà la faveur, mais qui en abusa dans la suite jusqu'à aspirer à la principauté. Au reste on ne se mit pas fort en peine a Rome des mouvements de l'Afrique, parce qu'on n'y voyait pas de péril. Mais quand on vint à savoir qu'une partie des Gaules s'élail révoltée, on commença à craindre et même à murmurer contre le gouvernement. Les auteurs de ces soulèvements furent deux seigncursgaulois, l'un nommé Julius Florus, qui tirait sa naissance de Trêves, et l'autre Julius Sacrovir, qui était d'Aulun. Leur révolte ne vint qu'à cause des dettes énormes que les Gaules avaient contractées. Car comme elles étaient chargées d'impôts et ensuilede gros intérêts, leurs délies devinrent si grardes, qu'il était difiiciie de les payer. Ces intérêts venaient de ce que les communautés des Gaules, civilates Calliarum, n'ayant pas toujours de r.irgent , étaient obligées d'en emprunter des banquiers; c'étaient pour la plupart des chevaliers ro-
mains, qui les ruinaient en usures. Voilà la véritable cause du soulèvement de ces provinces autrefois si belliqueuses , outre qu'on leur donnait quelque espérance de leur ancienne liberté.
Plusieurs villes el communautés écoulèrent agréablement ces discours séditieux , et firent paraître quelques petits mouvements; mais Tours et Angers levèrent le masque, et se révoltèrent tout ouvertement. Acilius A viola remit bientôt celle-ci dans son devoir à l'aide d'une seule cohorte; et pour l'autre, il n'en vint à bout qu'en se servant d'une légion qui lui vint des quartiers du Rhin, et du secours que lui donnèrent quelques seigneurs gaulois qui attendaient une occasion plus favorable pour se soulever. Ceux de Trêves s'élaient aussi remués, mais ils furent réduits par une seule aile de cavalerie; pour les Sequanais, qui sont ceux de la Franche Comté, il fallut une partie de l'armée pour les arrêter et pour les remettre dans l'obéissance et la soumission. Quoique ces soulèvements ne fussent qu'en quelques endroits, on ne laissait pas de débiter à R me que les 0i cites ou communautés des Gaules , quatuor et sexaginta Galliarum civilates, étaient entrées dans la révolte; qu'elles s'élaient liguées avec les Germains, el que les Espagnes étaient chancelantes el toutes prèles à les imiter. Les gens de bien s'affligeaient de ces bruits, mais la plupart des autres en élaienl bien aises, par la haine qu'ds avaient pour le gouvernement.
Tibère, qui était bien informé de l'étal des choses, ne se remuait pas beaucoup, parce qu'il savait bien qu'il remettrait bientôt le calme dans ces provinces mutinées. Il donna ordre à Siluis de marcher contre les Autunois, à la tête desquels était Sacrovir, el de remettre ces rebelles à la raison ; et c'est ce qu'il fit incontinent après: car ayant pris deux légions avec les troupes auxiliaires, il donna le combat à Sacrovir, qui fut bientôt mis en fuite par la valeur des troupes romaines. Celui-ci se relira d'abord à Aulun, mais craignant d'être livré à ses ennemis, il se réfugia dans un château qui n'était pas éloigné de la ville, et, après y avoir mis le feu, il se fit mourir avec ses plus fidcL-s amis. La mort de cet homme fil cesser la rébellion qu'il avait suscitée et mil fin à la guerre des Gaules. Quand Tibère en eut appris la nouvelle, il écrivit au sénat tout ce qui s'élail p ssé là-dessus, el comment celle guerre s'élail heureusement terminée, ajoutant que ce succès était dû à la fidélité el à la valeur de ses lieutenants, aussi bien qu'à ses conseils (Tarit., lib. Il l Annal., cap. 5icl seqq ).
Mort de Sulpicius Quirinius.
Je ne dois pas passer sous silence la mort d'un homme dont j'ai souvent fait mention dans le cours de celle histoire. C'est Sulpicius Quirinius ou CyrimiS dont j'entends parler, celui-là même qui, selon saint Luc (Luc. 11,2), fit le premier dénombrement ai; temps de la naissance de Jésus-Christ, et qui acheva le deuxième lorsque la Judée fut réduite en province romaine, aprè le bannissement d'Arctiéiaus. Cet
I0o9 CONFIRMATION DE L'HISTOIRE ÉVÀKCÉLIQUE
homme ne venait point de l'illustre famille des Sulpices, qui émit patricienne, car il tirait son origine de Lanuvium, ville municipale du pays Latin ; et cependant, par l'assiduité et l'importance de ses services, il élait parvenu aux plus grandes dignités. César Auguste à qui il avait fait sa cour et sous qui il avait mériiéces honneurs l'avait élevé jusqu'au consolai, après quoi il lui accorda les honneurs du triomphe pour avoir, non sans peine, détruit les llomnmnades, qui étaient des voleurs cantonnés dans les montagnes de la Cilicie. Après cela, Auguste le donna pour gouverneur à Caïus César, son iils adoplif depuis la mort de Loi lins, et ce fui alors qu'il ne manqua pas de rendre ses devoirs à Tibère, qui était retiré dans l'île de Rhodes. Celui-ci étant parvenu à l'empire eut de la considération pour Quiriuius, qui continua de lui faire sa cour. Ll quand il fut mort, ce qui arriva celle année, il pria le sénat de lui vouloir faire des funérailles publiques. C'est ce que nous savons de cet homme consulaire, qui a eu quelque part aux événements de la vie de Jésus-Christ, et principalement aux affaires de la Judée (Tacit.t Annal, lib. III, cap. 48).
Van 26 de l'âge de Jésus-Christ, et le 22 de l'ère commune. Van 12 de l'associa lion de Tibère, le 9 de sa monarchie, et le 25 des létrarques Antipas et Philippe. Van 775 de Rome et le 2 de la 200e olympiade, C. Sulpicius Galba et D.IÎatcrius Agrippa étant consuls.
Pomponius Flaccus a le gouvernement de Syrie.
Il ne faut pas s'étonner si Tibère, qui ne changeait pas volontiers les intendants et les autres magistrats des provinces qui dépendaient de l'empereur, révoqua celle année Cn. Senlius Salurninus du gouvernement de Syrie. La raison n'en est pas obscure : c'est que Saturnin, qui élait des meilleurs amis de Germanicus, se saisit de celle province par l'éloignement de Pison, et en quelque sorte par la voie des armes, sans la nomination de César. Tacite décrit amplement comment cela se fit, au livre 11 de ses Annales ( cap. 74 et 81). Tibère, qu'on soupçonnait d'avoir procuré la mort de Germanicus , n'avait garde, aussitôt après, de retirer Saturnin de la Syrie, car cela l'eût rendu encore plus odieux; mais environ deux ans après, il le révoqua de ce gouvernement, et mit en sa place L Pomponius Flaccus. Un an ou deux avant la mort d'Auguste, lorsqu'il élait déjà prince et collègue de cet empereur, il lui avait promis ccue belle charge, quand il donna à L. Pison celle de gouverneur de Home ; mais il ne la lui donna que vers celle année, parce qu'il l'arrêta auprès de lui comme un de ses amis les plus familiers. Et il faut remarquer que ce ne fut que quand Séjan fut dans la haute faveur, que Flac eus, qui peut-être lui faisait ombrage, fut comme relégué dans celle province riche, mais éloignée. Flaccus étant donc connu et aimé de Tibère, à qui il avait rendu, d;ms la Mœsie el dans la Thracc, de très-bons services, resta dans ce gouvernement jusqu'à l'an 53
de l'ère chrétienne, car il mourut e«. tte année-là, comme le marque Tacite ( Annal, lib. VI, c. 27 ), après avoir administré la province durant l'espace de Î0 ou \\ ans.
La puissance tribunitienne est accordée à Drusus. Après la mort de Germanicus, Drusus n'ayant plus de concurrent dans les honneurs de la république, son père, qui l'avait déjà élevé deux fois jusqu'à la dignité de consul, demanda pour lui au sénat la puissance tribunilienne. Tacite remarque fort bien qu'Auguste ne voulant pas prendre le litre de roi, ni même celui de dictateur perpétuel , avait inventé celuici pour être, par ce nom de distinction, au-dessus de toutes les autres puissances. 11 avait associé à celte dignité M. Agrippa, son gendre, et après la mort de celui-ci, il la communiqua à Tibère, son fils adoptif, afin qu'étant revêtu de ce pouvoir, nul autre que lui ne prétendît à l'empire. Ce fut donc à l'exemple d'Auguste, dont les autres empereurs ont fait gloire d'imiter les actions, que Tibère, qui avait dans son jeune âge reçu celle grâce, la demanda au sénat pour Drusus-César. Dans la lettre qu'il écrivit pour cela à cet illustre corps, il faisait voir, entre autres choses, que son fils était du mêmeâ^e qu'avait son père, qui portait aussi le nom de Drusus, quand Auguste le fil participante celte puissance; qu'il ne la donnait point à son fils par une résolution trop précipitée, mais après l'avoir éprouvé huit ans durant, soit dans les affaires de la guerre, soit dans les charges de la république. Comme le sénat s'était attendu à la demande de cette grâce, tous conspirèrent à l'accorder à Drusus, ce qu'on fit même avec de grands éloges, auxquels on s'était préparé. Ainsi ce fils de Tibère, qui était déjà César, fut revêlu celle année de la puissance du tribunal qu'on voit marquée dans plusieurs médailles. Mais hélas ! il ne jouit guères longtemps de ces litres d'honneur ; car Tibère, en élevant sou fils, élevait en même temps un homme dont il faisait son favori, etqui, dans l'âme, était son plus grand ennemi. C'est Séjan dont je parle, homme si fameux dans l'histoire. Ce fut ce méchant qui fit mourir Drusus par le poison, comme on le verra bientôt, el qui, après ce coup, devint assez perfide pour vouloir ravir à Tibère et l'empire et la vie (Tacil., Annal, lib. III, cap. 56).
Van 27 de iàge de Jésus-Christ, et le 25 de l'ère commune. Van 13 de l'association de Tibère, le\0 de sa monarchie, el le 26 des létrarques Anlipasel Philippe. Van 776 de Piome , et le 3 de la 200e olympiade, C. Asiuius Pollionel C.Antisliits Velus étant consuls.
Anne est déposé du pontificat.
Jusqu'au temps du roi Hérode, la souveraine sncrifieature, dignité si révérée des Juifs, avait toujours été successive et héréditaire, et celui qui en élait revêlu la possédait jusqu'à la mort. Mais ce roi étranger, qui avait usurpé sur les Asamonécns la puissance souveraine, et qui voyait que les grands saerineaieuri
|06i PAR LA JUDAÏQUE l
avaient trop de crédit parmi le peuple juif, s'avisa, pour afiaiblir leur autorité, do rendre le pontificat purement arbitraire et dépendant de ses volontés. Ce fut donc lui qui commença à changer les grands prêtres selon son caprice et ses intérêts; et depuis son règne un vit la première place du sanctuaire souvent occupée par des gens obscurs qui n'étaient nullement des descendants d'Aaron. Archélaùs, fils et successeur d'Hérode, suivit l'exemple de son père, etavilit comme lui la dignité sacrée du pontificat en la conférant à qui lui plaisait. Quand la Judée fut réduite en province, les Romains, qui ne se gouvernaient que par des vues d'intérêt et de poli.ique, n'eurent garde de renoncer à un pouvoir qui était si commode et qui les rendait maîtres absolus des Juifs, en les faisant maîtres de leurs pontifes. Ils continuèrent donc à les établir et à les déposer, selon qu'ils le jugeaient à propos, et Valérius Grains, qui était en ces temps-ci gouverneur de Judée, usa comme les autres d'un pouvoir qu'il trouvait établi.
Il y avait plus de quinze ans qu'Ananus , qui est plus communément appelé Anne, car c'est ainsi qu'il est nmnmé dans les Evangiles, avait été élevé au ponlifieai. Comme c'était un homme puissant dans Jérusalem et par sa famille et par ses alliances, peutêtre que son trop grand crédit sur le peuple devint suspect à Gratus ; ainsi, soit pour celle raison, soit pour quelque autre qui nous est inconnue, il s'avisa de l'ôier de cette dignité. Josèphe, qui nous apprend ces choses dans ses Antiquités judaïques, dit que Gratus, en le déposant, donna cette place d'honneur à mi nommé Ismaél, qui était lils de Fabi. Voici les paroles de cet historien : Valants Gratus, adempto Anano sunimo meerdolio, Ismaelem, Fabi [iliiun, créai ponlificcm, àpxupiv. KTwjwivei, C'est tout ce que Josèphe dit de la promotion de ce pontife, qui n'a rempli que très-peu de temps cette dignité (Joseph., lib. XVIII Anliquit., cap. 3).
Séjan fait mourir Drusus par la voie du poison.
Avant de parler de la mort de Drusus César, que son père Tibère venait d'élever à la puissance du tribunal, il faut marquer qui était JElius Séjanus, ministre et favori de cet empereur. 11 éiait de Voisines, ville de l'Etruiie, ou de la Toscane : son père, qui élai: chevalier romain, s'appelait Séjus Slrabo, et sa mère Junie ; c'était la sœur de ce Junius Bla^sus qui était depuis deux ans proconsul d'Afrique. ILse mit, dans sa jeunesse, qui ne fut pas trop réglée, au service de Caius César, petit lils d'Auguste; unis quand il fut morl avec Lucius son frère, il s'attacha à Tibère, parce qu'il vit bien que tous les honneurs tourneraient de ce côté là. Comme son père avait été capitaine des gardes vers les derniers temps d'Auguste et au commencement du lègue de Tibère, son fils entra après lui dans cette charge, qui était alors si recherchée et si considérable ; car y a t-il rien de plus important que de veiller à la garde du prince ? Etant aussi plein d'esprit qu'il é'ait, mais d'un esprit
s. S. xwu.
adroit, souple et insinuant, il entra bientôt dans la faveur de Tibère, et il y entra si avant, que, dès le> premières années du règne de ce prince, il devint son confident el son minisire. Jamais homme n'abusa plus horriblement de son ministère et de la bonté de son maître, que fit ce fourbe et ce perfide ; car peut-on autrement appeler un homme qui, ayant éteint la famille de Tibère par des voies détestables, pensait à le faire périr lui-même, pour s'emparer de l'empire.
La mémoire de Tibère est flétrie pour jamais dans l'esprit des hommes, et ce n'est pas sans raison : car enfin son règne, dans les derniers temps, a été un règne non-seulement d'injustice et de violence, mais encore d'î nia mies el de prostitutions. On peut néanmoins dire, sans beaucoup se tromper, que c'est Séjan qui a élé la cause de la plupart dis désordres qui ont régné dans la vie de Tibère. C'est lui qui a semé des défiances mortelles dans l'âme de ce prince, comme si le peuple et le sénat ne l'eussent point aimé; et c'est sur ces défiances que, faisant revivre le crime de lèse majesté, il l'a rendu cruel el par conséquent odieux aux Romains. C'est sur ces mêmes ombrages qu'il l'a porté à quitter Rome et à chercher une retraite dans Tile de Caprée, et celte retraite infâme et malheureuse a achevé de perdre ce prince. On a peine à croire aujourd'hui qu'il y ait eu en lui quelques semences de bien, après tous les excès où i! s'est laissé aller. Cependant un historien qui l'a plus décrié une nul autre, avoue que Auguste ne l'aurai! jamais donné à la république, s'il n'avait reconnu en lui plus de vertus que de. vices : Vitiis virlutibusque Tibcni perpensis, poliores duxit virlutes (Sueton., in Tiberio, cap. i I). Voilà donc des vertus dans Tibère, et certes à quelque chose près, elles ont assez paru dans le commencement de son règne ; c'est donc Séjan qui, en gâtant son esprit, les a corrompues. Aussi n'a l-il jamais régné avec plus d'injustice et de dérèglement que quand il s''est abandonné à ce ministre. C'est ce fourbe el ce perfide qui, enivré d'une violente passion de régner, se résolut à faire mourir Drusus, jugeant bien qu'il ne parviendrait jamais à l'empire pendant qu'il y aurait un fils et un successeur des Césars. Et ce fut cette année, vingt-lroisième de l'ère commune, qu'il accomplil ce détestable dessein, l'ayant fait mourir lentement par un poison secret qu'il lui fil donner. Voilà quel était le ministre el le favori de Tibère. Voilà l'homme qui possédait tellement son espril, que ce prince, qui d'ailleurs était si réservé, ne feignait point de l'appeler le compagnon de ses travaux, nonseulement dans ses entretiens particuliers, mais dans le fcénat et en pleines assemblées. Il alla jusqu'à souffrir que ses images fussent révérées sur les théâlres dans les places publiques el même parmi les légions. Tibère ne reconnut que quelques années après, par les avis secrets qu'on lui donna, en quel danger il s'était jeté pour avoir trop élevé un homme qui abusait de sa faveur et de sonaulorité (Tacit.y lib IV Annal., cap.i et seqq.).
(Trente-quatre.)
Van 28 de l'âge de Jésus-Christ, et le 24 de l'ère commune. Van 14 de l'association de Tibère, le M de sa monarchie, et le 27 des létrarques Anlipas et Philippe. L'an 777 de Rome, et le 4 de la 200e olympiade. Cornélius Céihégus et L. Visellius Varron, étant consuls.
Eléazar, fils d'Anne, est fait pontife.
On voil en ces temps- ci, par les fréquentes créations et dépositions des pontifes de Jérusalem, que celle dignité sainte et sacrée était toute avilie par la liberté que prenaient les intendants de Judée, de la donner à qui leur plaisait. A peine Ismaël, fils de Fabi, était-il revêtu de l'élolc d'Aaron, car on ne sait s'il la garda un an tout entier, que Yalérius Cralus s'avisa de la donner à Eléazar, qui était le fils de cet Anne qui a eu si longtemps le pontificat. Celui-ci eut encore des frères qui, dans la suite des années, entrèrent comme lui dans celte suprême dignité; mais ils n'y entrèrent qu'après le temps de Caïplie, dont Anne était le beau-père. Tant de fils et ♦le beaux-fils qui furent , pour ainsi dire , l'un après l'autre souverains sacrificateurs, rendirent la famille de cet Anne si puissante dans Jérusalem, qu'il n'y en avait peut-être pas une dans toutes les familles sacerdotales qui eût tant de crédit et d'autorité.
Au reste, il y a as^ez d'apparence que Eléazar était de la même doctrine que son père, et que son beau -frère Caïphe, c'est-à-dire de la secte des sadocéens, auxquels les pharisiens étaient si contraires. Nous ne savons pas quelles ont été ses mœurs; Josèphc se contente de dire en deux mots : lsmaele paulo post amolo, in Eleazarum, Anani ponlificis filium, eum honorent iranslulil. Voilà donc Eléazar élevé à celte dignité, mais elle ne sera pas pour lui de longue durée : car il ne la possédera qu'un an, comme nous l'apprenons de l'histoire des Juifs (Joseph., lib. XYill Anliquil.,cap.Z).
Diverses fortunes a" Agrippa, petit -fils d'Hérode. Iïérode le Grand avait eu de la reine Mariamne deux fils, qu'il fit mourir à Sébasle, à savoir, Alexandre et Arislobule. Je ne parle point du premier, car il ne fait maintenant rien à mon sujet; pour Aristobule, il eut plusieurs enfants de sa femme Bérénice, qui était fille de la fameuse Salomé, sœur du grand Iïérode, de laquelle j'ai tant pailé dans les années précédentes. Entre ces enfants, il y en a deux qui sont devenus fort célèbres dans l'histoire évangélique et dans celle des Juifs : le premier est Agrippa, dont je vais parler, et qui a depuis porté le nom de Grand, comme son aïeul ; el l'autre est la fameuse Ilérodiade, sa sœur, qui fit perdre la tête à S. Jean-Baptiste. Je ne dois rien dire maintenant de celle femme, car le temps de parler d'elle n'est pas encore arrivé; je ne parle que de son frère Agrippa, qui, avant de parvenir à la royauté, a couru diverses fortunes. Un peu avant la mort du grand Hcrode, Bérénice, sa mère,
le mena à Rome, lorsqu'il n'était pas encore sorti de l'enfance, et elle fut assez heureuse pour le mettre auprès de Drusus, fils de Tibère, par la faveur d'Antonia, qui avait pour elle une affection toute particulière.
Comme donc Agrippa fut élevé dès sa plus tendre jeunesse avec Drusus, qui était à peu près de son âge, il s'insinua aisément dans son esprit, par ses complaisances et par la familiarité qu'il eut avec lui. Quelques années après, Drusus fut fait César; et, après la mort d'Auguste, Tibère étant parvenu à l'empire, porta son fils jus ;u'au consulat et jusqu'à la puissance tribunitienne, comme devant être un jour successeur des Césars. Ce comble de grandeur et de puissance, où il voyait Drusus élevé, allumait insensiblement l'ambition dans son cœur, qui avait quelque cho=e de grand et qui ressentait bien la race royale dont il était sorti. Poussé donc par le désir de s'accroître et de devenir quelque chose, il mil toul en œuvre, principalement depuis la mon de sa mère Bérénice; car auparavant, bien qu'il fût très-libéral de son naturel, il n'osait pas le faire paraître. Mais quand il se vit maître de ses wkmtés, ce fut alors qu'il fil voir quelle était la noblesse de son âme. 11 fil de si grandes et de si excessives dépenses en festins el en présents, qu'il donna aux affranchis de Tibère, dont il voulait gagner les bonnes grâces, qu'il succomba enfin sous le poids de ses délies, se voyant comme accable de ses créanciers. Ce qui le déconcerta entièrement, et renversa tous ses desseins, fut Ja mon de Drusus César, son ami iniime, dont j'ai parlé l'année précédente. Tibère, qui avait eu de l'amitié pour ce fils, sur qui il fondait ses espérances , défendit à tous ceux qu'il avait aimés, de paraître devant lui, parce que leur présence renouvelait sa douleur.
Ce fui alors qu'Agrippa se vil réduit à d'étranges nécessités , ne sachant plus que devenir, tant il élait pressé de ses créanciers. Dans cette extrémité , il prit la résolution de retourner en Judée; mais comme il avait là des créanciers, aussi bien qu'à Rome el en Italie, la honte qu'il eut de paraître en cel état l'obligea à se retirer dans le château de Malalha, qui élait dans l'idumée, résolu d'y passer une partie de sa vie malheureuse. Ce fut vers cette année, vingt quatrième de 1 ère vulgaire, quelque temps après la mort de Drusus, qu'il chercha une retraite dans ce lieu obscur, situé, selon toutes les apparences, dans les affreuses montagnes de l'idumée. Les circonstances de l'histoire me font assez croire qu'il y resta environ deux ans, c'est-à-dire, jusqu'au temps que Ilérodiade épousa Anlipas, lélrarque de Galilée; car alors on le relira de ce château déserl et champêtre, pour le placer avec quelque honneur dans la nouvelle ville de Tibériade. C'esl ce qu'on verra dans la suite, quand je développerai toutes les intrigues d'Uérodiade, sa sœur, qui l'aida un peu à se soutenir dans ce temps de disgrâce (Joseph., lib. XVIII Antiquité cap. 8).
Lan 2i) de l'âge de Jésus-Christ , et le 25 de tcre commune. Van 15 de l'association de Tibère, le 12 de sa monarchie , ^ le 28 </<?s tétrarques Antipas et Philippe. L'an 778 de Rome, et le XdelalQi' olympiade, Cossus Cornélius Lentulus, et M. Asinius Agrippa étant consuls.
Monde S. Joseph, époux delà Vierge.
On ne peut presque disconvenir que S. Joseph, qui a eu Plionneur d'être l'époux de la S'e. Vierge, et qui, en cette qualité, a été chargé du rédtication de Jésus- Christ, ne soit décédé, non-seulement avant sa passion, niais encore avant sou baptême. Ce qui fait qu'on tombe aisément dans ce sentiment, qui est commun parmi les Pères et les commentateurs, c'est que, dans les douze premières années de Jésus-Christ, il est presque toujours parlé de ce saint dans les principales actions de sa vie. Joseph y est toujours marqué comme ayant eu quelque part à l'accomplissement des plus grands mystères. Mais, depuis ce temps-là, on ne dit plus rien de lui, et les saints évangélistes, quelque chose qu'ils rapportent de Jésus et même de Marie, se tiennent là-dessus dans un profond silence. Il y a donc apparence que c'est la vérité de l'histoire qui les a fait agir de la sorte; ils n'ont pu ni dû parler de Joseph, parce que ce saint n'était plus dans le monde, et que Dieu l'en avait déjà retiré pour le couronner. D'un autre côté, comme Jésus- Christ qui s'appelle lui-même fils de l'homme, a agi et travaillé dans sa jeunesse comme les autres hommes, et qu'il a même été charpentier et fils de charpentier , fabri filins, il est à croire que Dieu, qui avait un soin de lui et de sa mère tout particulier, car c'étaient les deux objets de ses complaisances, a conservé longtemps ce saint pour le soutien et la consola lion de l'un et de l'autre.
J'ai donc été porté à différer la mort de ce grand saint jusqu'à ces temps-ci, c'est-à-dire, jusqu'aux années qui ont presque louché le baptême et le ministère de Jésus-Christ. Quelle joie pour lui, mais quel bonheur de mourir entre les bras de celui qu'il sait être son Dieu et son sauveur! Quelle consolation de sortir de ce monde en présence de celle qu'il sait être bénie entre toutes les femmes, et qu'il regarde plutôt comme l'épouse du Saint-Esprit que comme la sienne. L'Evangile ne nous représente point ses vertus en particulier; mais ce qu'il dit de ses actions, fait assez connaître que c'a été un homme doux, humble, fidèle, discret, pauvre , laborieux et surtout ponctuellement obéissant aux ordres de son Dieu, et marchant dans toutes les voies de ses commandements. C'est donc avec raison qu'il est appelé homme juste dans l'Ecriture, c'est-à-dire homme d'une justice et d'une sainteté consommées, en un mot, un des plus grands justes de l'Ancien Testament. En effet, après toutes les peines qu'il a prises pour Jésus- Christ, dans son enfance, ne doit on pas croire qu'il a beaucoup reçu de sa plénitude. Ce grand juste est donc mort rempli de consolation , plein de grâce,
abondant en mérites; et, dans cet heureux état, il est allé au ciel pour y être comblé de celte gloire ineffable qui fait la joie et le bonheur des saints. Après cela, on doit être bien aise de voir que, dans ces derniers siètlcs, on ait augmenté le respect et l'honneur qui est dû à ce saint, par la solennité qu'on fait le jour de sa fête.
On ne sait point combien il a vécu, sinon qu'on croit assez communément qu'il était avancé en âge quand il a été fait époux de la Vierge. Saint Epiphane dit, en quelques endroits, qu'il avait alors environ quatre-vingts ans (Epiphan., lib. de tlœres.); mais qui croira qu'à un si grand âge il ail été en étal de prendre tant de soins et de faire tant de voyage? pour la conservation de Jésus-Christ? Il vaudrait mieux dire que cet âge a été celui de sa vie, et par conséquent qu'il avait plus de cinquante ans quand il a épousé la Vierge. Depuis ce temps-là, il a pu être ebarpenlicr pendant l'espace de plus de vingt ans ; et c'est durant ces années qu'il a formé Jé-us-Christ à ce métier pénibie, puisqu'il est appelé par saint Marc faber, b tIxtmv (Marc, VI, 5), c'est-à-dire charpentier, et que saint Matthieu dit qu'il était fils de charpentier, tcO tUto-joï wôç (Matlh., XIII, 55), filius [abri.
Nous ne trouvons dans nulle histoire qui passe pour ancienne et véritable, que saint Joseph ait épousé aucune autre femme que Marie, mère de Jésus; ce qui a fait dire à saint Jérôme: Aliam eum uxorem habuisse non scribilur (lib. contra Uelvidium). C'est pourquoi ce saint docteur est porté à croire qu'il est demeuré vierge comme elle, lui qui a mérité d'être appelé dans les Ecritures le père de Jésus- Christ : Relinquitur eum virginem mansisse cum Maria, qui pater Domini menât appellari. On tombe sans peine dans ce sentiment, quand on considère qu'un des soins de Jésus-Christ mourant sur la croix a été de recommander sa mère vierge à un apôtre qui était vierge : Malrem virginem virgini commendavit. El comment aurait-il permis quVlle eût épousé un homme non vierge, puisque, selon le même saint Jérôme, cet homme ne devait pas tant être son mari que le gardien de sa virginité? Cuslos potins fuitquammari'us (Matlh , XIII, 55). Quand on lit donc, dans l'Evangile, que Jésus a eu des frères; par ce mot de frères, comme dit saint Jéiôme, il faut entendre ses cousins germains, consobrinos; car c'est une manière de parler très-usitée dans les Ecritures, que les cousins sont appelés frères. Ce que l'évangéli.-le appelle donc les frères du Seigneur, n'étaient pas les fils de saint Joseph, comme quelques anciens Pères ont semblé le croire sur la foi des livres apocryphes: c'étaient les fils de Marie, sœur ou peut -être hellc-sceur de la Vierge et tante de Jésus, qu'elle avait eus d'Alphéc et de Cléophas : Fraires Domini, dit encore saint Jérôme , non filios Josevh , sed consobrinos Salva° toris, Mariœ libéras, intelligimus, materlcrœ Domini (îbid.). Cette Marie est celle qui est nommée par saint Jean, Marie Cléopbé, Maria Cleophœ ; c'était la tante de Jesus-Christ, c'est-à-dire la sœur de sa mère
ioror maîris ejus (Jean., XIX, 25). Elle eut plusieurs enfants de ses deux mnris, d'Alphée qui fut le premier, et ensuite de Clopas ou Cléoplias, qui fut le deuxième; et ce sont ses fiis qui sont appelés (ralres Vomi ni, les frères du Seigneur.
Quant à la généalogie de saint Joseph, elle est marquéedansdeuxévangélisles(Mfl/</i.,I elLuc, III), qui nous apprennent tous deux qu'il descendait du sang de David, et par conséquent qu'il était de la tribu de Juda. Et c'est là Tunique raison pourquoi, au premier dénombrement qui se fit sous Quirinius, vers la naissance du Sauveur, Joseph l'ut obligé d'aller à Belhléhcm pour se faire enregistrer. Celait là le lieu de son origine, car il était, dit Tévangélistc, de domo el familia David ( Luc, II, 4), de la maison et de la famille de David. Que si l'on dit que S. Luc a dressé une généalogie de saint Joseph fort différente de celle qui est dans saint Mallhieu, je réponds que si elle paraît différente, les anciens Pères de l'Eglise les ont conciliées assez aisément (Jul. Africanus, Euscb., Hieron., Aug. et alii).
Le plan généalogique qu'a dressé saint Mallhieu vient de David par son fils Salomon, el celui de saint Luc vient du même David par Nathan, q:ii élait un autre de ses enfants. De Salomon est descendu Mafchan, par Abiud, fi!s de Zorohabcl : et de Malhan est descendu Melchi, par Resa, qui élait un aulre fils du même Zorobabel. Or Malhan épousa Estha, dont elle eut un fils nommé Jacob,et ce premier mari étant mort, elle en eut un aulre appelé Melchi, qui était parent de Malhan, puisqu'il descendait comme lui du sang de David, et de lui vint un aulre fils qui avait le nom d'Eli : de la sorte Jacob el Eli éiaient frères utérins. Eli étant mort sans enfants , son frère Jacob prit sa veuve pour femme, car la loi ordonnait qu'en ce temps-là le frère épousât la belle-sœur, pour susciter, comme parle l'Ecriture, des enfants à son frère. De cette femme Jacob engendra saint Joseph, époux de Marie. Ainsi saint Joseph élait, selon la nature, véritable fils de Jacob; mais, selon la loi, il élait fils d'Eli. Saint Matthieu a donc décrit la généalogie naturelle de saint Joseph, et saint Luc la légale. Mais ces deux généalogies font voir manifestement qu'il venait du sang de David, ce qui élait nécessaire pour l'accomplissement des prophéties.
Voilà en peu de lignes le dénouement de cette grande cl importante difficulté, qui accorde aisément les deux évangélistes. Celle manière de les concilier n'est pas nouvelle, il y a près de quinze cents ans qu'on s'en sert dans l'Eglise, sur l'autoriié de Jules Africain, qui a éié suivi par Eusèbe, par saint Jérôme, par saint Augustin, et par plusieurs autres Pères et commentateurs. Or Jules Africain n'est pas le premier qui a inventé cette manière d'accorder les évangélistes : il assure qu'elle avait été laissée par les parents de Jésus-Christ ; Cognali enim Servaloris nostri, sive ad ostendendam generis sui nobililatem, me ut timpliciter rem docerent, veraci ulique sermone hœc nobis iradiderunl (Africanus, apud Euseb., lib. I Ilist.
IGG8
eccl., cap. 7). Ce Père ajoute quelques lignes après : Supradictam generis seriem ex Epliemeridum libro quam poterant fidelissime descripserunt. Après cela, il ne faut pas s'étonner si elle a été si bien reçue dans les Eglises chrétiennes, et si on s'en screncore maintenant.
Simon obtient le pontificat.
Il n'est pas aisé de deviner pourquoi les gouverneurs de Judée changeaient si fréquemment les souverains pontifes de Jérusalem. S'il est permis de conjecturer, je crois qu'on n'en doit attribuer la cause qu'à l'esprit inquiet el remuant des grands prêtres ou plutôt à l'avarice des Romains. Depuis que celte dignité eût é;é rendue arbitraire et dépendante de l'autorité des gouverneurs, il y a bien de l'apparenco qu'en même temps elle devint vénale, et qu'on la donna à celui qui avait plus de brigue et qui en offrait le plus. Les familles sacerdotales les plus puissantes étaient peut-être bien aises de ces changements, car elles parvenaient sans peine à ce comble d'honneur, cl les gouverneurs y trouvaient leur compte, parce qu'ils s'enrichissaient par l'ambition des Juifs.
De quelque manière que les choses se soient faites, il est certain qu'Eléazar, fils d'Anne, ne garda qu'une année le pontificat , après laquelle Valérius Graïus mit en sa place Simon, fils de Camilh. Josèphe nous apprend ceci en deux mois : Elapso deindû anno, Eleazarum amovit, et Simoni, Camiihi filio, 2^wvt tou Kk/j.I 9od, puntificalum tribuil (lib. XVIII Antiq., cap. 5). Ces changements de pontifes se faisaient ordinairement vers le commencement de l'année, c'est-à-dire avant le mois de mars ou d'avril ; car c'était à la fête de Pâque , qui tombait dans un de ces deux mois, qu'ils faisaient avec plus d'éclat les fonctions de leur sacerdoce; et il élait juste qu'ils jouissent de ces honneurs aux jours les plus solennels. Simon ne fut pas aussi plus d'un an dans celte grande dignité, comme on le verra dans la suite; par où l'on découvre que ces pontifes, peut-être intrus par brigue ou par argent, ont éié le jouet des magistrats romains. Je laisse à penser parmi tout cela, quelle pouvait êlre alors la religion des Juifs : il est loul visible qu'e'le était aussi affaiblie que leur république, qui n'avait plus nulle autorité.
Dédicace de Césarée de Philippe.
Le nom de cette ville est assez célèbre, car il est marqué deux fois dans les Evangiles. Saint Matthieu en parle au chap. XVI (v. 15), quand il dit que Jésus , en prêchant aux peuples la parole de vie, s'en vint vers les quartiers de Césarée de Philippe : Venil Jésus in parles Cœsareœ Phiîippi, e?,- r<k fjlprj Kauaset'as tîjs QiUvnov. El il dit dans saint Maie ( VIII, 27), que Jé.Mis allant avec ses disciples vers les bourgs ou châteaux de Césarée de Philippe, in castella Cœsareœ Phiîippi, et's t«s xw/wcî Kaiffacste* t*îî fdlitTtou, il leur demanda en chemin ce que les hommes pensaient de lui. Il y avait donc alors, c'està dire la vingt huitième année de l'ère commune, un
an avant la mort de Jésus-Christ, une ville nommée Césarée de Philippe, Cœsarea Philippi. D'un autre côté, cette ville, prise sous le titre de Césarée, ne pouvait pas être d'une grande antiquité, puisque ce nom était tiré des Césars de Rome, qui n'avaient commencé à le porter et à usurper la puissance souveraine que depuis environ soixante-seize ans; car Jules César ne se rendit maître de l'Italie que quarantehuit ans avant l'ère chrétienne.
Cependant celte ville était d'une origine très-ancienne, car je suis persuadé qu'elle avait été fondée plus de deux mille ans avant le Messie par les Evéens ou Amorrhéens, peuples de Chanaan,qui avaient habité vers le mont Liban cl les sources du Jourdain. Ces premiers peuples lui avaient donné le nom de Lescm. Quelques-uns de ceux de la tribu de Dan étant venus du temps de Josué vers les fontaines du Jourdain pour y chercher un établissement, prirent cette ville sur les Chananéens, et s'y étant arrêtés, ils lui donnèrent avec l'ancien nom, celui de Dan, qui était le nom de leur père, de sorte qu'ils l'appelèrent Lesem-Dan. Voici ce qu'en dit le livre de Jusué(XIX, 47) : Ascenderunique filii Dan, el pugnaverunl contra Lesem\ceper unique eam, el habitaverunl in en, vncanlts nomen ejus Lesem-Dan, ex nomme Dan pairis sui.
Après la révolution de plusieurs siècles, la haute et basse Syrie étant tombées sous la puissance des Grecs, successeurs d'Alexandre , ils admirèrent la fameuse caverne d'où sort une des fontaines ou sources du Jourdain; et comme elle était au pied d'une grande montagne , ils consacrèrent à leur dieu Pan (car ils croyaient qu'il avait habité les antres aussi bien que les lieux élevés) la caverne et la montagne, el lui donnèrent le mun de Panium. Ce nom, ou au moins celui de Pancas, quia été célèbre, fut aussi donné par les Grecs à la ville de Lesem, qui n'était pas éloignée de cette montagne. Ce l'ut à l'endroit de celle grotte ou caverne, d'où sort une dos sources du Jourdain, qu'ilérodc le Grand bâtit un magnifique temple de marbre blanc à l'honneur de César Auguste, comme nous l'apprenons de Josèphe. Sub spelunca autem, dit cet historien, scalent foules Jordanis fluminis. II une locum, alioquin etlam célèbrent, ornav'U templo extruclo in honorent Cœsaris (Joseph. ,lib. XV Anliq., cap. 15).
Philippe, (ils d'Hérode, cl frère d'Anlipas et d'Arcbélaùs, ayant é;é fait téirarque de la Traconite trois ans avant l'ère vulgaire, ou l'an de Rome 751, il lui prit envie, quelques années après, de rebâtir de nouveau la ville de Panéade, et de la dédier à César Auguste, après l'avoir embellie de riches ornements et de magnifiques édifices. Philippe commença donc à rétablir celle ville vers l'an de Rome 754 ou environ , c'est-à-dire peu de temps avant le commencement de l'ère vulgaire; mais comme ses revenus étaient très-modiques, il y a apparence qu'il négligea son dessein durant quelques années, ou qu'il ne le fit que fort lentement. Et peut-être est-ce la cause pourquoi lui et son frère Antipas tombèrent dans la
disgrâce d'Auguste, et qu'ils curent bien de la peinj à conserver leurs lélrarchics, quand Archélaùs fut exilé et perdit ses Biais. Quoi qu'il en soit, Philippe ayant été conservé dans les siens avec Antipas, il reprit l'ouvrage qu'il avait négligé. Il acheva de bâtir et d'orner Panéade, et quand cela fut fait, il la dédia au César qui régnait alors (c'était Tibère, successeur d'Auguste), el il l'appela Césarée. Mais comme il y avait plusieurs villes de ce nom dans diverses provinces, il ajouta son nom, et il l'appela Césarée de Philippe. Saint Jérôme (in Mailh., ad cap. XVI) dit clairement que le téirarque Philippe bâtit cette ville, et lui donna le nom de Césarée en l'honneur de Tibère César: Qui in houorem Tiberii Cœsaris, Cœsureum Philippi, quœ nunc Paneas dicitur, appellavit.
il y a donc deux choses à considérer touchant celle ville de Césarée : son rétablissement et sa dédicace. Son rétablissement a commencé sous Auguste vers l'an de Rome 754 ou environ ces lemps-là ; el comme ce iétablissement est pour ainsi dire une autre fondation, car celle ville devint loute nouvelle, il ne faut pas s'étonner si les médailles ont compté de là les années de Césarée, comme on le voit par celles que le savant Père Noris (Noris, Epoc. syro-macea. , in Panéade , p. 371 el seq.) a produites dans ses Epoques des villes syro-maeédoniennes. Mais pour sa dédicace, elle n'a été faite que l'an 25 de l'ère commune, l'an de Rome 778, l'an 11 ou 12 de Tibère depuis la mort d'Auguste, deux ans ou environ avant celle de Tibériade. El c'est assurément de celle dédicace, faite en l'honneur de Tibère César, qu'Eusèbe parle dans sa Chronique, quand il dit : Philippus letrarcha Paneadcm, in rjtta plurcs œdes conslruxerat , Cœsaream Philippi vocavil, et Juliadem aliam civilatem.
C'est donc à tort que les savants ont repris Eusèbe (Scaliger et alii) comme s'il avait inventé celle époque de sa propre tète; il l'a prise sans doute des anciens monuments. Aussi voit-on qu'il dislingue deux choses : le rétablissement, qu'il marque assez par la construction des édifices; el le nom, qui a é:é donné à la dédicace. C'esl de l'année du rétablissement que les médailles grecques prennent l'époque de cette ville, et c'est en l'année de la dédicace qu'Eusèbe marque son nom de Césarée. Et certes, puisque la ville a été commencée de rebâtir dèi le règne d'Auguste, el que, selon saint Jérôme, elle n'a eu le nom de Cé-arée que de Tibère César, in honorent Tiberii Cœsaris Cœsarcam Philippi appellavit, il s'ensuit manifestement qu'il y a deux choses â distinguer en elle : son rétablissement et sa dédicace. C'est ce qui est arrivé à Césarée de Palestine, qui ne fut dédiée à Augus;e que dix ou douze ans après son rétablissement, el c'est ce que nous verrons encore plus clairement dans Tibériade, qui a eu sa fondation dix ans entiers avant sa dédicace. Au reste, Philippe ne se contenta pas de bâtir Césarée en l'honneur de Tibère, il consacra un autre monument à la gloire de Julie, sa rn^re, à qui il avait, ainsi que son lils Antipas, des obligations immortelles. Ce fut le bourg de Belhs-îde,
qui était au delà du lac de Génésarelh, auquel il donna ce nom de Jtiliade, après l'avoir embelli, non comme l'a cru Josèphe , en l'honneur de Julie, fille d'Auguste (Antiquit. lib. XVIII, cap. 5), car sa mémoire était très-odieuse à ce prince, qui avait été contraint de la répudier, mais au nom de Livie, ou Julie sa mère, qui protégea toujours ces deux frères télrarques.
Van 30 de l'âge de Jésus-Christ et le 26 de l'ère cornmune. Van 16 de l'association de Tibère, le 13 de sa monarchie, et le 29 des télrarques Antipas et Philippe, Van 779 de Rome, et te 2 de la 201e olympiade. Cn. Lenlulus Gelulicus , et C. Calvisius Subirus étant consuls.
INous commençons maintenant à entrer dans ces années saintes et dans ces temps salutaires , que Dieu a consacrés au ministère de Jésus-Christ , et à celui de S. Jean-Baplisîe , qui a été envoyé pour préparer ses voies, cn prêchant le baptême de la pénitence au peuple d'Israël : Prœdicante Joanne unie faciem ad • venins ejus baptismum pœnitenliœ omni populo Israël (Act.t Xiîl , 14). Rien donc n'est plus utile , je dis même plus important, dans la religion des thré tiens , que de savoir au vrai le temps de la vocation de ce saint précurseur, destiné de Dieu pour disposer les peuples à recevoir l'auteur de leur salut , qui a été attendu et désiré durant tant de siècles II faut bien que le temps et l'année de sa mission soit d'une importance très grande . puisque l'Esprit de Dieu l'a fait écrire si soigneusement par l'évangélisle S. Luc, qui , non content de marquer l'empereur romain et les princes des Juifs qui dominaient alors , met encore le pontife et le gouverneur de la Judée sous qui elle a commencé. Comme il n'y a aucune difficulté pour les princes qui régnaient au temps de cette mission, parce que tous conviennent que Tibère Aug ste tenait alors l'empire du monde , et que les deux tétîarqucs Antipas et Philippe , étaient princes de la Galilée et de la Traconile , il faut montrer que Caïphe était prince des prêtres chez les Juifs , et que Ponce Pilale possédait le gouvernement de la Judée au nom des Romains.
Caïphe est établi souverain pontife.
J'ai déjà fait voir que Simon, fils de Camiih, fut mis avant la fêle de Pâque de l'année précédente dans la dignité de pontife des Juifs par Yalérius Gralrs IV, intendant de Judée. Cet homme , qui depuis la mort d'Auguste, et l'élévation de Tibère, avait possédé onze ans durant ce gouvernement , voulut encore , avant de le quitter (car il était révoqué) avoir le plaisir de donner la souveraine sacrificature qu'il avait déjà conférée tant de fois. Il revêtit donc de celte dignité sacrée un homme qui en était très-indigne , puisqu'il était de la secte des sadueéens, c'est-à-dire, de la secte de ces gens qui, étant riches et puissants, n'avaient point de véritable religion dans le cœur.
C'est Joseph Caïaphe dont j'entends parler, car l'historien des Juils le nomme ainsi , mais les évan-
CONF1RMAT10N DE L'HISTOIRE ÊVANGÈLIQUE
gélisles l'appellent Caïphe, et c'est le nom que je lui donnerai , puisqu'il est si commun parmi les chrétiens. Il l'orna de l'étole pontificale dès le commencement de l'année où nous sommes , en l'ôlant au grand prêtre Simon , qui ne la posséda qu'un an. C'est ce que Josèphe marque en ternies exprès au livre XVIII de ses Antiquités , en parlant de lui : Non amplius quain annum unum honorent hune obtinuit, ou wiiev Tct> IvtauToD, post quem Josephus Caïaphas, lûcr/fat o Kaiapa;, successor ejus factus est (Joseph., lib. XVI. I Antiq., cap. 3).
Voilà donc Joseph , surnommé Caïphe , élevé au pontifical , car il fallait qu'il fût dans celte place d'honneur, pour l'accomplissement des desseins de Dieu ; après quoi Valérius Grains laissa le gouvernement de la Judée , où il avait été onze ans , pour s'en retourner à Rome : His ita gestis, Gratus Romam revenus est , exactis in Judœa annis undecim , IvSexa er/j Sia-rotW.ç h îouSata. Les onze ans de l'administration de Grains finissent au commencement de celle année , puisque c'est la 26e de l'ère commune , et qu'il y fut envoyé par Tibère déjà empereur, ou au commencement de l'an 15 de la même ère , ou peut-être même à la fin de l'an 14 : car Auguste étant mort dès le mois d'août , son successeur put bien changer le gouverneur de la Judée dès la (in de la même année , puisqu'elle dura encore plus de quatre mois.
Pilale est fait gouverneur de Judée.
Ce que je viens de dire de l'installation de Caïphe dans la dignité de souverain pontife , est une preuve certaine de l'introduction de Ponce Pilale au gouvernement de la Judée ; car aussitôt que Gratus eut établi Caïphe dans celle fonction sacrée, il s'en retourna à Rome , cédant la place à son successeur. His ita geslis , dit l'historien des Juifs, Grains Romam reversus est , exactis in Judœa annis undecim , cujus successor fuit Pontius Pilatus, Uèvtwç nOaroç ( Joseph., lib.WlU Antiq., cap. 3). Aussi Eusèbeassure-l-ilque cet intendant était déjà dans la Judée dès la douzième année de Tibère ; voici ses paroles qui ne permettent pas d'en douter, et qui disent même que Josèphe l'avait ainsi marqué au livre XVIII de ses Antiquités : Idem, in decimo oclavo Anliquitalum l'ibro, anno duodecimo principalus Tiberii, xarà to JwSixa.Tsv I'to; tyj? Ttêcpiov /3ajt).£taç, Pontiiun Pilalum procurationem Judeœ accepisse auclor est ( Euseb., Hht. ceci. lib. I, cap. 9).
11 est certain que Josèphe marque expressément que Pilale était gouverneur de Judée sous le règne de Tibère , cela ne souffre point de difficulté ; mais L'on ne voit pas que cet auteur ail dit qu'il soit entré dans ce gouvernement la douzième année de ce prince; au moins cela ne se rencontre point dans les écrits que nous avons de lui. Cependant Eusèbe le répète encore à la fin du chapitre cn ces propres termes : Josephus, in libro jam supra laudalo, diserte hulitoi anno principatus Tiberii duodecimo, Sw5ex«T«i^t«ûrv tyjî TcSsp-tov /SocorcJ.etas, Judœœ procuralorem « Tibcrw
faclum fuisse. Ces paroles, qui disent la môme chose, mais qui la disent si affirmativement , feraient croire que Josèphe avait marqué en quelle année de Tibère Pilaie prit possession de son gouvernement. Quoi qu'il en soit , Ensèbe a été de ce sentiment , qui n'a rien que de très-véritable. Or, l'an 12 de l'empire de Tibère , à compter depuis la mort d'Auguste , linissait ,e 19e jour d'août de l'année où nous sommes ; ainsi Pilate était gouverneur de la Judée avant ce temps-là, et je suis persuadé qu'il l'était déjà dès les premiers mois de l'année.
Il posséda dix ans entiers cette charge , comme Josèphe nous l'apprend en termes exprès (Antiq. //ô.VHI, c. 25). Car il dit que Vitellius , gouverneur de Syrie, sous laquelle était la Judée , ayant entendu l'accusation que les Juifs el les Samaritains formaient contre Pilate , il le déposa de sa charge, puis ayant mis Marcellus en sa place , il le renvoya à Rome, pour répondre devant Tibère aux crimes dont on le chargeait. Après quoi cet historien ajoute, en parlant de Pilate : lia ille decemannis in Judea exactis, cum necesse habéret parère Vitellio, Romain iter susccpil. Mais comme il larda quelques mois en Syrie avant d'aller à Rome, l'empereur Tibère mourut avant qu'il y fût arrivé , priusquam ille Romain perveuirel , Tibcrius vila excessit. On découvre assez pur celle narration , que Pilate fui privé de son gouvernement par Vitellius l'an 56 de l'ère Chrétienne , el ainsi Josèphe a eu raison de dire qu'il l'a possédé durant l'espace de dix ans. Nous verrons ci-après les excès el les violences que cet homme a commis dans l'administration de la province dont il était chargé : l'histoire nous en a conservé quelques-unos , que je rapporterai en son lieu. Mission de saint Jean-Baptiste.
Dieu , dont les desseins éternels devaient un jour s'accomplir pour le salut de l'homme , avait prédit par ses prophètes , que quand les temps salutaires seraient arrivés , il ne manquerait pas d'envoyer un ange au peuple d'Israël , qui préparerait ses voies pour la réception du Messie. Cet ange qui le devait précéder, n'était autre que saint Jean-Baplisle, comme il le déclare lui même en parlant aux Juifs en ces termes : Cet homme est plus que prophète , car c'est lui dont il est écrit ( Malach., 111, 1|) : Je vous envoie mon ange , qui préparera la voie devant vous [Malth., XI, 10). Jean est donc un ange, c'est-à-dire un homme céleste, un homme qui, menant une vie divine et angélique , vient annoncer de grandes choses; cet homme est envoyé de Dieu , fuit homo minus a Dco , eut nomen erat Joannes (Jean, I, 6), el il est envoyé pour faire entrer les Juifs dans les voies de la pénitence, et pour disposer ce peuple à recevoir le Seigneur. Rien n'était ni plus grand , ni plus relevé que le ministère de ce précurseur, et saint Mare semble l'avoir regardé comme l'entrée de l'Evangile ; car il commence le sien par ces paroles : lnitium Evangelii Jesu Christi, Filii Dei. Après quoi i] parle de la mission de S. Jean , prédite par les prophètes Malachic cl Isaïe. Comme donc l'Evangile a
commencé par cette mission toute céleste, on ne doit pas s'étonner si le temps en est si soigneusement marqué dans S. Luc.
Cet homme éclairé de l'Esprit de Dieu , après avoir exactement décrit, dans les deux premiers chapitres de son Evangile , tout ce qui concerne l'enfance de Jésus-Christ, n'entre dans les temps de son minis'ère que par la mission de son saint précurseur. Voici donc comme il en parle à l'entrée du chapitre il!: L'an quinzième de l'empire de Tibère César , Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée , Hérode étant té~ trarque de la Galilée, Philippe son frère Vêlant de l'Iluxée et de la Txaconite et Lysanias de l'Abilène , Anne et Caïphe étant princes des prêtres , la parole du Seigneur se fit entendre dans le désert à Jean, fils de Zacharte [Luc , III, 1 , 2).
L'évangélisie ne pouvait pas marquer avec plus de circonstances et d'exactitude le temps de la mission de S. Jean-Baptiste , qui a été , comme j'ai dit , le commencement de l'Evangile de Jésus-Christ , initium Evangelii Jesu Christi. Ce divin précurseur étant dans le désert de la Judée , qui était entre Jéricho cl l'embouchure du Jourdain , entendit la voix du Seigneur, non-seulement dans le fond du cœur, comme une inspiration , mais encore comme une parole sensible et extérieure , qui lui commandait de prêcher dans ce lieu le baptême de la pénitence. Quand je dis que saint Jean entendit sensiblement to parole ou la voix du Seigneur, verbum Domini , il me semble que ce saint l'insinue assez lui-même lorsque, parlant de Dieu, qui lui avait commandé de donner le baptême, il dit : Celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau , lui-même m'a dit, ipse mihi dixit : Celui sur qui vous verrez l'Esprit descendre et demeurer, c'est lui qui baptise par le Saint-Esprit (Jean,\y 55). Ces paroles semblent marquer quelque chose de plus qu'une voix intérieure , et une inspiration secrète ; et ainsi il y a lieu de croire que Dieu a parlé par quelque voix extérieure cl sensible à Jean , fils de Zacharie, quand il lui a ordonné de prêcher au peuple la pénitence, et de baptiser.
Cet ordre, qui est le commencement et comme le signal de sa mission, lui fut donné du ciel l'an 15 de l'empire, ou, si vous voulez, de la principauté et du gouvernement de Tibère César, éveret n&frexu.iSexpettf t% frye/wvtes TiSsplov Kotisetpoç. Je dis principauté ou gouvernement, car le mot grec fye/tovfcg dont se sert S. Luc , signifie plutôt principauté, administration , gouvernement, que non pas un empire absolu, que le* Grecs ont coutume d'exprimer par êaadete, comme on le voit dans les deux endroits d'Eusèbe que j'ai rapportés en parlant de Pilate, qui vint en Jné-ie la douzième année du règne de Tibère, t?,s Tt%.c<n> ey.zaslv.g. Ce n'est pas sans raison que je fais cette remarque, qui est importante, car elle sert à prouver que S. Lue, par la quinzième année de la principauté ou du gouvernement de Tibère , a voulu marquer la quinzième année depuis son association à l'empire , et non depuis la mon d'Auguste. Car ce fut depuis
CONFIRMATION DE L'IIISIOIKE ÉVANCELIQUE
celle assocUlion qu'il commença à être véritablement prince, princeps, qui esl l'expression de Suétone et de Pline; à être collègue de l'empire, collena imparti, comme parle Tacite; à avoir une puissance égale à celle d'Auguste dans loules les provinces el dans toutes les armées, comme nous l'apprend Paler«ule, œquum jus in omnibus provinciis exercitibusque, quam eral ipsi Augusto ; el enfin à avoir conjointement avec ie même Auguste, l'administration el le gouvernement de toutes les provinces de l'empire, ut provincias cum Augusto , c'est Suétone qui parle, communiler adminislraret.
Saint Luc qui a écrit son Evangile dans les provinces, et comme marque S. Jé'ôine [in M ait h. pr.)t dans l'Achaïe, qui était en ce temps-là la véritable Grèce, s'est exprès servi du mot d'rjys^isviccs, et non de Sacrdeîa; , comme faisaient ordinairement les Grecs , pour montrer qu'il entendait parler du temps que Tibère avait commencé à administrer et à gouverner les provinces de l'empire romain, conjointement avec Auguste. En un mot il s'est servi de ce terme, qui est jusle et esacl, pour marquer la principauté de Tibère, depuis l'association faiie par Auguste, el non depuis sa mort. Celte association à l'empire esl si bien marquée dans les historiens de ce temps-là, qu'il n'est pas possible de la contester. Que si Tibère a été associé à l'empire, il a sans doute gouverné cet empire avec celui qui l'a Fait son collègue ; pourquoi donc saint Luc n'aurait-il pas marqué les années de ce gouvernement, qui étaient référées dans les tables publiques. N'ai je pas fait voir que, dès le second siècle de l'Eglise, il y avail des auteurs qui donnaieni à Tibère 25 ou 26 ans de règne, el que les autres ne lui en donnaient que 22. Peut-on nier que ces 25 ou 20 ans ne soient comptés depuis son association, puisqu'il n'y en a que 22 depuis la mort d'Auguste.
D'ailleurs tant d'anciens Pères de l'Eglise qui mènent la mort de Jésus Christ sous le consulat des i\au\ Géminus, c'esl-à-dire l'an 29 de notre ère vulgaire, n'ont pu entendre S. Luc autrement que je l'explique. Car s'ils ont pris la quinzième année de Tibère marquée dans S. Luc depuis la mort d'Auguste, il s'ensuit manifestement qu'ils ont confondu l'année de la mission de S. Jean el du baptême de Jésus-Christ avec l'année de sa mort, ce qui est une chose loul à fait incroyable. Cependant rien ne serait plus vrai que cette conséquence; car les Pères, qui sont en grand nombre, elles plus anciens de l'Eglise, niellent la mort de Jésus-Christ la vingt-neuvième nnnée de l'ère commune , marquée du consolai des deux Géminus , el celle année vingt-neuf esl la quinzième de Tibère depuis la mort d'Auguste. Ont-ils été assez simples pour croire que Jésus a été baptisé la même année qu'il est mort. Cela n'est jamais tombé dans leur esprit. Ils ont donné au ministère de Jé.^us- Christles trois pâques qui sont marquées dans l'Evangile de S. Jean; et par conséquent, il faut qu'ils aient V>ïi5 la quinzième année de Tibère, marquée dans
S. Luc, pour la quinzième de son gouvernement depuis qu'il fut associé à l'empire.
En expliquant S. Lue de la sorte, vous conciliez admirablement bien ce saint évangéliste avec les anciens Pères de l'Eglise ; vous l'accordez avec la tradition, qui n'a jamais donné au Sauveur que trentetrois ans , et qui a mis sa mort sous le consulat des ôev.x Géminus. Au lieu que depuis quelques années on a fait des chronologies tirées d'un protestant d'Irlande, qui donnent à Jésus-Christ trenle-scpl ans, et qui le font baptiser à trente-quatre , contre ta somment de toute l'antiquité. En voilà ce semble assez pour l'explication de la quinzième année de Tibère, et pour faire voir que celle que j'ai donnée est trèsvéritable. Mais elle paraîtra encore davantage , lorsqu'on aura jeté les yeux sur la dissertation que je fais à la fin de ce livre, louchant l'année de la passion de Jésus-Christ.
La seconde marque du temps de la mission de S, Jean-Baptiste esl l'administration de Pilale. Car S. Luc dit expressément qu'il fut envoyé procurante (hys/j.o-jsvo-jzoç) Ponlio Pilalo Judœam, lorsque Ponce Pilale gouvernait la Judée. Où il faut prendre garde que l'Evangile se serl du mot grec jJys/wvtûovTos, d'où est dérivé ftyqtovte , dont il se sert quand il parle de la principauté el du gouvernement de Tibère. Ou reste, j'ai déjà prouvé que Pilale était gouverneur de la Judée, quand sainl Jean reçut ordre du ciel de prêcher au peuple le baptême de la pénitence. La troisième marque du temps de sa mission est la lélrarchie ou principauté des deux frères Antipas et Philippe, avec celle de Lysanias. Pour la lélrarchie des deux premiers, il n'y a pas ombre de diftieuhé; car il y avail vingt-neuf ans commencés que ces deux (ils d'Mérode avaient succédé à une partie de la puissance el du royaume de leur père, el ces parties s'appelaient lélrarchies. Pour celle de Lysanias, qui était alors un prince d'Abilène , il n'y en a pas non plus, supposé ce que j'ai dit de lui l'an 760 de Rome et l'an 7 de l'ère commune. Car j'ai fait voir par des raisons assez plausibles , que ce jeune Lysanias, dont parle ici S. Luc, était fils de l'ancien Lysanias qui a eu le titre de roi, et que M. Antoine fit mourir pour complaire à Cléopâtre. Longtemps après, Auguste, qui était un prince équitable , rendit au fils , qui est notre jeune Lysanias, une partie de la lélrarchie qui avail été à son père. Que si Auguste lui restitua les terres de son père, qui étaient vers le haut du Jourdain, l'an 7 de l'ère commune» comme je l'ai prouvé alors, S. Luc n'a rien éciil que de véritable ; cl bien loin d'y trouver à redire, comme font quelques critiques, il ne pouvait pas parler avec plus de justesse et d'exaclilude; car s'il a marqué, comme Ton voit, Philippe télrarque de la Traconite, il ne l'a fait que parce qu'il y avait grand nombre de Juifs dans sa lélrarchie. Or, il y en avail aussi dans celle de Lysanias, qui était l'Abilènc, outre que celle contrée ava'it été une partie du royaume d'iîcrode le Grand. Ce sont apparemment les deux raisons qui ont porté
S. Luc à marquer le lélrarquc Lysanias avec les deux autres.
Quant à la quatrième et dernière marque du temps de celte mission, il y a un peu plus de difficulté ; car s'il est certain d'un côté qu'Anne et Caïphe vivaient al'TS et étaient même ou avaient été pontifes ; d'un autre côlé, il est sans exemple, dans toute l'histoire des Juifs , que deux hommes aient été grands prêtres en même temps. Cependant S. Luc dit positivement que Jean, fils de Zacharie, fut envoyé de Dieu, sub principibus sacerdotum Anna et Caïplia, Anne et Caïphe étant grands prêtres ; car c'est ainsi que l'explique la version de Mous. Mais on me permettra de dire, par l'amour que j'ai pour la vérité, qu'il semble que cet endroit n'est pas »>ien traduit. Ces deux mots , principes sacerdotum , qui sont l'explication du grec éditera, signifient ici, comme en plusieurs autres endroits, les princes des prêtres, et non les grands prétrès, car il n'y en avait jamais qu'un à la fois : mais pour les princes des prêtres, il y en avait plusieurs , comme on le voit par tout l'Evangile. Que si saint Luc n'en a ici marqué que deux , il ne l'a pas fait sans raison, et c'est ce qui nous doit faire admirer la justesse cl l'exactitude de tes paroles, non-seulement en cet endroit, mais partout ailleurs. Il ne pouvait pus oublier Caïphe, car il était grand prêtre cette année-ci, comme je l'ai prouvé, puisqu'il avait depuis quelques mois succédé à Simon, fils de Cantilh, dans celle suprême dignité. Il n'y a donc nul embarras de ce côtélà. Pour ce qui est d'Anne, il ne l'a marqué que parce qu'il était alors le premier, je ne dis pas des sacrificateurs, mais même des grands prêtres de Jérusalem. Car outre qu'il avait été pontife quinze ans durant, ce qui était alors fort extraordinaire, il eut quatre ou cinq de ses fils qui furent pontifes après lui : et de plus il était beau-père de Caïphe, qui tenait alors la souveraine sacrificature. Comme il était donc le chef des pontifes, et encore de la plus puissante famille de Jérusalem , on pcul croire que par son âge ,.son expérience et son autorité , il était devenu le prince du peuple, princeps populi, &pyw zoû iaoîî (Act.t XXilI, 1 ). Car si Ananias a possédé plusieurs années après celle qualité, il est vraisemblable qu'Anne eu a été revêtu. 11 y a donc apparence qu'il é:aii alors gouverneur de Jérusalem et maître de la police, mais surtout chef du sanhédrin ou ûi\ grand conseil des Juifs. Qu'il fût chef du conseil dans lequel on réglait les plus grandes et importantes affaires , cela parai», visiblement pur les Actes des apôtres. Car ce conseil suprême ayant été assemblé, où il y avait plusieurs ponlifes, avec les anciens du peuple et les docteurs de la loi, Anne se trouve à la lête d'eux tous, et est encore nommé avant Caïphe, quoique celui ci fût ■'. alors grand sacrificateur (Act.t IV, o, 6). Mais de plus, sainl Pierre parlant aux chefs ou présidents de cette assemblée , qui étaient Anne el Caïphe , il les appelle princes du peuple, principes populi, &?7o-j-ce; <•«« XotoO , el les distingue même des anciens d'Israël. Tout- on nier après cela qu'Anne ait eu une autorité
presque absolue et dans la ville sur le peuple, et dans le sanhédrin ou grand conseil des Juifs. Ces qualité; jointes ensemble ont fait que S. Luc le nomme avant Caïphe, qui d'ailleurs n'était que son gendre , et ne faisait que d'entrer dans le pontifical. Comme donc Anne cl Caïphe étaient dans les deux plus grandes et plus éminenles charges de Jérusalem, et pour le civil, et pour le sacré, il ne faut nullement s'étonner si oa les appelle tantôt princes des prêtres, comme S. Luc fait ici, tantôt princes du peuple, comme il fait ailleurs. Voilà , ce me semble , le dénouement de celle difficulté, qui a paru grande à quelques interprètes.
En quel temps a commencé le ministère de ce S. précurseur.
Que si l'on demande vers quel mois de celle année S. Jean a reçu ordre du ciel de prêcher la pénitence , el de donner le baptême de l'eau au peuple d'Israël , je réponds qu'on ne peut rien dire de certain là-dessus, parce que l'antiquité n'en a rien laissé par écrit. Néanmoins s'il était permis d'user de conjectures, on pourrait croire qu'il a commencé les fonctions sacrées de son ministère vers le. milieu de celte année, c'est-à-dire vers le mois de juillet. Deux raisons assez plausibles me font entrer dans ce sentiment.
La première est que l'an quinzième ùu gouvernement de Tibère auquel ce divin précurseur entendit la voix du Se:gneur, finissait au mois d'août de l'année où nous sommes, soit qu' on le prenne comme je fais, depuis son association, soit qu'on la compte depuis la mort d'Auguste , comme font les autres; car j'ai montré ci-dessus que Tibère César a é.é associé à l'empire, et qu'Auguste est mort dans ce mois-là. Comme donc la seizième année de la principauté de Tibère commençai! en ce mois , il faut que S. Jean, qui a eu sa mission l'an quinzième de ce prince, anno quinlo decimo imperii Tiberii Cœsaris, ait été appelé à son ministère avant le mois d'août. Ainsi Ussérius peut s'être trompé en reculant sa vocation jusqu'au dixième jour du tisri des Juifs , c'esl-à dire jusqu'au mois d'octobre; car on était alors dans la seizième année de Tibère.
La deuxième raison est qu'.l y a lieu de croire que Dieu a envoyé S. Jean lorsqu'il avail trente ans accomplis : car outre qu'il était prêtre, sa mission a été à peu près semblable à celle du Messie, qui avait trente ans el quelques jours, quand il a é é baptisé. Or, sa naissance ayant précédé de six mois celle du Sauveur, il était né dès la Cm de juin , comme il est même marqué dans les fastes de l'Eglise. Il a donc pu être appelé au sainl ministère, ou àlafin de juin, ou au commencement de juillet. En effet, comme ce saint était prêtre el prophète du Très-Haut, prepketà Altissimi vocaberis (Luc, I, 7 G ; Ezéch., I, 1) , il a été appelé du Seigneur à l'âge que quelques prophètes, entre autres Ezéeliiel, qui était prêtre comme lui, oui commencé à prophétiser.
Mais ce qui me confirme le plus dans ce sentiment
est que je vois, par l'autorité des divines Ecritures et par celle du grand S. Paul, qu'il y avait déjà longtemps que S. Jean faisait son ministère, quand Jésus vint à lui pour êlre baptisé. Car tout le peuple de la Judée, tous les habitants de Jérusalem et tous ceux d'autour du Jourdain avalent déjà reçu son baptême, comme marquent les évangéli>tes (Malth., 111, 5 ; Marc, I, 5) ; ce qui ne put se faire en si peu de temps qu'il y en a depuis octobre jusqu'en janvier. S. Paul dit même qu'il était déjà vers la (in de sa course quand Jésus vint à lui, car voici ses paroles : Lorsque Jean achevait sa course, Cmn impleret aulem Joannes enrsum suit m, il disait : Qui croyez vous que je sois ? Je ne suis point celui que vous pensez, mais il en vient un autre après moi dont je ne suis pas digue de délier la chaussure (Act., XIII, 25). Or en commençant au mois de juillet, Jean avait trente ans accomplis, comme Jésus-Christ et comme les prophètes envoyés de Dieu, et d'autant qu'il était prêtre, c'était aussi Tàge requis par lu loi pour les fonctions sacerdotales (Nomb., IV, 5 , 23). D'ailleurs, le mois de juillet tombait dans la quinzième année de Tibère. Et enfin, depuis juillet jusqu'à janvier ii y avait six mois, qui pouvaient suffire pour baptiser les peuples de la Judée et de Jérusalem ; car, pour les Galilécns, il semble qu'ils Devinrent au baptême que six mois après les Juifs de Juda et de Benjamin.
Jean prêche la pénitence el baptise le peuple.
Lors donc que S. Jean, fils de Zacharie et d'Elisabeth, eut trente ans accomplis, ayant été appeié par une voix du ciel, qui étaitle signe de sa mission sainte, il commença vers le mois de juillet à prêcher publiquement la pénitence au peuple d'Israël. Ce fut dans le désert de la Judée, qui est entre la ville de Jéricho et le bas du Jourdain, qu'il filles premières fonctions du sacré ministère auquel le Seigneur l'avait destiné. Alors fut accomplie la prophétie d'Isaïe, qui avait prédit qu'une voix crierait un jour dans le désert : Préparez la voie du Seigneur, rendez droits ses sentiers : Vax clamanlis in deserto : Parate viam Domini, r celas facile semilas ejus (Isaïe, XL, 5). C'est comme s'il disait: Vous attendez un roi, un Sauveur, un Messie, il en va paraître un au miiieu de vous, il va venir dans la Judée ; préparez donc les voies, rendez droits les chemins par où il doit passer.
Par celle expression métaphorique, il donnait à entendre à ceux d'Israèl que ce Messie étant leur Sauveur, il fallait préparer leurs cœurs par la pénitence et les mettre dans la rectitude de la justice pour le recevoir dignement. Ces dispositions étaient si nécessaires, que S. Jean n'en demandait point d'autres , d'où vient qu'il ouvrait sa mission par ces paroles : Faites pénitence, Pœnilenliam agite (Matih ,111, 2), car le royaume du ciel est proche, c'est à dire, le royaume de Jésus-Christ, qui csl tout céleste et qui n'est pas de ce monde. Ce royaume csl le règne de la grâce, de la justice et de la sainlcîé, qui est le comriicnccmûiU de celui de la gloire. C'esl ce rovaume
céleste que le Messie et l'oint du Seigneur va bientôt vous annoncer; préparez donc vos cœurs; et comme ils sont pleins de vices el remplis de désordres et d'iniquités, faites une conversiou sincère et solide, faites de dignes fruits de pénitence, Facile fructum dignum pœnitenliœ(Matth., Il, 8).
Qu'il faisait beau voir ce saint solitaire, cet homme abattu par les rigueurs des mortifications el des austérités, prêcher au peuple la pénitence ! En lui tout portail à celle verlu, ses mœurs, ses discours, ses vêtements, sa nourriture, il n'y avait rien de plus ausière que ses mœurs, formées dans une retraite affreuse et très-longue, car on la fait au moins de plus de vingt ans, par des prières ferventes et continuelles, et par des exercices durs el laborieux. Rien n'était aussi plus touchant que ses discours, qui portaient à préparer les cœurs par un changement de vie et par une conversion véritable. Tout cela était accompagné d'une austérité extérieure qui élail l'image de la pénitence. Car ce grand saint, tout juste el tout innocent qu'il était, n'avait pour se couvrir qu'un vêlement de poil de chameau, habebat veslimenlum depilis camelorum {Malth., III, 4), qui était aussi dur que le plus rude cilice ; il portail avec cela une grosse ceinture de cuir autour de ses reins, zonam pellkeam circa lumbos suos. Il ne prenait pour sa nourriture que des sauterelles et du miel sauvage, qui découlait des arbres el des rochers, esca ejus erat locustœ et mel sylvestre. Un extérieur si austère el si mortifié n'élait-il pas l'image de la probité el le symbole de la pénitence? Peut-on douter, après cela, qu'il ait fait impression sur le cœur des peuples, quand il les portait à préparer par celle verlu les voies du Seigneur, et doit-on s'étonner si l'on voyait tous ceux de la Judée el de Jérusalem confessant leurs péchés, confdentes peccata sua, quand ils l'avaient entendu parler ?
Il faut ici remarquer que S. Isidore de Dnmiclte, qu'on nommait autrefois Péluse ( lib. IV, epist, 5 et 45), a soutenu que S. Jean-Baptiste mangeait non des sauterelles, locustas, comme porte la Vulgale, mais les extrémités des feuilles et des herbes sauvages, qu'il trouvait dans les déserts, car il a prétendu que le mot grec àxpîSe? signifiait aussi bien des bourgeons d'herbes et de feuilles que des sauterelles. Qui oserait nier que ce grand solitaire n'ait quelquefois mangé les herbes qui croissent dans les lieux déserts où il se trouvait, puisque S. Paulin a aussi cru que ses aliments étaient du miel sauvage et des herbes qui poussaient sur les rochers, sylvcstria niella, et lieibœ enatœ incullis in caulibus ?
Mais on peut assurer, après les plus savants Pères de 1'ÏCglis.e (Theoph. Antioch., Clem. Alex., Uilar., Am~ bros., Clirys., Hier., Aug. et a/ii), que les sauterelles, qui sont proprement exprimées par le mo! àxpiSes, ont clé avec le miel sauvage sa nourriture commune. Et l'on ne doit pas s'en étonner, puisque, selon les historiens, dans les pays du Midi, plusieurs nations mangeaient de ces insectes et s'en nourrissaient ordinai-
renient; cl il y en a même qu'on a appelées, à cause de cela, acridophages, c'est à-dire mangeurs de sauterelles. Cet usage était très commun dans l'Afrique et dans l'Arabie, mais un peu moins dans la Palestine. Il n'y éiail pas néanmoins inconnu, puisque la loi de Moïse permettait expressément de manger quatre sortes de sauterelles, qu'elle marque selon leurs espèces, qui sont : l'altelabe, l'altace, l'ophiomaqueet la vraie sauterelle (Lév., XI,22). Qui doutera après cela que S. Jean en ait fait sa nourriture, puisque l'Ecriture sainte et les Pères de l'Eglise le disent nettement? Quant au miel sauvage que les abeilles faisaient dans les arbres ou sur les rochers, il y en avait en Judée une abondance si grande, que l'Ecriture dit souvent que celte terre faisait couler le lait et le miel. En effet, l'armée de S:ml étant entrée dans une forêt, trouva du miel répandu sur la face de la terre, erat met super faciem ocjri {1 Bois, XIV, 25, 26). C'est de ce miel sauvage qui éiait commun dans les bois et sur les rochers de la Judée, que le saint précurseur se nourrissait dans ces affreux déserts.
Un homme vivant si saintement et si ausièrement ne pouvait ne point être agréable devant les yeux de Dieu. Aussi l'ange qui annonça sa naissance à s n père Zacharie lui dit : Yous aurez un fils que vous nommerez Jean ; il sera grand devant le Seigneur, eril vwgnus coram Domino (Luc, I, 15 el suiv.). Il ne boira point de vin ni rien de ce qui peut enivrer ; il convertira plusieurs des cnfan'.s d'Israël au Seigneur leur Dieu. Ne voit-on pas maintenant avec une espèce d'admiration et d'élonnemenl l'accomplis-ement de toutes ces choses ? S. Jean n'a jamais bu de vin ni de quelque autre liqueur qui pût enivrer, parce qu'il était nazaréen, et comme tel il avait laissé cr< lire ses cheveux et sa barbe, car le rasoir ne touchait jamais la tôle de ceux qui faisaient profession de ce genre de vie, si saint et si austère. D'ailleurs, comme Jean-Baptiste a été prophète, et qu'il a même marché devant le Seigneur dans l'esprit et la vertu d'Elie, in spirilu el virlute Eliœ (lbid., 17), c'est-à dire dans l'esprit de force et de zèle à reprendre comme lui les vices du peuple et des grands d'Israël, il ne faut pas s'étonner s'il a élé vêtu à peu près comme Elie. Car ce saint prophète et quelques autres semblables allaient, comme dit S. Clément (Epist. ad Corinlhios), vêtus de peaux de chèvres, de peaux de brebis et de cilices tissus de poils de chameaux, incedebanl in pellibus caprinis, in melolis, inque textis e pilis camelorum cilîciis, xaî rpi^wv xa/^ktov nley/j-ocai-j»
Cet homme si saint et si grand devant Dieu ne prêchait aux peuples la pénitence, pœnilenliam agite, que pour purifier leurs cœurs par les mouvements de celle vertu et pour les disposer par là au baptême qu'il devait leur donner. Ses paroles eurent tant de force et touchèrent si vivement ceux qui récoulaient, que personne n'allait le voir dans le désert, qui était à quelques lieues de Jérusalem, vers les bords du Jourdain, qu'il n'en fût loul contrit et tout humilié. La bonne odeur de sa sainteté et l'admiration de sa
pénitence, qui était plus grande que celle des plus saints prophètes, attiraient à lui tout le monde, eîon courait de toutes parts pour être purifié par son baptême. Aussi l'Ecriture dit-elle que toute la Judée et tout Jérusalem, avec loul le pays d'alentour du Jourdain, étaient baptisés par lui dans ce fleuve, après avoir confessé leurs péchés : Tune exibal ad eum Hierosoltjma, et omnis Judœa el omnis reglo circa Jordanem, et baptizabantur ab eo in Jordane, confiantes peccala sua (Malth., III, 5, 6). Au lieu de Ilicrosohjma, S. Mare (chap. I, 5) dit : Hiero&olymilœ universi, tous les habitants de Jérusalem. Il y a assez d'apparence que celte grande foule de monde alla à son baptême vers le commencement de l'automne ; car c'était alors que ceux de la Judée, après avoir fait les moissons et les vendanges, venaient en grand nombre à Jérusalem pour solenniser la fêle des Tabernacles, qui tombait le quinzième jour du septième mois , qu'ils nommaient tisri ; car, outre cette fête, qui était une des trois solennelles parmi les Juifs, cinq jours auparavant on faisait le grand jour des expiations, auquel loul le peuple jeûnait l'ès-auslèrement, pour mériter par celle pénitence le pardon de ses crimes. Et nous voyons encore, par le calendrier jndaï.jue, qu'il y avait trois autres jeûnes à l'entrée de ce mois, à savoir, le troisième, le cinquième et le septième jour. De sorle que ce temps- là était fort propre pour purifier son cœur el pour se préparer au baplôme par la pénitence.
Ce n'était pas seulement le commun du peuple qui accourait à lui ; plusieurs d'entre les pharisiens et les saducéens, c'est-à dire d'entre les plus savants el les plus puissants de Jérusalem y venaient aussi; et quand il les voyait venir demander l'humiliation extérieure delà pénitence, il leur disait, parce qu'il connaissait le fond de leurs cœurs ; Race de vipères, progenics viperarum (M ait h., III, 7 et suiv.), qui vous a appris à fuir la colère qui est prêle à venir ? Faites donc de dignes fruits de pénitence , c'est-à-dire de dignes œuvres de pénitence , comme parle S. Paul, digna pœnilentiœ opéra (Acl., XXYI, 20) ; faites des œuvres qui procèdent d'une pénitence intérieure et sincère, elqui soient dignes de mériter le pardon de vos crimes. Et ne pensez pas, ajoutait-il, dire en vous-mêmes :Nous avons pour père Abraham, car je vous dis que Dieu peut susciter de ces pierres des enfants d'Abraham. La cognée est déjà mise à la racine des arbres, et ainsi loul arbre qui ne produit point de bon fruit, sera coupé et jeté au feu. Yoiià comme il traitait duremeni ces hypocrites, qui, la plupart, ne venaient au baptême de la pénitence que par feinte et déguisement, et de crainte de perdre le crédit qu'ils avaient sur le peuple.
Pour les peuples qui venaient à lui bonnement et qui étaient touchés de leurs crimes, i! leur répondait avec douceur et simplicité, quand ils lui demandaient : Que ferons-nous donc ? Quid ergo faciemus (Luc, III, 10-14)? Que celui, disait-il, qui a deux robes, duas tunicas, en donne à celui qui n'en a point ; et que ce-
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lui qui a de q.ioi se nourrir en fasse de même. Voilà comme il inspirait d'user de miséricorde à l'égard de ceux qui n'avaient ni pain ni vêlements. Parmi tout ce monde il y eut aussi, dit l'évangéliste, des publicains qui vinrent à lui pour être baptisés. Et comme ils étaient touchés de pénitence, ils lui dirent : Maître, que faut-il que nous fassions ? Il leur dit : N'exigez rien au delà de ce qui vous est ordonné. Il n'y eut pas jusqu'aux soldais, qui, venant pour être baptisés comme les autres, lui demandèrent : El nous, que devons nous faire? Il leur répondit : N'exigez rien par violence, ne calomniez personne et contentezvous de votre paie : Contenu esloie stipendiis vestris. Voifà comment ce divin précurseur instruisait tout le monde, pour les mettre en état de plaire au Seigneur, par une pénitence sincère el par un véritable changement de vie. Et ses instructions lurent sans doute utiles et fructueuses à un grand nombre de personnes, puisque l'ange avait prédit de lui qu'il convertirait plusieurs des enfants d'Israël au Seigneur leur Dieu : Multos filiorum Israël convertet ad Dominum Deum ipsorum (Luc, I, 16).
Jean Baptiste, pour remplir parfaitement les fonctions de son ministère, devail faire deux choses : la première était de préparer les peuples par le baptême de la pénitence; et c'est ce qu'il vient de faire, comme nous l'avons vu sur les témoignages des évangélistes ; la deuxième était de leur annoncer l'avénemenl et la manifestation du Messie, qui, étant déjà au milieu d'eux, allait bientôt paraître à leurs yeux ; el c'est ce qu'il va faire avec des sentiments d'une humilité si profonde, qu'on ne peut s'empêcher de l'admirer. Les Juifs, qui en ce temps-là attendaient le Messie, voyant la sainteté extraordinaire de Jean- Bapti>le et la foule du monde qui allait à lui, pour entendre ses paroles et pour recevoir le baptême et la pénitence, ne savaient qu'en penser. Le peuple étant donc dans l'attente de ce qui lui arriverait, et chacun ayant dans l'esprit qu'il pourrait bien être le Messie, saint Luc (cli. 111, 15-18) écrit qu'il déclara à tout le monde qu'il ne Pesait pas; et voici ce qu'il mordit, pour les en persuader : Pour moi, je vous baptise daim l'eau ; mais il en va venir un qui esl plus puissant que moi, el je ne suis pas digne de dénouer les cordons de sa chaussure; c'est lui qui vous baptisera dans te Saint Esprit et dans le feu. Paroles qui marquent que le baptême de Jésus Christ a la puissance de donner aux lidèles les dons du Saint-Esprit cl le feu de la charité; au lieu que celui de Jean n'avait celte vertu qu'autant qu'il était joint à la contrition ou à la pénitence intérieure, qui remet les péchés. Jean continue à parler et dit : Celui qui viendra après moi, aura le van, venlilabrum, à la main; il nettoiera son aire; il amassera le blé dans son grenier cl il brûlera la paille dans un feu qui ne s'éteindra jamais. C'est comme s'il disait : Celui qui va venir baptiser après moi discernera le fond des cœurs, par une pénétration admirable de lotit ce qu'il y aura de dîhs secret et de plus caché. Ce discernement