SUR L'ANNÉE DE LA PASSION DU SAUVEUR
du Sauveur. Car il assure qu'il est mort pour le salut de l'homme sous le consulat des uYux Géminus, se conformant en cela au sentiment de ceux qui t'avaient précédé : Mortuus est ergo Chrislus duobus Geminis consulibus. Si ce Père a dit vrai en mettant les souffrances du Seigneur sous ces deux consuls , il faut de nécessité que Ta plupart des savanis soient aujourd'hui dans Terreur sur un fait si important; puisqu'ils reculent de quatre ans euiiers le temps de sa mort. C'est ce que j'entreprends de montrer, par le seul aunuir de la \éiilé et pour la défense des plus anciens Pères, qu'on a non -seulement abandonnes, mais encore accusés de s'être trompés sur un fait très-considérable dont ils devaient être informés, et duquel ils avaient plus de preuves que nous n'en avons aujourd'hui. Mais quelque éloignés que nous »oyons de leur temps, il nous en reste encore assez p-mr prouver une chose qui règle l'histoire de Jésus- Christ et retendue de son âge, et qui , parlant, nériie d'être bien établie. I! faut néanmoins,:: vaut d'en venir à ces preuves, rapporter les témoignages de ces anciens docteurs de l'Eglise, après quoi Ton fera voir qu'ils n'ont point clé là-dessus dans l'erreur.
Je commence par le célèbre Clément d'Alexandrie, qui (lorissait vers le déclin du deuxième siècle. il dit, au livre premier de ses Siromates ou de ses variétés, après avoir examiné la chose, que Jésus- Christ a enduré la mort l'an 15 du règne de Tibère, qitinto decimo anno Tiberii. iule* Africain, si savant dans la chronologie et dans l'ancienne histoire, marque la même chose de la mort du Sauveur, car il la met aussi la quinzième année de ce prince : anno Tiberii decimo auinto. C'est saint Jérôme qui nous en assure en rapportant les paroles de ce fameux auteur, dans les commentaires qu'il a faits sur le prophète Daniel. Or, l'an 15 de Tibère César est marqué du consulat «fes deux Géminus, comme on le peut voir par les Fastes et par V Histoire Romaine. Le Fils de Dieu a donc souffert sur l'arbre de la croix l'année que ces deux hommes se trouvaient revêtus de la dignité de consul, qui était sans contredit l'an 29 de l'ère commune. C'est ce que les autres Pères, qui ont suivi ceux-ci, vont nous assurer en termes exprès.
Tertullien, qui était si renommé au commencement du troisième siècle , dit, comme eux , que le Sauveur du inonde a été immolé la quinzième année de l'empire de Tibère. C'est ainsi qu'il parle au chapitre 8 il u livre qu'il a écrit contre les Juifs. Après quoi il ajoute en termes formels, que la pas-ion de Jé>us- Chrisi a été consommée sous le règne de Tibère César, et sous le consulat de Hubellius Géminus , et de Rutius Géminus, qui sont ceux qu'on appelle les daux Géminus : Clirisli passio , dit ce grand homme , perf'eela est sub Tiberio Cœsare, consulibus Iinbellio Gemino et Rufio Gemino. Tertullien aurait-il parlé de la sorte en disputant contre les Juifs, si de son temps celi n'avait passé pour une chose constante et assurée? Ki ce qui le fait croire, est que Laclance Firmien (Liv. IV, chap. 10 Inst. div.), qui vivait sous le grand Constantin, s'en explique presque en mêmes termes; car il fut mourir Jésus-Christ l'an 15 de Tibère, les deux Géminus étant alors consuls, duobuj Geminis consulibus. Ce sentiment ne leur a pas été particulier, puisque nous voyons que Sulpice Sévère dit clairement dans s-ui Histoire sacrée (liv. II) , que le Seigneur a été attaché à la croix sous le règne d'Hérode , c'est-à-dire d'Ilérode Antipas, lorsque les deux Géminus se trouvaient ornés delà dignité de consul : Dominus, dit il, crucifixus est llufià Gemino et Rubellio Gemino cousu* libus.
Passons maintenant à saint Augustin, dont j'ai déjà dit deux mots ci-dessus. En lisant ses livres de la Cité de Dieu, l'on voit manifestement qu'il a cru comme les autres Pères (pie le consulat des deux Géminus a été le terme de la vie du Sauveur. Non-seulement il l'a cru , mais même il le suppose connue une époque certaine, de laquelle il compte les S S XXVH.
365 ans, qui devaient , selon un faux oracle pub! u par les gentils, faire toute la durée de la religion de^ chrétiens. Ce saint docteur se moque avec raison de la vanité de cet oracle prétendu, et en montre la fausseté avec évidence, en coin plant ces 505 ans depuis la mort du Seigneur, qu'il met, comme les autres, duobus Geminis consulibus; car il fait voir aux païens que lorsqu'il écrivait le livre XVIII de la Cité de bien, la religion chrétienne, après avoir duré environ quatre cents ans, bien loin d'être abolie, comme ils l'espéraient vainement, se trouvait plus étendue et plus florissante que jamais. Paul Orose, ami particulier de saint Augustin, n'a point eu là-dessus d'autre opinion que la sienne , alors très-commune dans toutes les Eglises : car bien qu'il ne fasse point mention de ces deux consuls, il dit pourtant (Hist. lib. VII, cap. 4, in lib. Alel.), et c'est la même chose , que le Sauveur du monde s'est volontairement offert à la mort l'an 15 du règne de Tibère, c'est à-dire l'an 29 de l'ère vulgaire.
Je n'ai garde d'oublier ici les tables de l'Eglise romaine, qui oui é;é dressées vers le milieu du quatrième siècle, sous le règne de Constance et suis le pontificat de Libère. Ces tables ne sont proprement qu'un catalogue des souverains pontifes de Home , qui marque leur temps el leur succession , depuis saint Pierre jusqu'au pape Libère. Elles commencent par ces mois, qui servent comme de préface: JNoire- Seigneur Jésus-Christ a enduré la mort sous le consulat des deux Géminus , Tibère César gouvernant l'empire des Romains : lmperanle Tiberio Cœsare f passus est Dominas noster Jésus Clirislus, duobus Geminis consulibus. Ces paroles ne font-elles pas assez connaître que c'était alors le sentiment de l'église romaine, qui lui était commun avec toutes les autres? Itlace (ApudCanis., tom. 11, Anliq. lect.), qu'on sait avoir été évêque de Galice en Espagne, dans le cinquième siècle, dit, conformément à celle opinion que le Fils de Dieu, selon les prédictions faites de lui par les prophètes, s'est livré à la mort la quinzième année de Tibère : Ad passionem venil anno Tibeni decimo quinto. Je passe sous silence plusieurs Fastes consulaires qui mettent sa passion la même année. El l'on verra dans la suite que c'a aussi éié le sentiment de^, Eglises syriennes dans la Mésopotamie, que celle d'Edesse nous a conservé.
Après lanl de témoignages cl d'autorités , je ne m'étonne pas si saint Prosper, dans sa grande Chronique, appelle cela une tradition commune el reçue. Ses paroles sont très remarquables, et méritent bien d'être couchées ici : Quelques-uns tiennent , dit ce saint, que Jésus-Christ a souffert la mort l'an 18 de Tibère : Quidam referunt anno decimo octavo Tiberii Jesum Clnisium passum. Ou les auteurs de ce senlimenl, alors particulier, sont demeurés obscurs et inconnus, ou peut-être \eut il parler d'Eusèue de Césarée, qui a abandonné la roule commune. Quoi quM en soit, ce Père ajoute aussitôt : Mais parce que la tradition communément reçue porte que le Seigneur a été mis sur l'arbre de la croix la quinzième année de Tibère, sous le consulat de> de«<x Géyiiims, sms préjudiciel1 à l'autre opinion , nous commencerons à ces deux consuls la suite des autres , en nous arrêtant à celle tradition : Sed quia (remarquez ces paroles) usilalior tradilio huhel, Dominum decimo quinto anno Tiberii Casai is > duobus Geminis consulibus crucifixum ; nos, sine prœjudicio ulterius opimonis, sud cessiunem sequenùum consuiumi a supradiclis consulibus ordiemur, juxta liane trudiiionem.
Voilà doue une tradiiiou reconnue par saint Prosper. Elle a été suivie par Viciorius d'Aquitaine, qui peut avoir élé ou son ami, ou au moins son disciple. Ce savant homme, qui était en réputation sous lé pontilical du grand saint Léon, composa, à la prié;* d'Hilaire, archidiacre de l'Eglise romaine, un Cyclt ou Canon vascal , qui a é:é fort célèbre dans le cinquième siècle. Viciorius marque expressément, dans
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DISSERTATION
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h préface, qu'il commence ce Cj/t/e au lemps de la passion du Seigneur, ex tempore dominicœ passionis, à savoir, depuis le consulat des deux Gémi nus, qu'il appelle Rufus cl Uubellius. a duobus Geminis, llitfo sciticet cl llubellio. Et à la tête de ce Canon pascal, il met ces paroles : Crucifixio Chrisli, consulibns duobus Cemi m s Hufjino el llubellio.
Le consulat de ces deux hommes , tant de fois cité par les Pères , a donc fait dans I Eglise une époque importante; mais qui n'a été célèbre, dans les premiers siècles, que parce qu'on Ta crue constante et t-crlaine. Et pourquoi l'a -t on rejelée dans ces derniers temps, pour suivre, si j'ose parler ainsi, des roules inconnues à tous les anciens? Car d'étendre h vie de Jésus-Christ jusqu'à lui donner trente-sept ans commencés, comme l'on fait aujourd'hui, c'est ce <]ui a éié ignoré de toute l'antiquité. Gomment donc :i-t on laissé là le sentiment des plus anciens Pères? Est-ce qu'on a trouvé de nouvelles preuves touchant l'année de la mort du Sauveur? Est-ce qu'on a eu là-dessus de nouvelles lumières? Rien de tout cela: iVest qiVon a voulu suivre la chronologie d'Ussérius, (ju'on a trouvée assez commode. Mais en la suivant, sur ce qui regarde l'année de la passion de Jésus- Christ, Ton a abandonné le sentiment commun, et, pour me servir des termes de saint Prosper, la tradition reçue parmi les Pères et les Eg'Ues dans les premiers siècles.
Pour moi, j'avoue que cela m'a toujours fait de la peine, et le profond respect que je conserve pour ces grands hommes m'a porté à rechercher avec assez de soin la vérité de ce qu'ils ont écrit, et me l'ail aujourd'hui la défendre après l'avoir reconnue. Je parle de la sorte : car rien ne me paraît plus véritable ei mieux établi que ce qu'ils ont dit de la mort du Seigneur, ou plutôt de l'année où elle est arrivée. Cette époque, qu'ils ont marquée avec tant de soin cl qu'ils supposent toujours en disputant, soit contre les Juifs, soit contre les gentils, a cet avantage considérable, qu'en la suivant \ous réglez parfaitement bien les années de Jésus- Christ; car vous mettez son baptême vers la trentième année de son âge, conformément au texte sacré ; et vous le faites mourir à trente-trois ans, selon le sentiment commun des fidèles. Mais, qui plus e.,t, celte môme époque se trouve appuyée de tant de raisons <pie quand on les aura un peu examinées, il sera difficile de ne la pas croire véritable. Et afin qu'on ne s'imagine pas que je parle eu l'air, il est à propos de les meure ici.
La première est prise de l'âge de Jésus-Christ ou plutôt du temps auquel il a reçu le baptême. Toute l'antiquité a cru qu'il est allé aux eaux du Jourdain la trentième année de son âge , ou environ, c'est -a tlire quelques mois plus ou moins. Elle s'est fondée sur ces paroles de saint Luc (111 , "23) : El ipse Jésus eral meipiens quasi annurum triginta ; ce qui signifie que Jé-us avait environ trente ans , quand il commença le ministère évangélique , et il le commença incontinent après son baptême. Aussi trouve-l-on, de compte lait , quinze ou seize Pères de l'Eglise qui Mini tous de ce sentiment. Et. c'est là-dessus que le célèbre concile de LNéocésarée , qu'on croit un peu plus ancien que celui de Nicée , a réglé à trente ans l'à^e des prêtres : Presbyler anle triginta annos non odinelur. La raison qu'en donne ce concile (Can. 11), esi que Jésus-Christ avait cet âge lorsqu'il fut baptisé, cl qu'il commença à enseigner le peuple : Dominus enim Jésus Christus tricuimo an.no baptizatus est el cœpil docere. L'ancien Ordre romain, cité par le cardinal Barouius , marque à peu près la même chose , el tous les Pères sont presque convenus de celle vérité Mais entre les autres saint liénée,le grand Origène, Apollinaire de Laodicée, Philaslrius, evèque de Bresse, saint Epiphane, saint Jéiôme, le vénérable Bcde, saint Bernard cl avec eux les Pères du concile de Néocéttirée . disent tous , en termes exprès , que le Pus ue Pieu avait trente ans quand
il a reçu le baptême. Les autres assurent qu'il avait environ trente ans , c'est-à-dire un peu plus ou moins , et ils parlent ainsi sur l'autorité de l'Evangile. Ce qui a fait dire à saint Augustin : D&minnm annorum triginta fore bnptizatum esse, retinemus auctori talc evangelica {Lib. il de Doc t. christ., cap. 28). Et comment donc peut-on lui donner trente-trois on trenie-qualre ans commencés au temps de son baptême, comme l'on fait aujourd'hui, contre le torrent de l'anliquilé?
Ce sentiment des Pères et des conciles é'ant supposé, je dis que vers la (in de l'an "26 de l'ère commune, j'entends le 25 du mois de décembre , Jésus Christ a accompli la trentième année de son âge, comme on l'a pu voir dans V Histoire évangélique. Incontinent après son baptême , il a prêché l'Evangile au peuple d'Israël l'an 27 el l'an 2S de cette même ère, avec une partie de l'an 29. Car c'est alors qu'il est mort sur la croix, à l'âge de trente-trois ans, sous le consulat des deux Géminus. Rien do e ne paraît plus véritable que le commun sentiment des Pères qui niellent la passion du Sauveur sous ces deux consuls. Et, par conséquent , l'opinion qu'on ïi introduite de nos jours n'es! pas trop recevahle, puisqu'elle relarde sa mort de quatre ans entiers, et qu'elle donne au Fils de Dieu trente-sept ans commencés.
La seconde raison est très-considérable ; car elle fait voir manifestement que saint Jean-Baptiste prêchait la pénitence dès l'an 2G de l'ère vulgaire , et qu'ainsi Jésus-Christ vint à son baptême à l'enlréo de l'an 27, de sorte que ce fut alors qu'il commença sa mission sacrée. Cette raison est fondée sur le voyage qu'Hérode Antipas, léir.-rque de Galilée, fit à Home au commencement de l'administration de Ponce Pilaie, c'est-à-dire vers la fin delà douzième année de Tibère; je l'ai prouvé incontestablement dans la colonne 1085 et dans les suivantes <le Y Histoire évangélique. Ilérode le Té rai que entreprit ce voyage et fil heureusement ses aff ires à Home , in urbe ïlonia , h xr, Pw//.^ , car c'est ainsi que parle Josèphe (Anliq., lib. XYHl, cap. 7), vers l'é é de l'an 20 de l'ère chrétienne. Il revint aussitôt dans la Galilée , el , incontinent après son retour, il enleva llérodiade à son frère Philippe et épousa celle femme, ou à la fin de la même année ou tout au plus lard au commencement de l'année suivante, qui était la 27e de l'ère vulgaire. Ce fut alors que Je >n- Jiaplisle, qui prêchait encore la pénitence au peuple, parla fortement contre le crime scandaleux d'Ilérode Aniipas, lui disant qu'il n'était pas permis d'avo.r pour épouse la femme de son fière.
Or nous voyons, par les évangélis'.cs , que quand Jean-Bapiisie parla de la sorle à Ilérode le télrarque, Jésus-Chrisi était déjà baptisé , el avait même commencé les fonctions de son ministère. D'où l'on doit conclure qu'il mourut sur l'arbre de la croix la quinzième année de Tibère Auguste, comme parlent les Pères, el partant ce fut sous le consulat des deux Géminus, qui marque l'an 29 de l'ère commune. Il est donc manifeste qu'en reculant comme l'on fait maintenant, la mort du Seigneur jusqu'à l'an 35 de celle ère, on la retarde de quatre ans entiers el on s'éloigne beaucoup de la vérité de Pnistoire.
La troisième raison confirme admirablement bien la précédente et lui donne une nouvelle force; elle est tirée du chapitre 11 de l'Evangile de saint Jean. Lorsque Jésu>-Chrisl alla à Jérusalem à la première pâque , qui se célébra depuis son baptême vers le commencement de son ministère , il est dit qu'il chassa du lemple de Dieu ceux qui le profanaient , ayant du zèle pour ce lieu saint, qui était la maison de son Père. Les Juifs voyant qu'il faisait cela avec autorité, lui dirent , en le reprenant : Quel miracle opérez-vous, pour faire de telles choses? Jésus leur répondit : Détruisez ce lemple , el je le rétablirai en trois jours. Les Juifs lui repartirent : Ou a nus qua-