CHAPITRE II
Sujets des psaumes.
Les cent cinquante psaumes , qui forment le corps du Psautier, sont, généralement parlant, tout amant de poèmes divers, qui ont chacun un sujet particulier, 11 est important de le déterminer. Nous le fixons donc d'une manière courte et précise , selon que la matière peut le permettre. Nous nous réglons uniquement sur le conleuu du cantique , sans nous mettre en peine de l'inscription qui contredit souvent ce qu'on H; dans la pièce.
C'est même ce qui est cause que nous ne sommes pas conformes aux numéros des versets de la Yulgate, parce que les litres que nous supprimons tiennent lieu d'un ou quelquefois de deux versets, comme dans le psaume L, hébr. LI , Miserere. Il eût sans
Ui SUR LA POESIE ET LÀ
doute para ridicule que , pour nous accorder en ce "point avec nos Bibles , le premier verset de notre texte so fût trouvé ordinairement marqué numéro 2, et quelquefois numéro 5. Des poèmes qui sont entiers et complets eussent eu , par cette disposition bizarre, un air informe et tronqué.
Il ne nous sera pas difficile de faire sentir au lecteur la fausseté des litres. Nous allons en produire plusieurs exemples, qui sont capables de faire loucher la chose au doigt.
Le litre du psaume XXIX, héb. XXX, Exallabo te, Domine, porte qu'il a élé composé par David à la dédicace de son palais ; el Ton ne voit dans tout le poème aucun vestige de dédicace ou de palais. 11 n'y est question au contraire que d'actions de grâces qu'on rend à Dieu pour la guérison merveilleuse d'une maladie mortelle ; ce qui convient très-bien au roi Ezéchias. Le style de la pièce est le môme que celui du cantique qu'a composé ce prince , el que nous a conservé le prophète Isaïe, chapitre XXXVIII; les circonstances sont aussi semblables.
S'il en faut croire le titre ordinaire , le psaume XXXUI, hébr. XXXIV, Benedicam Dominum , a été écrit par David, lorsqu'il contrefit l'insensé devant Abimelech. Cependant ce ne fut pas devant ce prince que David usa d'un pareil stralagème pour échapper des mains des Philistins: la chose lui arriva du temps d'Achis, comme il esl raconté dans le premier livre de Samuel, au chapitre XX, verset 13. D'ailleurs il est clair par le douzième verset, que ce poème acrostiche a élé fail par un vieillard pour l'instruction des jeunes gens, et le dernier verset annonce que ce n'est que durant la captivité de Babylone qu'il a été composé.
Le psaume L, hébr. LI, Miserere, est donné comme l'ouvrage de David pénitent. 11 esl sensible toutefois qu'il ne saurait être antérieur à la captivité do Babylone. Le psalmisle témoigne le vif désir qu'il a de voir la ville et le temple de Jérusalem rétablis , afin de pouvoir y offrir des holocaustes au Seigneur; ce qui suppose, du temps de l'auteur, la ruine de l'un et de l'autre Qu'on ne s'étonne pas denous voiravancer que ce poème a plutôt pour objet les sentiments de pénitence des Juifs captifs , que ceux que David exprima, à la vue du prophète Nathan , pour son double crime d'adultère et d'homicide. Plusieurs graves commentateurs ont eu longtemps avant nous celle pensée, et ils ont suspecté la vérité du litre que porte ce psaume dans nos Bibles. En effet l'Ecrilure ne nous dit nulle pari que les sacrifices aient élé interrompus sous le règne de David , soit de la pari du prince, soit de la part du peuple. Nous ne lisons pas non plus qu'il ait existé autour de Jérusalem des murs bâtis par David , après la construction desquels on ait offert des sacrifices à l'Eternel. Nous sommes donc autorisés à chercher un autre sujet , et même un autre auteur. D'ailleurs comment David aurait-il pu dire à Dieu qu'il avait péché contre lui seul ? N'avait-il pas outragé Bethsabée et Urie? n'avait-i) pas
MUSIQUE DES I1ÉBBEUX. 412
scandalisé son peuple? n'avait il pas l'ail blasphémer les ennemis du Seigneur? Les Juifs captifs au contraire, en s'avouant coupables devant Dieu, pouvaient néanmoins le prendre à témoin de leur innocence envers les Clialdéens, qui les opprimaient injuslcm eut. Enfin, si David n'a pu donner des marques de son vif repentir dans le psaume Miserere, qui n'esl pas de lui, qui empêche qu'il ne l'ail fait dans tout autre ; par exemple, dans le psaume XXXI, Ilebr. XXXII, Beali quorum remissœ sunt iniquitates? Ainsi la chose, pour le fond, revient au même, et l'on ne déroge en rien aux sentiments péuilens du roi-prophéie. Peu importe qu'il les ail gravés dans un poème plutôt que dans un autre, pourvu que Ton convienne avec nous qu'il n'a pas manqué à cet acte de religion. De plus, quand on ne trouverait dans le psautier aucune pièce qui pûl s'accommoder à la circonstance présente , ce qui n'est pas, on n'en pourrait rien conclure contre nous. Ne peut-on pas soupçonner que tous les morceaux de la composition de David ne sont pas parvenus jusqu'à nous, non plus que ceux de son fils Salomon? L'Ecriture nous apprend en particulier de ce dernier qu'il avait composé un corps complet d'histoire na turelle; cependant nous n'en avons pas aujourd'hui la moindre partie. Quoi qu'il en soit, ceux des psaumes qui sont véritablement de David , sont seuls capables de faire sa gloire. De pasteur de troupeaux, il devient roi d'un grand peuple, et ses œuvres, comme poêle, se chantent depuis près de trois mille ans dans l'univers. Quel est le mortel qui peut prétendre
. à une pareille célébrité?
Le titre du psaume LIX, hébr. LX , Deus, repulisli, dit que David le composa lorsqu'il défit les Syriens des deux fleuves, ou ceux de la Mésopotamie. Il ajoule que ce fut lorsque Joab revint , frappa Edom dans la vallée de Salines, et tua douze mille hommes. , Or il y a ici plusieurs erreurs manifestes. D'abord , quand David combattit conlre les Syriens de Mésopotamie et de Soba, il avait sous sa domination Sichem et la vallée de Socoth ; il était partout viclorieux , et il avait déjà transféré l'arche du Seigneur sur le mont Sion. Comment donc aurait-il pu chanter ce qui suil ? « 0 Dieu ! vous nous avez rejelés et vous nous avez détruits..., vous avez traité votre peuple avec la dernière sévérité ; vous nous avez fait boire d'un vin de componction... Je ferai le partage de Sichem, et je mesurerai la vallée des lentes... vous ne marcherez donc plus, ô mon Dieu , à la tête de nos armées ! > Ensuite ce ne fui point Joab, mais Abisaï qui frapp» les Iduméens, non pas seulement au nombre de douze , mais de dix-huit mille. Yoilà la manière dont le fait esl rapporté dans le second livre de Samuel, chapitre VIII, verset 1 et 17, et dans le premier livre dis Chroniques , chapitre XV11I, verset I. Enfin on juge par le corps du Cantique, qu'il ne date que de la captivité de Babylone. Le poète sacré supplie l'Eternel de délivrer ses bien aimés, de les tirer de l'oppression, et de marcher comme autrefois à la tête des armées d'Israël. Une pareille prière ne dénote t-elle pas le
temps où le peuple captif demandait à Dieu sa liberté et son relotir?
L'inscription du psaume LXXVII1 , hébr. LXXiX , Deus, venerunt, marque qu'il est d'Asaph, et le premier livre des Chroniques VI, 51 et 59, nous apprend qu'Asaph était contemporain de David, et l'un des principaux musiciens que ce prince avait préposés au culte du tabernacle. Mais il suffît d'analyser le poème pour sentir qu'il est de beaucoup postérieur à la génération de David. Son auteur y déplore un malheur présent ; il demande pardon pour des péchés passés ; il prie pour la délivrance du peuple; il invective contre les ennemis d'Israël ; il parle du temple profané, de la ville de Jérusalem renversée et réduite en un monceau de pierres , enfin des saints mis à mort et laissés sans sépulture. N'est-il pas évident que ces différentes circonstances s'accordent aussi bien avec la ruine de Jérusalem sous Nabuchodonosor, qu'elles s'accordent peu avec le règne triomphant et glorieux de David ?
Le psaume LXXXiX, hébr, XG, Domine, refughun, est attribué à Moïse. Mais on a, dans les différentes périodes de la vie humaine, une preuve qu'il n'a pu è.re écrit avant David. En effet, du temps du législateur des Juifs, la vie allait communément jusqu'à 120 ans, tandis qu'à l'époque de l'auteur du psaume, ses bornes étaient déjà resserrées entre 70 ou 80 ans. Cela cadre à merveille avec le siècle du prophète roi et 'des temps postérieurs, où la vie était aussi courte qu'elle l'est aujoud'hui, et nullement avec celui de Moïse , où elle était plus longue. Il parait même que la pièce est postérieure à la captivité de Babylone. C'est ce qu'indiquent les paroles suivantes : « Faites enfin éclater la puissance de votre droite,... tournezvous vers nous, Seigneur, jusqu'à quand nousrcjetlerez-vous ? laissez-vous fléchir en faveur de vos serviteurs Nous nous sommes réjouis à proportion des
jours où vous nous avez humiliés, et des années où nous avons éprouve les maux. Jetez vos regards sur vos serviteurs et sur vos ouvrages, et conduisez leurs enfants. Que la lumière du Seigneur notre Dieu se répande sur nous, > etc. De plus, si ce poème sacré était de Moïse , on ne manquerait pas de le trouver parmi ses autres écrits, qui contiennent ses cantiques ainsi que ses lois.
Nous ne pousserons pas plus loin cette induction ; ce que nous avons dit est plus que suffisant pour démontrer que la plupart des titres des psaumes sont pleins d'erreurs et de contradictions. Ajoutons qu'il n'y a rien de constant et d'uniforme dans plusieurs ai'enlr'eux. Us sont en effet très -différents, quelquefois même opposés dans le texte hébreu cl dans les versions polyglottes. Ils ont été négligés par saint Jlilaire et l'interprète syrien ; et , ce qui est surtout digne de remarque, ils ont été omis par l'Eglise dans l'office publie ; preuve qu'on ne les regardait pas comme authentiques. Enfin ils sont écrits dans un hébreu barbare, corrompu et obscur, et ils contras-
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lent étrangement avec l'élégance, la pureté et la clarté de ces divins cantiques.
Car, il faut l'avouer, la difficulté qu'on éprouve dans les psaumes, vient moins d'un vice dans le langage original , que des fautes de copistes ou de traducteurs. Elle lire aussi son origine de l'ignorance où l'on est de certains usages auxquels l'auteur sacré fait souvent allusion. Les Arabes ont une origine commune avec les Juifs ; ils ont toujours été leurs voisins; leurs mœurs et leur langage devaient être
analogues avec ceux du peuple hébreu. Ils ont conservé jusqu'à notre temps leur ancienne manière de vivre et de parler, parce qu'ils subsistent encore aujourd'hui en tribus dans le pays qu'ils ont d'abord occupé, et dont ils n'ont jamais été expulsés. 11 est donc utile d'étudier leurs coutumes , ainsi que leur langue; elles sont très-propres à faciliter l'intelligence de l'Ecriture, et en particulier celle des psaumes.