‹ Scripturae sacrae cursus completus -- plurimis annotantibus presbyteris ad decendas levitas -- ann. simul et ed. J.-P. MigneChapitre 42 sur 157 · SUR LA POÉSIE ET LA MUSIQUE DES HÉBREUX. 15S · texte numérisé non relu

SUR LA POÉSIE ET LA MUSIQUE DES HÉBREUX. 15S

après la mort el dans le tombeau. Mais l'accord, qui doit régner entre les deux hémistiches , lève toute équivoque, et il décide eu faveur du dernier sens. L'on verra , à la lecture de notre Psautier , que

1° On rend communément ces paroles du psaume XX11, verset 51 :

Venient, et profilebuniur juslitiam ejus

populo nasciluro, Quia fecit.

lis viendront, et ils annonceront sa justice

au peuple a venir, l'arce qu'il a accompli.

11 est clair qu'alors loul le rhylhme du poème sacré disparaît. Des oreilles hébraïques ne peuvent supporter une semblable version ; elle est irop prosaïque, et elle est réprouvée avec raison par les auteurs de l'accentuation massorélique, qui placent Yaihnac, ou la pause intermédiaire , après tsideqatho.

11 faut traduire :

Venient el profilebuniur veritateai ejus,

Populo nascituro, quod l'ecerit.

Ils viendront, et ils annonceront sa vérité ; Ils annonceront au peuple à venir l'accomplissement de ses promesses.

Nous rendons ici inplS tsideqatho , non pas par jnstiùam ejus [ sa justice], mais par veritalem ejus [ sa vérité]. La racine P"IXTsadaqa csi prise dans ce sens chez les Arabes , et l'hébreu du prophète lsaïe suppose souvent celle acception.

2° Le texte original , au psaume CXVil, verset 9, porte :

NOTIIÉN L1BEIIÉMAII LACIIEMAH, LlBENÉ OREB ASCHER IQERAOU.

Dal jumentis cibum suum , Puliis corvi qui clamant {seu clamosis). Il donne aux animaux leur nourriture, Aux petits du corbeau qui crient.

Telle est ta traduction ordinaire ; mais elle n'est pus exacte. L'harmonie des deux hémistiches demande qu'on dise :

Daljumentis cibum suum ,

i'ullis corvi id quod clamant.

Il donne aux animaux leur nourriture, 11 donne aux petits du corbeau la substance qu'ils demandent par leurs cris.

3° Nous lisons au Pseaume XXV, verset 13 ;

NaPIIESCHO BETOB TAAL1N, OlJEZAREO 1RASCH ARÉTS.

Anima ejus in bono pernoclabit, Et semen ejus hœredilabit terram.

Son âme passera la nuit dans le bien, Et sa postérité aura la terre en héritage.

Si l'on néglige le parallélisme poétique , l'on ne pourra jamais déterminer le vrai sens de l'exprès • sion in bono pernoctare [passer la nuit dans le bien]; car, prise en elle-même et abstraction faite du rhylhme hébreu, elle peut signifier : 1° Dormir avec sécurité el à l'abri de tout danger ; 2° surmonter heureusement les périls qui peuvent être comparés à la nuit el aux ténèbres ; 3° jouir d'une félicité constante el d'une prospériié imperturbable ; 4° être heureux

celle règle nous sert souvent à éviter les amphibologies. C'est une boussole qui nous fait éviter bien des écueils.

Si les auteurs des Principes discutés onl donné dans plusieurs méprises, pour ne l'avoir pas employée, nous ne leur en ferons pas un crime, puisque la plupart des interprètes ont méconnu le principe fondamental que nous développons ici.

§ X. Images employées par (es poètes hébreux.

Après avoir lait connaître le génie de la poésie hébraïque , il nous faut parler des images qu'on y lemarque. Les poètes hébreux, qui onl l'imagination vive et noble, les empruntent: 1° Des choses naturelles, surtout de celles qui sont communes à la Palestine , à la Phénicie et à la Syrie. Ils peignent les choses heureuses sous l'image de la lumière; les malheureuses , sons celles des ténèbres ou d'un torrent impétueux , qui , se précipitant avec fracas du haut des montagnes , el se répandant dans les plaines , ne connaît aucun obstacle , renverse tout , et ravage les campagnes ; les hommes forts el courageux, sous celle des lions, dont les rives du Jourdain sont peuplées ; les choses élevées, sous celle des cèdres , qui sont communs dans le pays, lis représentent un homme heureux sous l'emblème du palmier; une épouse féconde, sous celui de l'olivier. Ils comparent au Liban la majesté de l'homme ; au Garnie] , la beauté de la femme : similitude qui est fondée sur ce que la première montagne est fameuse par sa hauteur cl par la quantité de cèdres qui en couvrent le sommet; laseconde, au contraire, moins élevée , mais plus fertile, abonde en vignobles , en plans d'olivier et en arbres fruitiers de toute espèce. 2° Ils l'ont des allusions aux coutumes et aux arts reçus chez leur nation. C'est pourquoi l'on voit figurer , dans leurs discours , les meules, les pressoirs , l'agriculture , la vie pastorale , la broderie phrygienne , les monuments érigés aux morts, elles rites observés dans la sépulture. 5° Ils tirent des métaphores des choses consacrées, du temple, de l'arche , du tabernacle, des sacrifices, des oblalions , de l'onction des souverains pontifes et des prêtres. Ainsi, pour exprimer la majesté suprême, ils représentent Dieu revêtu de gloire, habillé de magnificence, ceint de force. 4° Ils puisent des comparaisons dans l'histoire sacrée. Le chaos, la création, le jardin d'Eden , la ruine des villes de la Pantapole, les prodiges opérés en Egypte, dans le désert, dans les passages de la mer Rouge el du Jourdain; tout cela est pour eux une source féconde de tableaux.

§ XL Style des poètes hébreux.

Le style des poètes hébreux est aussi clair que celui de nos philosophes modernes est obscur et entortillé. 11 ne leur arrive jamais d'employer ces phrases

IGU

amphigouriques qui, paraissant annoncer beaucoup, ne disent rien. Us se donnent bien de garde de prendre leurs comparaisons dans les sciences inconnues au commun des hommes. Us bannissent avec soin de leurs écrits les métaphores tirées de la géométrie et des autres sciences abstraites. La belle nature est toujours à leur commandement, et sous leur plume tout est coloré , tout vit. loui respire. La prosopopée qui personnifie les objets leur est très famiîière. Ils font, àPaspect de l'Eternel, trembler la terre de respect, bondir de joie les collines, tressaillir d'allégresse les montagnes. lis représentent la vérité, la justice, et les autres atiributs divins , comme tout autant de ministres de la divinité, qui se tiennent respectueusement debout, ou qui marchent devant elle, prêts à exécuter ses ordres.

Ils ont un rare talent pour varier le discours , et pour se faire lire toujoursavec un nouveau plaisir. On serait presque tenté de croire, à une rapide lecture, qu'ils n'emploient que des paroles qui disent la môme chose; mais plus on s'y applique, plus on les trouve pleines, clpluson y remarque de pensées et de ligures nouvelles. Ils sont bien différents de la plupart des poêles d'aujourd'hui , qui éblouissent d'abord le lecteur par quelques étincelles qu'ils font briller, mais qui , étant dépourvus de chaleur , ne laissent enfin pour toute impression que le dégoût qu'inspire leur fade monotonie.

§ XII. Beauté inimitable des poésies hébraïques.

Tout est admirable dans les poésies hébraïques : le dessein, les pensées, les ligures, l'é locution. Mais celte dernière partie n'est connue que de ceux qui possèdent parfaitement l'hébreu. Les autres ne voient ces beautés qu'à travers une traduction qui en ôte toute la grâce , surtout pour les psaumes où ce voile est double, puisque la version que nous en avons dans la Yulgatc, est faite sur le grec des Septante. Que l'on rende ainsi littéralement les plus beaux morceaux des poètes latins , ou pour faire la comparaison plus juste , que l'on mette en français les versions latines des poètes grecs, on verra qu'ils ne sont pas supportables. 11 faut que les poésies hébraïques aient une beauté qui leur soit bien propre, puisque ceux qui ne les lisent qu'en latin, ne laissent pas de les apercevoir. Quelque barbares que puissent en être les versions, pourvu qu'elles soient en prose et faites mot à mot, on s'aperçoit toujours du discours nombreux de l'original ; cl à travers l'enveloppe grossière d'un latin corrompu, on sent tout le feu cl l'enthousiasme qui anime le poète sacré. Mais la chose est bien différente dans les versions qu'on a faites en vers ou qui sont paraphrasées, telles que la latine et la française des auteurs des Principes discutés, parce qu'alors toute l'harmonie et toute la consonnance du poème hébreu disparaissent.

Plus on remonte dans l'antiquité, plus les poésies avaient une beauté originale. Les poètes latins sont supérieurs aux français , et ies poètes grecs aux la-

lins. L'Iliade ou l'Odyssée d'Homère l'emporte sur l'Enéide de Virgile , et l'Enéide sur la Henriade de Voltaire. C'est un aveu que font tous les gens de goût. D'après ce principe doit-on être étonné de trouver dans la louche des poètes hébreux quelque chose d'inimitable?

§ XIII. Si les Hébreux ont eu des orateurs parfaits.

Quoique les poètes aient atteint chez les Hébreux le dernier poinl de leur art , nous ne croyons pas pouvoir assurer la même chose des orateurs. La constitution de ce peuple n'était pas propre , ainsi que celle des Grecs et des Romains, à en former. A Rome et à Athènes, où tout le monde avait naturellement du goût pour l'éloculion , et où chacun élaii accoutumé à parler en public sur toutes sortes de sujets, il n'était pas rare d'y voir naître des orateurs. Les Anglais, dont le gouvernement approche beaucoup de celui des Grecs et des Romains, nous fournissent aussi des modèles dans ce genre. Il est vrai qu'ils n'ont pas comme nous le talent du geste el de la déclamation ; leurs harangues ne sont pas non plus peignées et calamistrées comme nos discours académiques ; mais en revanche , leur éloquence est plus rnâle et plus persuasive ; leurs discours sont plus variés, et l'on y remarque plus de mouvement et de plusgrends traits que parmi nous.

Ce n'est qu'après une certaine succession de siècles que les orateurs se lèvent comme autan! d'astres brillants. Ils n'ont paru dans la Grèce que longtemps après Homère. L'on ne conçoit pas qu'ils puissent exister dans une ville , à moins qu'elle ne jouisse d'une longue liberté , que les lettres n'y soient généralement en honneur; en sorte que les citoyens soient familiarisés avec l'élégance et la politesse. Dans une république où chacun concourt au gouvernement, l'auditoire s'agrandit , l'orateur s'enflamme, l'homme zélé pour la patrie s'empresse à instruire ses concitoyens et à les émouvoir. Le discours cependant ne sera pas orné ; ce ne seront que des sentences el des proverbes, à moins que le peuple ne soit dans la prospérité, et que les beaux-arts n'y soient cultivés de longue main. La paix et l'abondance favorisent le progrès des lettres et de l'éloquence. Dans la disette au contraire, et au milieu du lumulte des armes, cex n'est qu'un très-pelit nombre qui se livre à la littérature : s'il naissait alors un orateur, il manquerait d'auditeurs qui pussent par leur blâme, leur ennui, leur applaudissement ou leur admiration, le former et le pcifectionner. Avant donc que l'on parvienne à avoir un orateur accompli, il se passe dans une nation une longue suite d'années. D'abord on compare les anciens orateurs avec les nouveaux , on évite les défauts des uns , on imite les bonnes qualités des autres , on ajoute de nouvelles beautés ; enfin, par une noble émulation et un grand exercice, on arrive à la perfection On manquera longtemps de l'arrondissement des périodes, de la claire distribution du sujet, qui devient plus utile à mesure que les discours sont plus longs el

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qu'ils s'éloignent davantage de la brièveté des sentences. On désirera un choix heureux dans les mots, dont plusieurs ne déplaisent pas dans les lettres missives ou les conversations familières , mais qui choquent dans un discours soutenu. On contractera l'habitude de varier les exordes, ce qui est surtout nécessaire lorsque les différents orateurs ont traité souvent la même matière ; autrement on ennuirait l'auditoire par des débuis uniformes. Ces diverses qualités, qui font partie de l'orateur, s'acquerront par degrés chez un peuple libre et savant; et l'on verra de siècle en siècle se montrer des génies supérieurs parmi ceux qui s'appliquent à l'art oratoire.

De tout ceci il résulte qu'avant Moïse il ne pouvait y avoir d'orateurs dans la nation sainte, qui était assujettie au joug dur et cruel des Egyptiens. On ne peut pas même en supposer sous le gouvernement de Moïse où elle a recouvré la liberté. L'éloquence ne saurait être dans son lustre, dans un commencement de prospérité. D'ailleurs les Hébreux n'étaient pas libres civilement. Dieu était leur roi qui les conduisait par son prophète. Il ne se tenait point d'assemblée du peuple pour délibérer sur la chose publique, et pour proposer des lois. Quand il s'éievait une sédition, on la réprimait plutôt par un grave commandement que par un discours étudié : ou bien les coupables étaient punis par l'intervention immédiate de Dieu, par des miracles, tels que la peste , le feu du ciel , la terre entr'ouverte.

Le siècle de Moïse était cependant l'âge d'or pour la langue hébraïque, elles poètes ou historiens postérieurs, comparés à Moïse, lui sont bien inférieurs ; en sorte que l'on peut dire que la nature a éprouvé dans cet homme admirable s'il était possible qu'il y eût un orateur dans l'Orient.

Après Moïse , sous Josué et les Juges, les Hébreux ont été continuellement en guerre avec leurs voisins, et ils en ont eu beaucoup à souffrir : temps peu propre à encourager l'éloquence.

Durant l'empire des Rois , le peuple était instruit par le ministère des prophètes, qui écrivaient communément en vers et non en prose. Si quelques-uns d'eux ont employé la dernière manière d'écrire , c'était plutôt des sentences courtes qu'un style oratoire.

De là vient que la langue hébraïque a contracté un certain laconisme.

Elle n'admet pas, à l'exemple des Grecs et des Latins, l'arrangement nombreux et cadencé des longues périodes. Le petit nombre de racines qui la composent lui permettrait-il d'éprouver dans les termes une semblable variété?

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