‹ Scvlptvres grecqves antiqvsChapitre 2 sur 91 · STATUE ARCHAÏQUE D'HOMME ‘“ APOLLON ” DE MILO · texte numérisé non relu

STATUE ARCHAÏQUE D'HOMME ‘“ APOLLON ” DE MILO

Silatue Irouvée dans l'ile de Milo en 1891. — Athènes, Musée National. — Marbre. — Hauteur, 2 m. 14. — Seconde moitié du VI® siècle av. J.-C.

N appelle celle-ci l'« Apollon» de Milo ; d'autres sont O nommées Apollons de Ténéa, du Ptoiïon, d'Actium, etc. Appellation arbitraire puisque le dieu Apollon n'est le plus souvent pas en cause dans ces statues. Elles étaient ainsi plusieurs centaines, parmi les sanctuaires et les nécropoles de la Grèce ; et en toutes, quelque intention qui eût inspiré l'offrande, nous devons voir une figuration générale et impersonnelle du jeune homme dans sa fleur, du beau jeune gars, encore imberbe, mais déjà debout, le pied gauche en avant, tenant de leur attitude frontale et de

pleinement développé (couros). Nus,

leurs bras raidis contre le corps une sorte d'apparence militaire, ces jeunes hommes semblent se présenter devant un Conseil de revision, et leur sourire semble exprimer la fierté contente qu'ils éprouvent à se sentir beaux et forts, « bons pour le service ». Ils sont, en effet, peut-on dire pour continuer la comparaison, les soldats volontaires de l'idéal plastique de la Grèce. L'éducation du corps, gymnastique et athlétique ensemble, les a façonnés, leur a donné vigueur et souplesse : ils ont, par exercice et discipline, obtenu de la nature, pour eux-mêmes, le maximum de rendement.

Mais il y a autre chose encore. On aperçoit en eux, plus ou moins nettement, cette noble ambition qui a été le feu intérieur de l'art grec : refaire, avec l'espoir de la mieux réussir, l'œuvre de la nature ; chercher à construire, au-dessus des humains particuliers, le type idéal de l'homme selon l'esprit hellénique. L’ « Apollon de Milo est un témoin de cet effort de la statuaire grecque pour s'élever au type général et idéal. La montée était longue, car la création rêvée ne devait pas le céder aux êtres réels pour la vérité et la franchise des traits : elle devait avoir la même fraîcheur, la même fleur de vie. Seule, pouvait la rendre possible une minutieuse et pénétrante étude des formes. Il fallait connaître profondément la vie, pour être en état de la dominer et de la recréer. C'est à quoi, durant la seconde moitié du VI£ siècle, travaillent les ate-

liers grecs, avec d'inégales réussites, mais avec même cœur et même confance, et leurs statues du type couros se suivent inlassablement, comme autant de jeunes conquérants, désireux chacun d'emporter sa part, ne fût-ce qu'une parcelle, de la grande conquête collective. Et quelle est cette ( revision », dont je disais tout à l'heure qu'ils semblaient être l'objet? C'est celle qui résultait de leur exposition même aux yeux du public grec. Jamais public ne fut mieux averti et plus expert en la connaissance des formes de l’homme, que celui-là qui faisait du gymnase son lieu de promenade quotidien, qui y voyait s'épanouir librement la fleur de la jeunesse, à qui étaient familiers le jeu des muscles et la variété des mouvements. Bon profit pour les artistes, que le milieu formé et l'atmosphère créée par ce public exercé à voir et si fin connaisseur!

Récapitulons donc ce qu'évoque en notre esprit l’une quelconque de ces statues que sont les « Apollons archaïques ». D'abord, elle doit nous rappeler la palestre, cette institution essentielle de toute ville grecque, la palestre où se forment les beaux corps mâles, où les sculpteurs instruisent assidûment leurs yeux, où le public acquiert une expérience unique des formes nues. Puis, elle nous rend présent l'effort incessant de l'art pour tirer, des modèles particuliers et concrets que lui offrait la palestre, un type général et idéal. Elle nous montre une étape, non pas toujours satisfaisante, de cette laborieuse ascension, dont l'idéal est le but, l'étude du réel fournissant les moyens. Elle nous apprend à quel point l'imagination grecque confondait la figure physique de ses jeunes dieux comme Apollon et celle de ses jeunes athlètes, et que les expressions du langage « beau comme les dieux », ( semblable aux dieux », loin d'être des formules creuses, répondaient à des vues positives et précises. Elle résume un énorme, patient, méritoire travail, dont la monotonie fut volontairement consentie, dont l'austère discipline fut librement acceptée, en vue d'une beauté du corps toujours plus haute, plus noble et plus pure.

BIBLIOGRAPHIE : Voir Bulletin de correspondance hellénique, XVI, 1892, pl. 16, p. 560 (Holleaux) ; Deonna, Les « Apollons archaïques », p. 217. n° 114. — Pour la loi de frontalité, voir Revue des Univ. du Midi, 1, 1895, p. 1 (Lechat). — Pour la jambe gauche en avant, voir Pottier, Sinister,

dans les Mélanges Boissier, p. 405.

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PLANCHE I

Athènes.

STATUE ARCHAÏQUE DE FEMME

Statue trouvée sur l'Acropole d'Athènes en 1886. — Athènes, Musée de lAcropole. — Marbre. — Hauteur (sans la plinthe), 1 m. 80. — Dernier tiers du VIE siècle av. J.-C.

ENVERSÉE et brisée l'an 480 avant J.-C. enfouie R dans la terre peu de temps après, cette statue a

revu le jour en février 1886. Elle n'était pas seule, elle avait des compagnes d'infortune, et les circonstances de leur découverte donnèrent aux fouilles de l'Acropole un lustre soudain. Ces fouilles duraient depuis longtemps ; en fait, elles avaient commencé dès la libération de la Grèce et la naissance du royaume grec, en 1833. Mais ce ne fut, pendant un demi-siècle, qu'un fouillotage sans méthode, ici ou là, une picorée superficielle, coupée de longues interruptions. Enfin M. Cavvadias vint, volontaire et tenace, décidé à exécuter son plan d'une exploration complète et définitive. Commencée en novembre 1885, elle fut achevée au début de 1890, et M. Cavvadias eut la joie de rendre à l’histoire de l’art tout ce que gardait encore caché le sol de l’Acropole archaïque ou pré-persique. La grande émotion de cette heureuse campagne fut quand on découvrit, les 5 et 6 février 1886, à 4 mètres de profondeur, quatorze statues mutilées, couchées à plat, qui avaient été employées comme remblai, lors de la reconstruction hâtive du mur Nord de l'Acropole au lendemain de l'invasion. De ces quatorze statues faisait partie celle que notre planche Il reproduit.

Les figures de ce type formaient dans l'ancienne statuaire grecque la famille la plus importante après celle des « Apollons archaïques ». Au couros répondait en écho la coré, représentation générale et impersonnelle de la femme. La statue de la coré doit beaucoup à celle du couros. Elle est frontale, elle avance d'habitude le pied gauche en avant, elle se dresse, raide, immobile, souriante ; puis: elle a les épaules larges, les membres musclés et vigoureux ; elle semble, quant à la structure du corps, plus homme que femme. Mais elle est vêtue, et ses vêtements qui sont d'ordinaire au nombre de deux et peuvent aller jusqu'à trois, mettent sur elle un élément de variété.

Notre coré s'est habillée suivant une mode très fréquente alors, venue de la Grèce d'Asie. Elle porte sur la peau le chiton de toile fine. La forme première de ce chiton, avant l'ajustement, est toujours, écrit Léon Heuzey, « la forme rectangulaire de la pièce d'étoffe détachée du métier à

tisser. Ensuite, on réunit par une couture les deux bords

latéraux du rectangle. Entre les deux bords supérieurs, on laisse alors, vers le milieu, une ouverture assez large pour le passage de la tête ; puis on les réunit sur les épaules et le long des bras jusqu'au delà des coudes par une série de petites fibules, régulièrement espacées, qui ajoutent beaucoup à la grâce de l'ajustement. Deux passages assez étroits laissent enfin les mains et les avant-bras sortir de la draperie. La ceinture ajoute encore à cet aspect et dessine autour de Ja taille le bourrelet saillant que l’on appelle colpos. » Le chiton est long, trop long. La ceinture suffirait bien, il est vrai, pour le ramener à la mesure voulue ; mais il est d'usage de lui laisser, malgré la ceinture, un excès de longueur, ce qui oblige à le relever par devant. A cela s'emploie la main gauche, voyez avec quel geste élégant, et admirez la jolie courbe que fait, tirée par cette main, la paryphé, large broderie qui, autrement, tomberait verticale dans le milieu du chiton. C'était un art, de savoir relever ces plis et les remonter juste à point. Sappho, parlant un jour de la dame Androméda qu'elle n'aimait point, l'appelle « cette paysannne, qui ne sait pas comment on relève sa robe sur ses chevilles ». Par dessus le chiton venait l'himation, un châle en laine, de forme rectangulaire. En règle générale, une agrafe le fixait sur l'épaule droite, à quoi s’ajoutaient quelques agrafes de complément entre l'épaule et le coude ; il traversait alors en biais la poitrine et le dos, de l'épaule droite à l’aisselle gauche, entourant le torse de ses plis inégaux. Quel parti surent tirer de ces deux vêtements les sculpteurs archaïques ! Que de science sous une apparence de naïveté un peu gauche, que de recherche et de raffinement ! Sans doute, ce costume n’est pas une invention de la fantaisie des artistes. Les images de corés étalaient dans le sanctuaire, autour des temples, les mêmes vêtements, fleuris des mêmes broderies peintes, les mêmes frisures de cheveux, entourées des mêmes brillants bijoux, que les personnes réelles dans la rue, un jour de fête. Mais il avait fallu pourtant que l’art fit un choix, qu'il fixât les visions fugitives de la réalité, qu'il en tirât des effets de calme et d'harmonie. L'élégante statue qui est ici sous nos yeux nous apporte, de ce vaillant effort,sans cesse répété, un magistral témoignage.

BIBLIOGRAPHIE : Voir Dickins, Catal. Acropolis Museum, n° 682 ; Schrader, Auswahl arch. Marmor-Sk. im Akropolis-M., pl, 4. — Pour la

draperie, voir Heuzey, Hist. du costume antique, p. 12-18, 212-220.

STATUE ARCHAIQUE DE FEMME ‘“STATUE XOANISANTE ”

Statue trouvée sur l'Acropole d'Athènes en 1886. — Athènes, Musée de l'Acropole. — Marbre. — Hauteur (sans la plinthe), 1 m. 18. — Seconde moitié du VI® siècle av. J.-C.

ELLE-LA aussi faisait partie du lot des quatorze ( statues découvertes ensemble les 5 et 6 février 1886.

C'est une coré, comme les autres, une adorante

impersonnelle qui avait été consacrée près du temple pour

porter témoignage de la piété de celui qui l'avait consacrée.

Elle se dressait, les jambes jointes : elle avait dans la main droite abaissée une couronne et dans la gauche tendue une fleur ou un oïseau, menus présents qu'elle offrait à la déesse ; mais c'était elle-même, comme toujours, qui était la véritable offrande. Le sculpteur a donné àson œuvre un caractère complexe ; car la tête est animée d'une intense expression de vie, tandis que le corps semble n'être qu'un bloc à peine équarri, digne des antiques xoana. Le visage est fort vivant, un sourire moqueur court sur les lèvres, le regard brille ; on a devant soi une physionomie intelligente et ouverte. À quoi succède au-dessous un corps extrêmement raide, taillé à quatre pans. L'ensemble se compose donc, peut-on dire sans trop exagérer, d'une tête bien vivante posée sur un pilier carré. Que l'on n'accuse pas l'insufhsance de l'artiste : la tête proteste là contre ; il y a, d'ailleurs, plusieurs indications fines et justes du corps dans ce pilier qui l’engaine. Comme pour l'Héra de Samos (Louvre), qui offre dans le genre arrondi les mêmes caractères que la coré de l'Acropole dans le genre carré, nous sommes amenés à penser que l'artiste, pour une raison quelconque, s'est volontairement rapproché de quelque rude idole des vieux temps et qu'il a exécuté une façon de xoanon, déjà fort adouci, alors que le temps des xoana était passé : c'est pourquoi j'avais proposé jadis, pour cette figure, le nom de (statue xoanisante ».

Elle est habillée d'un chiton en toile mince qui s'arrête aux chevilles, et par dessus elle porte, un peu plus court, ce vêtement en laine que les Grecs appelaient péplos dorien. En cela réside son principal intérêt. Un tel vêtement,

auquel l’art fera une destinée magnifique, est encore rare dans le monde des corés, et ne ressent-on pas une petite émotion à le voir apparaître, humble et modeste, sur cette Acropole où il connaîtra, un siècle plus tard, les plus beaux triomphes? Il s'agit toujours du vêtement primitif et essentiel de la Grèce, de l'« himation » au sens large et général du mot ; mais le carré de laine a ici des dimensions autres, il se plie et s’ajuste autrement et fait ordinairement usage d'une ceinture. Nous voyons en cette statue à quel point il peut être simple, étroit, sévère, très différent donc de l'himation porté à l'ionienne. Il entoure le corps d'une chape rigide et ignore le sautillement joyeux des plis flottants. De plis, il n'y en a pas, sauf un sur chaque fianc, que la ceinture comprime fortement ; le grand repli sur la poitrine a la raideur d'une cuirasse et, par derrière, du haut jusqu'en bas, se continue la même inflexibilité. La ceinture est une bande étroite et mince, dont les deux extrémités retombent par devant. égales et symétriques. C'est bien le péplos dorien, c'est-a-dire le vêtement grec adapté au bescin de justesse et de netteté qui inspirait l'esprit dorien. Mais attendons que les Athéniennes l’aient accommodé à leur goût et qu'ensuite les artistes de l'Attique l'aient observé dans la rue, étudié dans l'atelier et lui aient donné l'expression suprême !.… Attirante à la fois par son costume, qui nous convie à regarder vers l'avenir, et par sa forme xoanique, laquelle au contraire nous reporte vers le passé, cette figure de coré a vraiment de Ja saveur. C'est une femme, mais si peu féminine, avec des hanches resserrées et des contours sans douceur; c'est un quasi-bloc, mais non pas inerte, avec une physionomie vive, avec un éclair de malice dans le sourire des lèvres et dans la petite flamme des yeux. Il y en a de plus jolies, de plus élégantes, de plus gracieuses : il n'y en a pas qui soient, d'allure et de mine. moins banales.

BIBLIOGRAPHIE : Voir Dickins, Catal. Acropolis M., n° 679 ; Lechat, Au Musée de l'Acrop. d'Athènes, p. 324 ;: Schrader, Auswahl arch. Marmor- Sk. im Akropolis-M., pl. 1 et 2. — Pour la draperie, voir Heuzey, Hist. du costume antique, p. 12 et chap. V.

PLANCHE III. — STATUE ARCHAÏQUE DE FEMME

Athènes. Musée de \cropole Cl Alinar

STATUE ARCHAÏQUE DE FEMME

Même statue, vue de dos.

OURNONS maintenant autour de cette statue, regardons-la de dos. Ne nous paraît-elle pas plus élégante que vue de face, avec, dans tout le bas,

les plis ondulés et frissonnants de son chiton de toile, répondant aux ondulations non moins fines que le peigne, dans les cheveux, a conduites depuis le sommet du crâne jusqu'au milieu du dos ? avec le creusement plus enfoncé de sa taille ? surtout avec ce bras dont la ligne est si jolie, tombant gracieusement de l'épaule, se ployant légèrement pour faire jaillir un peu le coude pointu? J'ai évoqué, dans la notice précédente, le souvenir de l’Heéra de Samos (Louvre). Jereviendraiicià cette Héra, ayant pu faire dans un musée de moulages bien installé des observations qui échapperaient peut-être à celui qui ne connaïîtrait que les originaux, dont l'un est au Louvre et l’autre à Athènes. Deux moulages, en effet, peuvent être rapproché- à quelques mètres l’un de l’autre, être exposés avec le même jour, être placés sous le même angle, de façon que nul détail n'en échappe à l'œil qui les contemple. Or, l'Héra de Samos, comme la statue xoanisante, nous laisse voir un dos plus vivant que n'est la face, je veux dire que le dos laisse apparaître plus de traits de la forme humaine qu’on ne l'eût attendu après avoir vainement cherché les traces de

cette même forme sur le côté opposé. La statue du Louvre, vue par devant, éveille immédiatement, avec autant de netteté qu'il est possible à une figure humaine, l’idée d’une colonne ; de la cheville jusqu'à la ceinture, la ligne monte droit, sans inflexion sensible ; toute la partie inférieure, depuis la ceinture, est rigoureusement cylindrique ; ni la taille, ni les hanches ne sont indiquées, et le ventre l'est à peine. Vue de dos, au contraire, la même statue laisse voir les principaux linéaments des formes humaines. On discerne d'abord la ligne des omoplates ; mieux encore, la dépression verticale qui marque la colonne vertébrale ; enfin, plus bas, en haut des jambes, la dépression horizontale qui fixe la rencontre des fesses avec les reins. Ce dos vigoureux laisse voir au travers de ses vêtements des formes toutes prêtes à en sortir. Ne nous laissons pas abuser par la gaine des jambes : la supériorité de la partie haute, surtout du dos, nous prouverait notre erreur. Ce n'est pas un simple tailleur de xoana qui pouvait réaliser ce dos si simple et déjà si plein ; croyons plutôt qu'il eût pu faire sortir de leur gaine des jambes bien vivantes. Eh bien ! c'est la même opinion que nous pouvons exprimer sur l’auteur de la statue xoanisante : le dos en effet, suffit à ôter tous les doutes sur sa valeur réelle.

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PLANCHE

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