NIOBIDE DES JARDINS DE SALLUSTE
Statue trouvée à Rome, dans les Jardins de Salluste, en 1906. — Rome, Museo Nazionale. — Marbre. — Hauteur, 1 m. 49. — Vers 450-440 av. J.-C.
ETTE statue est une Niobide blessée, dont nous ne C tenterons pas de chercher l'origine. Bornons-nous
à considérer la blessée. Elle courait, elle fuyait, une flèche l'a atteinte entre les épaules, et sa course se termine en un affaissement ; ses jambes ne la portent plus, elle fléchit, son genou gauche est près de toucher le sol. Son torse se raidit, sa tête douloureuse se renverse en arrière, cependant que ses deux mains sont déjà au siège de la blessure : la main gauche presse convulsivement contre le dos le péplos, et la droite tâche d'atteindre la flèche afin de l’arracher. Pourquoi désigner cette draperie croulante, au lieu du terme vague et général d'himation, par le mot péplos, qui implique une forme déterminée? Mais c'est que ladite forme existe ici, car la partie de vêtement que la main gauche retient contre le dos est le haut d'un péplos avec son repli. Il est certain que, naguère, quand le calme régnait avant la subite explosion du courroux divin, la Niobide était vêtue d'un péplos ouvert, avec long repli, sans ceinture, et que la dignité de son costume en égalait la simplicité (cf. pl. XXVI). Mais, à présent, les deux fibules sur les épaules se sont détachées : le péplos tombe et, comme il n’est pas accompagné d'un chiton par dessous, le corps se révèle nu.
Cette nudité est présentée avec un art très savant. Par derrière, elle n'existe pas, le péplos étant maintenu en place, comme nous l'avons dit. Par devant, la cuisse droite tendue arrête le vêtement dans sa chute, détourne le flot des plis et les fait couler le long de la jambe gauche : ainsi se trouve voilé de façon heureuse le violent écart d'entrecuisses, en même temps qu'est assuré à la lisse nudité du ventre et de la cuisse gauche un cadre sillonné de plis accidentés, d'où les nus reçoivent une valeur singulière. En somme, tous les nus de la statue, c'est, outre les bras, la partie antérieure du torse et de la cuisse gauche. Le revers est tout entier drapé, et les nus du devant s’en détachent comme relief sur un fond. — On rapproche souvent,
à cause de leur nudité, partielle chez l’une, totale chez l'autre, la Niobide des Jardins de Salluste et la Vénus de l'Esquilin (pl. XXX). Mais il convient de mettre
BIBLIOGRAPHIE : Voir Ausonia, Il, 1907, pl. 1-IIT, p. 3 (Della Seta) ;
les deux œuvres chacune à sa place : la première est une sculpture qui avoisine la catégorie des reliefs, tandis que la seconde est une statue. La ÂMNiobide s'apparente à la flûteuse assise du relief Ludovisi (pl. XXII) ; elle pouvait être plus proche encore de la Polyxène au péplos arraché, peinture de Polygnote : mais l'original de la Vénus, offrant de toutes parts sa nudité totale et bien tournante, demeure jusqu'à présent unique dans la statuaire du v® siècle. Cela dit, reconnaissons que, chez la Niobide comme dans la statue de l'Esquilin, le nu offre les mêmes traits : ferme vigueur, robustesse serrée, netteté sans vénusté ; nus de palestre plutôt que de gynécée.
On a eu l'idée de confronter la Niobide avec certain passage de l'Hécube d'Euripide (557 sqq.). Le héraut Talthybios fait à Hécube le récit de la fin de Polyxène : la noble victime, réclamée par l'ombre d'Achille, a souhaité mourir libre, sans qu'une main la touchit, en s'offrant d'elle-même au couteau ; et, quand Agamemnon eut ordonné qu'on ne la touchât pas, « … alors, ayant pris son péplos, du haut de l'épaule elle l'arracha jusqu'au milieu du ventre vers le nombril, et elle découvrit ses seins, sa poitrine, d'une beauté de statue : puis, ayant fléchi vers la terre un genou, elle dit. ». Or, jetons un regard sur la MNiobide, sur cette jambe ployée dont le genou va toucher le sol, sur ce péplos écarté du corps, sur cette belle poitrine offerte : l'identité est quasi complète entre la description littéraire et l'œuvre du sculpteur. La Niobide montre, dans la nature de la draperie, dans l'agenouillement, dans la pose renversée qui tend les seins et découvre tout le cou, la plus exacte ressemblance, trait pour trait, avec la fille d'Hécube, quand elle dit, prête à mourir et s'offrant : « Tiens, voici ma poitrine,.… frappe-la.… ou bien voici mon cou... » Alors, il ne faut plus qu'un peu d'imagination pour se figurer Euripide découvrant quelque part, sur un fronton, cette Niobide blessée et mourante, la contemplant, emportant en Jui son image, puis s'en inspirant dans ces vers d'Hécube, où justement il compare Polyxène à
une statue.
München. Sitzungsberichte, 1907, p. 207 (Furitwængler).