APHRODIFEVAUMEOUE FRAGMENT D’UN RELIEF VOTIF
Relief découvert à Géla (Sicile) avant 1900. — Oxford, Ashmolean Museum. — Terre cuite. — Hauteur, 0 m. 25. — Vers 500 av. J.-C.
"EST chose peu commune, parmi les œuvres de la Œ sculpture grecque, qu'un grand relief en terre cuite. Celui-ci n’a d'ailleurs pas été exécuté par l'intermédiaire d'un moule, mais modelé librement dans la masse de glaise ; il a ainsi gardé la fraîcheur et le nerf qui vont toujours s'estompant dans les épreuves sorties du moule. L'ensemble du sujet occupait un champ d'environ 60 centimètres en hauteur et d'une longueur inconnue ; il devait comporter plusieurs personnages et peut-être représentait une procession de divinités. Subsiste seulement, par bonheur dans un état remarquable de conservation, la partie supérieure du corps d'une déesse debout, qui tient en ses deux mains, par les pattes, un bouc. Elle est vêtue, à la mode ionienne, d'un chiton dont les plis font sur le haut du bras droit une apparence de longue manche, puis d'un himation qui traverse la poitrine en biais, contourne l’aisselle gauche et a ses deux bords fixés sur l'épaule droite et le haut du bras par deux grosses fibules. Sa tête est ceinte d'une large stéphané ; au-dessous, sur le front, s'étagent trois rangs de cheveux ondulés d'une façon continue, sans raie, lesquels vont derrière l'oreille rejoindre le reste de la chevelure qui flotte en liberté. De l'oreille tombe un pendant, en forme de coquille spirale, imitée de celle du murex. Enfin, autour du poignet, s'enroule quatre fois un bracelet-serpent. Précieusement sur sa poitrine, la déesse tient un bouc, bouc de proportions réduites, mais cependant d'âge mûr (oseraije dire), comme le prouvent ses cornes développées et sa grosse tête avec les joues ornées d'épais et longs « favoris », qui lui donnent l'air grave d'un important homme de loi. Si maintenant on cherche de quel nom désigner cette déesse, la pensée va d'abord à Artémis la chasseresse, qui aime s'entourer de bêtes apprivoisées et amies. Mais M. Percy Gardner, quand il a publié le relief, fit observer que jamais le bouc ne se rencontre entre les familiers
d'Artémis, et qu'il est au contraire associé à une autre
déesse, Aphrodite, dans divers sanctuaires, mi-grecs, miorientaux, de Naucratis et de l’île de Chypre. Il n'y a rien de surprenant à ce que, en Sicile, où l'action des Phéniciens de Carthage fut si forte, un attribut ou un symbole d'origine orientale ait été introduit çà et là dans le culte de l'Aphrodite hellénique. J'ajoute qu'un petit argument encore pourrait être fourni par le pendant d'oreille : cette coquille de murex ne serait-elle pas un souvenir du flot marin, d'où a surgi l'Anadyomène?
En tout cas, l'œuvre est charmante, et la présence du bouc n'ôte rien à son charme. Quelle que soit la cause — peut-être sa lascivité — qui fit du quadrupède à longue barbe un acolyte de la déesse de l'amour dans des temps anciens et dans quelque lointain sanctuaire d'Orient, il est certain que nul fumet sauvage ne s’exhale plus de ce relief. L'animal n'est plus qu'une gentille bête paisible qu'on porte avec précaution comme un fardeau précieux. Et Aphrodite, en quels termes exprimer la dignité naturelle de son attitude, si simple sans effort, si noble sans raideur ? Ce buste féminin est tout rempli de la grâce la plus délicate. La tête, tournée presque de trois quarts sur le torse presque de profil, se redresse et semble attendre ; une insaisissable lueur de sourire court sur les lèvres jointes. Le cou, modelé avec fermeté, rejoint exquisement la ligne tombante de l'épaule, qui est d’une suprême élégance. Les discrètes rondeurs de la jeune poitrine soulèvent à peine les plis droits du vêtement. Enfin, c'est un délice que ce bras long, frêle, qu'on devine sous le chiton, sous le large bracelet, et qu'achève une main aux doigts fins. Dans le genre de beauté d'un si délicieux morceau, apparaît quelque chose, voire beaucoup de cette grâce féminine sobre et fière, de cette distinction un peu hautaine et souverainement séduisante, qui nous ravit en certains basreliefs florentins du xv® siècle : la fortune est rare de rencontrer tant de saveur toscane déjà jointe, bien avant qu'il n'y eût une Florence, au charme de l'archaïsme grec.
BiBLIOGRAPHIE : Voir P. Gardner, Aphrodite with the goat, dans les Mélanges Perrot, p. 121.
PLANCHE VII. APHRODITE AU Bout Oxford. Ashmolean Museum. CL. Giraud
VIIT
STATUE ARCHAIQUE DE FEMME “LA BOUDEUSE
Statue trouvée sur l'Acropole d'Athènes en 1882. — Athènes, Musée de l'Acropole. — Marbre. — Hauteur 9 m. 51. — Entre 490 et 480 av. ].-C
N l'appelle fréquemment la coré d'Euthydicos. Mais, à prendre les choses à la rigueur, cette désignation n'est valable que pour le fragment inférieur d'une statue, encore encastré dans une base avec dédicace d'Euthydicos. Il est très probable que ce fragment et le fragment supérieur, auquel s'applique le nom de « Boudeuse ». viennent de la même statue : il n'y a pourtant pas certitude absolue. Quant au nom de « Boudeuse », un coup d'œil sur ce visage suffit à le justifier. Dans les années 1886-89, quand les découvertes de corés sur l'Acropole se répétaient, on en causait souvent à la table des membres de l'École d'Athènes ; pour distinguer entre ces figures si semblables qui ne portaient aucun nom propre, on inventait des surnoms. Celui de « petite Boudeuse » allait de soi, et lorsqu'en 1887 fut trouvée la tête d'Éphèbe blond, de qui les lèvres aussi font la moue, ce fut immédiatement « le frère de la petite Boudeuse ». Cette appellation passa, ainsi que plusieurs autres ; mais € Boudeuse » resta, et c’est par ces conversations entre camarades que ce nom familier s'est envolé d'Athènes en France.
Que signifient ces lèvres boudeuses? Si nous prenons la coré d'ensemble, nous la trouvons d’abord identique aux autres pour ce qui est de l'habillement, de la coiffure, de la pose et du geste. Mais tout de suite après, nous y percevons une note nouvelle de simplicité et sobriété. Le chiton sur le bras gauche et le sein gauche n'a plus cet aspect de tricot pelucheux qu'on lui voit ailleurs : il est lisse et tout uni. Le bord de l’himation, qui traverse la poitrine de l'épaule droite au flanc gauche, n'offre plus le moindre feston. La chevelure, tout en restant arrangée selon l'ordonnance habituelle, n'a plus rien des raffine-
ments de telle ou telle autre : elle est bonneinent divisée par une raie médiane en deux bandeaux épais qui vont s'épandre ensuite sur le dos et sur les épaules. Plus de bijoux pompeux, un ruban plat sur les cheveux au lieu de la stéphané ; plus de pendants d'oreille, de collier, de bracelet. Il y a modification aussi pour les traits du visage : le profil est droit, déjà classique : le nez n'est plus proéminent et long ; l'exophtalmie archaïque a disparu, et le globe de l'œil, au lieu de déborder entre des paupières minces et tendues, se recule dans l'orbite sous des paupières épaisses. Enfin, il n'y a plus le sourire, cet éternel sourire qui bridait le visage, relevant les coins de la bouche et parallèlement les coins des yeux. lout cela témoigne avec évidence d'une réaction voulue contre certains procédés de l'archaïsme, devenus habituels et conventionnels; la lassitude apparaît, un désir de changement se manifeste. Et comme, en toute réaction, il est ordinaire de dépasser d'abord un peu la mesure, le sculpteur ici, voulant faire une bouche exempte du sourire, aux coins non relevés, a un peu trop appuyé et a fait une bouche aux coins abaissés. plus près de la moue que du sourire. En sorte que notre « Boudeuse », en réalité, n'est pas une boudeuse consciente: elle boude sans le savoir, sans le vouloir.
Le bas de statue qu'accompagne la dédicace d'Euthydicos est un morceau exquis, de la plus charmante exécution. Quelles fines jambes élégantes sous le chiton plaqué contre elles, qui les recouvre et ne les cache pas ! Quels adorables pieds nus, qui font si bien comprendre l'épithète homérique : ‘ aux belles chevilles » ! Quelle courbe suave, enfin, le bord du vêtement dessine sur le sol, mettant autour des talons une dernière vision de grâce |
BimLioGRAPHIE : Voir Dickins, Catal. Acropolis M.. n° 686 : Lechat, Au Musée de l'Acrop. d'Athènes, p. 364.
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