ANACRÉON
Statue découverte entre Rieti et Aquila (Sabine) en 1835. — Copenhague, Musée Ny Carlsberg. — Marbre, copie d'un original en bronze. — Hauteur (avec la plinthe), 2 m. 10. — Seconde moitié du V® siècle av. J.-C. (date de l'original).
ES deux avant-bras de la statue sont restaurés, E mais ils l'ont été avec justesse. La figure tenait une lyre dans la main gauche et dans la droite le plectron. C'est un chantre, un poète ; il est en train d'exécuter un de ses morceaux, il joue : car il a remonté le pan de son himation à droite, afin de dégager son bras: il tourne un peu la tête et tend l'oreille pour bien saisir le son des cordes ; et toute sa pose est d'un musicien qui s’abandonne doucement au bruit mélodieux. Entre les copies diverses qu'on possède de la même œuvre, il y en a une où est inscrit le nom d'Anacréon. D'autre part, Pausanias mentionne sur l'Acropole d'Athènes une statue d'Anacréon de Téos, « le premier après Sappho de Lesbos à n'avoir guère écrit que des chants d'amour ». Très probablement, c'est de cet original que dérivent toutes nos copies de m arbre.
Le voilà donc, le poète qui fut illustre dans la seconde moitié du Vi° siècle : celui qui vécut longtemps à la cour de Polycrate de Samos et que les Pisistratides envoyèrent chercher avec honneur, quand la mort de Polycrate le rendit libre ; celui qui fut le pensionnaire et le pensionné des grandes familles d'Athènes ; (un ami du plaisir, qui a passé un demi-siècle à se couronner de roses, à chanter l'amour et le vin, et qui, ayant gardé jusqu'à la fin cette belle humeur folâtre, est resté dans la mémoire des hommes comme le type de la légèreté aimable et brillante » (Croiset). La statue correspond-elle bien à cette conception? Certes non ; ce n’est pas ainsi que nous aurions imaginé Anacréon, avec cet aspect de vigueur sévère et cette extrême sobriété du costume. Pourtant, c'est ainsi que le voyaient les Grecs du v® siècle. Il ne s’agit pas bien
entendu, d'un portrait, au sens strict. D'abord, soixante ans peut-être avaient passé depuis la mort d'Anacréon, quand fut exécuté le bronze qui porta son nom. Puis, l’art alors se souciait peu de l'exacte ressemblance individuelle et des traits physiques particuliers. Un portrait n'était pas encore une effigie réaliste et véridique ; c'était une image idéalisée et ennoblie, d'un type généralisé.
La figure montre un corps en parfait état de développement, ayant tous les signes de force que procure la palestre ; mais ce corps serait aussi bien celui d'un orateur : en fait, c'est le corps de l’homme libre, du noble citoyen, l'indice, peut-on dire, d'un certain rang social. Un seul détail, à peine visible (l'infibulatio), témoigne d'une pratique singulière, propre à conserver la voix, et nous rappelle que le poète lyrique chez les Grecs n'était pas seulement un écrivain, mais surtout un chanteur. À cette nudité du corps ; il ne s'ajoute presque rien. L'himation, déjà très court, est en outre repoussé par derrière ; et le cercle étroit qui ceignait les cheveux était un symbole de victoire plutôt qu'une parure. La tête, à la barbetrès fournie, fait sentir la plénitude de l'âge, sans rien des flétrissures : d'elle, comme du corps, ne vient qu'une impression de belle saison mûrissante. C'est seulement par la très légère inclinaison de cette tête, par la façon de tendre l'oreille aux sons de la lyre, que se décèle le musicien en acte de jouer: mais cela suffit pour que nous surprenions le rêve musical que son âme poursuit, L'art grec de la grande époque sut toujours dire ce qu'il voulait, avec très peu de geste et de mouvement ; à peine l'indication matérielle étaitelle nécessaire, on le voit bien par ce nouvel exemple : la lyre est absente aujourd'hui, la mélodie subsiste,
BIBLIOGRAPHIE : Voir Arndt, La Glyptothèque Ny Carlsberg, p. 29, pl. 26-28,