ORPHÉE, EURYDICE, HERMEÉS RELIEF VOTIF
Relief de provenance inconnue. — Musée de Naples. — Marbre, copie d'un original qui était lui-même en marbre. — Hau-
teur, 1 m. 18. — Fin du V® siècle av. J.-C. (date de l'original).
ERTAINS reliefs votifs ont peut-être commémoré C des victoires remportées au concours de tragédies. Ils avaient trois figures, correspondant aux trois personnages principaux de l'action. Mais ceux-ci n'y étaient pas représentés en acteurs ; ils reprenaient, en dehors de toutes conventions scéniques, les traits et l'aspect que la légende leur avait attribués. La tragédie écrite se serait continuée ainsi par le relief sculpté, l'œuvre de l’art littéraire par l'œuvre de l’art plastique. Le plus célèbre de ces marbres, connu en trois exemplaires, au Louvre, à Naples et à Rome, est consacré à l'histoire d'Orphée ; ce serait donc l'illustration d'une- pièce qui mettait en scène le malheureux chantre thrace et sa femme Eurydice et l'exécuteur des œuvres infernales, Hermès. Eurydice, au milieu, est vêtue d'un ample péplos avec long repli et ceinture ; elle a en outre, posée sur la tête, une légère calyptra, qui retombe par derrière. À gauche, Hermès porte tunique et chlamyde. La tunique descend jusqu'aux genoux, sanglée par deux ceintures : l'une, un simple cordonnet, dissimulée sous les plis bouffants du colpos ; l’autre par-dessus, plus large et celle-là bien visible. La chlamyde est agrafée sur l'épaule droite. Le pétase de paille, retenu au cou par des brides, est rejeté en arrière, contre les épaules. Le dieu Messager tenait dans la ma'n droite son caducée. A droite, Orphée porte, comme Hermès, tunique doublement ceinturée et chlamyde ; sa coiffure est le bonnet thrace en peau de renard (alopékis), et ses hautes bottes molles à revers festonnés sont aussi d'origine thrace, en tout cas barbare et non grecque. Le chantre tient de sa ma in gauche pendante sa lyre, au résonateur en forme de carapace et aux deux longues cornes reliées par une traverse.
Entre ces trois personnages se joue une scène silencieuse, dont l'effet est poignant. Eurydice, accompagnée du conducteur des Ombres, suivait, muette et voilée, son époux Orphée dans le chemin qui conduit à la lumière du jour. Mais Orphée, oublieux de la condition posée, ne peut, à l'instant suprême, refréner son désir de revoir celle
que son amour vient de reconquérir. Il se retourne, et, racontait la légende, Eurydice aussitôt disparait, fumée, fantôme, « essence pareille au vent léger … ». Comment le sculpteur pouvait-il traduire cet éclair d'une séparation mystérieuse ? car la pierre s’accommode mal des fantômes. Il a simplement matérialisé et rendu visibles les sentiments de chacun devant l'inexorable Destin. Eurydice a aussitôt senti la main d'Hermès qui reprend sa droite à elle et ne la lâchera plus ; elle ne résiste pas, mais elle pose son autre main libre sur l'épaule d'Orphée, vers qui elle penche doucement la tête, semblant dire : « Qu'as-tu fait de nous deux? » Orphée, lui, la tête également penchée avec tendresse, lève sa main droite, non pas pour effleurer le poignet d'Eurydice, mais pour écarter la calyptra, le voile pudique qui lui cachait l'épousée. Tous deux, ils restent en face l'un de l'autre, échangeant dans un regard leur amour, leur pensée, leur âme. Cependant Hermès, en même temps qu'il saisit le bras d'Eurydice, se raidit un peu en arrière : et il n'en faut pas plus pour marquer que l'arrêt fatal est irrévocable. Mais le dieu, en qui on voit l'exécuteur inflexible, paraît pourtant compatir à l'infortune du jeune couple et contempler ému la ruine de ces deux vies.
Telle est la scène que l'artiste a su rendre sans gesticulation, avec le minimum d'effort et le maximum d'effet. Quel sentiment profond, sans paroles exprimées, s'échappe de ces têtes un peu penchées, de ces bras à peine remués, de ces jambes suspendues dans leur mouvement de marche ! Jamais douleur fut-elle plus émouvante, en demeurant plus sobre ! Et ce drame d'angoisse se joue entre des êtres physiquement accomplis. Pour caractériser la beauté d'Orphée et d'Hermès, il n'y a qu'à dire qu'ils sont vraiment frères des beaux cavaliers athéniens de la frise du Parthénon; et Eurydice, harmonieusement drapée, les égale en beauté. Il émane de leur pose et de leurs gestes une distinction suprême. En outre, un charme magique les enveloppe, un charme qui n'est pas de ce monde, qui est hors de l'humaine mesure.
BigciocraPuie : Voir Ruesch, Guida d. Museo di Napoli, n° 138 ; Furtwængler et Urlichs, Denkmæler griech. und. rem. Skulptur (3° éd.), pl. 14,
p. 48 (notice de Furtwængler).