VENUS DE MILO
Statue découverte dans l'ile de Milo en 1820. — Paris, Louvre. — Marbre de beau Paros. — Hauteur (avec la plinthe),
environ 2 m.04. — Commencement du
E qui fait la beauté de la célèbre statue, c'est d'abord É les qualités de l'exécution, largeur, simplicité sûreté, dans le modelé des chairs comme de la draperie ; c'est d'autre part, pour l'attitude et le port, son caractère de dignité, de grandeur. On sent se prolonger encore en elle l’art de Phidias. Pourtant les traits de son visage respirent certain charme qui n'appartient qu'au siècle de Praxitèle : mais il s'accompagne d'une noblesse foncière qui le rend supérieur au charme praxitélien. Puis il y a cette demi-nudité, très hardie avec les hanches découvertes tout entières, et une telle hardiesse -aussi n'appartient qu'au siècle de Praxitèle ; mais elle demeure éloignée de toute sensualité. Le jaillissement de ces hanches pleines hors d'une draperie, quiest au moment de crouler tout à fait, devrait, semble-t-il, plus même que la nudité, aboutir à une expression de volupté ; mais tout est sauvé par l'air de souveraine dignité et de grandeur qui est vraiment l'aspect dominant de cette figure. En somme, ce qu'on y découvre de l'esprit du 1° siècle y apparaît contenu, dirigé et comme pris en main par ce qu’elle possède encore de l'esprit du siècle précédent. Elle serait capable d'affronter le voisinage des marbres du Parthénon ; et c’est par ces mots que nous terminerons l'hommage dû à sa beauté.
Qu'étaient les bras disparus? Quels gestes faisaient-ils? Quels attributs faut-il leur rendre? Ces questions, qui se sont posées pour maintes statues antiques mutilées et d'ordinaire ont reçu leur solution aisément, font ici une inextricable broussaille. Je crois bien que toutes les réponses sensées et étudiées ont été présentées, que toutes les hypothèses fondées et raisonnables ont été suggérées. Le Sphinx garde encore son secret, ou du moins on n'est jamais sûr de le lui avoir arraché. Il y a donc deux ou trois points qu'on doit tenir pour fixés d'avance : quelque explication de détail dont on s’avise, il est sûr qu'un autre s'en était déjà avisé; à quelque conclusion qu'on se décide, il est sûr qu'un autre l'avait déjà donnée; etil est sûr
que cette conclusion ne contentera personne, non pas
IVe J.-C.
siècle av.
même celui qui l'apporte, sans nulle fierté, et après maintes hésitations.
1. La statue, telle qu'elle est offerte aujourd'hui à nos yeux, se compose de quatre morceaux joints : le haut du corps et le bas du corps (la jonction étant faite là où commence la draperie), le chignon et un petit fragment à la hanche droite. (Il existe des exemples nombreux de pareils raccords dans la statuaire de la belle époque ; même les deux gros morceaux, dont le joint est masqué par les plis de la draperie, ne doivent pas surprendre, puisque le paros de qualité supérieure se présentait rarement en grands blocs sans fissures). Le vêtement se borne à un libre himation, lequel semble près de tomber, étant retenu seulement par une avance de la jambe gauche : il y a là arrangement anormal et certainement provisoire, car aucun mouvement n’est possible, sans que l'étoffe s'écroule. Les mains sont donc occupées ailleurs ; autrement, le plus simple serait qu'une des mains retint la draperie ; mais non, pour empêcher celle-ci de tomber tout à fait, la figure est obligée d'avancer la jambe et d'élargir en quelque sorte l’évasement de ses hanches. Le pied gauche était posé à un niveau plus élevé que le droit et incliné en avant, en raison du mouvement demandé à la jambe : la pose de ce pied et de cette jambe est une conséquence du fait que la draperie est livrée à elle-même et privée du secours des mains. Le bras gauche était très levé, et le bras droit très abaissé : d'où résulte une grande obliquité de la ligne des épaules. Le haut du bras droit, collé contre la poitrine et le sein, s’y appuie, comme s’il avait à supporter un poids ; il était sûrement étendu en entier, et la main baissée à hauteur des premiers plis de la draperie, que pourtant elle ne touchait pas. Enfin, le travail plus ou moins négligé au côté gauche de la tête et dans les pans gauches de l'himation prouve que la statue devait être regardée, non pas de face, mais de trois quarts à droite. — Après cette analyse, il semble aller de soi que la Vénus de Milo était représentée, comme la Vénus de Capoue à Naples, tenant entre ses deux mains, en guise de miroir, le bouclier poli de son
Bigciocrapnie : Voir Frœhner, Sculpt. antique au Louvre, n° 136 ; Ravaisson, La Vénus de Milo; Furtwængler, Meisterwerke d. griech. Plastik, p. 601 ; Gazette des Beaux-Arts, 1890, I, p. 376 et 1896, IT, p. 333 (S. Reïinach).
PLANCHE LXXIV. VÉNUS DE Mio.
Paris. Musée du Louvre. (CL Hachette.)
SCULPTURES GCRECQUES ANTIQUES.
seigneur et amant Arès. Elle a voulu mirer sa poitrine et son torse, elle les a donc dévêtus ; elle a la cuisse gauche tendue et le pied relevé, afin d'arrêter le vêtement près de tomber : les mains, en effet, ne sont pas libres, ayant à tenir en haut et en bas le bouclier ; c'est par suite de ce geste des deux mains que l'épaule droite est baissée et la gauche levée, que le haut du bras droit presse contre le sein, et que le haut du bras gauche est étendu horizontalement : enfin, le bouclier étant rejeté à gauche, la figure se tourne elle-même de ce côté et doit, par conséquent, nous présenter sa droite. Ajoutons que. probablement, un fin pilier se dressait à gauche et que le bouclier y appuyait son bord, les mains n'ayant plus guère qu'à en régler l'inclinaison. La scène figurée n'était d’ailleurs pas tout à fait celle qu'offrait la Vénus de Capoue : la, nous voyons Vénus se mirant encore, enfonçant ses yeux dans sa propre image : ici, la déesse a fini de se contempler et, satisfaite de ce qu’elle a vu, sûre de sa beauté, elle a retiré du miroir d’or son regard impassible et elle le reporte sur le monde en souveraine. Bref, la Wénus de Milo serait une variété d'Aphrodite au bouclier.
II. Tout n'est pas dit. En même temps etau même lieu que fut trouvée la statue, divers morceaux de marbre revinrent au jour ; les uns lui sont certainement étrangers, d'autres peuvent lui avoir appartenu. Ce sont un fragmen: d'une main gauche tenant une pomme et un fragment d'un haut de bras ; puis un petit hermès, lequel avait jadis une base où se lisait une signa‘ure d'artiste. Le; deux premiers fragments sont le reste d'un seul et même bra: gauche. Dans li cassure supérieure de ce bras, il y a trace d'un tenon en fer, indiquant que le bras fut rapporté ; une trace semblable existe dans l'épaule gauche de la statue. Tou considéré avec la plus minutieuse attention, on ne peut guère douter que ces deux débris ne proviennent de la Vénus ; et la restauration en serait la suivante : le haut du bras était allongé presque horizontalement, le coude était plié (ainsi l'indique le renfiement de chair à la partie inférieure du fragment), et la main tenant la pomme était ramenée vers la tête. D'autre part, des attestations anciennes et des dessins obligent à croire que la petite base, où se lisait une signature d'artiste (malheureusement disparue aujourd'hui), se raccordait sans défaut avec la plinthe de la statue : et cette base entraîne avec so la présence de l'hermès qui s'y dressait. — Ainsi complétée, la statue représenterait Aphrodite au moment où
elle reçoit de Päris la pomme, signe d'une victoire que fait assez comprendre la splendeur de ses formes amplement dévoilées ; et tandis que la main gauche élève en l'air le trophée, la droite s’abaisse pour saisir et remonter le vêtement près de fuir. Quant au petit hermès quise dresse à gauche et n'arrive guère qu'à la hauteur de la hanche, on ne peut pas deviner quel était son rôle dans le sujet. L'œuvre daterait du 1°" siècle avant Jésus-Christ; car le nom qu. s'y lisait ne perme. point qu'on la recule dans un âge antérieur. La Vénus de Milo serait donc une Vénus victrix, de basse époque et de composition peu réussie.
III. Aphrodite au bouclier. Venus victrix,.… elle ne peut pas être les deux à la fois, mais elle pourrait les avoir été successivement. Puisque nous voilà ramenés au 1° siècle avant notre ère, considérons quelques faits d'alors. Au commencement du I’ siècle, il y a guerre violente dans les Cyclades. Les soldats de Rome succèdent aux marins de Mithridate. Tous pillent et détruisent. Délos particulièrement est dévastée ; ses œuvres d'art sont brisées ou jetées à la mer.Puis, des‘sculpteurs remettent en état telle ou telle des statues mutilées, ils restaurent ce qui peut être restauré ; et on sait que la Grèce ancienne n'avait pas le sens de la propriété artistique et que des restaurateurs, voire de simples copistes pouvaient signer bravement leur ouvrage, comme s'ils avaient été les véritables auteurs. Supposons que la Vénus de Milo, dans ces circonstances ou autrement, ait subi un accident analogue. Elle avait avec elle deux objets bons à tenter la cupidité d'une brute : le bouclier doré entre l’une et l’autre main et peut-être aussi, sous le pied gauche, un casque également doré. L'’arrachement violent de ces objets entraïînait la mutilation du pied et des deux bras. Un sculpteur ensuite, prenant en charge la statue, l’a complétée en la transformant. Il ne lui a point rendu le bouclier ; lui mettant dans la main une pomme, il a fait d'elle, gauchement, lourdement, une Venus victrix. C'était, somme toute, une statue nouvelle, et 1l l’a signée ; encore eut-il le scrupule denela signer que sur une des parties neuves, qui étaient vraiment à lui, juste à l'aplomb du malencontreux hermès.
La figure aurait ainsi passé, durant les siècles de l'Antiquité, par deux états successifs, dont le deuxième était indigne d'elle. Soyons sans regret des nouvelles blessures qu'on lui a infligées dans les siècles suivants : en la mutilant derechef, peut-être l’a-t-on rendue davantage à ellemême.