‹ Scvlptvres grecqves antiqvsChapitre 68 sur 91 · BACCHANTE (ŒUVRE DE SCOPAS · texte numérisé non relu

BACCHANTE (ŒUVRE DE SCOPAS

Statuette trouvée à Marino, non loin du lac d'Albano. — Dresde, Albertinum. — Marbre, copie très réduite d'un original également en marbre. — Hauteur, 0 m. 45. — Deuxième quart du IV® siècle av. J.-C. (date de l'original).

ARDENT et puissant Scopas avait exécuté en marbre E unestatue de Bacchante, très célèbre dans l'Antiquité. C'était la représentation d'une femme en proie à l'ivresse, au délire, à la folie dionysiaques, telle qu'Euripide avait montré dans une tragédie fameuse Agavé, la mère insensée de Penthée, parcourant les bois du Cithéron. L'œuvre frappait par son caractère d'exaltation morbide et d'emportement frénétique. C'est ce dont témoigne, dans un raccourci saisissant, cette épigramme de l’Anthologie, attribuée à Simonide : « Celle-ci, qu'est-ce? — Une Bacchante. — Qui l’a taillée? — Scopas. — Qui l'a Aystérisée, Bacchos ou Scopas? — Scopas.» Nous savions, d'autre part, que la femme en folie avait sa chevelure dénouée et flottante, qu'elle tenait les restes pantelants d'un chevreau égorgé, et l'auteur grec rappelle justement à ce propos les orgies du Cithéron. Mais en tout cela nous ne possédions que les linéaments d’une description littéraire, un peu vague et non sufhsante. Elle est remplacée désormais par une vision concrète et bien plus précise, grâce à un petit marbre qui fut naguère découvert. Ce n’est qu'une statuette. Elle est d'un travail peu soigné. Il lui manque le bas des deux jambes, quasi jusqu'au genou, et les deux bras avec les attributs. Enfin, ce qui en reste est gravement meurtri. N'importe : le miroir est en partie brisé et terni ; nous y voyons pourtant l'image du chefd'œuvre de Scopas.

La figure est vêtue d'un péplos ouvert, sans repli, agrafé sur la seule épaule droite ; une ceinture, un simple cordonnet, serre fortement l'étoffe et l'empêche de se dis-

joindre à l'excès. Les cheveux, aux grandes boucles désordonnées, flottent librement par derrière. Sur son épaule gauche, la Bacchante tenait avec la main un chevreau égorgé, et dans sa main droite elle avait le couteau sanglant. Il faut la voir de profil à gauche, du côté où le péplos ouvert découvrait la ligne entière du corps, depuis l'épaule jusqu'au talon. Elle passe, perdue dans son rêve qu'elle croit divin. Dressée sur ses pieds, le torse arqué, et la tête rejetée en arrière, elle ne marche pas, elle ne court pas; elle saute, avec de brusques arrêts et des détentes subites, dont elle n’est pas maîtresse. Les plis de la draperie autour d'elle frémissent et se tordent, comme remués par le même vent de folie dionysiaque qui secoue le corps raiïdi. C'est de l’hystérie, mais c'est aussi de la beauté. Ces yeux révulsés, ce cou gonflé en boule, cette tête qui ne peut pas revenir en avant, ce torse qu'on casserait plutôt que de le faire plier, ce sont là des traits qui ressortissent à un cas pathologique. Mais, d'autre part, cette ligne courbe du corps, cette heureuse association du nu et de la draperie, de la chevelure dénouée et du péplos agité, ce sont là traits de beauté. La Bacchante de Scopas n'est pas ure démoniaque individuelle, vue dans une crise : elle est la Bacchante, type généralisé, idéalisé tout autant que les athlètes de Polyclète : elle garde dans ses formes et ses lignes l'équilibre, l'harmonie, l'eurythmie d'une grande œuvre d'art Tout de même, devant l'assemblée des œuvres du V® siècle, si calmes et si hautes, sereines et impassibles, comment eût-on pu prévoir la montée soudaine d'un tel flot de passion?

BIBLIOGRAPHIE : Voir Treu, Zur Mänade des Skopas, dans les Mélanges Perrot, p. 317: Treu, Die Dresdner Mänade (Extrait du Dresdner

Jahrbuch, 1905).

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