‹ Scvlptvres grecqves antiqvsChapitre 69 sur 91 · DE CNIDE · texte numérisé non relu

DE CNIDE

Statue découverte à Cnide en 1858. — Londres, British Museum. — Marbre. — Hauteur, 1 m. 47. — IV® siècle av. J.-C

A déesse est assise sur un siège à pans droits, recou- [E vert d’un coussin ; le haut dossier vertical, qui était rapporté, a disparu. Elle est vêtue de la tunique ionienne, dont on aperçoit quelques plis seulement, parce que ce vêtement de dessous est quasi tout entier caché par les autres tissus qui le recouvrent : calyptra et himation. La calyptra, passablement longue, est posée sur la tête, retombe des deux côtés et son pan de droite, ramassé, roulé, traverse en biais la poitrine de droite à gauche, puis est rejeté par dessus l'épaule. L’himation, partant de l'épaule gauche, sous ce pan de la calyptra que nous venons de mentionner, revient sur les jambes par devant et s'étend de ]à jusqu'aux pieds, masquant ou peu s’en faut la tunique de dessous. Les avant-bras, qui étaient des pièces rapportées, manquent aujourd'hui, avec les attributs que les mains devaient sans doute tenir. La tête avait été faite à part. Au-dessus du beau triangle du front, une raie médiane sépare la chevelure en deux gros bandeaux ondulés, qui vont bientôt se perdre sous le voile de la calyptra, et puis on voit revenir de derrière chaque oreille sur le cou une grosse boucie négligée, comme si les cheveux en somme avaient été seulement peignés, et non coiffés.

Ce négligé dans la chevelure, cette façon de s'empaqueter dans des vêtements dont on attendrait plutôt des effets d'élégance, voire de coquetterie, ce sont là des traits qui ne peuvent pas nous surprendre chez Déméter. Elle est la mère à l'éternel chagrin; sa douleur autrefois a retenti

par toute la terre, et, quand vint l'apaisement, ce fut un apaisement par ordre, qui laissait subsister au cœur la pointe aiguë du regret. La mère et la fille s'étant enfin rejointes, dit l'Aymme homérique, « durant tout un jour, elles se tinrent toutes deux embrassées » : même dans cette effusion de bonheur, il y avait un fonds d'amertume. Aussi, considérons ce visage; à partir du IV° siècle, l’art grec sait, quand il veut, faire transparaître une âme dans une physionomie. C'est un visage mûri, presque vieilli, non pas flétri, mais altéré par la souffrance passée : un visage dont le calme actuel garde le souvenir de la douleur traversée. Les yeux enfoncés semblent regarder au loin l'irréparable ; le sourire est à jamais absent des lèvres ; la peine est marquée sur les traits accusés, sur les pommettes un peu saillantes, sur les plissures du cou. La sérénité olympienne s'accompagne donc d'un reflet de tristesse humaine ; nous voyons à la fois une Immortelle et celle qui, à un moment, ne fut qu'une pauvre femme afigée. Déesse auguste et mère de douleur, les deux personnages se pénétrent et se mêlent en une essence unique. L'art chrétien devait plus tard réaliser, surtout dans ses Vierges de pitié, des créations d'un sentiment plus complexe et plus profond. Mais cet art puisait à des sources autrement larges, autrement vives. Admirons que l'art grec ait su, dans cette figure de Déméter, sans y rien sacrifier de la beauté des formes où résidait sa préoccupation capitale, faire luire doucement une expression morale, une vision d'âme maternelle aimante et meurtrie.

BIBLIOGRAPHIE : Voir Smith, Catal. greek sculpt. in Br. M., Il, n° 1300 ; Rayet, Mon. de l'art antique, 11, pl. 49 ; Furtwængler et Urlichs, Denkmeæler griech. und ræm. Skulptur (3° éd.), pl. 22, p. 70 (notice de Furtwængler).

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