HYPNOS
Statue de provenance inconnue. — Madrid, Prado. — Marbre, copie d'un original en bronze. — Hauteur. 1 m. 50. —
IVe siècle av. J.-C.
Sommeil, fils de la Nuit et frère dela Mort :
ETTE invocation du poète correspond exactement ( à l'idée qu'en général les Grecs se faisaient du
se le figurer au physique. Jumeau de Thanatos, se confondant
dieu endormeur, quand ils voulaient presque avec lui, jusqu'à n'en être souvent qu'une image adoucie, la peinture et la sculpture le représentaient volontiers avec de grandes ailes au dos, sous l'aspect du banal Génie ailé, ne se distinguant de ses pareils que par son air triste et doux. Or, ce n'était là qu'allégorie courante. On sait combien les Grecs excellèrent en ce genre, et avec quelle aisance un décorateur de vase, ayant groupé quelques femmes dans un gynécée, leur ajoutait des ailes, puis inscrivait des noms tels que Mousiké, Harmonia, Eunoia: mais les trois figures, diversement nommées, n'étaient pas en réalité trois allégories distinctes. Reportons-nous aux Victoires de la balustrade du téménos d'Athéna Niké sur l'Acropole d'Athènes (voir notice de la pl. LXVII). Si les sculpteurs avaient inscrit en lettres peintes, à côté de chacune, un nom abstrait différent, ils n'auraient pas pour cela créé autant d’allégories : ils n'auraient jamais fait qu'une seule et même Niké, dotée de noms divers. L'esprit grec se jouait si agilement parmi les abstractions, passant avec souplesse de celles-ci aux formes concrètes : il tendait toujours à l’anthropomorphisme des idées Mais une « création » allégorique doit figurer l'idée abstraite par un personnage qui emprunte à cette idée tout ce par quoi il sera caractérisé, et ce personnage doit être vraiment une personne, avec des traits définis, en sorte qu'on ne puisse le confondre avec nul autre et que du premier coup il se fasse reconnaître. Telle est la création plastique, admirable, qu’un artiste inconnu du 1V® siècle a su réaliser avec l'idée du sommeil.
Hypnos, le Sommeil, a figure d'un bel éphèbe nu, aux formes pleines, au visage large, dont la longue chevelure (analogue à celle du Sauroctone de Praxitèle) s’enroule en
(date de l'original).
chignon par derrière et fait au-dessus de l'oreille une coque saillante suivie de deux grosses boucles en spirale. Hypnos marche à grands pas doux, comme ouatés, sur la terre endormie : penché en avant, les yeux au sol, il n’a d’attention que pour les dormeurs à ses pieds. Les attributs dans ses mains sont connus exactement par de nombreux petits bronzes, imités du type original : il tenait, dans la main gauche abaissée, une tige de pavots fleuris et, dans la droite levée, une corne renversée d'où se répandait le fluide bienfaisant qu'est le sommeil. À ses tempes sont fixées des ailes, mais celles de la statue de marbre ont été, pour ménager la fragilité de la matière, raccourcies et ramenées près du crâne ; il faut se les représenter largement déployées, ainsi que les montre une autre copie, tête en bronze trouvée près de Pérouse et conservée à Londres. Ces ailes ne sont pas faites pour voler dans l'air, comme les grandes ailes dorsales de Niké ou d'Éros : elles ne sont pas non plus simple symbole de la rapidité, comme les ailettes aux talons et au chapeau d'Hermès ou de Persée. Ce sont ailes d'oiseau de nuit, duveteuses et silencieuses, dont le lent battement ajoutait au visage plus d'ombre et de mystère.
Un détail accessoire a provoqué des commentaires ingénieux : sur le support en forme de tronc d'arbre qui étaie la jambe gauche, jouent deux lézards, qui, dars le bronze original où un tel support n'existait pas, auraient pu se trouver sur la plinthe ; et l’on a dit que la présence de ces bestioles, que le moindre bruit effarouche, servait pour faire comprendre qu'il règne un silence absolu. Mais j'estime qu'il ne faut pas attribuer à l'artiste du IV siècle cette démonstration inutile : car tout doit dormir, même les lézards, quand passe le Sommeil. — Il passe à larges pas, jeune et grave, actif et attentif, portant la fleur d'oubli, versant le baume du repos, dispensant autour de lui le calme, dieu doux aux ailes muettes, Sommeil bienfaisant, Sommeil apaisant,
Sommeil... consolateur du monde |
BigLiocraPaie : Voir Hübner, Ant. Bildwerke in Madrid, n° 30: Brunn-Bruckmann's Denkmeæler, pl. 529 (notice d'Arndt).
LANCHE LXXVIII HyPNos.
] Prad ( du Le