APOXYOMENE (ŒUVRE DE LYSIPPE
Statue découverte à Rome en 1849. — Rome, Vatican. — Marbre, copie d'un original en bronze. — Hauteur (avec la plinthe). 2 m. 05. — Deuxième moitié du IV® siècle av. J.-C.
OMME les Athéniens se lassèrent d'entendre toujours appeler Aristide le Juste, le fin public des amateurs et des connaisseurs dans le domaine de la
sculpture trouva à la longue que Polyclète n'était pas tellement irréprochable et que même son Doryphore, le Canon, n'était point porteur de la vérité absolue. Cette admirable forme humaine (pl. LI-LII) que le V siècle avait estimée parfaite, quelques-uns au 1° siècle commencèrent à la critiquer, à ne plus la tenir pour la Règle et le Modële, Ce qu'on en discutait, ce n'était pas seulement tels détails extérieurs, mais les proportions elles-mêmes et, par conséquent, toutes les lignes et les rapports, le fonds et le tréfonds de cette architecture vivante. Survint Lysippe qui écarta décidément le legs du passé ; et nous pouvons apprécier ce qu'il sut mettre à la place par sa belle statue de l’Apoxyomène.
Apoxyomenos, destringens se : c'est un athlète qui se ratisse, qui se nettoie. Certains exercices à la palestre causaient en effet des salissures ; car on se frottait d'huile telles parties du corps, et à cela s'ajoutaient la poussière et la sueur de la lutte ; bref, il fallait ensuite un lavage à grande eau, mais d'abord on s’enlevait le plus gros en se raclant la peau avec le strigile. C'est ce que fait l'athlète : le strigile dans la main gauche, il frotte, il racle son bras droit. Il y a quelque chose de provocant dans le geste de ce bras ; le sculpteur semble avoir voulu pousser sous les yeux le réalisme vulgaire de son motif. On doit supposer que l'Apoxyomène de Polyclète avait été autrement conçu. Mais la comparaison entre les deux artistes ne peut pas être poursuivie quant au sujet : il faut se borner au type athlétique.
Rapprochons la statue du Doryphore et la statue de l’Apoxyomène, mettons-les côte à côte : la chose est aisée dans une collection de moulages. Quel contraste! L’Apoxyomène a le corps plus élancé, les jambes et les bras plus allongés, le torse plus court, la tête plus pet:te comptant pour un huitième seulement dans la hauteur totale: les proportions sont donc toutes différentes, et cela s'accorde
avec les indications fournies par Pline : capita minora, corpora graciliora siccioraque, per que proceritas signorum maior videretur. Puis, la figure est plus animée, plus mobile, plus élastique ; pourtant elle est au repos sur ses deux pieds, elle ne marche pas, tandis que le Doryphore est en train de marcher. Mais celui-ci, quoique représenté en marche, donne surtout l'impression d’une stabilité puissante, tandis que l'Apoxyomène, immobile, semble parcouru d'un roulis d mouvement, comme s'il était à l'instant de «changer de jambe », de faire passer le poids du corps de gauche à droite. Ajoutons que, plus maigre, montrant une musculature moins forte, on devine qu'il a plus de nerf, un ressort plus actif et plus tendu. Enfin, ce corps sec, aux jambes longues, représenté dans une attitude commune, cette chevelure emmêlée et humide, ce front plissé sont des traits qui donnent à l’Apoxyomène un aspect plus individuel : c'est toujours une figure à caractère généralisé et idéal, cen'est pas un portrait ; mais elle ferait penser à un portrait. Reste une nouveauté capitale, relativement à Polyclète et à tous les sculpteurs d'auparavant. Lysippe a introduit dans la sculpture la troisième dimension, la profondeur. Il faut tourner autour de l’Apoxyomène et le regarder de plusieurs points successivement. Un seul point de vue suffisait pour les statues antérieures, et l'impression était alors d'un plan sur un fond ; elle est maintenant d'un volume dans l'atmosphère, et la figure a l'aspect « multiple ». Elle jouit d'une liberté totale, qui est la vie même, la nature même. Le but suprême de la « ronde bosse » est atteint : la statue de Lysippe est une œuvre essentiellement mouvante; un volume qui se meut librement dans l'air. Étape définitive de la statuaire, par quoi celle-ci se trouvait désormais en possession des ultimes ressources qui lui avaient manqué jusque-là. Lysippe a donc été un puissant novateur, un génial semeur, et ce n'est pas pour la seule affaire des proportions qu'on pou vait l'opposer fièrement à ceux d'autrefois, les antiqui, les veteres, comme les désigne Pline pour ne nommer personne.
BisiocraPHiE: Voir Amelung Sculpturen d. Vatican. M., 1. p. 86 n° 67; Helbig, Führer in Rom (3€ éd.), I, n° 23 ; Rayet, Mon. de l'art
antique, Il, pl. 55 (notice de Collignon).
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PLANCHE LXXXVI APOXYOMÈNI