THÉSÉE ET ANTIOPE GROUPE DE FRONTON A ÉRÉTRIE
Groupe trouvé à Érétrie en 1900. — Musée de Chalcis. — Marbre. — Hauteur, 1 m. 10. — Commencement du V® siècle UE CE
ÉRÉTRIE, au commencement du V° siècle, fut cons-
truit un temple d'Apollon Daphnéphoros, dont les
frontons étaient décorés de sculptures. Du fronton Ouest, côté de la façade postérieure, proviennent quelques fragments remarquables. L'origine de pareils débris ne saurait un instant être mise en doute : l'état d'inachèvement du marbre par derrière et l'existence d'un trou pour tenon sont la preuve que ces figures étaient adossées à un fond de tympan et même y étaient fixées. Le plus important des morceaux retrouvés, en nous révélant la présence de Thésée et de l'Amazone Antiope, nous renseigne immédiatement sur l'ensemble de la composition : le sujet en avait été demandé à l'expédition légendaire du héros athénien contre la tribu asiatique des Amazones. Dans cette légende, qui se narrait avec bien des variantes, le point central restait toujours l'enlèvement par Thésée de la reine Antiope. Mais cet enlèvement est présenté, soit par les textes ou par les peintures de vases qui le reproduisent, de deux façons différentes. Tantôt l’Amazone est ravie violemment, c'est une proie de guerre qui se débat contre la prise brutale: tantôt, au contraire, l'accord amoureux est déjà conclu, ce n'est plus un rapt, c'est une fuite heureuse, et celle de qui doit naître à Thésée son fils Hippolyte est déja consentante. Le sculpteur d'Érétrie a suivi la seconde version : Antiope ne fait nulle résistance, elle s'abandonne tendrement au maître qui vient de la saisir et la soulève et l'emporte lubens lubentem.
Thésée a le corps penché en avant dans un mouvement rapide ; sa jambe droite, d'après ce que les mutilations du marbre permettent encore de voir, était levée presque horizontalement jusqu'au genou : son bras droit avait la même direction horizontale. Le héros était donc figuré au moment même où il monte sur son char, le pied droit posé au bord du plancher de la caisse et la main droite tenant les rênes : un dernier effort va l'enlever et le redresser, jambes jointes, dominant l'attelage. Contre ce
corps animé d'un mouvement si vif, contre ce torse ployé en avant, derrière ce bras tendu et cette jambe faisant angle droit, s'allongeait, telle une haute tige flexible, mais immobile, le corps de l'Amazone. Thésée était presque entièrement nu, n'ayant qu'une courte cape légère nouée aux épaules et rejetée toute sur le dos. Antiope est vêtue d'un chiton de toile, dont les fins plissements s'arrêtent à mi-cuisse, et, par-dessus, d'un justaucorps de cuir, véritable harnais de guerrière. Il est vrai que l'aspect rude et lisse de ce harnais était, dans l'état primitif, atténué singulièrement par un lacis de méandres compliqués et d’autres ornements, qui brillaient de couleurs. C'est ce corps fleuri que l'amant vainqueur entourait de son bras gauche et sur lequel il étendait largement sa main, avec un geste de maître. La fière reine de Thémiscyre n'est plus qu'une femme amoureuse ; son bras gauche, relevé au coude, balançait peut-être encore le petit bouclier amazonien, mais son bras droit désarmé repose mollement, avec confiance et abandon, sur l'épaule de Thésée. Et sa tête surtout, tête par malheur mutilée et défigurée, se penche doucement, langoureusement, comme envahie par un délicieux sentiment inconnu. Elle ne porte plus le casque ni le bonnet phrygien ; elle est coiffée avec coquetterie et ses cheveux sont encerclés d'une brillante stéphané, selon la mode grecque d'alors. Par-dessous la tête d'Antiope, celle de Thésée offre un beau visage net, encadré par d'épais cheveux, dont la frisure a fait une somptueuse couronne. Le front est pur, le regard droit, la bouche est d'un dessin particulièrement ferme, et son pli semble contenir, sans le livrer au dehors, un sourire de fierté et de triomphe. Ce sentiment n'est indiqué qu'à peine, par une touche légère, incroyablement sûre : la mesure grecque, l'exquise mesure attique a conduit le ciseau, et l'air vainqueur du jeune héros enlevant sa proie d'amour a la même qualité fine et rare que le doux consentement de la jeune Amazone s'abandonnant à l'amour de son ravisseur.
BIBLIOGRAPHIE : Voir Ant. Denkmaæler, II, pl. 27 et 28, p. 29 (Kourouniotis). — On a contesté récemment que le groupe représentät lhésée et Antiope; il s'agirait d'un autre enlèvement, celui de Thétis par Pélée