VICTOIRE DE SAMOTHRACE
Statue découverte dans l'ile de Samothrace en 1863. — Paris, Louvre. — Marbre. — Hauteur actuelle (sans la plinthe). environ 2 m. 40. — Vers 300 av. J.-C.
N l’année 306 avant Jésus-Christ, Démétrios, fils d'An- F tigone, remporta dans les eaux de Chypre, sur la flotte de Ptolémée une victoire éclatante, dont lui et
son père avec lui tirèrent un juste orgueil. Le monnayage de Démétrios, qui vint ensuite, fut au type de la Victoire, c'est-à-dire que les monnaies portaient au revers une représentation allégorique de Niké, debout sur un avant de navire, sonnant la trompette de renommée. Or, ces reliefs minuscules ont la plus grande ressemblance avec la silhouette de la statue du Louvre, qui doit donc avoir été leur prototype. La statue, elle aussi, apparaît surun piédestal en forme d'une proue de navire très exactement détaillée, ayant galeries extérieures, éperon d'en bas, éperon d'en haut avec le grand stolos recourbé : elle aussi, elle élevait de la main droite la longue trompette sonnant le triomphe et de l’autre main tenait la s{ylis, attribut en forme de croix emprunté à un détail de construction des navires grecs. Figure de proue, debout sur la proue, elle semble incarner l'âme du vaisseau qui la porte et de la flotte entière qui la suit ; elle rassemble en elle les fiertés de tous et répand sur la mer entière les sonneries de victoire. Le monument avait été consacré à Samothrace, dans le téménos des dieux Cabires ; et le choix d'un tel endroit s'explique probablement par la dévotion que les princes macédoniens en général vouèrent à ces dieux. Niké est vêtue du chiton et de l’himation. Le chiton ample, avec long repli, est fixé par une agrafe sur la seule épaule gauche ; l'épaule droite reste découverte. Une ceinture, en forme d'une corde assez grosse, le serre immédiatement sous les seins. L’himation, qu'aucune des deux mains, occupées autrement, ne pouvait tenir, est passé sous la ceinture du chiton, qui l’assujettit contre le flanc droit, et de là, livré à lui-même, il va où il peut, où le vent le pousse : une partie couvre la cuisse et le genou droits et s'accumule entre les deux jambes ; le reste coule en arrière, et l'extrémité se redresse et se renfle, pareille à une large poche gonflée, à une voile de bateau que creuse le vent. Car le vent, ici, est l'élément maître : on croit le
voir et l'entendre. Le motif de la statue pourrait être, au point de vue technique, brièvement défini ainsi: une figure, vêtue de longues draperies, marchant vent debout. C'est le vent qui plaque et colle le chiton sur le ventre, faisant transparaître tout le modelé des chairs, malgré la double épaisseur du tissu à cette place; ailleurs, il accumule des plis menus qui tournoient et se heurtent comme le remous près de la rive ; ou bien ce sont de grands plis en volutes, semblables aux vagues qui déferlent ; et d'autres parties, volantes et claquantes, rappellent la voile dans la mâture. Puis, comme au vent de mer s'associe naturellement l'idée de l'eau marine sur laquelle court le vent, comme d'ailleurs le monument était celui d’une victoire navale et qu'’ainsi le souvenir de la mer s'imposait, l'artiste demanda encore à sa draperie de rendre sensible aux yeux ce souvenir, et, tout le long de la jambe gauche, on croirait voir, dans les petits plis foisonnants, descendre des ruisselets d'eau fluide.
Tous ces détails sont d'une exécution admirable : le marbre a été travaillé, assoupli, animé avec une maîtrise supérieure. Mais considérons d'abord combien le motif choisi était lui-même simple et dépourvu d'invention. Nous n'avons pas ici le vol magnifique, et tellement hardi, de la Victoire d'Olympie (voir notice de la pl. LXIV) : malgré ses ailes frémissantes, la Victoire de Samothrace ne vole point, elle marche, elle a sous ses pieds un solide plancher. Les grandes difhcultés si brillamment surmontées par Paionios n'existent donc pas ; tout l'intérêt et la nouveauté de l'œuvre résident dans la draperie, dans l’accommodation de cette draperie à l'esprit du sujet. Je viens de dire l’habileté suprême qu'y a déployée l’auteur, la sûreté et la souplesse de son ciseau, tour à tour superbe de témérité avec ce morceau de bravoure qu'est le pan de l'himation gonflé comme une voile, et aussitôt après prodiguant les plus subtiles délicatesses pour le rendu d'un fin tissu coulant comme l'eau. Mais justement il y a là, peut-être, déjà trop de raffinement et de recherche, un commencement d'artifice et de virtuosité.
BIBLIOGRAPHIE : Voir Conze-Hauser-Bennderf, Neue Untersuchungen auf Samothrake, pl. 60-64, p. 55 (texte de Benndorf) ; Gazette des Beaux-
Arts, 1891, I, p. 89 (S. Reinach).
VICTOIRE DE SAMOTHRACHI
I re. (CI. Hachette.)
APHRODITE ANADYOMENE
Statuette trouvée à Benghazi (Cyrénaïque) en 1902. — New York, collection privée. — Marbre. — Hauteur. 0 m. 32. — Époque hellénistique.
CNipE, Aphrodite nue entrant au bain, statue de 7 Praxitèle, inspirée, disait-on, par Phryné; en face, dans l’île de Cos, Aphrodite nue sortant de la mer, tableau d’Apelle, inspiré, racontait-on, par Pankaspé, à moins que ce ne fût, corrigeait-on, par Phryné encore. Entre ces deux Aphrodites, l’une de marbre, l autre de couleurs sur bois, se partageait l'admiration de l'Antiquité, ou plutôt vers l'une et l'autre, également admirées, montait un flot incessant d'éloges, de petits vers laudatifs, d'anecdotes propres à aviver la curiosité. L'œuvre de Praxitèle nous est bien connue (voir notice de la pl. LXXX), puisqu'on en possède, plus ou moins bonnes, de véritables copies. Il n'en est pas ainsi pour la peinture d'Apelle, dont il n'y a pas de copies ; mais le type créé par lui, le beau geste des deux mains levées et tordant la chevelure dénouée, ce type d'Anadyomène fixé du premier coup avec une incomparable maîtrise provoqua dans l'art une foule de libres imitations en tout genre, depuis les statues de marbre jusqu'aux statuettes d'argile. Seulement, nous n'avons pas et peut-être n'aurons-nous jamais une vue exacte et complète du chef-d'œuvre original. Même, il y a toujours incertitude pour décider si Apelle avait présenté l'Anadyomène déjà sortie de l'eau et tordant ses cheveux sur le rivage, comme par exemple la Vénus marine de Chassériau, ou bien étant encore dans l'eau plus ou moins et n'ayant pas fini d'émerger. La statuctte de Benghazi, malgré les espérances qu'on pourrait d'abord en concevoir, n'apporte à cette obscurité aucun éclaircissement.
Ce petit marbre séduit vivement par son état d’exceptionnelle conservation : une tête antique qui a son nez ! de longues boucles de cheveux non adhérentes qui continuent sans dommage jusqu'au bout ! et les mains qui les pressent ayant gardé leurs dix doigts sans une blessure, sans une épaufrure ! C’est une surprise et un charme. Si telles parties du visage et des bras ont eu leur épiderme un peu rongé et altéré par l'humidité, cela ne compte guère dans l'effet d'ensemble. Le dessin de ce corps inaltéré est, d’ailleurs, banal et dénué d'accent: tout l'intérêt tient au geste gracieux des deux bras balancés et des
mains serrées sur les cheveux : souvenir de la création d'Apelle, que décrivent pour l'essentiel ces vers d'Ovide :
Sic madidos siccat digitis Venus uda capillos, Et modo maternis lecta videtur aquis.
Mais il y a autre chose dans le marbre de Benghazi. Les deux cuisses sont sectionnées net ; et il ne faut point penser à une figure en deux morceaux, qui auraient été rajustés l'un sur l'autre : telle que nous l'avons sous les yeux, l'œuvre sculptée est certainement complète. Cette section à mi-corps montre l'Anadyomène hors de l'eau à moitié. Il est possible, nous l'avons dit, qu'Apelle l'avait montrée debout sur le rivage ;: mais, en tout cas, notre sculpteur inconnu la concevait ayant les jambesencore dans l'eau. D'autre part, on ne saurait imaginer la statuette posée bonnement sur un socle, tel un cul-de-jatte. Du moment qu'elle n’est qu'à demi émergée, il lui faut souselle de l'eau ou un semblant d'eau. Et voici à quoi on peut penser. Elle aurait été mise debout à un endroit déterminé d'un plateau peint (en marbre ou en bois) posé à plat, qui représentait la mer, ondulée de « l'innombrable sourire ». Les cuisses sectionnées auraient été prolongées en peinture, perpendiculairement, sous l’eau remuée, par la ligne tremblotante des jambes. La demi-statuette, ayant été fixée à un endroit réservé de la surface marine par une colle tenace et sans épaisseur, se serait continuée grâce à un effet de perspective ; et l'ensemble de l'œuvre aurait été composé, en somme, de deux éléments, dus sans doute à la collaboration de deux artistes différents : un tableau peint, posé à plat, représentant la mer ; et une demi-statuette en ronde bosse représentant l'Anadyomène émergée à moitié de l'onde maternelle. Cette fantaisie, en la supposant réalisée, n'aurait eu, bien entendu, qu'un rapport éloigné avec le tableau d'Apelle.
N.B. — On croirait que la statuette de Benghazi porte au poignet gauche un bracelet. Il ne faut pas accuser Aphrodite d'une coquetterie trop précoce. Le « bijou » n'en est pas un ; ce n'est que l'attache d'un sceau de garantie, jadis apposé pour l'observance de la loi italienne
sur les antiquités.
BIBLIOGRAPHIE : Voir Monuments Piot, XIII, 1906, pl. 10, p. 117 (Perrot).
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