VÉNUS ACCROUPIE
Sialue découverte à Sainte-Colombe (Rhône), près Vienne, en 1828. — Paris, Louvre. — Marbre, copie libre d'un original qui était lui-même en marbre. — Hauteur (sans la plinthe), 0 m. 96. — III® siècle av. J.-C. (date de l'original).
A nudité d'Aphrodite était chose bien tentante, Le depuis qu'Apelle et Praxitèle l'avaient montrée si belle. Seul peut-être le mâle Lysippe résista à la tentation. Mais combien d’autres se plurent à modeler, soit une Vénus avant le bain ou l'Anadyomène tordant ses cheveux ! Ainsi fut créé, un jour, le bronze qui présentait une Aphrodite vive et accorte, très occupée à cacher ce qui doit se cacher, semblant craindre beaucoup d'être vue, mais en même temps s'y résigner et même n'en être pas fâchée ; bronze fort admiré de l'Antiquité, maintes fois copié, et qui, dans l’une de ces copies en marbre (la Vénus de Médicis), a été aussi fort admiré des siècles récents. Vint ensuite l'idée du sculpteur Doidalsès, de montrer bonnement, sans vergogne ni façon, Aphrodite se baignant, se lavant : Wenerem lavantem sese (Pline). Certains dessins de vases du Y® siècle font voir, dans des scènes de gynécée, des femmes nues, accroupies, ruisselantes sous l'eau qu'on leur verse à pleine hydrie. Le motif n'était donc pas nouveau ; nouvelle en était l'application à la déesse elle-même. La figure ainsi présentée eut un grand succés, qu attestent les nombreuses copies retrouvées. Mais il y a entre celles-ci de notables différences, et on ne peut guère restituer avec certitude les lignes exactes de l'original. Il n'est pas sûr que le petit Amour, qu'on y trouve assez souvent groupé avec Aphrodite, soit de l'invention de Doidalsès ; et, pour en contester l'existence, peut-être tirerait-on argument de la définition simple de Pline : lavantem sese. Puis, la position des jambes varie et aussi le mouvement des bras, et aussi l'attitude tordue et fléchie du corps. Par exemple, sans sortir du Louvre, comparons trois seulement des copies que possède le musée. L'une semble une Nymphe de Trianon ; fine et jolie, elle attend avec une grâce charmante l'eau qui va se déverser sur elle. La seconde, une statuette trouvée aux environs de Beyrouth, Phénicienne dont les formes allongées et pleines font souvenir de l'étrange Esther de Chassériau, n'a rien dans ses lignes qui lui soit commun avec la précédente, sinon qu'elle aussi
attend l’arrosement. Et combien plus différente encore, la
troisième, qui est la statue de Sainte-Colombe. Jadis groupée avec un Amouret, dont il n'y a nulle trace dans les deux premières, elle en est à une nouvelle phase du bain: après d'eau venaient les frictions d'huile parfumée; le petit Amour, debout près d'elle, lui frottait
le dos avec sa main gauche posée à plat, et il va de soi
les lotions
que de cette présence résultaient quelques changements.
Plus ou moins éloignée de la création de Doidalsès, l’Aphrodite de Sainte-Colombe reste en tout cas la plus belle des Vénus accroupies. Gravement mutilée, puisqu'il lui manque, pour ne dire que le principal, la tête et les deux bras, et puisque l'Amour, son petit servant, a disparu presque en entier, Je ne suis cependant pas certain que ces mutilations lui aient porté un sérieux dommage pour l'effet plastique. Car, ainsi, rien ne distrait notre vue de ce qui est la chose essentielle, à savoir l'accroupissement ; la figure semble plus repliée et plus ramassée sur elle-même. Une telle pose exclut toute majesté divine, toute dignité surhumaine ; nous n'avons plus ici qu'une femme, une femme réelle, j'oserai dire une femme dans le tub. Et comme le modèle humain a été bien choisi, en vue de certains effets qui devaient naître de l'attitude adoptée ! Cette chair déshabillée offre un type de maturité rayonnante ; elle est vivante et pleine, chaude d'un magnifique été : voyez les plis gras que le torse penché creuse sur le flanc droit et le haut du ventre, puis les lourds renflements élastiques au revers de la cuisse gauche, et les rondeurs de la cuisse droite allongée, et la résistance gonflée du sein droit sous la pression du bras. Chair savoureuse, voluptueuse, qu'on sent chatouilleuse et en laquelle la petite main d'Amour doit faire passer d'heureux frissons. Tout de même, malgré le putto ailé, cette opulente beauté n’est plus beauté divine. De quel œil l'auraient considérée les Aphrodites sévères du V® siècle et la Vénus de Milo et la Cnidienne ! Pour celles-là, leur chair était immortelle et sans âge : ici, il faut bien penser à l'âge. Nous voyons une chair qui a mûri, qui a un passé, et qui, mürissant encore à l'avenir, se fanera : nous sommes descendus de l'Olympeen pleine humanité, en pleine réalité.
BIBLIOGRAPHIE : Voir Rayet. Mon. de l'art antique, Il, pl. 53 (notice de Martha).