MÉNÉLAS ET PATROCLE
Groupe reconstitué à l'Albertinum de Dresde par le rapprochement de moulages partiels pris sur diverses copies. — Toutes ces copies en marbre, mais l'original devait être en bronze. — Dimensions plus grandes que nature. — Vers 300 av. J.-C. (date de l'original).
"UN des plus touchants parmi les épisodes guerriers LL de l'Iliade est la mort du jeune et beau Patrocle, tendre ami du farouche Achille ; c'est aussi l'un des plus développés, des plus riches en péripéties. Patrocle, revêtu de l'armure d'Achille, est entré dans le combat et il y fait fureur, jusqu'à ce qu'une intervention traîtresse d'Apollon lui brise ses forces et le désarme ; alors, le Troyen Euphorbos lui enfonce le fer entre les épaules, puis Hector lui perce le flanc ; et, après ce triple assaut et ces deux blessures, il meurt, non sans avoir assigné à Hector un prochain rendez-vous dans l'au-delà. Ménélas accourt aussitôt pour protéger le cadavre dépouillé, afin de lui assurer dans le camp grec les honneurs funèbres et d'empêcher que les Troyens ne l’emportent et ne le donnent aux chiens. Autour du mort se livre un combat féroce ; il dure, acharné, jusqu'au soir, et c’est Ménélas qui met le plus de ténacité à ne pas abandonner le corps, tant qu'enfin, aidé de Mérionès, il réussit à l’enlever, en allant pas à pas, toujours suivi par la meute des Troyens, mais couvert efhcacement par la solide arrièregarde des deux Ajax. Le chant XVII de l'liade est consacré tout entier au récit de cette lutte, et on lui a justement donné pour titre : la Bravoure de Ménélas. Un sculpteur inconnu du if siècle s'en est inspiré ; il en a, d'une vue sûre, pénétré le sentiment profond, et il a transposé plastiquement la « bravoure de Ménélas » en une figuration admirable. Le héros est à peine vêtu : il porte une légère chlamyde, agrafée seulement sur l'épaule gauche et serrée à la taille par une ceinture. Un baudrier, passant sur l'épaule droite, traverse obliquement le dos et la poitrine pour soutenir contre le flanc gauche le fourreau du glaive. La tête, aux épais cheveux bouclés, est coiffée d'un casque à haut cimier. La barbe drue de Ménélas indique l’âge mûr, et ses muscles puissants, bien détachés, disent sa force supérieure. Il a pris dans ses bras le cadavre, il est prêt à l'emporter ; cependant il ne quitte
pas des yeux l'ennemi, et on sent qu'il va peut-être remettre à terre son fardeau et tirer le glaive, en cas d'une menace trop proche. À ce corps plein de vie, inébranlable, s'oppose le corps inerte de Patrocle, d’où la vie a fui, qui pend comme un linge, tête renversée, main molle dans la poussière : belle plante, riche de sève, que la mort a fauchée. Abandonnée et ballottante, la tête paraît encore plus morte, si on la compare à la tête menaçante, fièrement casquée, qui se dresse au-dessus : les pauvres jambes, à Jamais détendues, le paraissent davantage encore, à côté des jambes musclées que parcourt le réseau en saillie des veines. Le contraste est ordonné avec un art souverain, et assure à ce groupe une irréprochable unité.
Une autre scène de mort, également tirée des légendes épiques, est d'une âme différente. Au Musée du Louvre, un dessin de vase du v° siècle, imitation probable d'une grande peinture murale, montre la déesse Éôs (l'Aurore) relevant sur le champ de bataille le cadavre de son fils Memnon, qu'Achille a tué et dépouillé : la mère a pris dans ses bras et tire sur ses genoux ce grand corps nu, déjà rigide, sur qui son visage penché semble répandre un infini de douleur et de tendresse. Cette Pietà païenne est d'une grandeur et d’une émotion tragique. lai, le sentiment n'est pas le même. Ni l'affiction ni l'affection n'apparaissent au premier plan, mais plutôt la solidarité entre guerriers, qui leur commande, face à l'ennemi, de se porter aide jusque dans la mort. Ménélas semble un camarade plus âgé, qui s’est élancé au secours de son jeune compagnon. On est encore en pleine action, le salut du cadavre n'est pas assuré. Et c’est lui, Patrocle, par le charme de ses vingt ans, par la grâce délicate de son corps que n'ont pas atteint jusqu'à présent la raideur et le froid, c'est lui qui introduit un élément d'émotion et de commisération. Notre pitié, tout à l'heure, allait à Éôs, la mère affligée, non pas au cadavre de Memnon ; maintenant elle va à Patrocle, à la fraîche fleur qui vient d'être coupée.
BIBLIOGRAPHIE : Voir Amelung, Führer in Florenz, n° 5: Amelung, Sculpturen d. Vatican. M., Il, p. 506, n° 311 ; Helbig, Führer in Rom G* éd.), I, n° 236 ; Furtwængler et Urlichs, Denkmæler griech. und ræm. Skulptur (3° éd.), pl. 41, n° 134 (notice d'Urlichs).