M. BOURDON
Sur les proportions de la figure humaine, expliquées sur l’antique.
Après les soins que votre illustre assemblée a pris et prand tous les jours pour le bien et l’instruction des etudiants , et après l’ouverture que M. Lebrun fit il y a quelque temps sur la manière que l’ écolier devoit prandre pour desiner à l’Académie, ie serais digne de blasme sy ie demeurois muet au milieu de tans de beaux santimens ; il est vray , Messieurs , que ie me suis un peu réservé dans vos conférances sur cette
1. Qu’il nous soit permis ici de remercier le savant Bibliothécaire de l’École des Beaux-Arts, M. Eugène Muntz, de la bienveillance avec laquelle il nous a révélé l’existence de ce document et l’a mis à notre disposition.
matière , et peut-estre ay ie gardé trop scrupuleusement le silance , mais iay cru que dans une chose si délicate , l’on y pourroit trop panser , c’est ce qui m’a obligé de réserver mon santiment , jusque aujourd’huy. ie ne parleray point ycy Messieurs , de la fason que l’ecolier doit desinner le modèle monsieur Le Brun ayant dit tout ce que l’on peut dire sur ce sujet , ie n’ay rien aussy à adjouster aux sentiments qui ont esté debittès aux assemblées suivantes sur cette fason de desiner. Seulement ie diray en deux mots ce que ie souetterois que l’Etudiant fist pour son avancement , ie dis l’ etudiant en état de desiner ce qu’il voit dans sa iustesse. Alors pour ne point tomber dans une manière mesquine il seroit bon qui ce \ qu’il se] fit une habitude des belles antiques partie a partie , c’est a dire qu’il les desinat tant de fois , qu’il ce [se] les r audit tellement familières qui les put dessiner par cœur ; posédant ainsy les partie il faudrait venir au général des figures antiques , alors il seroit necessaire de se servir des proportions — afin que le desinateur fust asseuré et qu’il pu st randre raison de ce qu’il a fait , cecy ce doit entandre des figures désinées après l’antique, quand a celle d’après le modèle , ie dis que l’Etudiant après l’avoir désinée , ainsy qu’il a esté conclu dans les assemblée présidante , il seroit nesecére de faire un autre traict selon Latitude de son academie, a laquelle l’etudiant donneroit le caractère de telle figure qu’il se proposerait comme celle d’ Hercule Comode et autres telle qu’il desireroit et ce servant ainsy des mesures pour corriger le naturel , ce seroit le moien de faire de grand progrès dans l’art , ce santiment a esté fort approuvé de dejfunt M. Poussin; la bienséance m’oblige à ne raporter pas ycy ce qu’il en a dit, ie diray seulement que les etudiant estant ensuite conduits par des personnes E scier e^ comme vous , Messieurs , sans doute nous venons dans nostre temps naistre des fruits dignes des travaux de vostres illustres assemblées ; mais ie voy icy les pauvres jeunes hommes la pluspart desquels ne savent pas ce que c’est de proportion, ce plaindre de n’en avoir point oit ils puissent aprandre quelque fondement asseuré, les autheurs ayant telement embarasse leurs proportions qu’il est malaisé de ne sens [s’en] rebuter, c’est ce quiy m’oblige Messieurs de prier vostre illustre assemblée de m’acorder de mettre quatre figure de proportion dans l’Ecole, pour satisfaire aux Ecoliers et pour leurs instructions. Mais ie prévois qu’il y aura quelqu’un qui pour adiré quelles ne sont pas peut-estre iustes et quainsy estant il seroit dangereux d’inspirer dans une école des règles fause ; a cela ierepon qu’il y a quelques années que moy , estant dans la passion de m’instruire des proportions, non contant de celle que l’avais desja mesurée, i’en fits mesurer d’autres à Paris , par le sieur Monier , d’une fason très familière
BOURDON A LACADÉMIE.
et non contant de celle que i’avois le l’exorte d’abord qu’il seroit arrivé à Rome , de me mesurer toutes les antiques par la manière que ie luy avois montré estant asseuré que le marbre seroit iuste; mais ie le prié devant de commancer de savoir de Monsieur Poussin s’il approuverait cette fason de mesurer , cet illustre qui n’avoit pas de plus grande ioie que lorsqu’il voioit les jeunes gens applique ^ à la vertu , luy dit que cette fason de mesurer estoit la meilleure et qu’il sent estoit tousiours servy , et après milles bonté ^ qu’il luy témoigna, le bonhomme eut celle de luy pr ester ses compas de proportion et ensuite approuva les dittes figures, mesurée qui sont celle que ie soumets aux sentimans de la Compagnie pour les métré s’il le trouve bon à l’Ecole , pour l’utilité des Ecoliers, ie ne diray rien icy de leurs beaute^ny de leur caractère, Monsieur Le Brun ayant dignement eclercy ses matière, ie ne parleray seulement que de la manière de mesurer et ensuitte des largeurs, qui 71e sera que de la figure du Comode seulement , estant trop ennuieux de parler des autres qui se montreront asse sj d’elle mes7ne estant instruit des mesures.
Prononssè et eclercy par Monsieur Bourdon en l’assemblée du cinquième jour de juillet iôyo ayant près anté les proportions prises et mesurées sur quatre figures Entiques.
Lesquelles il a attachées à l’ecolle des estudians de V academie.
G. Testelin.
Voici, à la date du même jour, la délibération relatant ces faits : « Ce jour Monsfeur Bourdon ayant faict l’ouverture de la Conférance » sur le sujet des proporsions et a libéralement lessé à l’Académie, » pour l’estude des Escolliers , sep planche de démonstrations sur » les quatre figures, l’une du Comode, l’autre de l’Ercule, autre du » Gladiateur bleséz et l’autre de l’un des fleuve de Belvéder. » L’Académie était, du reste, coutumière de recevoir des cadeaux , chacun de ses protecteurs ou de ses membres rivalisait de zèle pour l’embellir. Le don le plus original, à notre connaissance , est celui dont parle le procès-verbal du 4 février 1668: « Messieurs » Du Mé et Perrault ont présanté.... deux esclave Turque que » Monsègneur Colbert,... a faict venir des Galèr de Toulon pour » servir de modelle , lesquels la Compagnie a veu , les ayant fait » despouller. »
Continuant à parcourir les procès-verbaux, nous trouvons que le
paraphe de Bourdon figure pour la dernière fois au bas du compterendu de la séance du 6 décembre de la même année. En 1671 , pas une seule signature de lui ; mais, au 30 mai, on lit la délibération suivante :
« Ce jour, sur ce qui a esté représenté que, Monsieur Bourdon » estant mort , la Compagnée se trouvoit obligée de pourvoir à deux » choses , l’une d’honnorer sa mesmoire , et l’autre de remplire sa » plasse pour les fonctions du Rectorat :
» Pour le premier l’on a proposé qu’au défaut de son portraict , » l’on atascheroy un tableau auquelle sera escrist le temp de sa » réseption, les charges et emplois dont il a esté honnoré et le temp » de sa mort, — Résolu que l’on mestera son portraict à l’ordinaire 1.
» Et , pour d’autant plus tesmoigner l’estime que l’Académie » faisoit de sa vertu , de faire acheter ce qui se treuvera gravé de » ses œuvres pour demeurer inssérée en la bibliotecte de l’Académie, » ce qui a esté aprouvé.
» Quant à la seconde, la Compagnie a remis à la première » assemblée pour y proséder. »
Tels furent les honneurs funèbres rendus par l’Académie à la mémoire du maître éminent qu’elle avait, dès la première heure, placé au rang de ses officiers et que constamment , durant le cours de dix-sept années , elle maintint en la plus haute de ses charges , le Rectorat 2.
Et de ces fonctions mêmes, de leur continuité surtout, qu’il nous soit permis, avant de clore ce chapitre, de tirer la réfutation complète et absolue des absurdes calomnies qui coururent à l’endroit de
1. Par délibération du 2 octobre 1655, l’Académie avait résolu que ce dernier honneur serait rendu aux officiers ayant le plus honorablement exercé leurs charges.
2. D’après les Statuts et Règlements de l’Académie royale,... du 24 décembre 1663 , nous trouvons à l’article X, sous la rubrique Fondions des Redeurs, les détails suivants : « Il y aura quatre Recteurs perpétuels,., choisis et nomméz par le Roi d’entre les plus capables des Professeurs, . l’un desquels présidera par quartier, en l’absence du Directeur, et fera observer les ordres dans ladite Académie;... lesquels Recteurs de quartier seront obligéz de se trouver tous les samedis en ladite Académie , pour, conjointement avec le Professeur en mois ,
BOURDON A LACADÉMIE.
Bourdon, deux fois dans sa vie. La première , alors qu’il travaillait pour la fabrique de Saint-Gervais et Protais à la confection de six grands tableaux relatant la prédication et le martyre des deux saints patrons de cette église; la seconde, lors de l’exposition de son œuvre magistrale, la Chute de Simon le Magicien , en la cathédrale de Montpellier.
Dans l’un et l’autre cas , de hardis détracteurs allèrent répétant que le peintre huguenot accompagnait chaque trait de son pinceau d’un trait plus mordant encore de sa verve hérétique.
Les marguilliers de Saint-Protais écoutèrent ces propos et bornèrent à une seule toile leur riche commande. Le Chapitre de Montpellier passa outre à ces ridicules insinuations ; mais l’artiste, outrageusement calomnié aux yeux de la majorité catholique de la population , dut quitter sa ville natale.
Jamais pourtant assertion mensongère ne fut plus aisée à combattre , à renverser. Que l’on veuille bien lire le texte même de l’article Ier des Statuts de l’Académie , tel qu’il fut rédigé en 1648, et conservé en 1663 :
« Le lieu, où l’assemblée se fera, estant dédié à la vertu, doit estre » en singulière vénération, à ceux qui la composent et à la jeunesse » qui y est receue pour estudier et desseigner , partant , s’il arrivoit » qu’aucun vinst à blasphémer le saint nom de Dieu ou à parler de » la Religion et des choses saintes par desrision et par mépris , ou » proférer des paroles impies et deshonnestes , il sera banny de ladite » Académie et décheu de la grâce qu’il a pieu à Sa Majesté luy » accorder. »
pourvoir à toutes les affaires d’icelle , vacquer à la correction des étudians , juger de ceux qui auront le mieux fait et mérité quelques récompenses. »
Article XXI. Séance. « ...le Directeur aura la place d’honneur;... à sa droite le Chancelier, le Recteur en quartier, les Recteurs.... »
Article XXVII : « Le Roy ayant accordé à quarante de l’Académie de peinture les mômes privilèges qu’à ceux de l’Académie Française, le Directeur, le Chancelier, les quatre Recteurs,... jouiront desdits privilèges leur vie durant. »
Sa Majesté avait accordé , à titre de rétribution de leurs fonctions , une somme de 300 livres à chaque recteur.
Peut-on admettre un seul instant, après cette lecture, que sous le règne de Louis XIV , le roi très-chrétien , le pénitent très-soumis du père La Chaise , l’Académie plaça à sa tête , chargea trois mois durant , chaque année , de veiller à l’observation même de son règlement , le protestant obstiné qui prenait sottement à tâche de dédorer la brillante auréole des Saints les plus vénérés du martyrologe ? Assurément non.
Sébastien Bourdon, homme pieux, dans son âge mûr d’une dévotion non-seulement austère mais presque voisine du mysticisme, savait respecter chez autrui les convictions religieuses, si différentes fussentelles des siennes propres. Et si, lors de son décès , — sa confession calviniste le spolia de cette « grand’ messe de Requiem », à « diacre et sous-diacre » , à « trois tirées de cloches » , à huit cierges et encens, à laquelle vingt ecclésiastiques assistaient, bougies allumées en main, et dont le Directoire superbe, enregistré par l’Académie le 3 août 1669 pour ceux de ses membres qui viendraient à décéder à l’avenir, coûtait au trésorier de l’illustre Compagnie vingt-deux livres seize sols , — son corps fut du moins accompagné à Charenton Saint- Maurice par nombre de ses confrères, qui répétaient déjà la phrase éloquente en sa concision que devait un jour écrire De Piles , phrase dépeignant à elle seule cette époque tout entière : « Il était calviniste de religion, mais d’ailleurs de très-bonnes mœurs. »
f BOURDON ET CHRISTINE T)E SUÈDE1.
‘ Bourdon est appelé en Suède. — Le Voyage.
a Fronde ! Ce mot éveille dans l’esprit tout une élégante chevauchée de fiers et beaux gentilshommes aux flottants manteaux de velours , aux bottes éperonnées d’or, dont l’entonnoir se couronne de fines dentelles de Bruges. Ils passent rapides sur leurs grands chevaux, au profil bourbonien, escortant galamment quelque hardie et belle amazone , noble de visage autant que de naissance , dont la tête aristocratique s’ombrage d’un feutre masculin , et les mains paresseuses s’essayent à manier la dague espagnole ou le lourd pistolet d’arçon. La Fronde ; mais c’est une fantaisie guerrière de la blonde duchesse de Longueville , un caprice de la fille de Gaston d’Orléans , qui a désiré pour jouets les vieux canons de bronze de la Bastille. Le charmant chroniqueur Tallemand des Réaux l’a parfaitement dépeinte d’un seul mot : c’est une simple guerrette.
Oui, cela est vrai si l’on regarde en haut; mais si l’on regarde en bas , quel effroyable tableau de deuil et de misère se déroule à nos yeux. En 1649, suivant l’expression cruellement vraie de l’avocat général Orner Talon , « le royaume entier souffre d’inanition »; le
1 . Nous devons nombre des données historiques les plus intéressantes de ce chapitre à l’obligeance de M. W.-J.-S. Westzynthius , ancien consul de Suède et de Norvège , auteur d'un Catalogue des manuscrits de la reine Christine , se trouvant à la Faculté de Médecine de Montpellier. C’est pour nous un devoir et un honneur de signaler cette utile et bienveillante coopération.
mal va croissant les trois années suivantes , et atteint sa période de culmination en 1652. Alors, tant à Paris qu’en province, plus de travail possible pour l’ouvrier ou l’artiste , les terres restent sans culture et partant plus de récoltes , les villes ferment leurs portes et partant plus de transactions commerciales. Au milieu de ce désarroi général , de cet effroyable désordre , en présence de cette lutte entre un roi enfant et sa mère d’une part , de l’autre les princes du sang ses cousins, ligués aux premiers magistrats du royaume, chacun attend anxieux une catastrophe finale qui paraît à tous inévitable.
Dans la capitale surtout, sous l’éclat de rire du parisien assiégé, derrière le gai refrain du chansonnier frondeur , on démêle l’écho étouffé de nombreux sanglots, d’abondantes larmes.
Il va sans dire que peintres et sculpteurs ont vu, des premiers, disparaître toute commande : l’heure n’est pas propice aux manifestations de l’art ou du luxe, et l’avenir paraît sombre. Bourdon sait et voit tout cela. Il y réfléchit tristement , lorsque un familier du logis de son beau-frère , un intime ami de Louis du Guernier , savant et docte personnage, trait d’union entre les artistes etles gens de lettres, le critique d’art Félibien', se présente à lui, porteur des propositions les plus séduisantes. C’est la reine de Suède, Christine , la glorieuse fille de Gustave-Adolphe , qui demande les maîtres ès arts les plus renommés de France pour embellir, durant les loisirs de la paix, sa capitale et décorer ses palais.
Bourdon acceptera-t-il ? Oui, certes , et cela promptement, sans hésitation. Plus la fumée des mousquetades obscurcit l’horizon parisien , et plus le ciel de Stockholm apparaît aux 3^eux des savants > des lettrés et des artistes lumineux et serein. Les glaçons de la
1. Est-ce réellement Félibien qui servit d’intermédiaire à la reine Christine auprès de Sébastien Bourdon? C’est ce dont se vante l’auteur des Entretiens sur la vie des plus illustres Peintres , au tome IV de son ouvrage , page 190 et suivantes. On y apprend , par la bouche de Pymandre , ce naïf et complaisant auditeur des plus longues théories artistiques aussi bien que des histoires de sorcellerie , ce quasi-ancêtre des compères de féerie moderne, que Félibien procura cette haute situation au peintre de Montpellier. Cette assertion n’est contredite nulle part. Les troubles politiques de l’Europe , le siège de Paris , les divers partis tenant la campagne la rendent plausible en supprimant la possibilité de la voie diplomatique,
BOURDON ET CHRISTINE DE SUÈDE
couronne murale de la grande cité suédoise brillent au loin comme un diadème éclatant d’ étincelantes gemmes. On dirait d’une aurore boréale, irradiant de sa clarté la sombre nuit polaire qui menace d’envahir l’Europe.
Quels puissants arguments, d’ailleurs, à l’appui du message de Féiibien , que les événements tragiques se succédant coup sur coup en ce mois de juillet 1652! La rue de Ruilly est proche de la porte Saint-Antoine , et le 2 du mois, les mille échos de la sanglante rencontre des troupes de M. le Prince avec celles de M. de Turenne, c’est-à-dire de Sa Majesté, arrivent distinctement jusqu’au logis du maître. Le soleil se couche et la canonnade de la Bastille ébranle longuement les baies vitrées de son atelier.
Deux jours plus tard , le 4 , c’est du côté de l’Hôtel-de— Ville que de sinistres rumeurs s’élèvent : crépitation de l’incendie , fusillades, égorgement des échevins et des magistrats, rien ne manque à l’horreur de l’épouvantable drame. D’innombrables scènes de violence, éclatant au milieu d’un désordre indescriptible, signalent la fin du mois et le début du suivant.
Dans ces circonstances, le voyage à Stockholm , le départ pour le lointain royaume dont la jeune et gracieuse souveraine mande auprès d’elle le peintre français , n’apparaît plus comme une expédition dangereuse , de nature à séduire le caractère aventureux du chef de la famille , mais à effrayer ses autres membres; tout au contraire, c’est le repos, c’est un avenir glorieux et tranquille , opposé aux dangers de l’heure présente et à l’incertitude du lendemain. Suzanne soupire après le départ aussi bien que Sébastien. Vers le ro ou le 15 août', les deux époux disent adieu à -la France et
en pareil cas usitée. Du reste , c’est sur la recommandation de l’helléniste Vossius, maître de grec de Christine, que, cette même année, Samuel Bochart et Naudé sont appelés en Suède. Il n’y a donc aucun motif pour refuser à Féiibien semblable rôle, étant données surtout ses communes relations avec le monde des érudits , des savants d’une part , et de l’autre celui des sculpteurs et des peintres.
t . Plusieurs relations .de voyage nous apprenant que deux mois étaient nécesaires pour effectuer le trajet, et la date de l’arrivée de Bourdon à Stockholm étant fixée au 13 octobre par une lettre de Naudé, nous avons cru pouvoir placer entre le 10 et le 15 août l’heure de son départ.
gagnent la frontière, plus joyeusement, certes, que ne l’avait fait , le 9 du même mois , son éminence l’illustrissime cardinal Jules Mazarin.
D’autres raisons militèrent -elles, dans l’esprit du peintre de Montpellier , en faveur de cette détermination , telles que , par exemple, la dangereuse rivalité de Lebrun et Lesueur, dont le succès se dessinait alors franchement? Lebrun, revenu depuis quelques années de Rome , avait déjà conquis en France le premier rang , et l’on pouvait aisément prévoir le futur règne de ce protégé du chancelier Séguier. Quant à Lesueur, plus discuté et plus attaqué à mesure qu’il entassait chefs-d’œuvre sur chefs-d’œuvre , il n’en était pas moins, pour un esprit aussi loyal et aussi éclairé que Bourdon , un concurrent infiniment redoutable. La situation n’était donc pas, peur ce dernier, ce qu’elle avait été lors de ses débuts dans la capitale. Non-seulement la guerre civile suspendait toute commande , entravait tous travaux d’art , mais encore il avait devant lui la perspective — la paix revenue — d’un combat de haute lutte avec deux adversaires , dont l’un par son rare génie , et l’autre par ses relations puissantes, devaient l’emporter sur lui.
Sébastien Bourdon sentait qu’il perdait chaque jour du terrain , et c’est pour cela , en grande partie , croyons-nous , qu’il accepta d’aller, à la cour brillante et polie de Christine , occuper cette première place que là , sûrement , nul ne pourrait lui disputer.
Il partit donc avec Suzanne «, confiant probablement aux soins de son beau-frère, Louis du Guernier, ses quatre enfants en bas âge. Marie , l’aînée , n’avait point encore atteint sa neuvième année ; Abraham , le filleul du belliqueux graveur Abraham Bosse , en comptait un peu plus de quatre; Charlotte, deux et demie. Quant
i . Les procès-verbaux de l’Académie permettent de constater son absence , mais ne fournissent aucune indication sur le début de cette période. On lit , le samedi 21 décembre 1652: « Le mesme jour l’on a resoleu que Monsieur Duguernier agira en la place de Monsieur Bourdon , absent pendant son mois. » La délibération du samedi 30 janvier 1653 finit également par ces mot : « ainsi signé ( comme dessus) de Simon Guillin, Charles Errard, trésorier de l’Académie, et Louis Duguernier,agissant en ce mois en la place de Monsieur Bourdon, absent. »
BOURDON ET CHRISTINE DE SUÈDE
à la dernière venue , une fillette du nom d’Élisabeth , elle achevait environ le sixième mois de sa jeune vie.
C’était à cette époque un long et pénible voyage que le trajet de Paris à Stockholm. Deux itinéraires différents se déroulaient devant les voyageurs : la voie de terre ou la voie de mer , cette dernière , peu suivie, et pour cause, de quiconque n’était point marin ou marchand. Il était fort difficile et fort rare, en effet, de trouver, dans un de nos ports de l’Océan ou dans un port Batave, un navire à destination précise de la capitale suédoise. Nécessaire était, la plupart du temps, de changer plusieurs fois de bateau et de capitaine, et l’on courait grand risque d’attendre en pareil cas plusieurs semaines une nouvelle occasion d’embarquement, au fond de quelque petite ville maritime , perdue sur les côtes de la mer du Nord. En dehors donc des avantages que présente le plancher des vaches et que vante si fort Sancho-Pança, c’est-à-dire la sûreté d’arriver, il y avait aussi économie de temps à opter pour la route de terre. Elle offrait, d’ailleurs , seule, quelques avantages au point de vue du confortable et des distractions.
Quant à Sébastien Bourdon , il n’est pas douteux que bien il se garda d’exposer sa personne , et surtout celle de sa femme , aux bourrasques capricieuses de la mer du Nord et de la Baltique. Notre conviction à ce sujet se fonde sur ce fait, qu’au retour, Christine ayant gracieusement mis à sa disposition un vaisseau en partance pour l’Espagne, et qui l’eût déposé en passant sur un point à sa convenance des rives de France, il déclina poliment cette royale invitation, et reprit la route bourgeoise des prudentes gens.
Aucun de ses divers biographes ne souffle mot sur les incidents de ce voyage : silence de bon augure et que nous interprétons en ce sens, que tout dut marcher à souhait pour nos deux compatriotes. Il eût été pourtant fort intéressant de les suivre pas à pas dans ce long trajet, et c’est ce que nous allons essayer de faire, à l’aide des précieux documents laissés par deux français 1 qui , peu de mois
i . Les deux français dont nous parlons ici sont : Gabriel Naudé , le savant bibliographe , et Daniel Huet , le futur évêque d’Avranches.
auparavant, avaient parcouru, dans de semblables conditions, c’està-dire mandés l’un et l’autre par Christine, ce même chemin. Étant donnée cette triple identité de but , de situation et de nationalité, nous nous permettrons de conclure à la parité d’itinéraire.
Le savant évêque d’Avranches , Daniel Huet , raconte dans ses mémoires, qu’en 1652, c’est-à-dire alors qu’il courait sa vingtdeuxième année, il accompagna en Suède, à titre d’ami et de secrétaire, l’érudit et docte Samuel Bochard. Ils firent route, nous dit-il, par les Flandres Espagnoles , la brumeuse république de Hollande, traversèrent les multiples petits états de l’Allemagne du Nord , les terres et les îles Danoises , passèrent les détroits et arrivèrent à Stockholm vers la fin mai ou le commencement de juin. C’était la riante saison : les vallées suédoises leur apparurent , sous leur verdoyante parure de fête, tout imprégnées de cette fraîcheur poétique et charmeresse, de cette mystérieuse et tendre séduction qui se dégagent des paysages du Nord en la trop courte période estivale. Ils étaient tous les deux trop bardés de grec pour goûter ces sensations délicates, qu’un siècle plus tard un disciple de Jean-Jacques n’eût point manqué de saisir et noter au passage. Bochard surtout , la tête remplie des matériaux nécessaires à ses grands ouvrages de géographie sacrée, Pbaleg et Chanaan , eût donné tous les tableaux champêtres de la Scandinavie pour les vieilles pages jaunies des manuscrits arabes contenus dans la bibliothèque de Christine , ces manuscrits dont l’existence , révélée à lui par Vossius , avait en réalité déterminé son départ. Cependant les impressions de voyage de son jeune compagnon laissent entrevoir le naïf étonnement que leur causait le spectacle de cette contrée, qu’ils s’étaient figurée âpre, désolée, sauvage, et qui leur apparaissait, au contraire, séduisante et embaumée : « En avançant dans l’Ostrogothie et sur les bords du lac » Wetter, nous traversâmes, écrit-il, des pays bigarrés de cette sorte » de fleur que l’on nomme lys des vallées , et qui exhalaient un » parfum que nous croyions inconnu aux odorats septentrionaux. » Nous cueillîmes des fraises dans les bois , et nous vîmes dans les » environs de Stockholm les bois eux-mêmes rouges de cerises. »
BOURDON ET CHRISTINE DE SUÈDE
L’arrière-saison a aussi ses fleurs et ses fruits , qui ne le cèdent en rien à ceux de sa sœur printanière. Elle a de plus qu’elle de merveilleux et magiques effets de lumière et de coloris. Sébastien Bourdon et Suzanne parcoururent ces régions dans la première quinzaine d’octobre. Ces mélancoliques campagnes, frissonnant sous les premiers souffles glacés des vents du pôle, ces grands bois où l’automne plaquait , au milieu de la noire ramure des sapins et du feuillage d’argent des bouleaux, de larges taches pourpres qu’on eût dit teintes des derniers rayons du soleil mourant, durent être pour eux une suite de tableaux enchanteurs , une mine précieuse d’études et plus tard de souvenirs. De même que les sites de la Norvège ont influencé d’une manière évidente la couleur et le faire du hollandais Everdingen, le différencient nettement de ses collègues, de même dans la collection des payages de Bourdon , gravée par Prou et Baudet, l’on trouve de nombreuses remembrances de la végétation luxuriante, des pittoresques accidents qu’offrit la nature du Nord à l’intelligent artiste, au cours de ce voyage.
Mais les spectacles de la nature , si beaux fussent-ils aux dernières étapes de la route , durent probablement intéresser beaucoup moins les deux époux que leur interprétation par les arts. La traversée des Flandres Espagnoles constituait pour nos deux peintres un pèlerinage à l’œuvre de Rubens , Van Dyck et autres disciples de cet atelier ; le parcours des Pays-Bas, c’était une visite rendue par eux à cette École Hollandaise, dont les plus célèbres maîtres, Terburg, Gérard Dow, PaulPotter, Rembrandt, VanRynn — ce dernier les dominant tous de la hauteur de son génie — étaient alors pleins de force et de vie. Au fond de ces petits villages de Hollande, émergeant du sein des canaux que Samuel Bochard et Huet n’avaient pas daigné honorer d’un regard, nos deux voyageurs, au contraire, découvraient les patients ouvriers qui ont serti de leurs pinceaux les vrais joyaux de la peinture , ces minuscules toiles aujourd’hui couvertes d’or.
Ils auraient volontiers fait longuement l’école buissonnière , et se seraient attardés avec plaisir en compagnie de semblables confrères ; mais deux motifs graves les en empêchaient. D’une part, le désir
d’arriver à Stockholm avant les froids précoces de l’hiver, de l’autre, l’impatience de la reine Christine, dont la générosité subvenait largement à tous les frais de la route, mais exigeait en revanche leur prompte venue.
Quelle dut être la durée de ce voyage ? Daniel Huet ne l’indique pas; heureusement Gabriel Naudé , savant bibliographe français , appelé par Vossius pour être investi de la charge de bibliothécaire du palais et installé en Suède quelques semaines avant Bourdon, nous renseigne très-exactement là-dessus. Dans une lettre1, écrite par lui au philosophe Pierre Gassendi , il débute ainsi : « Le voyage a été de » deux mois entiers, tout par terre et sans beaucoup d’incommodité. » Pour la mer, je n’ai pas mis un jour entier à franchir le petit et » grand Belt et le Sond. Les chariots qui nous ont amenés jusqu’à » Copenhague et les chevaux que l’on change de deux milles en deux » milles de là jusqu’à Stockholm, qui est une assez petite ville et que » le feu a diminuée de plus de 200 maisons depuis mon arrivée. Pour » le pays , il n’est pas si âpre ni si fâcheux que l’on m’avait persuadé. » La Savoie et les Suisses le sont beaucoup davantage et il y a tant » de Français ici, que l’on trouve assez de quoi se divertir sans » apprendre la langue...» Un peu plus loin, au cours d’une description enthousiaste de la jeune souveraine, Naudé ajoute : « Ne croyez pas » qu’elle soit seulement savante en ce qui dépend des livres, car elle » l’est pareillement en peinture, architecture , sculpture, médailles, » antiquités et en toute autre chose belle et curieuse ; et s’il y a un » bon ouvrier en ces arts-là, elle ne manque pas de l’avoir auprès » d’elle. En effet, M. Bourdon, excellent peintre, arriva il y a cinq » ou six jours de Paris. »
Cette lettre étant datée du 19 octobre 1652, il faut en conclure que c’est entre le 13 et le 14 de ce mois que le peintre de Montpellier fut reçu par sa royale hôtesse. Christine mérita-t-elle absolument ce titre , en logeant aussitôt auprès d’elle les deux époux dans
1 . Cette lettre se trouve iu extenso dans les Mémoires concernant Christine , par Arckenhohz. Amsterdam, 1751. Elle constitue le n° X VIII des pièces justificatives.
BOURDON ET CHRISTINE DE SUÈDE
les bâtiments du palais ? Nous sommes toujours réduits à des conjectures. Pourtant, la fin de la lettre de Naudé semble indiquer le contraire: « M. Du Fresneet moi, dit-il, sommes à la table de » M. Bourdelot , laquelle est très-bonne. Pour les chambres, on en » prépare dans le château, et cependant notre retraite est dans » l’hôtellerie avec un peu d’incommodité. M. Bochard, depuis cinq » mois, est aussi réduit à la même peine. Il travaille ici sur son livre
« De animalibus Sacra Scripturæ , où il mettra bien de l’arabe A
» l’heure que j’écris, il fait beaucoup plus froid en France qu’ici... » Cette dernière assertion venant corroborer une phrase des mémoires de Daniel Huet : « Je ne me souviens pas d’avoir senti nulle part » d’aussi grandes chaleurs qu’en Suède *, » nous induit à penser, de
i . « En été , la chaleur est insupportable , parce que le soleil demeure dix-huit » heures sur l'horizon. » Johan Hübners, Vollstandige Géographie , t. II , liv. m: De la Suède. — Hamburg , 1756.
Les observations météorologiques pratiquées à Stockholm depuis 1808 jusqu’en 1854 donnent les résultats suivants :
Période de 1808 à 1830 température moyenne 4 6° 59
Celles relatives au climat Parisien donnent :
Période de 1806 à 1840 température moyenne -f io° 74
Voici un tableau établi par l’illustre statisticien Forsell , d’après Ehrenheim, sur la température moyenne mensuelle à Stockholm ; en regard nous en avons placé un autre , concernant Paris :
Stockholm ( 1808-1822 )
Janvier — 40 27
Février — 3° 4 1
Mars — i° 34
Avril -f- 20 65
Mai 4 90 04
Juin + 1 30 90
Juillet -f- 1 70 48
Août -f- 1 6° 00
Septembre... -f- 120 05
Octobre 4 6° 77
Novembre.. . -F i° 48
Décembre.... 4- 2° 69
En opposition avec ces moyennes, v Stockholm : Le 3 juillet 1 8 1 1 . . 4 36° Le 20 janvier 1814. — 320
Paris ( 1806-1826)
Janvier -4 2° 05
Février. -4 4° 75
Mars. ....... 4- 6° 48
Avril 4- 9° 83
Mai 4 14° 55
Juin 4 x6° 97
Juillet -F i8° 61
Août 4 iB° 44
Septembre.. . -f- 1 5° 76
Octobre 4 110 35
Novembre. . . 4 6° 28
Décembre.... 4 3° 9^ iici des températures exceptionnelles :
| Paris : Le 1 8 août 1 842. . . 4 37° 2 | Le 20 janvier 1 838. — 190
qu’en 1652 , la température dut être exceptionnellement élevée dans les régions du Nord, et qu’à un été brûlant dut succéder, fort tardivement cette année-là, l’hiver et son cortège de rigueurs ordinaires.
Des observations thermométriques que nous donnons en note , il résulte effectivement que la température moyenne du mois d’octobre , de 6° au-dessus de zéro à Stockholm , ne descend pas au-dessous de ii° à Paris. Le même écart persiste durant le mois suivant, de telle sorte que le climat de la capitale Suédoise est en cette saison près de deux fois plus rigoureux que celui de la région Parisienne.
La nature semblait donc, en l’an 1652 , vouloir favoriser les vues de Christine et se montrer clémente à l’égard des nombreux étrangers venus des contrées méridionales de l’Europe , pour apporter à cette cour le tribut de leur esprit, de leurs lumières ou de leur génie. Mais ce qui surprit Bourdon plus agréablement encore que la douceur inespérée de l’automne , et cette affluence de compatriotes qui faisaient de Stockholm une nouvelle France , ce fut le bienveillant accueil de la reine, sa fidélité à tenir toutes ses promesses. Elle avait déjà à son service plusieurs artistes éminents , notamment Beck de Delft, élève de grand mérite de Van Dyck , à qui elle avait confié la galante mission de parcourir les divers États du vieux monde et de lui rapporter le portrait de chacun de ses royaux cousins , les souverains des nations civilisées ; mais elle n’hésita pas à nommer Sébastien Bourdon son premier peintre. Elle voulut, de plus , qu’un des premiers ouvrages de son pinceau fût la reproduction fidèle de ses traits , aussi spirituels qu’augustes , et elle lui laissa entrevoir tout un horizon splendide de gigantesques et nobles travaux.
C’est donc l’âme ensoleillée par un avenir plein de rayons , que le peintre de Montpellier s’installa dans sa nouvelle résidence , prit
Le lac Mælar dégèle généralement vers le 24 avril. La mi-mai voit le retour des hirondelles et la poussée des premières feuilles , dont la chute a lieu vers la mi-octobre.
Daniel Huet prétend avoir pu écrire une lettre à minuit , lors du solstice d’été. En réalité, le jour le plus long de l’année est, à Stockholm , de 18 heures et demie, le plus court de 5 heures 54 minutes. Ceci est bien loin, on le voit, de la nuit polaire.
BOURDON ET CHRISTINE DE SUÈDE
IOI
possession et connaissance de cette cité lointaine , dont l’embellissement allait être son oeuvre, de cette cour brillante et passionnée pour les jeux et les fêtes dont il allait être l’historiographe en ses tableaux.
Stockholm : la Cour et la Ville, la colonie Française.
u’était Stockholm à cette époque? Naudé nous répond:
« Une assez petite ville *, aux maisons de bois , sujettes à » de fréquents et graves incendies. »
C’est bref et c’est peu ; l’on sent que l’enragé collectionneur n’a d’yeux que pour les nombreux trésors contenus dans les galeries du palais , ne respecte et n’admire que deux choses : les manuscrits précieux et les éditions uniques confiés à sa garde , les médailles et les pierres gravées, placées sous la surveillance de son ami, l’érudit numismate français Raphaël Trichet.
Stockholm méritait mieux que cela. Les quelques pauvres cabanes bâties vers la fin du xne siècle , en 1187, par les fugitifs de Sigtuna, échappés à la fureur des pirates Esthoniens , qui mirent à sac cette ville alors florissante 2, avaient depuis longtemps cédé la place à
1. Il est fort difficile , pour ne pas dire impossible , de fixer, même d’une manière approximative , le chiffre de la population de Stockholm sous Christine. D’après certains auteurs , la peste ou une invasion morbifique analogue enleva , en l’année 1623 , environ 20,000 habitants , et en 1710 tout autant. Ce sont là deux chiffres énormes , et qui supposeraient , s’ils étaient exacts , ce qui est fort douteux , une agglomération très-considérable d’individus. Contrairement à cette hypothèse, on trouve en 1653 un document, d’après lequel la ville eût compté à cette époque 14,948 âmes. Devons-nous accepter pour vrai ce nombre? Pas davantage. Il est plus que probable qu’il s’agit ici des seuls habitants imposés à un titre quelconque. Le premier recensement exact date de 1751. La population de la capitale est alors représentée par le nombre 55,700. Vers la même époque , pour être absolument exact , en 1755 , Paris possédait dans ses murs 576,000 habitants. La proportion entre les deux cités était donc environ celle de 1 à 11. En était-il de même un siècle auparavant ? Rien ne nous permet de répondre à cette question.
2. De ce fait historique est née l’une des explications étymologiques du nom de Stockholm. Il serait formé de deux mots : stock ( tronc d’arbre ) et hohn ( petite
grandes et belles constructions de tout style. La petite île où s’étaient groupées les primitives chaumières offrait aujourd’hui un spectacle aussi imposant que pittoresque. C’était là la vraie cité ; car , rapprochement inattendu , la genèse de ces deux capitales , Paris et Stockholm , est presque identique. Les habitants de l’une et de l’autre , d’abord entassés, agglomérés jusqu’à l’étouffement dans un ou plusieurs îlots , protégés ici par la Seine, là-bas par les courants nordstream et sœderstream (constituant l’écoulement du lac Mælar), finissent un jour par se risquer sur les deux rives. Leurs constructions s’accroissent et s’étendent progressivement; au bout de quelques siècles , le noyau embryonnaire et central n’est plus qu’une fraction de la nouvelle et importante capitale.
Mais en 1652, les faubourgs de Stockholm étaient bien loin d’avoir pris leur extension actuelle : quelques rares masures, avant-garde des quartiers futurs, s’y montraient à peine, perdues sous les frondaisons touffues et verdoyantes qui formaient le cadre boisé de ce tableau. La ville elle-même , trônant majestueusement au milieu des eaux, répondait par l’originalité de ses bâtisses , la diversité et le mélange de ses monuments à l’impression sauvage et agreste du paysage. Deux genres de constructions , l’une et l’autre nouvelles pour le voyageur français , attiraient également ses regards. D’abord les logements des classes marchandes et du menu peuple, c’est-à-dire la masse des habitations faites de planches, parfaitement jointes, de bois de pin ou de sapin, aux toits d’écorce de bouleau , résistant à l’action destructive des pluies et recouverts d’une couche de gazon. Sur ces bizarres toitures végétales, dont les versants en ces pays neigeux étaient naturellement fort rapides , et par leur parties inférieure se trouvaient peu distants du sol, les petites gens étaient coutumières de
ile ) ; allusion à une légende , d’après laquelle les fuyards de Sigtuna auraient creusé un canot dans un tronc d’arbre , entassé dedans les dernières épaves de leurs richesses, et laissant aller à la dérive cette embarcation, se seraient fixés dans l'ilot où ils étaient venus atterrir. L’opinion acceptée par les philologues est tout autre. Observant que le mot stock signifie en vieux langage suédois cours d’eau, ils traduisent Stockholm ainsi : Petite ile dans un cours d’eau.
BOURDON ET CHRISTINE DE SUÈDE