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laisser brouter chèvres ’, moutons et brebis. Parfois même, on pouvait aperçevoir la queue tirebouchonnée d’un porc ou le grouin et la silhouette ventripotente d’une laie, paissant joyeusement en une de ces prairies artificielles , sans prendre garde aux avertissements culinaires qui s’échappaient , sous forme de spirales de fumée , du tuyau de la cheminée. L’honnête Daniel Huet , à qui nous empruntons en partie ces détails, a, croyons-nous, quelque peu exagéré. Ce n’est point dans les rues de Stockholm, mais plutôt dans la campagne environnante, que ce spectacle fort original dut s’offrir à ses yeux. Voici, en revanche, qui est de toute exactitude : ces constructions de bois étaient aisément portatives ; elles se montaient et se démontaient à volonté. En ce dernier état, on les vendait toutes neuves ou d’occasion sur le marché , et c’était pour un parisien débarqué de la veille une surprise grande, que de voir un petit bourgeois de Stockholm allant ainsi acheter une maison à sa guise et, son choix fait, la faisant porter et installer où bon lui plaisait.
Ces modestes habitations, pelotonnées au pied des grands édifices , accroissaient l’aspect imposant , faisaient paraître plus nobles et plus colossales les lignes et les dimensions des divers monuments. Églises aux clochers pointus , à la flèche acérée , se dressant dans la brume ainsi qu’un porte-voix céleste; palais grecs ou plutôt romains, profilant tristement leurs blanches colonnades au milieu du brouillard; tours massives et formidables rappelant à la pensée les géants de la légende Scandinave, coudoyaient, chose étrange, la svelte silhouette de minarets turcs, qu’un caprice d’architecture avait élevés sous ce ciel si dissemblable de celui de l’Orient, dans ce site beau sans doute, mais d’une beauté si diverse de celle des rives du Bosphore, de la Corne d’Or1 2.
Et ce qui étonnait plus encore que ce rapprochement de styles
1. Anthoni Gobieri , Journal derLegalie, etc. La Haye, 1619. (Journal de l’ambassade des Pays-Bas à la cour de Suède.) — Johann Hübners, Vollstdndige Géographie, t. II. Hamburg, 1756. ( Mémoires de Daniel Huet. Paris, 1680.)
2. Rudbeck, Forsoh till en Beskrifning ôfver Sveriges Stüder, t. II. Stockholm , 1855 (Essai d’une description des villes de la Suède).
contraires, ce qui constituait la seconde nouveauté par nous signalée, c’était le faîte même de ces édifices. Le peuple, avons-nous dit, trouvait à la surface du sol la couverture agreste de son logis : sa modeste cabane bâtie de planches et coiffée de vert gazon n’était en quelque sorte que le prolongement de la forêt et de la prairie ; les grands, au contraire, fouillant la terre natale jusqu’en ses entrailles, empruntaient aux carrières le granit , aux mines le cuivre , dont ils bâtissaient et revêtaient leurs princières demeures. Les toits de ces hôtels seigneuriaux , aussi bien que les clochetons aigus des cathédrales et les majestueuses coupoles des palais, apparaissaient recouverts de larges lames de cuivre où les rayons du soleil , si pâles fussent-ils, allumaient de lumineuses gerbes, et les éclairs déchirant la nue , de sombres reflets d’incendie.
Mais les vaillants compagnons d’armes , les lieutenants du héros tombé victorieux à Lutzen , connaissaient un autre usage des trésors métallurgiques de leur pays. Des métaux extraits du sol Scandinave , deux parts étaient faites , dont la plus grande servait , non à l’ornement des palais , mais à la défense de la patrie. Le suédois était habile fondeur de canons 1 , et lorsqu’il avait assez travaillé pour son compte , il fabriquait et vendait aux autres nations de l’Europe l’instrument de mort qui ensemence aux jours de deuil les champs de bataille.
i. L’essor des industries métallurgiques était dû au wallon Louis deGeer, banquier à Amsterdam , véritable génie commercial , qui unissait à de grandes aptitudes financières et à de profondes connaissances techniques l’amour de la gloire et tous les sentiments élevés. De la fonderie de canons de Finspong , établie par cet illustre étranger qui , appartenant déjà à l’aristocratie de son pays , fut nationalisé et admis dans les rangs de la noblesse suédoise , sortaient de remarquables produits recherchés dans toute l’Europe. (Éloge de Louis de Geer, seigneur de Finspong et de Loefstad. Mémoires de l'Académie Suédoise, t. XIII. Stockholm , 1630. )
Un des descendants du premier ancêtre , son homonyme le baron Louis de Geer, ancien ministre de la justice , un des dix-huit de 1 Académie suédoise , est aujouid’hui chancelier des universités d’Upsal et de Lund.
L’usine de Finspong en Ostrogothie , qui existe toujours, constitue le seul établissement national où , en dehors d’autres produits , on coule les gigantesques canons qu’exige la balistique moderne. Les gouvernements étrangers continuent à s’y pourvoir de ces puissants engins.
BOURDON ET CHRISTINE DE SUÈDE
Au dire de Rühs l, l’on voyait à cette époque sur les quais des ports de hautes piles de canons tout battant neufs , destinés à l’exportation. Côte à côte des bâtiments de la marine marchande, venus pour charger les bois de construction , les productions diverses de la région , il en était d’autres dont les flancs s’emplissaient lentement de cette cargaison de guerre. Le port lui-même , formant le premier plan du tableau que nous décrivons, n’en était point tant s’en faut la partie la moins intéressante. Sous l’impulsion de Christine et des hommes éminents qui la conseillaient, les relations maritimes de la Suède s’étaient utilement accrues. Les navires de toute provenance affluaient à Stockholm et donnaient une vie , une animation toute nouvelle à la capitale. Au milieu d’eux se balançaient fièrement, plus élégants de structure , de nombreux vaisseaux de guerre , porteurs du glorieux pavillon aux couleurs bleues et jaunes , célébré de nos jours , en un si fier langage , par un poète royal s.
Ces mêmes couleurs reparaissaient non loin de là aux plis du drapeau qui flottait au vent sur la haute tour d’une majestueuse construction voisine , le château de la Reine , étalant dans toute son ampleur, sur une élévation de terrain, la masse imposante de ses bâtisses.
Élevées à des époques successives , ses diverses parties montraient tour à tour le faire de l’art gothique et celui de la Renaissance. Les bâtiments qui le composaient affectaient en leur ensemble la forme d’un carré long. Ils étaient reliés entre eux par des tours quadrangulaires, aux toits en pente, lamés de cuivre et surmontés de girouettes. Au centre de cette enceinte se dressait un donjon de forme ronde,
1. Rühs, Histoire de Suède , traduite en suédois par Strinnholm. Stockholm, 1825. — L’Angleterre , par l’intermédiaire de son ambassadeur Whitelocke , avait acheté au gouvernement suédois 1 550 canons ; la France , par l’intermédiaire de son ministre , 3 navires , 100 canons , 50,000 boulets , de la poudre , du goudron , etc., tout ensemble pour 160,000 rixdales.
2. Sa Majesté le roi Oscar II , qui avant de monter sur le trône a servi de longues années dans la marine , est l’auteur de poésies consacrées aux gloires navales de la Suède. Dans ces vers inspirés par le plus ardent patriotisme , on sent palpiter le cœur et l’âme d’un véritable homme de mer , d’un officier de haute valeur.
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qui portait dans la nue, à 254 pieds de hauteur, sa tête orgueilleuse surmontée de trois couronnes. Cet ornement avait valu à cette partie de l’édifice le nom de the Kronor, la Tour des trois Couronnes.
Dans cette résidence, Christine réunissait les habiles conseillers de Gustave-Adolphe , les savants généraux élevés à l’école de ce grand capitaine l’élite entière d’une nation intelligente et forte , pleine de jeunesse , d’énergie , de vitalité. Cet immense château , moins palais que forteresse, contenait non-seulement les appartements royaux, les somptueuses salles de réceptions et de fêtes , les locaux d’une riche bibliothèque et d’un musée plus riche encore, mais aussi les bureaux du gouverneur - général de Stockholm , les principales administrations du royaume , enfin une caserne, un grand dépôt d’armes et une église *.
Laissant de côté toute la partie de cette princière demeure, consacrée aux divers services publics, disons quelques mots des collections précieuses réunies dans cette résidence royale par les ordres d’une reine qui, sous l’enveloppe d’une gracieuse jeune femme, cachait un esprit aussi éclairé que supérieur.
C’était d’abord une bibliothèque aux innombrables volumes, où venait prendre place tout ce qui s’imprimait journellement en Europe, où l’on pouvait admirer à l’aise les éditions les plus rares, les plus anciennes , et dont la partie la plus intéressante consistait en manuscrits réputés introuvables, notamment ceux d’origine arabe, que durant son séjour à Stockholm , consulta avec tant de joie
1. Il n’existait dans l’enceinte du château royal ni serres ni jardin, ce que pourrait laisser supposer une phrase ambiguë de Daniel Huet. En fait d’établissements de ce genre , on ne pouvait citer alors , dans cette capitale , que le Kungstraegard (Jardin du Roi) , installé dans un terrain du faubourg du Nord , qui pendant longtemps avait été un potager appartenant à la couronne. Le roi Erik XIV confia à un français, Jean Allard , les travaux de transformation. En 1612 , on voyait dans ce jardin , d’après Eler , vingt-quatre pommiers , vingt-six pruniers , douze cerisiers et, en 1616 , même des melons. C’était un endroit pour lequel Christine éprouvait une véritable prédilection , et elle aimait à y aller passer quelques heures dans un pavillon entouré de bosquets. (Adolphe Findling ou Trois ans sous le règne de la reine Christine , roman historique, écrit en Suédois par Pehr Sparre , t. II. Stockholm , 1835. )
BOURDON ET CHRISTINE DE SUÈDE