‹ Sébastien Bourdon, sa vie et son œuvreChapitre 15 sur 59 · Dussieux , les Artistes français à l’étranger · texte numérisé non relu

Dussieux , les Artistes français à l’étranger

monuments , le voyageur de notre nation pouvait , au xvne siècle , affirmer hautement que les Français n’avaient pas dégénéré depuis l’époque glorieuse où le vieux maître Etienne, de Bonneuil , ce grand tailleur en pierre, était venu , en vertu du contrat passé à Paris en 1287, élever avec le concours de dix maîtres-maçons et autant de compagnons ses compatriotes , la cathédrale d’Upsal, cette Notre- Dame du Nord, ce merveilleux chef-d’œuvre auquel travaillèrent deux siècles et qui fut terminé en l’an 1435.

Après ces artistes , indiquons Chevreau , esprit fin et délié , qui jouait auprès de Christine le rôle de secrétaire et le continua auprès de son successeur au trône, Charles X. Revenu en France après une longue absence , Chevreau reçut sur ses vieux jours la mission délicate d’élever le fils préféré de Louis XIV et de la Montespan , le duc du Maine. Gardons-nous, en cette occurrence , de juger le précepteur d’après son élève.

Mais arrivons , sans plus tarder, au médecin tout-puissant de la reine, à l’homme le plus influent qu’il y eût à la cour ou dans le royaume en 1652, un français lui aussi, mais dont notre pays n’avait lieu que de médiocrement s’enorgueillir. Le sieur Bourdelot , médecin du pape Urbain VIII , qui en réalité mentait trois fois dans cette étiquette, n’étant ni Bourdelot, ni docteur et n’ayant probablement jamais soigné voire même la mule aux clochettes tintinnabulantes du Souverain-Pontife. Ce singulier personnage réalisait au château le typ-e de l’intrigant adroit et rusé , parvenu à force de souplesse à capter les faveurs du maître. L’incroyable succès de cet aventurier de bas étage, auprès d’une femme aussi supérieure , tendrait à prouver que Christine, semblable en cela à Louis-le-Grand, ne détestait point que ses créatures justifiassent parfois l’épithète de « favori sans mérite » et dussent leur élévation à son seul caprice.

Né dans la boutique d’un barbier de Sens, nommé Michon, grandi entre les plats à barbe, la lancette et l’instrument légendaire de Diafoirus, le futur médecin de la reine végétait misérablement, lorsque son parent Claude de Saumaize , revenant de Suède , où il avait séjourné auprès de Christine d’octobre 1649 à février 1650,

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lui proposa d’aller le remplacer en cette cour. Jamais proposition ne vint plus à point. Cependant il fallait à notre homme un titre scientifique, ce qu’un autre eût été fort empêché de se procurer incontinent , mais ce qui ne l’embarrassa guère. Avisant un de ses oncles maternels , le docteur Bourdelot , homme distingué , instruit, auteur de plusieurs ouvrages qui lui avaient valu une grande considération dans le monde des lettres , il s’empara insolemment de ses nom , titres et qualités, et partit .pour Stockholm , bien résolu à jouer impudemment , à la barbe des courtisans , ce docte personnage. Ayant quelques années auparavant voyagé en Italie , il trouva en même temps habile et de bon goût d’insérer sur la liste de ses pseudo-clients le nom de Sa Sainteté elle-même.

Arrivé à destination, et voyant la reine entourée d’hommes aussi remarquables que Vossius , Meibom , Samuel Bochard , Freinsshemius, c’est-ii-dire d’une légion de savants , de mathématiciens, de philologues, notre aventurier comprit qu’il risquait de faire au milieu d’eux méchante figure, et débuta tout aussitôt par un coup de maître. Persuadant à cette royale écolière que son amour pour l’étude nuisait k sa santé, que ses veilles et ses tr-avaux étaient l’origine de ses malaises, il lui conseilla un repos d’esprit absolu. Christine de Suède, qui pour être reine et savante n’en était pas moins femme , écouta la voix mielleuse plaidant au nom de la science médicale la cause de son teint pâli , de ses traits amaigris , des fraîches couleurs de sa vingt-cinquième année perdues ou compromises : elle suivit cette ordonnance, qui parlait de bals et de fêtes , de rire et de joie.

Mais cette première victoire ne suffit pas cà l’intrigant docteur : saisissant avec une malignité désespérante ce que pouvait avoir d’hétéroclite la tournure de ses rivaux , les petits travers ou ridicules de ces hauts esprits qu’absorbaient les spéculations métaphysiques , il s’ingénia à machiner à leur encontre cent plaisanteries cruelles pour leur amour-propre, à les faire choir fréquemment dans les situations les plus fausses et les plus bouffonnes.

Par ces petits moyens, il ébranla peu à peu leur crédit auprès de Christine, gagna du terrain chaque jour, et parvint bientôt,

supplantant Français, étrangers, Suédois, à conquérir sur cette princesse une influence vraiment surprenante.

Détesté de ses compatriotes , il l’était bien davantage , est-il nécessaire de le dire, de la population suédoise. Les grands songèrent un moment à s’en défaire par la violence. Les ministres d’État présentèrent à son sujet, à leur maîtresse , des observations respectueuses, que la reine-mère elle-même vint appuyer. Rien n’y fit : Bourdelot continua de triompher jusqu’à l’heure, en juin 1653 , où devenu littéralement insupportable et craignant pour sa vie, il rentra en France , comblé de présents , riche de trente mille rixdales , et recommandé puissamment à Mazarin par notre ambassadeur Pierre Chanut. Celui-ci avait utilisé habilement un tel crédit pour combattre auprès de la reine les agissements de Pimentel, le représentant du gouvernement espagnol.

Nommé abbé de Massay en Berry, le fils du barbier Michon vécut longues années dans son abbaye , escarmouchant du matin au soir avec ses moines , les tatillonnant de mille sortes , et mourut, chargé de leurs malédictions , d’une brûlure de bassinoire qu’il se fit au talon, certain jour où réalisant le souhait du financier de La Fontaine, il avait acheté le dormir sous forme d’une potion à l’opium * .

Qu’on nous pardonne de nous être étendu aussi longuement sur ce personnage : il nous a paru intéressant de résumer en quelques mots l’histoire de cet aventurier français, avec qui Bourdon dut certainement avoir à compter, durant son séjour en Suède , et dont l’amitié ou l’inimitié put exercer une grande influence sur la nature des dispositions de Christine à l’endroit du peintre de Montpellier.

Mais , en dehors de ces hommes de lettres et de ces artistes en résidence temporaire, la France était représentée à Stockholm par plusieurs familles aristocratiques qui, bien que naturalisées suédoises, avaient gardé au cœur l’affectueux souvenir de leur première patrie. Parmi elles brillait d’un pur éclat la maison des La Gardie, originaire

1. D’après une autre version, Bourdelot n’aurait point pris volontairement l’opium ; ce narcotique aurait été introduit inconsidérément par un valet dans un pot de roses muscates.

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du Languedoc. Son chef, Jacob de la Gardie, connétable du royaume, illustre par ses hauts faits militaires et ses services politiques , avait été l’un des tuteurs de Christine ; il avait partagé, avec son vieil ami le grand chancelier Axel Oxenstierna, la direction de l’État durant toute la minorité. Des liens de parenté l’unissaient au tronc royal lui-même. Son fils, le comte Magnus1, réputé le plus beau, le mieux fait, le plus élégant des gentilshommes de Suède, avait, grâce au bienveillant appui de Christine , épousé à son retour de France — où il avait superbement rempli les fonctions d’ambassadeur — la princesse palatine Marie , sœur de Charles-Gustave. En le donnant pour époux à sa cousine paternelle, d’aucuns disaient que la reine avait héroïquement étouffé le cri de son propre cœur.

Après lui , citons tout d’une traite le colonel De Laval , Couchois , directeur des hauts fourneaux (famille anoblie plus tard sous l’appellation d’Anckarsward), et le médecin Du Riet^, qui sous le règne suivant devint archiâtre 2. Des souvenirs français se retrou-

1 . Fils du connétable Jacob de la Gardie , qui eut la chance d’apprendre l’art de la guerre du grand capitaine Maurice de Nassau et la gloire de l’enseigner à Gustave-Adolphe, le comte Magnus était le petit-fils du fameux Voulus de la Gardie, fondateur de cette illustré famille en Suède. Il eut pour mère Ebba Brahe , célèbre par sa beauté et par l’amour chevaleresque dont , avant son mariage , elle fut l’objet, de la part du jeune héros, disciple de son futur mari. Par sa grand’-mère paternelle, fille naturelle du roi Jean III , Magnus se trouvait allié à la maison royale de Wasa. Il le devint doublement en épousant la princesse Marie-Euphrosine , sœur de Charles- Gustave , et par conséquent cousine germaine de Christine. Il avait reçu une excellente éducation en Suède , en compagnie du prince Charles , sous la direction du savant Mylonius. Ensuite, conformément à l’habitude de la jeunesse aristocratique suédoise , il entreprit un voyage , étudia à l’université de Leyde, et s’appliqua aux sciences politiques et militaires. Il se rendit après à Angers , ville renommée alors par des établissements où la jeune noblesse , destinée aux armes , finissait de se former avant d’entrer dans la vie pratique. Angers conserva sa notoriété jusqu’à la chute de la monarchie. C’est là qu’Arthur Wellesley , plus tard duc de Wellington , perfectionnant ses connaissances dans toutes les choses de la guerre , termina la solide éducation militaire dont il devait , hélas ! dans l’avenir , se servir à nos dépens.

Pour parler encore de la persistance des sentiments français des De la Gardie , disons que le connétable , père de Magnus , avait été élevé en Suède par un de scs parents venu de France , nommé De la Blanque.

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