Victor Hugo , Éviradnus, Légende des siècles
2. « Le bruit se répandit un jour que Raphaël Trichet et Gabriel Naudé avaient » été appelés de France par la reine.. Cette nouvelle, qui réjouissait fort les » Français, opéra sur les Suédois un effet tout contraire. Ils se plaignaient qu’on » épuisât le trésor par des dépenses énormes et qu’on prodiguât les richesses à des » étrangers et surtout à des Français. Ils regardaient ceux-ci d un fort mauvais œil
BOURDON ET CHRISTINE DE SUÈDE
tremblaient que sous un nouveau règne le séjour de Stockholm ne devînt pour un français difficile et dangereux. En somme. Bourdon et Suzanne avaient quitté une capitale où grondaient autour d’eux les passions , pour venir se fourvoyer en une ville non moins agitée. En gagnant cette cour, ils avaient cru marcher vers une aurore, lorsqu’en réalité ils se dirigeaient vers les feux d’un soleil couchant. Leur erreur reconnue, ils n’avaient plus qu’à retourner en France : c’est ce qu’ils firent vers la fin de l’été de 1653.
Si Bourdon ne quitta point la Suède à la suite de notre ambassadeur Chanut , en juillet, avec le gros des Français1, c’est selon toutes probabilités parce qu’il travaillais encore au grand portrait équestre de Christine de Suède. Cette princesse, en même temps que la bonne pension dont parle Arckenholtz , dut à la dernière heure offrir à notre artiste de voyager sur le vaisseau de l’ambassadeur Espagnol. Bourdon refusa cette offre , non comme le dit avec une douce malice M. Charles Blanc par prudence ( la prudence n’était point une de ses vertus favorites ) , mais par raison. Il devait , en effet , songer à éviter les fatigues et les dangers du voyage, non-seulement à Suzanne
» comme étant venus des extrémités du monde pour les piller... En réfléchissant à » tout cela, je regrettai mon fâcheux voyage et me préparai à fuir cette contrée » ennemie. » ( Mémoires de Daniel Huet. )
C 'était là une erreur grave , que Chevreau , de La Vallée et plusieurs autres Français n’eurent point à regretter de n’avoir pas partagée. Restés en Suède après le départ de Christine , ils trouvèrent auprès de Charles-Gustave même protection , même faveur que sous le règne précédent.
1. Lors du départ de Chanut, la colonie Française regagna ses foyers en quelque sorte en masse. C’est du moins ce qui ressort d’une lettre de Samuel Bochart à Isaac Vossius , datée du 26 avril 1653 : « Je ne sais encore quand je partirai. Ce » serait dès aujourd’hui si mon souhait pouvait avoir lieu... Nous partons tous en » un même temps, le Grand Médecin, l’Apothicaire, le Chirurgien, le Bibliothé- » caire, le Gardien des cabinets des Antiques, l’Archevêque d’Irlande, M. Tott et » moi et quis non. » Ce qu’annonce Bochart à son ami se réalisa en juillet. Il suivit avec tous ces personnages notre ambassadeur. Quant à Bourdon , rien ne permet de fixer définitivement l’heure où il quitta Stockholm ; les procès-verbaux de l’Académie établissent qu’en janvier 1654 il remplit les fonctions d’ancien durant tout le mois. Sa signature est apposée aussi au bas de la délibération du 1 6 décembre 1653. Ges deux documents autorisent donc à dire qu’il dut partir de Stockholm au minimum deux mois avant ces dates , en septembre ou octobre au plus tard.
relevant à peine de couche , mais à une fillette nouvellement née , qui par route de terre arriva, en joie et en santé, jusqu’à l’église de Charenton Saint-Maurice , où le pasteur la baptisa , non sous un vocable suédois , tel que Ebba ou Ulrique , mais sous le vieux nom bien français d’Anne.
Christine en France.
hristine revit-elle son premier peintre , lors de sa venue à Paris en 1656? C’est fort probable. Que l’on veuille bien se rappeler cette lettre de Mlle, de Montpensier, où elle conte son entrevue avec la reine de Suède à Essonne, chez M. Hesselin, c’est-à-dire chez le protecteur, le vieil ami de Sébastien Bourdon. Il est impossible , devant ce rapprochement de noms, de ne pas croire que sous ce toit où tout parlait de l’artiste de Montpellier, dont les murs, étaient recouverts de ses fresques , Christine ne retrouva pas son portraitiste remplissant les fonctions d’ordonnateur enthousiaste de cette splendide fête. En fut-il de même encore, lors de son second voyage en 1657? Non, Bourdon se trouvait à cette époque installé dans sa ville natale, et ne revint à Paris qu’apres le départ de cette princesse. S’il fût revenu plus tôt, il est probable que l’ombre de Monaldeschi ne l’eût pas empêché d’aller faire souvent sa cour à la reine , dans ce palais de Fontainebleau'où venait de se passer le terrible drame. Bourdon n’était pas homme à oublier vite un bienfait, à adopter sans graves motifs l’opinion populaire , cette opinion qui , du reste , ne laisse pas souvent que de surprendre.
Bizarre inconséquence , en effet , de l’âme humaine , vérité éternelle de la parabole évangélique sur la paille et la poutre. Ce peuple de Paris , que deux illustres veuves avaient par malheur accoutumé , deux fois au cours du siècle , à voir se profiler dans l’alcôve royale la silhouette d’un italien cumulant les fonctions de favori de la régente et de premier ministre du royaume ; ce peuple qui dans ses
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heures justicières avait assassiné Concini , accroché à une potence son cadavre , déchiré et vendu les lambeaux pantelants de son corps , le tout sous les yeux de son jeune fils , âgé de douze ans, « afin, dit un écrit du temps , qu’il apprît à mieux vivre »; ce peuple, tenant pour vraie l’existence d’une intrigue galante entre Christine et Monaldeschi , se permit de trouver mauvais que la fille de Gustave- Adolphe terminât ainsi à coups d’épée un chapitre de ses amours.
La France eût allumé des feux de joie et pavoisé sa capitale à la nouvelle de semblable traitement infligé par Anne d’Autriche à Mazarin ; mais devant l’exécution du pauvre marquis , elle se sentit prise d’un accès de sensiblerie humanitaire. Mme. de Motteville , trempant de ses larmes son mouchoir ourlé de blanches dentelles , mena le deuil, et il n’y eut pas jusqu’à l’Académie , oublieuse des honneurs et des bienfaits reçus, qui ne voulût elle aussi donner une leçon à la plus académicienne des princesses.
En réalité , l’histoire a fait bonne justice de toutes ces appréciations erronées, de cette grande indignation venue si fort à propos servir la rancune jalouse d’une cour insuffisamment admirée. Et d’abord , il est aujourd’hui établi que Monaldeschi ne joua jamais un rôle autre que celui de serviteur auprès de Christine. Le clan des bas-bleus , toujours fertile en inhumaines — c’est là le secret des malédictions proférées à son encontre par les membres du sexe fort — se distingua surtout à ce point de vue durant la brillante période du xvne siècle. Julie d’Angennes et Mme. de Sévigné, pour ne citer que les étoiles , réalisèrent pleinement le type achevé de la beauté inexorablement cruelle , de cette Phyllis aux pieds de laquelle Oronte désespère, fatigué d’espérer toujours : Christine de Suède ne le céda point en rigueur à ces deux sommités littéraires.
Sa froideur voulue s’explique très-bien par un sentiment, exagéré peut-être, de dignité féminine, par son indépendance d’esprit, par ce caractère autoritaire qui l’avaient fait descendre du trône plutôt que de choisir un époux et partager la couronne avec le prince dans lequel , guidée par un patriotisme éclairé , elle voyait l’homme nécessaire, l’homme de la situation. Il se pourrait qu’un
philosophe misogyne , portant le scalpel de l’analyse dans ce cœur royal rempli d’une délicatesse , d’un amour-propre si raffinés , crût découvrir une autre interprétation , empreinte d’un cachet méphistophélique.'Avez-vous jamais remarqué dans la belle gravure de Nanteuil la bizarrerie de la pose? Tandis que la tête intelligente et fine , interrogative pour ainsi dire , se présente de trois quarts , le buste apparaît quasi de profil , dissimulant à nos yeux l’une des épaules : ce n’est point là une attitude inconsciemment choisie par l’artiste. Les mémoires du temps rapportent que Christine avait coutume d’attacher sur son épaule gauche un nœud de rubans aux longs bouts flottants: les courtisans prétendaient que cette épaulette donnait à sa tournure quelque chose de cavalier; les médisants chuchotaient qu’elle voilait une inégalité défectueuse. Hélas ! les mauvaises langues avaientraison. Nous nous garderons bien de dire: c’est pour cela que Christine de Suède resta toujours vertueuse. Nous préférons laisser à un de nos plus humoristiques écrivains modernes , à un des rois du paradoxe , la responsabilité de son axiome aussi méchant que spirituel : « Le meilleur garant de la vertu » d’une femme , c’est une rotule mal faite. »
L’élève de René Descartes, qui, sous cet illustre maître, avait étudié la loi des attractions moléculaires , en éprouva peut-être les effets en son cœur , mais son amour-propre et sa fierté hautaine l’emportèrent. Elle garda le silence et ne permit jamais à un homme, soit mari , soit amant , de dénouer la soyeuse épaulette qui cachait à tous sa défectuosité plastique.
L’exécution de Monaldeschi fut donc un acte de rigueur où la passion et les sentiments romanesques n’entrèrent pour aucune part. En toute liberté d’esprit , avec infiniment de rai son et de sens pratique, Christine de Suède, reine sans royaume, entourée de serviteurs étrangers que pouvaient seuls tenir en respect l’intérêt ou la terreur, et qui , elle venait d’en avoir la preuve manifeste , ne craignaient point, au cours de leurs intrigues furieuses et jalouses, de trahir « ses secrets les plus graves », Christine se résolut à frapper un grand coup, mettant fin par un terrible exemple à ces criminelles manœuvres.
BOURDON ET CHRISTINE DE SUÈDE
Pardonner à Monaldeschi , c’eût été sacrifier à tout jamais sa dignité , sa sécurité et, qui plus est, dans un moment donné, «la » sécurité et la vie de personnes compromises pour elle dans quelque » menée politique » *. Que l’on veuille bien réfléchir, en outre, que la reine de Suède n’avait point de citadelle où embastiller ses ministres félons , point d’îles fortifiées sur la côte méditerranéenne où enterrer vivant un prisonnier , tel que le mystérieux personnage au masque de fer. Un seul in-pace était à sa disposition, le plus sûr de tous il est vrai : la mort. Elle n’hésita point à y envoyer Monaldeschi , et ne pouvait hésiter. Ce à quoi , par exemple, ne s’attendait pas cette princesse et qui par malheur advint , ce fut la cruelle prolongation du supplice : Sentinelli et ses deux Pésarois , à qui leur naissance seule , étant données les mœurs italiennes de l’époque , semblait assurer un brevet de dilettantisme en l’art de jouer de l’épée et du poignard, d’égorger un homme, se montrèrent de maladroits bourreaux. Avouons que si Monaldeschi méritait la mort, son crime ne justifiait point semblable torture.
La légalité de cet acte est encore moins discutable ; car, en abdiquant, Christine avait expressément réservé ses droits de justice haute et basse sur ses serviteurs. Elle se trouvait donc, en France, dans la situation d’un monarque régnant, et en vertu du principe d’exterritorialité des hôtels d’ambassadeurs ou chefs d’État en visite officielle, elle pouvait , aussi bien à Fontainebleau que partout ailleurs , exercer sa juridiction souveraine. C’est ce que répondirent, à cette époque, les docteurs de la loi civile française ; c’est ce que proclama bien haut un des plus remarquables esprits du siècle, Leibnitz.
Quant à nous, modeste biographe d’un maître qui dut à cette reine
1. Les ambassadeurs ou confidents de Christine étaient souvent chargés des négociations les plus graves. En l’an 1658 , c’est-à-dire un an après le meurtre , Sentinelli ( l’un des exécuteurs ) partit pour Vienne dans le but de demander à l'Empereur 20,000 hommes sous les ordres de Montecuculli ; « moyennant quoi, » Christine espérait de conquérir la Poméranie , où elle avait grand nombre de
» partisans La cour de Vienne ne manqua pas de prêter l’oreille à cette
« proposition et en fit négocier à Rome par le résident impérial Suramonti. » ( Arckenholtz , t. II , p. 29. )
la plus radieuse de ses heures de gloire, son titre le plus élevé , qui restera éternellement aux yeux de la postérité le premier peintre de Christine de Suède , nous n’avons point su résister au désir de combattre ici une tradition fausse autant qu’injuste1. Nous avons voulu, en terminant ce chapitre, rompre une lance en faveur d’une princesse qui , sur le trône , attira dans sa capitale , à sa cour, les savants , les artistes Français, les y retint comblés d’honneurs, les renvoya chargés de présents ; qui, après son abdication, continua à pensionner bon nombre d’entre eux , par malheur point le grand Corneille , réduit à cette époque à raccommoder ses vieilles chausses, tenir les registres de sa paroisse et mourir de faim, oublié du roi Louis. Nous avons, enfin , tenu à dire bien haut qu’il nous est impossible d’accuser de cruauté et de barbarie la souveraine qui accueillit dans ses États le philosophe Descartes, exilé, malade, persécuté, lui ferma les yeux, lui fit ériger une tombe et , plus tard , à l’heure sombre des dragonnades , éleva de son palais de Rome si éloquemment la voix 2 en faveur de proscrits de France qu’elle ne pouvait cette fois accueillir, de victimes, celles-là bien réellement dignes de toute pitié.
1 . Ce n’est point sans regret que nous avons rencontré l’opinion contraire dans un article fort attachant de M. Henry de Chennevières sur Christine de Suède en Europe (voir V Artiste , 25 décembre 1881). Pourquoi cette sévérité outrée à l’endroit d’une reine qui a tant de droits à la sympathie des Français ?
2. On sait que cela faisant, Christine ne fit que répéter tout haut ce que le Pape et les cardinaux disaient tout bas. Voir à ce sujet un auteur à l’abri de tout soupçon de papisme , Bayle , Nouvelles de la république des Lettres.
^BOURDON Jd MONTPELLIER
Physionomie mondaine de Montpellier au XVIIe siècle.
e voyageur parisien qui fût arrivé à Montpellier au début de l’année 1657, par une de ces tièdes journées d’hiver bénies des malades , qu’attiraient dans cette ville la douceur de son climat et le savant renom des maîtres de son antique Faculté de Médecine, n’eût pas manqué d’être séduit , dès l’abord, par l’aspect gai et riant de cette cité. Placée à mi-chemin de la côte Méditerranéenne et des premiers contreforts de la chaîne Cévénole, Montpellier avait en effet, depuis le siège mémorable de 1622, fait en quelque sorte peau neuve et rémplacé ses vieux logis enfumés , ses hôtels seigneuriaux à mine rébarbative de forteresse , ses édifices civils ou religieux, par nombre de demeures coquettes et neuves , dont les blanches murailles s’enlevaient en vigueur sur l’azur profond de son ciel. Ce n’étaient pas tant les boulets des «royaux», les dégâts provenant de l’armée assiégeante qui avaient nécessité ces reconstructions si nombreuses, que les pillages , ruines et démolitions survenus durant la guerre civile et imputables également aux deux partis adverses , catholiques à gros grains et parpaillots » . Quoi qu’il en fût , du reste, la ville y avait
1. Mémoires inédits à! André Delort sur la ville de Montpellier au xvue siècle ( 1621- 1693). Montpellier, 1876-78. C’est à cet ouvrage, et surtout aux notes si intéressantes dont l’a enrichi un érudit anonyme, M. Gaudin, bibliothécaire de Montpellier, que nous avons emprunté la substance de ces quelques pages. Nous avons interrogé non moins souvent et non moins utilement les savantes études historiques de M. Germain , professeur d’histoire, doyen honoraire de la Faculté des Lettres de cette ville , membre de l’Institut.
ia
gagné en tant que gaieté de coup-d’œil , et à l’heure où nous nous plaçons, l’on n’y rencontrait guère plus de traces de cette triste et sanglante période.
Le visiteur que nous supposons parti de la capitale , et par conséquent venant par le « grand chemin de Nismes », eût donc remarqué à sa gauche , sur un mamelon formé par un pli du terrain, une construction militaire de date récente , spacieuse et vaste, savamment fortifiée. C’était la fameuse citadelle , que Messieurs les notables de Montpellier étaient censés, en l’année 1624, avoir réclamée de sa majesté Louis-le-Juste , comme une marque de sa très-haute et puissante protection. Ce qui avait, entre parenthèses, fait citer fort à propos, en plein Conseil des Vingt-quatre par un des leurs, la fable prophétique du vieil homme Esopus , le Cheval voulant se venger du Cerf 1 .
Se retournant ensuite légèrement sur la selle , notre cavalier eût admiré l’effet pittoresque offert à sa droite par les tourelles et les clochetons de la massive cathédrale , se profilant dans le lointain audessus des toits du faubourg des Carmes 2 3 *. Puis, si arrêtant son cheval avant de franchir la porte du Piles Saint-Gilles, il eût voulu jeter un dernier regard sur la gracieuse cité , étageant coquettement ses maisons sur la colline et dressant fièrement à son point culminant le hardi clocher, vieux de deux ans à peine, de l’église Notre-Dame 5 , il n’y aurait eu rien de surprenant, avec l’imagination d’un poète ou d’un artiste, à ce qu’il comparât ce dernier édifice à un gigantesque
1. Histoire de Montpellier , par Ch. d’Aigrefeuille , 1. 1 (partie civile). Montpellier, 1737. — Le sieur La Farelle, seigneur d’Aumès, cita , en plein conseil, la fable du Cheval voulant se venger du Cerf.
2. La cathédrale, fort endommagée au cours des guerres de religion, avait été restaurée ou plutôt rebâtie après le siège. Elle fut rendue au culte le 9 avril 1634, jour des Rameaux.
3. L’église Notre-Dame , rasée entièrement parles Huguenots, fut reconstruite
sous le consulat de M. de Meurles et livrée au culte le 24 mars 1655. Elle dressait sa masse imposante sur la place de l’Hôtel-de-Ville , aujourd’hui occupée par la
Halle-aux-Colonnes. Ce fut également un dimanche des Rameaux, le 24 mars, entre sept et huit heures du matin , que M. l’abbé de Guillermin bénit ce nouvel édifice.
BOURDON A MONTPELLIER
éléphant de pierre tourné vers le nord, et portant sur la haute tour fixée sur sa puissante échine la vraie maîtresse et souveraine de céans , la céleste auxiliatrice invoquée au sein de chaque crise et tout particulièrement dans la grande peste de 1629 , celle que les anciens habitants de la contrée, en leur vieille langue romane mêlée de patois aragonais, appelaient Nostra-Donade Taûlas.
Cette première impression favorable ne se serait certes pas dissipée, tandis que notre touriste , traversant les rues populeuses et animées, eût gagné un des logis alors en renom, tel que celui du Cygne , de la Vieille, du Louvre , ou bien encore le Cheval Blanc , la Couhle ou le Logis Saint-Paul. Très-probablement, tandis que l’hôtelier eût débouclé sa valise , il aurait pensé ce que Bussy- Rabutin, allant rejoindre l’armée de Catalogne, écrivait de Montpellier, quelque trois ans auparavant, à la toute charmante et spirituelle Mme. de Sévigné : « Nous allons nous reposer ici deux jours » dans les jeux, les promenades et la bonne chère. »
Et de fait , peu de villes en province offraient, au xvne siècle, à ce triple point de vue et à bien d’autres , les ressources de cette petite capitale du Bas-Languedoc. Choisie la plupart du temps par Nosseigneurs des États pour siège de la session annuelle, Montpellier était envahi durant leur entière tenue par une nuée de hauts barons, d’aristocratiques prélats , de riches bourgeois du Tiers , toutes gens qui , avouons-le bien bas , faisaient marcher de pair, alors comme aujourd’hui , le plaisir et les affaires , de telle sorte que si la journée se passait dans les graves discussions parlementaires , la nuit en revanche s’écoulait gaiement : pour les uns , dans les assemblées élégantes ; au jeu, au bal, au théâtre, pour les autres ; pour tous, dans les fêtes somptueuses organisées en leur honneur par les citadins. Dieu sait si aucun du lieu songeait, en effet, à s’en plaindre ! C’était l’époque ardemment souhaitée, impatiemment attendue, où les fournisseurs vidaient leur boutique et emplissaient leur escarcelle , où les oisifs se délectaient au spectacle des entrées triomphales , aux processions , aux cérémonies fastueuses que l’étiquette du temps multipliait à chaque pas devant Messieurs les députés provinciaux ,
l’époque enfin où certaines grandes dames , « belles et honnestes, à la façon dont Brantôme entend cette dernière épithète, se désennuyaient parfois de l’exil où les plongeaient les hautes fonctions de leur maître et époux. »
Pourtant ce n’étaient pas seulement les États qui donnaient à Montpellier son cachet , sa physionomie particulière , cette atmosphère spéciale d’élégance et de bon ton que l’on croyait perdue en quittant la Place Royale et qu’avec une joie mêlée de surprise l’on retrouvait à plus de cent lieues de Paris, dans cette riante petite ville. Sans doute, ilsy contribuaient puissamment, leur présidence étant toujours dévolue à quelque haut seigneur ', qui arrivait de la capitale entouré d’une escorte de galants gentilshommes , tout imprégnés encore des parfums des ruelles , troussés à la dernière mode et les lèvres fleuries des mots les plus heureux de Benserade ou de Chapelain ; mais il y avait en outre un rare groupe de circonstances propres à favoriser cette éclosion de belles manières.
D’abord l’Université , les chaires de Médecine, dont les bonnets pointus attiraient, il est vrai , une population jeune et turbulente , mais , d’autre part , valaient à la cité nombre de riches familles du nord, soit de la France soit de l’Europe , venues dans l’espoir de guérir ou tout au moins de conserver sous ce ciel plus clément , à l’ombre de la docte et vieille Faculté, un doux et adoré malade.
Puis, la garnison composée des deux régiments de Normandie et de Picardie , dont les états-majors comptaient les meilleurs gentilshommes et les plus brillants officiers de l’armée française, toujours occupés à donner courses de bagues 1 2, ballets équestres et fêtes de toute sorte à l’aristocratie féminine du lieu, emplissant du cliquetis de leurs armes, du piaffement de leurs chevaux, des gaies fanfares de leurs trompettes, les rues et les places jadis silencieuses et calmes. La garnison, qui ne soupçonnait pas encore les sévérités futures de M. de Louvois, et dont les jeunes capitaines gagnaient plus d’une
1. Les sessions de 1654-55 et de 1655-56 avaient été présidées, par exemple, par Arnauld de Bourbon, prince de Conti , frère puîné du grand Condé.