Histoire de Montpellier, par d’Aigrefeuille
BOURDON A MONTPELLIER
fois à franc étrier la capitale , d’ou ils rapportaient , après quelques semaines d’absence , une moisson de piquantes nouvelles et la plus récente façon dont les raffinés du Cours-la-Reine nouaient à la coquille de leur épée un flot de rubans.
Et les vieux magistrats de l’ancienne France , sympathiques et grandes figures toujours au premier plan dans notre histoire politique et littéraire, justiciers intègres et graves sur leurs sièges fleurdelisés, causeurs diserts , lettrés et séduisants dans les salons de la noblesse de robe et surtout dans leurs petites maisons des champs, ils étaient, eux aussi , dignement représentés dans la capitale du Bas-Languedoc. La Cour des Aydes , Comptes et Finances allait recevoir parmi ses conseillers et devait avoir un jour au nombre de ses présidents, de Moulceau, bel esprit connu sous le nom de Diorante dans les romans quintessenciés du temps, familier de la maison princière de Conti, ami et correspondant de Mme. de Sévigné.
Que l’on n’ait garde de croire que sa réception introduisit un élément nouveau et hétérogène dans l’austère et noble corps'. Bien avant qu’il songeât à acheter sa charge , la culture passionnée des belles-lettres , la politesse raffinée et , glissons bien vite le mot , la galanterie avaient franchi la porte d’aspect refrognée du Palais. Elles étaient en grand honneur chez ses plus hauts dignitaires et quasi tous ses membres.
Preuve à l’appui: un jeune avocat, d’humeur gaie et enjouée, rédigeait, entre deux plaids, sur la marge peut-être de l’un de ses dossiers , un fort galant ouvrage , les Portraits des plus belles Dames de Montpellier* . Il les crayonnait, nous dit-il lui-même en sa préface, comme distraction «pendant la poursuite d’un procès », et dédiait, s’il vous plaît , son délicat travail â « M. de Duranti, président au mortier du Parlement de Toloze. » Détail piquant: tandis que le vieil Henry de Mariotte ou le juge de Rosset suivaient devant lui d’une
1. La réception de M. de Moulceau, comme conseiller, eut lieu en 1661. Il arriva à la présidence en 1683.
2. Portraits des plus belles Dames de Montpellier , par de Rosset. Paris, 1660, chez Michel l’Amour, à l’enseigne de Saint-Luc.
oreille attentive les méandres sinueux d’une affaire, le spirituel écrivain dépeignait une à une, de sa plume amoureuse, les perfections physiques de cette « Jugesse » qu’on ne pouvait voir sans éprouver « le commencement d’une grande passion », et terminait un croquis de Mme. la présidente de Mariotte 1 par cette phrase à réticence malicieuse : « Son bonheur seroit bien grand si son mary estoit » plus jeune , ce qui faict ses langueurs. »
La franche gaieté gauloise, écho du rire large et franc de Rabelais, n’était pas moins bien accueillie dans le temple de Thémis. Oyons plutôt M. d’Assoucy2, le poète, le musicien, alors que coupable d’un délit grave en tous lieux, celui d’avoir montré une froideur extrême à l’égard de la partie féminine de la population, il fut appréhendé au corps , emprisonné et livré à toutes les rigueurs du Présidial. Quel charmant tableau, laissé par lui, de sa captivité de dix jours en cette chambre du geôlier, qui ne désemplissait point de visiteurs, où magistrats et procureurs venaient tour à tour causer avec leur prisonnier, écouter ses saillies , applaudir ses chansons , que disait si gentiment du reste Pierrotin , son page de trop bonne mine ! Ils n’oubliaient point , ces hôtes forcés , que la muse de l’aimable chansonnier acceptait volontiers comme encens les odeurs culinaires, et le refrain s’envolait, lisons-nous dans ses Mémoires, « parmy les garafons et les tourtes de pigeonneaux», ce qui faisait de la prison une vraie « Cocagne ».
Mais laissons là le Palais , et rendons enfin hommage à qui de droit de toutes les séductions offertes à l’étranger par la ville de Montpellier. Le véritable éducateur public de la cité , l’instigateur de toutes ces élégances , qui en faisaient en quelque sorte une succursale de la capitale, c’était défunt Mgr. François-Jacques d’Ainboise , vicomte d’Aubijoux3, lieutenant du roi en la province, gouverneur de la ville et citadelle. Actif, populaire et intelligent , comme son grand-oncle
1. Henry de Mariotte était, depuis 1649, l’un des présidents de la Cour des Aydes.