‹ Sébastien Bourdon, sa vie et son œuvreChapitre 19 sur 59 · Les Aventures burlesques de M. d’Assoucy. Paris · texte numérisé non relu

Les Aventures burlesques de M. d’Assoucy. Paris

3. Les Gouverneurs du Languedoc , par P. Gariel ; reproduction de l’édition de 1669. Montpellier , 1873.

BOURDON A MONTPELLIER

le cardinal d’Amboise ministre de Louis XII, friand de la lame, brave et débauché comme son cousin Bussy , ce grand seigneur avait , durant les douze années de son gouvernement, puissamment aidé à la métamorphose de sa résidence. Arrivant de Paris, où il comptait comme amis et compagnons de toute heure Fontrailles , Desbarreaux, Romainville, Chapelle, Bachaumont, c’est-à-dire les épicuriens les plus célèbres du temps , où sa jeunesse avait traversé la chambre à coucher de l’aristocratique Ninon elle-même, il n’eut garde de se laisser embourgeoiser par l’atmosphère provinciale du Languedoc. Tout au contraire , il sut tirer un merveilleux parti des ressources encore latentes chez ses administrés.

En ce riche pays où le numéraire abondait 1 , où le sol fertile produisait des crûs fameux, où la population lasse d’excès sanglants et de luttes incessantes soupirait après le repos dans le plaisir , il n’avait eu qu’à donner l’impulsion, l’exemple pourvoir surgir autour de lui de féconds résultats. Montpellier s’était modelé pour ainsi dire sur son gouverneur , sur le mauvais sujet séduisant et plein de mérite que Gaston d’Orléans lui avait envoyé comme son lieutenant. Si bien, qu’en 1653 , le prince de Conti, alors à son château de La Grange près Pézenas , ayant accepté la gracieuse hospitalité que lui offrait Mgr. d’Aubijoux , oublia totalement en sa compagnie ses velléités ascétiques et religieuses , mena si drument alerte et folle vie , goûta si volontiers des fêtes galantes et distractions voluptueuses de la cité sa voisine , qu’il en garda, au dire de Cosnac , cruelle souvenance jusqu’à sa mort. Le 10 novembre 1656, François d’Aubijoux était décédé dans cet opulent domaine de Graulhet, dont Chapelle et Bachaumont admirèrent en leur voyage les riants bosquets et les eaux jaillissantes, et surtout « l’Isle mystérieuse », véritable parcelle détachée de la carte du Pays du Tendre. Mais la ville de

1. La province de Languedoc constituait le plus [riche des gouvernements du royaume. Le gouverneur général , dont la résidence était à Montpellier , touchait environ 128,000 livres. C’est ce qui explique pourquoi s’y succédèrent tour A tour Gaston d’Orléans, Arnauld de Conti, plus tard le duc du Maine. La ville de Montpellier valait à son gouverneur particulier environ 22,600 livres.

Montpellier n’en conserva pas moins la physionomie prise sous sa puissante direction et persista dans ses joyeux errements.

Si donc, en janvier ou février 1657, le voyageur parisien que nous avons accompagné courtoisement jusqu’à la porte de son hôtellerie eût consacré quelques jours à l’examen de la cité , il aurait bien vite reconnu qu’elle était toujours digne de son hospitalière et gracieuse renommée. Eût-il, en parcourant les rues pittoresques des Parfumeurs, de l’Eguillerie, de la Blanquerie , entendu encore fredonner :

Jeune, beauté que j’ai tant poursuivie,...

c’est-à-dire la jolie chanson que le bon d’Assoucy , dans son amour-propre d’auteur, déclarait inséparable, en cette ville du travail,

de la « servante et du laquais , du petit compagnon tailleur et du

» garçon boulanger 1 2 » ?

C’est douteux, car en France les chansons vieillissent vite; mais il est un refrain qui eût à coup sûr frappé son oreille , chant local entonné à pleine gorge par les jeunes agriculteurs des faubourgs de la Saunerie ou des Carmes, revenant le soir de cultiver les « plantades et blanquettes », et repris en chœur par les nombreux joueurs de mail qui rendaient, d’après Chapelle ', si difficile «l’abordage» de Montpellier.

Viva la Canourga ,

Viva Boutounet,

La font Putanella,

Lou Macarelet !

disait cette poésie patoise, éloge rimé des promenades en vogue et des lieux champêtres où s’ébattaient joyeusement aux jours chômés la petite bourgeoisie et le menu peuple.

L’esprit de clocher l’avait-il dictée? Non, certes. Et si notre touriste s’était, par exemple, glissé dans la foule qui inondait la place de la Canourgue , par une belle après-midi de dimanche, à l’heure où les gentes grisettes , « dailleurs très propres , caressantes ,

Page 1