‹ Sébastien Bourdon, sa vie et son œuvreChapitre 23 sur 59 · Recherches sur le Languedoc , par M. Le Blanc · texte numérisé non relu

Recherches sur le Languedoc , par M. Le Blanc

d’Aubijoux, alors plein de santé et de vie, l’accueil le plus gracieux, les propositions les plus séduisantes. Ce charmant seigneur, qui avait le goût inné de toutes les distinctions et une grande passion pour les beaux-arts , fit tous ses efforts pour décider le maître peintre à rester dans sa patrie et s’y installer d’une façon définitive. A son instigation , le sieur de Meurles , premier consul et viguier, prit la parole dans une assemblée tenue en la maison consulaire, le lundy septième juillet , et représenta 1 « qu’il ne croyoit pas qu’il y eust aulcun dans » la Compaignie quy n’ait cogneu ou quy n’eust ouy parler du sieur » Sebastien Bourdon , maistre peintre , natif de ceste ville , rezidant » depuis doutze ou quinze ans en la ville de Paris , lequel a s’y bien » réussy en son art , qu’il s’est acquis l’honneur et la réputation » d’estre le plus excellent peintre qui ayt esté de longtemps n’y quy » soyt pour le jourd’huy dans le royaulme , n’y mesme à dire le » vray dans toute l’Europe, et ceste vérité est s’y cogneue , qu’il n’y » a personne quy en doibve doubter, et estant led. sieur Bourdon » venu en ceste ville pour y voir ses parens , Monseigneur le comte » d’Aubijoux s’y estant rencontré pour lors et sçachant la vertu et » le mérité du sieur Bourdon , à la prière de plusieurs personnes de » condition de la ville , il auroyt faict tout son possible pour le porter » à changer de demeure et passer le reste de ses jours dans sa ville » natalle. A quoy led. sieur Bourdon auroyt apporté de la résistance ; » mais led. seigneur comte , qui a de grandes passions pour le bien, » réputation et honneur de ceste ville.... auroyt tant faict devers » led. Bourdon qu’il l’auroyt faict condessandre à ce que led. seigneur

» comte trouverait bon et comme led. Bourdon n’a pas seulement

» ceste qualité d’estre peintre tres-excellant qu’encore en a-t-il » d’aultres quy sont hors de prix et quy le rellevent par dessus » l’ordinaire comme d’estre très sçavant aux mathématiques , per- » spective, sculpture et fort expert en beaucoup d’aultres sciences et » ouvraiges où chacun pourra proffiter, il ne se contentera pas seu- » lementde monstrer la peinture à ceulx qui pourront avoir l’intention

i. Procès-verbaux des délibérations du Conseil de ville ( Arch. mun. de Montpellier). Lire en entier ce document aux Pièces justificatives.

BOURDON A MONTPELLIER

» et le dezir de l’apprendre , qu’encore luy feroist des démonstrations » sur la mathématique , perspectifve , sculpture et aultres gentil- » liesses d’esprit qu’il sçayt parfaitement et par ce moyen et par une » accadémye dressée dans ceste ville où beaulcoup d’estrangers » viendront pour s’instruire , en laquelle le général et le particulier » proffitteront grandement, et de plus se chargera led. sieur Bourdon » de faire en grand et petit volume les pourtraits et tableaux qu’on » faict tous les ans pour Messieurs les Consuls dans la maison con- » sulaire, pour lesquels il s’impoze annuellement troys cens livres... » sy bien qu’en augmentant ceste dépense de quelque chose , on » trouvera un homme illustre en son art quy apportera honneur et » proffit à la communauté ....

» Assurant ceste assemblée que non seulement led. seigneur comte, » mais encore les personnes de condition de la ville leur en sauront » très bon gré et les en remercieront »

Le Conseil des Vingt-quatre, après cet exposé de motifs, fut requis parM. deMeurles de délibérer et arrêta à la pluralité des voix que : tant et si longuement que Bourdon voudrait rester à Montpellier, il lui serait baillé annuellement une somme de mille livres , imposée sur tous les habitants et contribuables aux tailles ; moyennant ce prix l’artiste devrait s’engager à faire chaque année le grand et les petits tableaux de Messieurs les Consuls , suivant la coutume. — Cette délibération consulaire , qui prouve à la fois l’admiration professée à l’égard de Sébastien par ses compatriotes et le soin jaloux qu’avait le comte d’Aubijoux d’importer dans sa résidence les innovations heureuses delà capitale, telles qu’une Académie des Beaux-Arts , n’aboutit point.

Bourdon estima que cette somme de mille livres , assurée annuellement, ne représentait pas le travail demandé en échange et jugea que ces avantages pécuniaires ou honorifiques n’équivalaient point à un sacrifice tel que l’abandon de sa part de la capitale. Il repartit donc peu après , rappelé du reste par les lettres pressantes des peintres ses amis , des académiciens ses confrères , alors au plus fort de la lutte contre les maîtres et les jurés, et très-jaloux de ne point

perdre en un moment semblable l’appoint de l’un de leurs plus énergiques et dévoués dignitaires. Voulant conserver la sympathie des Montpelliérains , Sébastien colora son refus de cette phrase , qui avait alors réponse à tout : il déclara qu’il partait sur « l’ordre exprès de Sa Majesté » , pour aider à la fondation de l’Académie royale de Peinture et de Sculpture.

En 1657, Ie premier consul Jacques de Baudan reprend avec succès , auprès de Bourdon , les pourparlers de 164p.

es années s’écoulèrent , le voyage à Stockholm eut lieu et cette tentative avortée de retour au pays natal était depuis longtemps oubliée par Bourdon , lorsque vers la fin de l’an 1656, quelques-uns des amis qu’il comptait encore à Montpellier l’informèrent de l’intention où se trouvait le Chapitre cathédral de commander un grand tableau destiné à la décoration du maître-autel de Saint-Pierre. C’était là un ouvrage considérable et digne de tenter le pinceau d’un habile peintre , une magnifique occasion pour lui surtout de laisser au milieu des siens une page magistrale, témoignage éclatant de sa gloire et de son génie. Ces considérations frappèrent l’esprit de Bourdon et le décidèrent à entamer- des pourparlers à ce sujet avec Messieurs les Chanoines. Ceux-ci furent trop heureux de cette ouverture , que certains d’entre eux avaient probablement amenée en sous main, et la commande fut attribuée à notre peintre par préférence à tout autre.

Un procès-verbal d’une séance du Chapitre tenue le mardi 3 février 1657 , nous fait savoir que Bourdon était à cette date à Mont-

1. Procès-verbaux des délibérations du Chapitre cathédral ( Arch. départ, de l’Hérault). Chacun des procès-verbaux que nous indiquons ci-dessus se trouve intégralement et entièrement reproduit à la fin du volume, sous la rubrique : Pièces justificatives.

BOURDON A MONTPELLIER

pellier , et que « la mezure de la hauteur et largeur » se trouvait déjà prise. Il fallait, avant toutes choses, s’entendre sur le prix de l’ouvrage : M. le grand archidiacre de Franquevaux fut député ce jour-là à cet effet, et l’artiste se mit bientôt à l’oeuvre. Le 20 mars de la même année , nouvelle délibération relative au châssis du tableau dont on demandait cent livres; MM. de Franquevaux, Trial et Sallins furent chargés de conclure cet achat.

Le samedy 9 juin, l’archidiacre apprit à ses confrères que Bourdon n’avait pas dédaigné de dessiner lui-même le cadre de sa toile , et l’on décida immédiatement d’accepter son dessin et mettre aux enchères le prix de ce travail. C’est ce qui eut lieu le 16 juillet au matin. Les divers prétendants furent ouïs, et le sieur Jean Limaigne, sculpteur, offrit de faire en trois mois ledit cadre et ensemble une couverture de bois noyer pour les fonts baptismaux de l’église Notre- Dame , moyennant quatre cent cinquante livres. Ce même jour, fait important , le Chapitre régla « le travail du sieur Bourdon , » pour le tableau qu’il faict pour la grande esglise, à la somme de » deux mil livres. »

Sur ce chiffre, Sébastien avait déjà touché un premier à-compte de 500 livres, ainsi qu’il résulte d’un acquit écrit, daté et signé de sa main, le 24 mai 1657 *. Nous avons eu la bonne fortune de retrouver, dans les comptes du trésorier de la Cathédrale, cette pièce inédite. Moins heureux vis-à-vis du second reçu, celui de 15000 livres restant à payer, nous l’avons cherché vainement dans les liasses de l’année 1658, auxquelles nous renvoyait un procès-verbal du 4 mars de la même année, portant qu’à cette date le syndic Gariel avait annoncé l’achèvement de la toile, et que le Chapitre avait décidé que mandement serait expédié en la forme accoutumée de la portion du prix encore due.

1 . Archives départementales de l’Hérault. — Nous plaçons ci-contre un fac-similé de ce précieux autographe. Les fautes d’orthographe grossières qui s’y rencontrent ne donnent point un démenti à ce que nous avons avancé touchant l’instruction de Sébastien Bourdon. Il est à ce point de vue logé à la môme enseigne que ses plus érudits confrères ; voir plutôt les Procès-verbaux de l'Académie royale de Peinture, etc...

Mais, durant ce long intervalle de plus d’une année, on pense bien que Bourdon , le peintre au génie fougueux , à l’exécution prompte et facile , ne s’était pas exclusivement consacré à la facture du tableau de Saint-Pierre et avait dû mener de front nombre d’autres oeuvres. C’est la vérité : à peine de retour en sa ville natale, il avait été l’objet d’importantes commandes de la part de ces mêmes « personnes de condition», si désireuses en 1649 Ie voir se fixer à Montpellier.

Nous examinerons tout à l’heure cette branche de ses travaux. Hâtons-nous de dire pour l’instant , que Messieurs les Consuls , jaloux sans doute de l’heureuse fortune des Chanoines, s’empressèrent de disputer au Chapitre le pinceau de l’habile artiste et de se faire portraire par lui , ainsi que « Mesdames leurs épouses 1. »

C’est là un renseignement donné par l’historien de la ville de Montpellier et reproduit dans toutes les biographies postérieures. Charles d’Aigrefeuille, après avoir raconté qu’en 1657 M. de Baudan , trésorier de France , et les sieurs V alat , Sigalon , Blanc , Prévôt et Cauquat , tous catholiques, furent nommés consuls directement par le roi , dans le but d’éviter une élection dont le résultat eût pu être un consulat mi-partie , ajoute 8 : « et les Consuls qu’on venoit d’élire , » s’étant faits peindre par le fameux Bourdon, qui étoit venu revoir » sa patrie, ils placèrent leur tableau sur la porte de la Grand’- » Sale , d’où il n’a jamais été déplacé depuis , pour conserver l’ou- » vrage de cet excellent peintre. »

Cette simple note nous avait toujours paru mériter vérification. Il nous semblait bien surprenant que Sébastien , qui appartenait à la religion réformée , et qui donna tant de preuves de la fermeté de sa foi calviniste, eût en cette occasion prêté le concours de son talent à la diplomatie consulaire et consenti à glorifier un événement constituant une atteinte grave aux droits politiques de ses chers coreli-

1. Outre le grand tableau où tous les Consuls étaient représentés ensemble. et en robe , le peintre de l’Hôtel-de-Ville , aux frais des contribuables , peignait séparément et en dimensions moindres, chacun d’entre eux flanqué de sa femme.

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