‹ Sébastien Bourdon, sa vie et son œuvreChapitre 24 sur 59 · Histoire de Montpellier , t. I · texte numérisé non relu

Histoire de Montpellier , t. I

BOURDON A MONTPELLIER

gionnaires t. Nous avons donc cru de notre devoir de parcourir les procès-verbaux des séances du Conseil des Vingt-quatre, et c’est ainsi que nous nous sommes trouvé en présence d’une série de délibérations inédites, notamment celle du 7 juillet 1649, déjà reproduite.

Il résulte de ces nouveaux documents, qu’en 1657, la municipalité de Montpellier reprit le projet élaboré par le comte d’Aubijoux huit années auparavant. Cette fois encore, ce fut le premier consul Messire Jacques de Baudan , ex-trésorier de France , président en la Cour des Aydes , Comptes et Finances qui se chargea d’exposer les faits au Conseil. Ce magistrat venait d’être investi du mandat de député de la cité aux États généraux prochains delà province.

Le « mardy quinzième jour du mois de may 1657 , heure de trois » après midy, dans la Grand Salle», après avoir en quelques mots rappelé à la compagnie les propositions faites au peintre en 1649 , il annonça qu’il avait repris lui-même « les courants de la négociation, » faicte avec ledict sieur Bourdon.. . et trouvé en luy une disposition » favorable pour arrester en ville. Led. sieur Bourdon luy ayant » pourtant faict entendre qu’il préféroit le sesjour de Montpellier à » tous ceux de l’Europe , où son bonheur l’auroit faict appeller et » desirer par les plus puissans estats qui la compozent , mais qu’on » conciderat la valleur de l’ouvraige qu’on l’obligeoit de faire , qu’il » avoict pendant les deux voyages qu’il a faicts à Montpellier rabattu » du prix ordinaire de ses tableaux, lequel estoit cogneu par les plus » considérables habitans de la ville , pour lesquels il avoit travaillé et » qu’il s’en rapportoit à nous et à notre Conseil pour en uzer ainsi » que nous trouverons bon... » Il termina par cette considération : « qu’il est de la dignité d’une grande ville comme Montpellier d’orner » son hostel de ville , qui ne le peut estre à meilheur marché ny de » meubles plus précieux et convenables que de ses tableaux. Que » toutes les personnes entendues à la peinture , sçavent bien qu’avec » le temps ils seront d’une inestimable valeur. » Sur quoi le Conseil

1. Au plus fort des troubles religieux, la ville de Montpellier avait obtenu le droit d’élire un consulat mi-partie , c’est-à-dire composé de catholiques et de protestants.

décida qu’il serait accordé à Bourdon une somme annuelle de treize cents livres, dont mille « imposée au sol la livre en la forme accous- » tumée sur tous les habitans contribuables aux tailles », et les trois cents autres sur le « revenant bon des deniers de la chair destinés »pour le payement de l’Intherest des Catholiques.» Des députés furent nommés à l’effet de traiter avec le peintre et de Baudan chargé par le Conseil de demander aux Etats une pension supplémentaire en sa faveur 1 .

Quatre jours après , contrat fut passé par-devant Me Marye , notaire royal et greffier de la maison consulaire, entre maître Bourdon d’une part, et de l’autre les Consuls, assistés de « Messire Philippe » Boucaud, conseiller du roy en ses conseils . président en la Cour » des Comptes , Aydes et Finances , et de Me Adrian de Rudanel, » conseiller du roy , juge et magistrat en la sénéchaussée , gouver- » nement et siège présidial de ladite ville , deputtés du Conseil. » Il fut stipulé , qu’en exécution de la délibération du 15 , il serait payé annuellement au sieur Sébastien Bourdon, recteur en l’Académie royale de Peinture, Sculpture établie au Louvre , sous le bon plaisir

1 . Les États furent tenus dans la chapelle des Pénitents noirs de Pézenas, du 8 octobre 1657 au 24 février 1658. — Nous avons parcouru le compte-rendu de chacune de leurs séances et n’avons relevé nulle part une mention relative à l’accomplissement de cette promesse des autorités Montpelliéraines*. Cette indifférence des représentants de la province ne découragea-t-elle pas davantage Bourdon que les mauvais propos de Samuel Boissière ? N’est-ce point là le vrai motif de son retour à Paris ? C’est ce qu’aucun biographe n’a signalé , nous pourrions dire soupçonné ; mais c’est, à nos yeux, la raison majeure du départ de Sébastien , de l’inaccomplissement du contrat passé le 19 mars 1657 par-devant Me Marye.

Une subvention des États était, en effet, d’une absolue nécessité pour la fondation d’une Académie de Peinture à Montpellier. Preuve à l’appui : lorsqu’un établissement de ce genre fut créé sous la direction de Jean de Troy, en 1679, le cardinal de Bonzi , archevêque de Narbonne et président de l’assemblée provinciale, obtint pour cet artiste une pension de 400 livres. (Arch. départ., 1679-1680, p. 41. ) Ce subside, voté d’abord pour trois ans, fut renouvelé pour un même chiffre d’années le 4 décembre 1684.

* Les difficultés que souleva l’élection de M. de Baudan, dont la charge de Conseiller était incompatible avec le mandat de député , n’infirment en rien notre observation. La ville de Montpellier n’avait pas qu’un seul représentant aux Etats généraux de la Province.

BOURDON A MONTPELLIER

du Roi , tant et si longuement qu’il demeurerait au dit Montpellier, mille trois cents livres, moyennant laquelle somme il serait « tenu » et obligé de satisfaire à toutes les conditions portées par la susdite » délibération de l’année 1649... » Cet acte, signé des parties, fut approuvé et validé en tousses chefs par le Conseil, le n juin 1657.

De son côté , Bourdon remplit tous ses engagements , notamment en ce qui touchait la « faction » du grand tableau de Nosseigneurs les Consuls et des six petits, où chacun d’entre eux était représenté côte à côte avec sa femme. Le compte-rendu de M. Pierre Gibert , adjudicataire de la levée des tailles en cette année , mentionne le fait et le versement de la somme convenue entre les mains du peintre *.

Voilà donc la conduite de Bourdon parfaitement expliquée et sa mémoire lavée de l’étrange inconséquence que signalaient tous ses biographes. Décidé à se fixer dans le Midi pour quelques années , sinon pour toujours, par suite d’une cause que nous ignorons, peut-être la séduction exercée sur lui par le pays natal , peut-être la santé maladive de Suzanne réclamant un plus doux climat , peut-être bien aussi en vertu du mot de César, « qu’il vaut mieux être le pre- » mier dans son village que le second dans Rome », Sébastien accepte, non de portraire une fois par hasard un groupe de consuls hostiles à ses amis religieux et politiques, mais bien de remplir une haute fonction que lui offrent d’une voix unanime les représentants de sa ville natale , et qui lui assure les plus sérieux avantages tant au point de vue pécuniaire qu’honorifique, aussi longtemps qu’il restera au milieu de scs compatriotes.

Qu’on le remarque , en effet : dans ce contrat , la liberté , l’avenir de Bourdon, alors âgé de quarante-un ans, ne sont nullement enchaînés *, les obligations réciproques des deux parties étant formel-

1. Archives municipales de Montpellier ( Extrait des registres du Clavaire). Voir Pièces justificatives.

2. « Soubz le bon plaisir du Roy». Si l’on réfléchit à ce que signifiait â l'époque cette formule, on reconnaîtra que rien n’était plus aisé ;\ Bourdon que de se faire rappeler à sa volonté par le surintendant des bâtiments. En réalité, ce contrat, rédigé par des juristes, était soumis à une condition résolutoire, protestative de la part de l’un des deux contractants.

lement soumises à une clause conditionnelle , celle de son départ.

Et si l’on réfléchit à la situation qui lui est faite par ce même acte, l’on voit que son amour-propre et son intérêt ne peuvent souhaiter mieux. Peintre officiel de la maison consulaire, c’est-à-dire ayant en perspective tous les travaux d’embellissement à entreprendre dans cet Hôtel-de-Ville , rebâti depuis dix ans à peine et non encore orné, chargé du plus important ouvrage que le Chapitre cathédral ait depuis longtemps commandé , assuré de la clientèle la plus aristocratique de la cité , l’heureux Bourdon reçoit encore le titre flatteur de directeur de la future Académie. Les premiers magistrats de Montpellier lui confient cette investiture suprême, qui le place si fort au-dessus de quiconque manie dans la région l’ébauchoir ou le pinceau. Sans doute , il mérite largement cette distinction brillante ; cependant cet excès d’honneurs va être la cause originelle des nombreux déboires qui entraîneront l’écroulement de tous ses projets.

Lutte entre la Maîtrise et l’Académie à Montpellier.

ui dit Académie des Beaux-Arts , au XVIIe siècle , prononce un mot gros d’orages. La maîtrise et la jurande, dont les droits sont menacés , luttent à cette heure énergiquement dans la capitale; ses représentants de province imiteront-ils son exemple , ou bien vont-ils s’incliner devant le nouvel arrivant et tolérer la fondation de cet établissement rival ? Ils n’auront garde de suivre ce dernier parti ; bien au contraire , ils combattront le grand artiste avec une âpreté toute provinciale et, plus habiles que leurs confrères parisiens, réussiront, pour longues années, à rester maîtres delà place.

L’installation de Bourdon à Montpellier n’avait pu avoir lieu sans éveiller bien des susceptibilités jalouses, sans blesser bien des intérêts personnels, sans soulever bien des haines. Le projet de fonder une Académie , cette menace générale pour tous les peintres locaux,

BOURDON A MONTPELLIER

groupa en un faisceau toutes ces inimitiés particulières , toutes ces rancunes isolées , toutes ces situations compromises , et comme il fallait s’y attendre les chefs de cette ligue ennemie furent précisément les deux artistes que l’arrivée de Sébastien avait détrônés, François Uzuel et Samuel Boissière.

Le premier des deux, de son vrai nom Jean Zueil, était un flamand originaire de Bruxelles 1 , naturalisé français par lettres patentes enregistrées par la Cour des Aydes , Comptes et Finances de Montpellier en l’année 1647. Quelle cause l’avait attiré dans le midi de la France ; nous l’ignorons. Un fait certain , c’est qu’il y résidait depuis longtemps lors de l’arrivée de Sébastien et s’y était marié avec Marguerite Boissière , sœur du peintre Samuel. C’était lui qui avait été jusqu’alors chargé de la faction des tableaux des Consuls, et plus généralement de toutes les commandes de l’Hôtel— de-Ville. Les archives municipales de Montpellier contiennent nombre de preuves de ces faits ; nous citerons notamment, en 1649 , un payement de trois cents livres pour avoir fait le portrait des autorités consulaires, et dans le cours des années suivantes toute une série de reçus relatifs à des armoiries , des peintures décoratives , des emblèmes sur toile , bois ou carton, destinés à l’embellissement des Mais et des portes triomphales dressées lors de l’entrée des hauts dignitaires et grands personnages venus en la cité.

Non-seulement Bourdon l’avait supplanté dans ce genre d’ouvrages, mais encore il lui avait arraché la riche aubaine du tableau de la cathédrale. C’est ce qui ressort de deux délibérations du Chapitre, l’une du lundi 4 septembre 1656, dans laquelle les chanoines se décident à faire peindre une toile pour garnir l’autel, l’autre du 19 du même mois, dont voici le texte : « Ledit sieur Hondrac a dit » que le François peintre est arrivé et qu’il ne reste qu’a fère le dessain » de ce qui doibt estre mis au tableau qui doibt servir pour le grand » autel. Surquoy le Chapitre a délibéré qu’on représantera le banquet » de la Cène audit tableau. » Inutile, après ces documents, de

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