Biographies Montpellier aines, par M de La Roque
chercher d’autres causes de la jalousie de François Zueil à l’endroit de Sébastien.
Quant à Samuel Boissière, beau-frère du précédent , c’était un montpelliérain d’origine protestante, né en 1620, « d’Isaac Boissière » et de Diane Devos mariés. » Destiné de bonne heure à la peinture, il avait, dit-on, fait le voyage d’Italie et était revenu depuis longtemps en sa ville natale, où il partageait avec François les riches commandes.
Il paraîtrait même ( probablement à la suite d’un accord entre eux deux) que c’était lui qui avait entrepris la composition demandée par les chanoines \ Doué d’un talent très-médiocre, d’un caractère haineux et violent , d’un esprit tourné vers l’intrigue et la calomnie, il sut voiler son désappointement sous les dehors d’un grand zèle pour les intérêts des maîtres ses confrères, et ourdit contre Bourdon un complot, fort habile, qui malheureusement réussit de tous points.
Sous son inspiration, la maîtrise se garda bien d’attaquer de front l’établissement de l’Académie et d’intenter à son encontre une action en justice. Il était aisé de comprendre qu’un contrat passé à l’instigation des personnes de condition de la ville , à la suite d’une délibération du Conseil des Vingt-quatre , par Messieurs les Consuls assistés pour la circonstance d’un Président en la Cour des Comptes et d’un Juge au Présidial , était inattaquable.
Avec une perspicacité remarquable et une connaissance profonde du caractère de Bourdon, les maîtres, estimant que la seule façon d’empêcher la fondation d’un corps académique était d’éloigner de Montpellier l’artiste qui seul était capable de mener à bien semblable projet ",
1 . M. de La Roque, dans ses Biographies Montpelliér aines, croit que Boissière avait été chargé de ce travail. Il appuie son dire sur une note de Messire de Perdrix, réclamant après le décès de Boissière aux intendants, recteur, syndics de l’Hôpital- Général , « une esquisse faite à l’occasion d’un grand tableau qu’il devait faire » pour l’esglise cathédrale Saint-Pierre», et qu’il ne fit pas. La supposition d’un accord entre les deux beaux-frères pourrait seule concilier le texte de ce dernier document avec la teneur des procès-verbaux du Chapitre.
2. M. Jules Renouvier, bien qu'ignorant le projet de fondation d’une Académie à Montpellier, avait pressenti la vérité. Il voyait dans la dispute éclose entre Bourdon et Boissière une reprise en province de la lutte entre la corporation de Saint-Luc et l’Académie. ( Arch . de l’Art français, Documents.)
BOURDON A MONTPELLIER
prirent à tâche de le dégoûter du séjour de la cité par une série d’intrigues mesquines, de contrariétés puériles, de médisances journalières au sujet de ses travaux. C’était là un plan bien conçu. Si certaines qualités manquaient à Sébastien , c’était assurément le calme , le sang-froid , la persévérance , qui permettent à certains tempéraments de poursuivre une tâche ingrate , de la parachever au milieu des déboires , des tracasseries et des insultes de chaque heure. Il n’était pas douteux que l’irascible directeur de l’Académie supporterait difficilement ce genre de lutte , se laisserait entraîner bientôt à un bruyant éclat, que ses rusés adversaires pourraient exploiter adroitement contre lui. Mais pour donner libre carrière à ces agissements , la maîtrise devait attendre une occasion propice , et elle ne se présenta pas tout de suite.
Sébastien Bourdon , qui excellait dans les portraits , s’acquitta à merveille de sa tâche vis-à-vis des Consuls '. La grande toile où il les représenta côte à côte provoqua d’unanimes éloges et , satisfaisant au-delà de toute espérance les membres de l’Hôtel-de-Ville, ne donna point prise à une seule observation dictée par la jalousie ou la médisance. Il en fut de même pour la plupart des travaux exécutés par le savant maître pour le compte des habitants les plus considérables de la cité. Le moment est venu d’en parler, aussi bien tiennentils le premier rang dans son œuvre artistique , comme si le génie de Bourdon , semblable aux forces vives du géant Antée , eût redoublé au simple contact de la terre natale.
1 . On sait déjà par d’Aigrefeuille la place d’honneur assignée à cette toile dans l’Hôtel-de-Ville *. Elle y resta jusqu’en 1740. Depuis cette époque elle a disparu. Plaise à Dieu que ce tableau , doublement précieux au point de vue de l’art et de l’histoire locale , soit égaré et non détruit.
• Il s’agit toujours ici de l’ancien Hôtel-de-Ville. Cet édifice, reconstruit après le siège de Montpellier et achevé en 1647 » se trouvait à côté de l’église Notre-Dame, actuellement rue du Consulat.
Travaux d’art exécutés par ‘Bourdon pour le compte de particuliers.
ertaines villes de province possédaient, au xvne siècle, un noyau d’hommes de goût , un groupe éclairé d’amateurs d’art , se tenant parfaitement au courant du mouvement artistique de leur époque, attirant parmi eux, si faire se pouvait, les maîtres en renom , à défaut entretenant avec eux des relations suivies et se procurant à grands frais leurs œuvres les plus remarquables. Lyon et Avignon brillaient sous ce rapport-là entre toutes. Placées au bord du Rhône , c’est-à-dire du grand chemin conduisant des Flandres en Italie , de Paris à Rome , elles furent traversées par tous les bons peintres du temps , et plus d’un parmi eux , plus riche d’espérance que d’argent , dut à la clairvoyante intelligence de leurs habitants le pécule nécessaire pour achever la route. Le Poussin, Bamboche, les Mignard y séjournèrent notamment, et faillirent y fixer leur résidence. A côté de ces deux centres , plusieurs autres cités , moins importantes et moins favorisées comme situation , Aix et Montpellier, par exemple , faisaient de louables efforts pour les imiter et y réussissaient parfois.
L’académicien Baldinucci, en sa Vie de Claude Lorrain, nous révèle à ce sujet que le chef-d’œuvre de l’inimitable paysagiste , Esther suppliant Assuérus , toile qui, de l’aveu de son auteur, était la meilleure sortie de ses mains , avait été achetée par un habitant de Montpellier, ainsi qu’une autre moins remarquable U II est donc aisé de comprendre quel heureux événement fut pour des amateurs
i. «A Parigi ne andarono 34,... a Lione 2 ; altrettanti à Monpelieri , in uno » de’ quali era rappresentata la regina Ester.. Nè dee alcuno che io fra tanti « suoi quadri , faccia particolar menzione di questo ; perche mi è noto, che lo » stesso Claudio fu solito dire , che egli era il più bello che fosse mai uscito delle » sue mani ; e taie fu anche il concetto che ebbeo dello stesso i veri intendenti dell’ i> arte. » (Philippo Baldinucci. Notizie de’ professori de! disegno da Cimabuè inqua.)
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semblables la venue d’un maître tel que Bourdon , et surtout la perspective de le garder quelques années au milieu d’eux.
Le baron de Vauvert *, gentilhomme du lieu, proche parent du comte Scipion de Grimoard du Roure , c’est-à-dire du lieutenant général de la Province du Languedoc , gouverneur de la ville et citadelle de Montpellier, était depuis longtemps un ami de Sébastien :
1. Pierre d'Autheville , seigneur de Montferrier, baron de Vauvert, membre de la religion réformée, était né le 5 juillet 1612 de Jacques d’Autheville *, maître en la Chambre des comptes , et Anne de Blancard, mariés le 21 septembre 1608. En 1634 il avait succédé à son père dans la Cour des comptes et épousé , le 30 avril 1639, Louise de Baudan , fille de Jean de Baudan , conseiller du roi en la Cour présidiale et sénéchaussée de Beaucaire et de Nismes , nièce de Jacques de Baudan , trésorier général des finances , intendant des gabelles du Languedoc , premier consul et délégué de Montpellier aux États en 1657. Cette jeune femme était la cousine et l’intime amie de Grazinde de Baudan , épouse du comte du Roure. Lorsque ce dernier fut nommé gouverneur de Montpellier, il descendit avec sa femme chez le sieur de Vauvert ( d’Aigrefeuille ) et y résida plusieurs mois, à telles enseignes que le 22 avril 1657, Grazinde ayant mis au monde un fils , les Consuls de la ville, en robe rouge, vinrent à l'hôtel d’Autheville, selon la coutume, lui présenter leurs félicitations ( Pierre Sabatier )**.
En 1642 et le 22 août, moyennant cent mille livres , Pierre d’Autheville avait acheté à Charles de Lévis, duc de Ventadour , la seigneurie et baronnie de Vauvert, où il avait déjà des terres importantes. Ses tenanciers (fait tout à son honneur) ne tardèrent pas à l’adorer, et lors de sa mort , en décembre 1663 , pleurèrent sérieusement et douloureusement sa perte. La baronnie de Vauvert entraînant le droit de siéger aux États de Languedoc , faisait de Pierre d’Autheville — bien qu’à titre de protestant il dût se faire représenter par un gentilhomme — l’un des personnages les plus importants du pays.
A quelle époque remontait son amitié avec Sébastien Bourdon, dont une sœur, Françoise Bourdon, avait été baptisée le même jour que lui? Mystère. Peut-être s’étaient-ils connus en Italie, où des affaires sérieuses entraînèrent d'Autheville en 1638. Peut-être à Paris , où , rencontre singulière , parmi tous les notaires du Châtelet, Bourdon pour son mariage, et d’Autheville pour l’achat de sa baronnie, choisissent maîtres Quarré et Marreau. Voici toujours, par la protection de ce grand seigneur, expliqués à merveille et la conduite de Jacques de Baudan au Conseil des Vingt-quatre et l’accueil flatteur fait au grand peintre par les personnes de condition du lieu.
* Jacques d’Autheville était un homme très-considéré. Deux faits nous le prouvent. Il a l’honneur le 8 juillet 1626 de recevoir chez lui la duchesse de Ventadour, femme du Lieutenant général du Languedoc, issue elle-même de l'illustre maison de Luxembourg.il s’interpose en janvier 1629 entre les gens de Vauvert et Monseigneur de Montmorency qui réclamait A cette ville un subside de guerre de 809 livres, et menaçait lesdits habitants de sa colère par suite de leur refus.
*• La résidence de Scipion du lloure chez M. de Vauvert en 1657, A l’heure même où Bourdon peignait pour cet hôtel V Histoire <lc Moïse et fréquentait constamment cette maison, est un point essentiel* noter. La mort de Grazinde de Baudan , survenue A l’Age de 32 ans, \c 18 mai x6$8, n’a-t-elle pas contribué A renverser les projets de séjour de notre peintre A Montpellier? La disparition de cette protectrice ne l’a tellc pas décide A regagner Paris ? Il est permis de le supposer.
ses instances , au dire de Guillet de Saint-Georges , avaient même décidé en partie le retour de ce dernier. Il se hâta donc de mettre à profit sa présence et lui commanda une suite de six grands tableaux représentant Y Histoire de Moïse. Ces toiles , destinées à être reproduites en tapisserie et servir probablement à la décoration de son hôtel de la rue Aiguillerie , furent magistralement traitées par le peintre.
Rarement sa main traça compositions plus nobles , plus gracieuses et plus belles. Aujourd’hui, éparpillées dans toute l’Europe, notamment en Angleterre, elles ne sont représentées à Montpellier que par deux forts beaux dessins : le Frappement du rocher et les Israélites dansant autour du Veau d’or. Ils suffisent à faire vivement regretter que la ville natale de Bourdon ait laissé échapper semblables richesses artistiques.
Devons-nous admettre, avec d’Argenville , que ce fut à la même époque et dans le même lieu que Bourdon produisit, à la demande d’un curieux , la plus imposante manifestation de son génie, les Sept Œuvres de Miséricorde ? Nous y résistons quelque peu et pour deux motifs. Le premier, c’est le court séjour de Sébastien dans le midi et la quantité de travaux autres qu’il mena à bonne fin ; il lui aurait été bien difficile entre temps de composer une œuvre aussi capitale. Le second, c’est que les archives de la ville , les mémoires du temps , les actes de l’état civil ou notariés , ne mentionnent nulle part un M. Leclerc, — nom que Guillet de Saint-Georges , sans se prononcer sur le lieu où furent exécutées ces toiles , donne à leur destinataire. Il est cependant naturel de penser qu’un amateur d’art aussi riche et aussi bien inspiré eût dû laisser trace de son séjour ou souvenance de sa personne dans les écrits de quelques-uns de ses contemporains.
Ce qui n’est pas douteux, en revanche, c’est que Bourdon fut chargé par François du Robin1, conseiller à la Cour des aydes , comptes
1 . André Delort dans ses Mémoires , d’Aigrefeuille dans son Histoire , se contentent de dire que Sa Majesté coucha chez le sieur du Robin , conseiller en la Cour des comptes , aydes et finances , sans ajouter une indication quelconque relativement à la situation de l’hôtel où descendit le jeune roi. Deux biographes
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et finances, de décorer de ses peintures une vaste pièce de son hôtel , situé au carrefour de la Peyre , sur l’emplacement qu’occupe aujourd’hui l’hôtel Nevet.
Fait des plus élogieux à l’endroit de cet important ouvrage , en 1660, lors du voyage du roi Louis XIV, en Languedoc, les personnes de condition de la ville de Montpellier se partageant entre elles l’honneur de recevoir ce groupe de visiteurs illustres , le Roi, Anne d’Autriche, le cardinal Mazarin, le duc d’Anjou et la belliqueuse fille de Gaston d’Orléans, décidèrent d’un commun accord que le jeune souverain coucherait dans l’appartement décoré par le pinceau du très-excellent peintre. Rectifions ici une erreur. Le chanoine d’Aigrefeuille affirme que François du Robin avait fait exécuter ce travail précisément dans cette prévision. Sur ce point de détail, le scrupuleux historien se trompe. Le traité des Pyrénées, explication et cause du royal voyage , est signé le 7 novembre 1659 , date à laquelle il y a beau temps que Bourdon a quitté pour toujours sa patrie, nous le prouverons tout à l’heure. Du reste, M, du Robin,
de Bourdon, MM. Poitevin et Atger, se montrent plus explicites et nous donnent avec le prénom de ce magistrat la rue où s’élevait son immeuble. La tradition orale par eux acceptée ayant été mise en doute ces dernières années , nous avons résolu de vérifier aux Archives municipales ce point d’histoire locale. Le résultat de nos études a été la confirmation indiscutable de l’opinion jusqu’ici admise *.
' D’après les Guidons de la Commune de Montpellier, il existait dans cette ville, en 1660, quatre du Robin : Antoine, époux de Louise de Roquefeuil, conseiller à la Cour des aydes dequis 1626 , père de François , de Henry, de Pierre-Hippolyte , de Françoise et Catherine; François du Robin ( né en 1623 ), époux de Marguerite de Plantade , entré à la Cour des comptes en 1646; Pierre-Hippolyte, marié à Charlotte de Trinquaire, reçu dans la même Cour en 1652 ; Henry (baptisé en 1627), uni à une très-riche héritière, Marguerite Haguenot , fille d’un docteur en médecine de ce nom , et pourvu d’une charge de trésorier de France en 1666.
Ce dernier, dont le nom fut donné, le 4 mai 1 686, à une île du sixain Saint-Paul, devait être sans délai éliminé. D’abord par suite de sa fonction de trésorier et non conseiller, en second lieu , parce qu’il ne devint propriétaire dans l’ile de Jean Foucard, plus tard du Robin, que par son mariage, célébré à Sainte- Anne sept ans après le passage du Roi , le 21 février 1667 ; il fallait encore agir de même pour Antoine du Robin , mentionné par négligence dans le Guidon, puisque sa femme figure A un baptesme du 28 janvier 1658 avec cette désignation : « veuve h feu M. J. -Antoine du Robin , conseiller. »
Restaient Hippolyte et François ; Hippolyte, propriétaire, rue Blanqucric ; François, possesseur d’immeubles au carrefour de la Peyre, grand’ruc de la Sonnerie, enfin près la Poissonnerie. Nous désespérions, lorsque un vieux manuscrit : « le Mémorial consulaire de Pierre Sabattier », vint nous tirer d’embarras et trancher en faveur de la tradition orale ce litige. Voici un extrait décisif de sa description de l’entrée triomphale du Roy : « Ayant, les rues tant de la Peyre, que celle de l’Argenterie, et ensemble celle allant de lu Maison consulaire jusque S au devant la maison dudit sieur Du Robin, où le Roy logea , esté tapissées, et des lumières mises en toutes les fenêtres »
La Peyre, chacun le sait , était un carrefour encore existant , formé par la Grand’-Ruc , les rues du Cardinal , Sainte-Foy, du Gouvernement. La Maison consulaire venait d'être rebâtie tout à côté de Notre- Dame des Tables, aujourd’hui la Hallc-aux-Colonnes ; elle occupait l’emplacement de la maison qui fait l’angle des rues actuelles du Cardinal et du Consulat La rue partant de là et aboutissant à l’hotel Du Robin, incontestablement l’hôtel Nevet, a souvent varié de nom. Si nous en croyons un Levoir, elle s'appelait alors carrière Daurade , plus tard dans le plan dédié à Richard Dillon, rue de l’Hôtel-dc-Villc durant tout ce siècle rue Cardinal. — Voir aux Pièces justificatives d’autres détails.
« homme d’un grand cœur, hardi et entreprenant », vaillant magistrat qui avait défendu en 1650, l’épée à la main, les privilèges de la Cour des comptes contre les prétentions d’un envoyé du Parlement de Toulouse, appuyé par le régiment du colonel de Pardailhan, — avait de sérieux droits à un tel honneur ; mais il est toutefois permis de croire que la splendeur princière de son logis pesa fortement en sa faveur dans la balance.
Quels sujets reproduisaient ces peintures murales que plusieurs écrivains ont confondues à tort avec Y Histoire de Moïse 1 ? Probablement de pompeuses allégories dans le goût du temps. Une vieille tradition, transmise de père en fils dans l’atelier des Loys, ancienne famille de peintres locaux, prétendait même que le malicieux Sébastien avait donné à une grande figure représentant Y Envie (X. Atger), les propres traits de son ennemi juré, Samuel Boissière.
Mais l’habile artiste, durant son séjour à Montpellier, ne s’occupa
1. Pour quelle raison, en effet, alors que d’une part Guillet de Saint-Georges affirme que X Histoire de Moïse fut commandée à Bourdon par M. le baron de Vauvert, et que d’un autre côté le chanoine d’Aigrefeuille indique dans l’hôtel de M. du Robin des peintures murales dues à ce même artiste, pourquoi vouloir que ces deux travaux soient réunis en un seul ? MM. de Vauvert et du Robin sont deux personnalités distinctes , contemporaines et également marquantes dans la cité. L’un et l’autre étaient propriétaires d’hôtels situés dans des quartiers différents de la ville , et c’est chose toute normale, qu’ils aient eu tous deux la pensée de confier la décoration d’une salle à leur illustre compatriote. Il est encore moins surprenant que Sébastien, avec sa rapidité de facture légendaire, ait mené à bien, durant son séjour à Montpellier, ces deux ouvrages.
Quant à la différence de notoriété entre ces deux oeuvres sorties du même pinceau , elle est aisément explicable. Les six tableaux constituant l’ Histoire de Moïse furent , avons-nous dit , reproduits par la tapisserie. M. de Vauvert obtint ainsi de superbes tentures , que lui ou ses héritiers préférèrent aux toiles ellesmêmes, ce qui amena vers la fin du siècle la mise en vente de ces dernières. Un célèbre collectionneur de la capitale , M. le Pelletier, ministre d’État , se rendit directement ou indirectement acquéreur de ces six tableaux ; il les logea à une place d’honneur dans sa maison de campagne de Villeneuve-le-Roi , près Paris. Cette villa était le pèlerinage obligé de tous les amateurs d'art de l’époque , de telle sorte qu’il n’y eut pas de critique écrivant sur Bourdon qui ne connût ces toiles et ne les citât en première ligne. Pendant ce temps , les peintures murales de l’hôtel du Robin étaient à l’inverse vues et appréciées des Montpelliérains seuls.
Nous croyons même , que si le chanoine d’Aigrefeuille les signale en son Histoire de Montpellier, la circonstance du double passage, en 1660, de sa majesté Louis XIV, en est la seule cause.
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point seulement à ces grandes machines. Il peignit, nous dit d’Argenville, une délicieuse toile de chevalet, le Mariage de sainte Catherine, et surtout quantité de portraits. Quelle bonne et inespérée fortune n’était-ce pas, pour les précieuses du lieu, d’avoir justement comme portraitiste le peintre de Christine de Suède , cette reine de l’empire de la préciosité ? Avec quel empressement Bourdon devait-il être mandé par la noblesse locale ? Que de questions à son adresse sur cette cour lointaine, sur cette originale princesse du Nord, tandis que le tableau s’ébauchait ? Bien certainement, ces charmantes provinciales ne devaient pas s’apercevoir de la longueur de la séance et de la fatigue de la pose, en écoutant les piquantes révélations du spirituel voyageur sur Clorinde et son Royaume des Scytes.
Il est également un autre tableau que notre esprit s’est plu quelquefois à considérer. Étant donnée la certitude que Bourdon doit être rangé, parmi les portraitistes de Molière , ne pourrait-on pas admettre que la rencontre de ces deux bohèmes de génie eut lieu au cours de ce voyage dans le Bas-Languedoc ; que dans la petite ville de Montpellier, ces deux transfuges parisiens se connurent ou se retrouvèrent, dans tous les cas resserrèrent les liens de leur amitié ? La vérité historique ne nous permet-elle point de voir Poquelin assis dans l’atelier de Bourdon , sous la vive lumière du ciel du Midi; le peintre gouailleur narre au grand comique les âpres querelles des savants de Christine , les burlesques machinations de Bourdelot contre ses collègues et le pugilat survenu entre le premier médecin de la reine et Meibomius dans la bibliothèque ? Attentif, Poquelin l’écoute , et tandis que l’artiste fixe sur la toile ses traits pour un instant immobiles, deux types immortels naissent et grandissent dans son cerveau : Trissotin et Vadius.
N’abordons pas ce grave litige et disons que Sébastien trouvait aussi le temps, en guise de remerciement , de faire le portrait de certains personnages moins célèbres ou aristocratiques. C’est ainsi qu’un tailleur de la ville lui ayant envoyé, à titre de cadeau, un vêtement complet de couleur rouge et un bonnet de même étoile , par l’intermédiaire du peintre François (ce qui place cette anecdote
au début de son séjour à Montpellier), Bourdon, en témoignage de reconnaissance, se peignit lui-même ainsi costumé et coiffé, ayant à ses côtés François , et pria ce dernier de porter cette toile au bon maître-tailleur. Mais son rusé confrère, la trouvant fort belle , se l’appropria et donna à l’ouvrier une simple copie de sa main . ( D’Argenville. )
De même, ayant eu grandement à se louer du bedeau du Chapitre de Saint-Pierre , pendant la facture de son grand tableau A, Bourdon le représenta en tenue officielle , revêtu de tous les attributs de sa charge. Ce portrait, conservé par la famille comme un titre de noblesse, était devenu au xvme siècle la propriété par héritage d’une dame fort impressionnable, et se trouvait placé dans sa chambre , proche de son lit. C’était là une circonstance dont la maîtresse du logis n’avait cure ; mais sa santé venant à s’altérer , la maladie la clouant sur sa couche douloureuse , elle se prit à considérer avec l’attention fébrile des malades cette forte et expressive peinture, ce visage austère , si merveilleusement rendu par l’artiste qu’on l’eût dit vivant et prêt à parler. Que se passa-t-il durant ces longues heures de tête-à-tête , quel muet colloque fut-il échangé entre le grave bedeau cathédral et la pauvre et douce héritière ? Avait-elle sur la conscience quelque peccadille amoureuse dans la note du siècle , dont son rigide aïeul aurait été , du haut de son cadre, le témoin présumé discret ? Elle ne s’expliqua qu’imparfaitement sur ce point, mais ordonna à sa servante d’ôter de sa vue ce tableau qui, disait-elle, « avait l’air de l’interroger, la menacer », et dont elle avait peur. « On appela un peintre , Etienne Loys , » qui n’hésita pas à s’en charger , sous la condition de faire , » en échange , le portrait de cette dame , après son rétablisse- » ment. » (X. Atger.)
i. En parcourant les procès-verbaux du Chapitre cathédral ( Arch. dép. de l’Hérault ), on apprend que le lundi 18 juin 1657, un sieur Pierre Bourcier, habitué de Montpellier, fut nommé bedeau, pour exercer ladite charge et celle d’huissier, à condition qu'il exploiterait pour Messieurs du Chapitre, leurs pères, mères, frères et sœurs gratuitement... L’amitié de Bourdon lui fut-elle fâcheuse ? Nous l’ignorons ; mais le 8 mai 1659, Ie Chapitre l’expulsa , ainsi que le sonneur de cloches.
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%ixe entre Sébastien ‘Bourdon et Samuel Boissière.
|aissons là les anecdotes dont fourmille le séjour de Bourdon à Montpellier , et arrivons à l’événement qui occasionna son départ. Ce n’étaient pas les magistrales compositions exécutées par le maître, pour le compte de MM. de Vauvert ou du Robin , qui pouvaient donner naissance aux clabauderies malveillantes de la maîtrise : le public d’élite , seul admis à jouir de leur vue , était par son instruction et son éducation inaccessible à d’aussi sottes calomnies. Ce n’étaient pas davantage les nombreux portraits répandus dans les familles de la ville: en dehors des questions techniques d’exécution, l’appréciation saine et juste d’un portrait est dans le domaine de tout esprit intelligent et raisonnable , ne nécessite en rien une grande érudition artistique.
Boissière et sa coterie attendaient donc Sébastien à l’achèvement de la grande toile commandée par le Chapitre. Cet ouvrage , par sa destination, consacré à la publicité la plus complète , prêterait en outre , pensaient-ils , par ses grandes dimensions , le nombre des personnages en jeu dans sa composition, le choix de son sujet, matière à de nombreuses critiques , qui — sous couleur de science , échappant à la compétence du plus grand nombre — capteraient le populaire et diminueraient le prestige dont jouissait Bourdon dans la cité. Ce serait là un résultat de nature à blesser profondément leur rival et contribuer à l’abandon de ses projets.
Aux premiers jours du mois de mars 1652 , le tableau 1 destiné au maître-autel était parachevé et remis par son auteur à Messieurs les
i. Cette vaste toile, qui se trouve à l’heure actuelle dans le transept de gauche de l’église Saint-Pierre, a subi depuis la date de sa livraison une série de vicissitudes dont voici le rapide résumé. Le sculpteur Jean Limaigne, auquel le Chapitre avait confié la facture du cadre, était un pauvre diable d’artiste 11e manquant point de talent, mais d’une misère biblique : les ouvriers désertaient son atelier faute de payement , ses fournisseurs et son propriétaire le harcelaient sans cesse pour toucher quelques arrérages , mais le plus vainement du monde. Deux ans après
Chanoines. Le sujet traité n’était point la Cène , ainsi qu’il en avait été question en 1656 , mais bien l’un des plus glorieux miracles de l’apôtre à qui était consacrée la cathédrale , la Chute de Simonie magicien.
C’est donc vers cette époque et dans ces circonstances qu’il convient de placer la rixe qu’il nous reste à raconter. Dès la première heure de l’exposition publique de la toile de Sébastien Bourdon , les partisans de la maîtrise se mêlant à la foule enthousiaste accourue pour contempler cette œuvre magistrale, se mirent audacieusement à la dénigrer; leur outrecuidance et leur acharnement furent en cette occurrence inouïs. Ces manouvriers ne firent pas grâce à cette belle composition d’un seul défaut : lumière , coloris , groupement des personnages, agencement des draperies, expression des sentiments
l’achèvement de l’œuvre picturale, ce famélique personnage avait à peine entamé son travail, et les chanoines délibéraient le 14 avril 1660 pour savoir si on lui baillerait des fonds lui permettant de le finir ou si on retirerait le cadre « en l’estât où il est ». Le 20 septembre, le Chapitre traita à nouveau cette irritante question et l’un de ses membres, M. David, fut député pour exécuter cette dernière résolution.
Mais voici bien une autre difficulté: le malheureux Limaigne était justement logé « chez un advocat nommé M. Loys», qui ne le tolérait dans son immeuble que dans la perspective de lui voir acquitter les termes arriérés avec le prix convenu pour cet ouvrage, et ne patientait que dans l’espoir de palper un jour les beaux écus trébuchants promis à son déplorable locataire par le vénérable Chapitre cathédral. Ce rusé légiste se hâta donc de faire opposition à l’enlèvement du cadre, en vertu de son droit de gage, et M. David dut s’en aller comme il était venu.
Le 4 octobre, les chanoines informés du fait par M. Gros, chantre, décidèrent de porter requête au sénéchal et de « demander la récréance ». Cependant le tableau lui-même, posé dans cette attente je ne sais dans quel local, risquait de se « gaster », et à la fin de cette même séance il fut décidé qu’on le tirerait de l’endroit où il se trouvait. Cinq jours après, le 25 octobre, le parti de la modération triompha dans le sein du Chapitre : ou décida que l’infortuné Limaigne achèverait l’œuvre commencée et que la toile serait immédiatement placée au maître-autel.
Près d’un an plus tard, le 5 septembre 1661, le syndic Trial annonça enfin la terminaison du fameux cadre, et bien qu’on résolut séance tenante de le faire dorer, ce ne fut que vingt-cinq ans plus tard, en avril 1686, que le sieur Pouvielle doreur termina cette dernière opération et reçut en payement, après vérification d’expert, une somme de 500 livres. Le tableau fut rentoilé et réparé en 1783, par MM. Godefroy et Hennequin, habiles restaurateurs mandés de Paris pour ce faire. Au cours de la Révolution, la toile du maître-autel, ainsi que toutes les autres de quelque valeur, furent portées au Collège de Montpellier et confiées aux soins du peintre Bestieu, professeur de dessin à l’École centrale. Il existe aux archives
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humains chez les divers acteurs de ce miraculeux épisode , tout fut critiqué, discuté, si bien, qu’à les entendre , le recteur de l’Académie parisienne , le collègue de Lebrun et de Lesueur aurait commis de monstrueuses fautes, inexcusables à peine chez un écolier.
Bourdon, qui n’ignorait pas ces agissements et les souffrait avec une irritation concentrée, se trouva présent à une diatribe semblable prononcée par le plus ardent de ses détracteurs, Samuel Boissière. Il ne lui permit pas d’achever , et, en pleine église , sous l’influence d’une correction manuelle énergique, l’envoya rouler piteusement
départementales une curieuse supplique du curé de Saint-Pierre, M. Duny, au citoyen préfet, datée de l’an XI, et dans laquelle il demande qu’il lui soit fait délivrance de ces peintures, « qui se gastent et pourrissent dans une des chambres » du Collège. » Cette réclamation fut écoutée et la Chute de Simon le magicien a fait un retour définitif, depuis cette époque, à la cathédrale. En revanche, le malencontreux cadre, reprenant ses velléités séparatistes, est devenu l’objet d’une disparition totale *.
Nous connaissons deux documents qui, au premier abord, paraissent contredire un point très-important de cet exposé historique : nous voulons parler de la date exacte à laquelle le tableau de Sébastien Bourdon fut placé au-dessus du maîtreautel. Tandis que, d’après les procès-verbaux du Chapitre, ce fait fut résolu à la date du 2S octobre 1660, on lit dans une visite pastorale , faite le 13 mars 1658 à l’église Saint-Pierre, par Monseigneur François Bosquet , évêque de Montpellier,. ... marquis de la Marquer ose , conseiller du roi en tous ses conseils , cette description : « Le grand autel est dans le choeur des chanoines — Le dit autel est de pierre , » dans lequel est enchâssée une bonne pierre sacrée de marbre, orné de trois nappes, » d’un gradin à trois marches de bois peint, d’une petite croix d’argent , de six » chandeliers de laiton.... d’un fort grand tableau de Saint-Pierre tout neuf sans » corniche et d’un ciel de toile peinte». D’autre part, dans un pamphlet anonyme imprimé en 1659, on trouve dès le début cette explicite phrase :« L’on sort de poser » à l’autel de l’église Saint-Pierre ce grand tableau qui a presque rendu tout Monts> pellier son expectateur par la réputation de celui qui l’a fait... » Ces deux affirmations peuvent-elles se concilier avec le texte si précis du procès-verbal du 25 octobre 1660 î Oui. Très-probablement , la Chute de Simon le magicien dut , quelques jours après sa livraison, être exposée aux regards des fidèles, avides de la contempler. Et où la loger mieux qu’à l’endroit même où elle devait être placée, d’une façon définitive, dès l’achèvement de son cadre, alors surtout que la visite pastorale allait avoir lieu, cérémonie religieuse à l’occasion de laquelle la basilique tout entière revêtait sa parure de fête, ses plus riches ornements ?
* De nombreux renseignements nous ont appris que ce malheureux cadre , spécimen remarquable de la menuiserie artistique en province au xvn* siècle, est relégué dans un magasin d’accessoires proche la cathédrale. C’est là un acte de vandalisme. Nous espérons qu’il suffira de le signaler à l’homme de goût, en tant qu’architecte du département , responsable du mobilier de cette église, pour qu’il y apporte aussitôt remède.
aux pieds des marches de l’autel. Une tradition veut qu’en le frappant il ait prononcé cette phrase , qui doit avoir l’authenticité douteuse de la plupart des mots historiques : « Apprends, ignorant, que le seul » défaut que tu puisses remarquer dans mon tableau , c’est de m’être » peint du côté des infidèles'. » Allusion à son portrait, placé au milieu des licteurs de Néron, en opposition au groupe des chrétiens entourant le Prince des Apôtres.
Quel fut le résultat de cette altercation violente suivie de voies de fait ? L’opinion en fut-elle émue, la justice saisie? C’est ce qu’on lit dans plusieurs biographies , rédigées par des habitants de la ville, mais longtemps après cet événement et sur de simples renseignements oraux. L’une d’elles s’exprime en ces termes : « Bourdon » fut décrété , obligé de se cacher et aller à Paris demander à Lebrun » sa protection2. » Pour nous, il nous est impossible d’admettre semblable version.
De nos jours, une rixe de cette nature passerait inaperçue ou donnerait lieu tout au plus à une légère amende. Comment supposer qu’au xviie siècle, c’est-à-dire à une époque où les délits de ce genre abondaient, les tribunaux se soient montrés à un tel point sévères ? Ne nous y trompons pas : les comédies de Molière sont le miroir fidèle des mœurs du temps , et Dieu sait si les divers professeurs de M. Jourdain , si les apothicaires rivaux d’Argan , et voire même ses médecins , s’y invectivent et s’y gourment ! Ne vont-ils pas parfois jusqu’à convertir en armes offensives ou défensives les instruments de leur profession ? Qui songerait donc à s’alarmer d’une volée de bois vert ou de quelques coups de poings échangés entre deux confrères de Saint-Luc, dans ce siècle où Messieurs de la noblesse viennent de perdre en moins de neuf années, de 1643 à 1654, neuf cent quarante des leurs en combats singuliers 3 ?
Bien certainement, Sébastien ne joua pas après cette scène le personnage d’un criminel d’État. Le cadre de la querelle n’aggrava
1. Xavier Atger, Considérations philosophiques sur Bourdon. Paris, 1818.