‹ Sébastien Bourdon, sa vie et son œuvreChapitre 30 sur 59 · Dictionnaire critique de J al. Paris · texte numérisé non relu

Dictionnaire critique de J al. Paris

3. Que l’on veuille bien nous pardonner ce long et aride dépouillement des actes de l’état civil concernant la descendance de Bourdon; tous nos prédécesseurs avaient affiché à cet endroit une si entière négligence, que réparer cette omission , combler cette lacune s’imposait à nous comme un absolu devoir.

glorieuse apothéose sous les traits d’Hercule , ne soupçonnant pas qu’un jour viendrait , où filant aux pieds d’Omphale-Maintenon , cet Hercule sénile concevrait le projet de terrasser l’hydre sans cesse renaissante de Genève.

Sa vie privée.

ourdon était un homme fort gai , mais en même temps d’humeur changeante. Durant des mois entiers tout à la joie, riant , causant , narrant de spirituelles anecdotes , un vrai boute-en-train , un vivant éclat de rire. Sa gaieté communicative gagnait ses élèves , qu’il traitait toujours, du reste, amicalement et familièrement, sans aucune morgue pédantesque; elle était aussi partagée par les membres de sa famille et ses domestiques La maison de la rue de Ruilly , l’atelier, sous l’influepce de ses saillies imprévues , de ses plaisanteries , de sa verve endiablée, prenaient un aspect charmant et séduisant. Il faisait bon vivre et travailler sous les ordres de ce joyeux compagnon; mais vienne la lune rousse, je ne sais quelle pensée amère envahissant tout-à-coup son cerveau , le maître , le père se rembrunissait soudain. Aussi chagrin, aussi sombre qu’il avait été jovial et remuant , il fuyait toute société , se plongeait dans une mélancolie noire, un travail ardent et opiniâtre. Parfois, poussant l’originalité jusqu’à ses dernières limites , il grimpait dans ces cas-là en un grenier de son logis , s’y installait avec tous les instruments de sa profession, et retirant après lui l’échelle qui seule y donnait accès , n’en sortait plus de longues semaines.

Que faisait-il dans cette absolue solitude , que n’osaient troubler par leur présence sa femme elle-même ou ses enfants ? Il étudiait avec une sorte de colère inquiète , de rage sourde, les secrets de son art , cherchant à réparer les lacunes laissées dans son instruction par les fatalités malheureuses de sa jeunesse. Pauvre grand homme, qui avait

i . Dictionnaire des Arts, t. IV, p. 445.

BOURDON CHEZ LUI

conscience de sa faiblesse , qui sentait bouillonner en lui la flamme du génie , était profondément épris de l’idéal, comprenait la beauté dans sa forme pure et grandiose, et devant la toilese trouvait impuissant à traduire tout cela , constatant entre la conception et l’exécution de sa pensée un douloureux abîme.

Heureusement la réaction s’opérait peu à peu chez lui , sa nature méridionale reprenait la gaieté native, et descendant rasséréné des hauteurs de sa cachette , Bourdon ramenait sur le visage de tous les siens le contentement et le sourire.

Au cours de cette monographie , nous avons quelquefois parlé de l’irascibilité, des emportements, des violences de Sébastien. Nous eussions pu diviser humouristiquement sa vie en quatre chapitres, marqués chacun par une rixe ou une dispute : premier , pugilat avec Des Rieux nécessitant la fuite de Rome ; dernier, avec Boissière entraînant l’abandon de Montpellier ; dans l’intervalle , échange de virulentes invectives avec les deux chefs de l’École Française, Vouet et Lebrun.

Le lecteur supposant avec quelque raison que pas mal de semblables exploits devaient être restés inédits , en aurait conçu une impression très-fâcheuse de l’aménité de son caractère. Eh bien, c’eût été là une erreur grande. Bourdon n’a pas laissé dans l’histoire la réputation d’un acariâtre personnage , ne différant de Benvenuto-Cellini ou du Caravage qu’en ce qu’il jouait du poing et non, comme eux, de la dague ou du stylet. Il était, au contraire, dit Guillet de Saint-Georges, « un des plus traitables et des plus honnêtes hommes du monde , » ayant donné tous ses soins à changer les emportements de sa jeunesse » en une modération singulière. » Félibicn confirme ce témoignage ; et Testelin , dans la longue page de ses mémoires où il raconte l’altercation survenue entre Lebrun et lui relativement à Bosse, commence son récit par ces mots : « Contre son habitude, M. Bourdon...»; puis , arrivé à la réconciliation des deux peintres , il nous parle en termes flatteurs de la «suavité de leurs mœurs, de l’urbanité de leurs » manières, de leur exquise etparfaite politesse. » Du reste, unepreuve non moins convaincante de la sympathie qu’il avait su inspirer à ses

contemporains, c’est la haute situation où le placèrent et le maintinrent jusqu’à sa mort les académiciens ses confrères. Si l’on réfléchit que les titres A' Ancien et de Recteur furent déférés à Sébastien Bourdon à l’élection , on en conclut forcément qu’il avait su conquérir, comme homme, l’affection et l’estime générales.

Sur ce dernier chef, d’ailleurs, unanimité élogieuse chez tous les écrivains. « On ne prête qu’aux riches » , suivant le proverbe, et l’anecdote des toiles du Corrège par lui refusées , alors que la reine Christine de Suède , avec une générosité quelque peu inconsciente, les lui offrait si gracieusement , démontre, même fausse, la notoriété de sa rigide et scrupuleuse bonne foi. Son honnêteté , sa probité étaient de son temps légendaires ; elles contribuaient, avec ses bonnes mœurs , à lui donner cette dignité personnelle , ce caractère de respectabilité qui , dans l’histoire de l’Académie , le firent choisir dans toutes les circonstances délicates comme arbitre ou député.

L’entrain et la gaieté n’avaient point, en effet, pour corollaire chez Sébastien Bourdon la légèreté des mœurs, l’irrégularité de conduite. Elles s’alliaient au contraire dans sa jeunesse à un grand amour de l’étude, et dans son âge mûr à une fervente et solide piété. A moins de vingt ans, à Rome, vivant libre dans un milieu d’artistes railleurs, sceptiques et débauchés , il n’imita en rien l’exemple de Pierre de Laar vis-à-vis de la gent féminine , et suivant l’expression quelque peu bourgeoise du peintre Galloche , ne « perdit jamais son temps à chercher à plaire au sexe ». Plus tard, marié, homme d’intérieur, croyant plein de foi , il blâmait les criminelles galanteries de ses intimes. Un d’entre eux l’ayant prié plusieurs fois « de faire le portrait «d’une de ses maîtresses », il feignit un jour d’y consentir et lui annonça que sous peu de temps il le lui enverrait. «Dans cette attente l’ami en reçut un tableau qui était couvert d’une enveloppe. Il le découvrit avec impatience et vit que c’était un Ecce homo. Il y trouva ce billet écrit de la main de M. Bourdon: Voye^si cet objet est digne de votre cœur, et si votre cœur est digne de cet objet. Attachez-vous à lui et regrettez toute autre idée. »

Le même auteur , auquel nous empruntons cette anecdote , en

BOURDON CHEZ LUI

cite immédiatement une autre que voici : « Son chirurgien l’avait guéri d’une insupportable douleur de tête, M. Bourdon lui fit présent d’un tableau qui représentait le Sauveur en prière au Jardin des Olives. Il accompagna le présent de ce billet : Mande^-moi si je suis ingrat ou reconnaissant. Vous rn’ave^ guéri de ma douleur et je vous en veux causer une autre. » Guillet de Saint-Georges ajoute : « En quantité de semblables occasions , il a montré qu’il savait faire un très bon usage de son talent , et en général ses lettres, ses conversations et ses mœurs avaient un caractère de joie , d’esprit et de bon exemple. »

Ces diverses et précieuses qualités le rendaient sympathique à tous ceux qui l’approchaient de près ou de loin. Nombre de riches et puissants personnages s’étaient adressés à lui comme peintre , et séduits par sa nature franche, expansive, enjouée étaient restés ses protecteurs et ses amis. D’une intelligence vive et prompte, d’une instruction égale à celle de ses confrères les plus célèbres , ayant beaucoup lu, et vu plus encore dans ses voyages aux contrées lointaines de l’Europe, il avait une conversation pleine de feu et de verve qui charmait et intéressait à la fois. Admirablement doué comme musicien, il chantait avec goût et jouait non sans talent de plusieurs instruments, ce qui venait ajouter aux agréments de sa société. 11 était donc aimé et recherché de tous, en pleine possession de son talent et de sa renommée, chargé d’une royale commande, et rêvait déjà un second succès aussi retentissant et aussi lucratif que celui de l’hôtel de Bretonvilliers, lorsqu’il fut emporté en quelques jours par une fièvre maligne.

Sa Mort.

[a date exacte de sa mort est le 8 mai 1671. Voici le texte Wfy même de son acte mortuaire : Aujourd’hui dixiéme jour de May 1671, a été enterré le corps de déffunl Sébastien Bourdon , peintre du Roy et Recteur de l'Academie royale de Peinture et de Sculpture, décédé le huitième dudit mois , auquel enterrement ont assisté, Paul

Jumeau, beau-frère du défunt, bourgeois de Paris, et Pierre du Guarnier (sic) j beau-frère du défunt, peintre du Roy en mignature , qui on dit que ledit défunt lors de son déceds estoit aagè de cinquante ans ou environ ; et ont signé : P. Du Guernier, Jumeau' . »

L’italien Orlandi, appréciant cet événement dans ses Vies des hommes illustres , s’exprime en ces termes : « La perdita di questo » artifice fu universalmente con tutta ragione compianta » , et c’est là l’expression de la vérité. Le deuil fut général dans le monde des arts tout entier ; chacun voulut s’associer à la douleur de cette famille , et déplorer la mort de cet homme aussi grand par le talent que par le cœur, dont l’historiographe de l’Académie , prononçant le public éloge, disait , sans crainte de démentis : « Il n’avait rien de plus cher » que l’honneur 2. »

Il existe sur cette mort une version tout autre et , croyons-nous , entièrement erronée. Elle a été mise en circulation par l’allemand Sandrart , dans son Academia picturæ. On lit dans cet ouvrage , à l’article Bordonius : « Et procul dubio multa adhuc pluraab ipso elaborata cessent, nisi pramatura morte periisset , quod cuidam qui magna sit » apud regem auctoritatis imputatur ; cujus invidia tantopere oppressus » fuerit , ut cum uxore et liberis famé quasi enectus. » D’abord, quel est ce haineux et puissant personnage dont parle ici le savant critique ? L’accusation de jalousie nous fait songer immédiatement à un rival , à un peintre ; l’allusion à sa grande autorité sur le roi Louis XIV nous désigne , semble-t-il , clairement le favori attitré , l’ordonnateur de toutes les fêtes, le décorateur juré de tous les palais royaux, Charles Lebrun. Voici donc une seconde imputation bien grave visà-vis de la mémoire de ce maître illustre. L’histoire a fait justice de la première ( nous voulons parler de ses prétendues persécutions à l’égard de Lesueur) ; elle le lavera, pensons-nous, non moins aisément de ce cruel reproche recueilli par l’auteur allemand.

Il est comme cela des légendes se formant sur un homme , son

1. Registres protestants du Palais de justice. ( Dictionnaire critique de Jal. )

2. Mémoires inédits sur les Artistes français: Vie de Bourdon, lue par Guillet de Saint-Georges à l’Académie, le 7 juin 1692.

BOURDON CHEZ LUI

caractère, son rôle au milieu de ses contemporains. Prenant un côté quelconque, bon ou mauvais, de son tempérament, les chroniqueurs l’exagèrent à l’envi et veulent en faire résulter une série de conséquences , en tirer les déductions les plus osées, les plus fantaisistes. C’est ainsi que Charles Lebrun a longtemps passé, dans l’École Française, pour un despote brutal et vindicatif , régentant les arts aussi militairement que M. de Louvois les armées royales , ayant la prétention de commander en maître à tous ses confrères , et accompagnant jusqu’au tombeau de sa haine implacable ceux d’entre eux qui lui résistaient ou dont le talent était de nature à porter ombrage à sa fortune. Il n’est donc pas surprenant que Sébastien Bourdon ait été considéré comme l’une de ses victimes. N’avait-il pas eu avec Lebrun l’altercation que l’on sait relativement à l’expulsion de l’académicien Bosse ; n’était-il pas , en outre , par sa grande réputation d’habile peintre , ses travaux si loués des connaisseurs — notamment la décoration de l’hôtel de Bretonvilliers — , un de ses plus dangereux rivaux ?

Heureusement pour l’un et l’autre , la vérité n’a rien de commun avec ce fantaisiste racontar. Les dernières années du maître de Montpellier ne se sont point écoulées dans l’abandon et la détresse ; ni lui ni les membres de sa famille si sympathique n’ont connu les angoisses de la misère , de la faim , comme le dit en toutes lettres Sandrart.

Tenant même pour vraie un instant l’inimitié jalouse de Lebrun , disons bien vite qu’elle eût été impuissante à l’endroit de Bourdon. Le peintre de Christine n’avait point une de ces renommées locales, que l’intrigue ou la calomnie peuvent ternir et voiler. Connu par ses œuvres dans toute l’Europe , il aurait pu facilement, « avec ses cinq doigts », suivant l’expression de Mignard, trouver dans toute autre nation que la France gloire et fortune. Ne comptait-il pas parmi ses clients plusieurs têtes couronnées , les princes de la haute finance , le Parlement, les gens de lettres et tous les amateurs éclairés de son temps ?

L’on voyait de ses ouvrages à Rome, dans la galerie de la reine

Christine , qui avait emporté avec elle les principaux travaux exécutés sous ses ordres par son premier peintre. L’on en admirait en Suède notamment le portrait de Charles X, le roi régnant, et ceux des plus grands capitaines de la guerre de Trente ans. Jabach , le richissime israéliste , l’acquéreur des collections du malheureux Charles Ier, lui avait commandé deux tableaux , « chacun de huit pieds de longueur sur cinq de hauteur. » Ils représentaient Y Entrée de Jésus à Jérusalem et un Portement de croix. Par son entremise , Bourdon avait été chargé , pour la cathédrale de Cologne, de deux autres maîtresses toiles, hautes de vingt- deux pieds, larges de huit, une Exaltation de la Croix et un Miracle de saint Martin ressuscitant un jeune homme. Guillet de Saint-Georges , qui nous fournit ce renseignement , place précisément l’exécution de ces commandes dans les dernières années de sa vie.

A Munich, un célèbre collectionneur, le baron de Mayer, montrait avec orgueil aux visiteurs une originale bambochade de lui , ayant pour sujet Un Jour à chaux. L’Angleterre commençait à accaparer ses toiles; elle achetait ses paysages et ses Saintes-Familles, que plus tard Reynolds devait apprécier et louer si hautement.

Et en France sa réputation croissait de jour en jour. Un curieux de Lyon avait voulu de lui Y Humilité du Centenier ; à. Montpellier, il avait peint pour la cathédrale la Chute de Simon le magicien ; pour M. le baron de V auvert, Y Histoire de Moïse ; pour M. Leclerc, les Sept œuvres de Miséricorde. L’église de Chartres possédait de sa main un Martyre de saint André et une Vierge à l’enfant. Enfin , à Paris , nul ne lui contestait l’une des premières places. Il avait précisément pour clients ordinaires dans la capitale, non le roi ou les princes , ou les gentilshommes de l’Œil-de-Bœuf , accessibles aux intrigues et à l’influence de Lebrun , mais le monde de la finance et celui de la haute magistrature. Il ne devait pas le regretter , si nous en croyons cette affirmation de M. Paul Lacroix , dans son Tableau des Arts industriels au xvne siècle: « A cette époque , le luxe des habitations » aristocratiques à Paris avait fait de tels progrès, que la finance et la » magistrature l’emportaient sur la noblesse pour la belle ordonnance

BOURDON CHEZ LUI

» et le riche ameublement de leurs hôtels1. » L’un des plus célèbres parmi ces opulents logis , vraie merveille de luxe et d’élégance , renommé pour son mobilier somptueux, la richesse de ses décorations tant extérieures qu’intérieures , était sans contredit celui de M . de Bretonvilliers , président en la Chambre des Comptes. L’on sait que Bourdon en avait peint la galerie principale , et avait reçu comme payement une somme de dix mille francs (somme très-élevée pour le temps ).

Nous trouvons à chaque pas nombre de preuves semblables de la haute estime professée par les gens de robe vis-à-vis de son talent. Au Palais de Justice, en la troisième Chambre des Enquêtes , on voyait de lui le Christ et la femme adultère ; en la Chambre des Comptes, salle des correcteurs, le Christ et la Madeleine. Dans la bibliothèque du premier président Achille de Harlay , la Peste des Philistins. Audessus de la porte d’entrée des grands appartements de l’hôtel de la Vrillière , plus tard de Toulouse , Salomon sacrifiant a la déesse des Sidoniens.

Arrêtons ici ces déjà trop longues citations. Elles établissent surabondamment l’état de prospérité dans lequel le peintre de Montpellier finit sa vie; même en leur absence, nous n’eussions point admis l’opinion de Sandrart.

Remarquons , en effet, qu’elle est absolument isolée. Félibien et Guillet de Saint-Georges, contemporains de Bourdon , se taisent entièrement sur ce point. Peuvent-ils l’ignorer ? Assurément non ; le silence leur est-il imposé , par la crainte ou l’affection qu’a su leur inspirer le premier peintre de Louis XIV ? Pas davantage. Cet argument, à la rigueur possible vis-à-vis du premier, dont les Entretiens paraissent en 1688, tombe en présence de la date du discours prononcé au sein de l’Académie par le second. A l’heure où Guillet de Saint-Georges parle , Lebrun est mort quasi disgracié, et Mignard, son rival , son ennemi le plus acharné , préside la séance , dirige à sa place l’illustre Compagnie.

1. Tableau des Arts industriels en France au xvn« siècle , par M. Paul Lacroix ( voir l’Artiste 1882.)

Du reste, parcourons d’Argenville , de Piles, dont les ouvrages postérieurs à cette époque contiennent toutes les fables relatives à la mort de Lesueur et à ses prétendues persécutions , pas une allusion semblable à l’endroit de Bourdon. Nous devons donc croire en toute confiance Henry Testelin , qui déclare formellement que la réconciliation des deux recteurs fut la chose la plus aisée. Sa grande amitié , sa profonde admiration pour Lebrun , sont-elles de nature à rendre suspect son témoignage ? Nous ne le pensons pas. Bourdon n’est pas pour Testelin un indifférent , c’est le beau-frère de Louis du Guernier, c’est-à-dire de l’un de ses amis les plus intimes; il appartient à une famille avec laquelle il vit dans les termes les plus sympathiques 1 , et il suffit de lire son récit , pour sentir que son cœur , son esprit sont partagés , que son affection pour les deux adversaires est presque égale.

Pouvons-nous d’ailleurs admettre ce profond ressentiment chez Lebrun , alors que nous voyons ce dernier se réconcilier totalement avec Errard, dont la rivalité puissante l’avait tenu, jusqu’à la mort de M. de Ratabon , à l’écart de l’Académie, lorsque nous savons, qu’à un moment donné , il fit lui-même les avances les plus séduisantes à Dufresnoy et Mignard , ses deux mortels ennemis 2 ? Décidément Lebrun vaut mieux que sa réputation; l’histoire aidant, il deviendra un jour l’un des plus sympathiques fondateurs de cette École Française, dont il est déjà un si illustre représentant.

Quant à cette accusation , le dernier et le plus écrasant des arguments contraires , c’est que Sébastien , bien loin d’être privé des faveurs royales , mourut le pinceau à la main , travaillant à la décoration de l’appartement bas des Tuileries, décoration dont son prétendu rival avait la haute direction.

Aussi bien le roi-soleil s’était-il un peu tard souvenu, qu’à l’heure où son astre levant se dégageait à peine des brouillards de la Fronde,

1. Le il novembre 1665, Marguerite du Cloux, femme de Louis du Guernier, sert de marrafeie à un fils de Henri Testelin. Le 4 novembre 1657, Louis du Guernier tient sur les fonts baptismaux une de ses filles.

2. H. Testelin, Mémoires pour servir à l'histoire de T Académie. Paris, 1853.

BOURDON CHEZ LUI

il avait — traversant la ville de Montpellier pour aller recevoir, au pied des Pyrénées, l’infante arrachée par nos victoires à la diplomatie prudente de don Luis de Haro — couché par deux fois en l’hôtel du Robin , et admiré la fougueuse composition peinte sur ses lambris par un fils de cette cité, parvenu déjà aux plus hauts sommets de son art.

Qui sait ? Ce premier appel fait par lui , le grand bâtisseur , au génie de Bourdon, allait fixer peut-être le point initial d’un cycle de travaux successifs, d’œuvres nouvelles, aussi glorieuses pour le maître que pour l’ouvrier. La mort ne le permit point. Ce Dieu que le peintre méridional aimait d’une foi si ardente , le rappela à lui, jugeant sans doute suffisante sa part de gloire et de renommée ici-bas.

L’ŒUVRE T>E EOURDOEL

‘ Bourdon devant la Critique d'art ancienne et moderne.

aintenant que la vie de Sébastien Bourdon nous est connue, aussi bien dans ses heures de gloire que dans ses phases de tristesse et de désespérance , que nous l’avons suivi tour à tour à Rome , Paris, Stockholm, Montpellier, liant connaissance avec ses parents, ses intimes, ses confrères et ses clients, nous installant à son foyer, témoins sympathiques de ses fêtes baptismales et de ses deuils trop fréquents, il ne nous reste plus qu’à gagner son atelier et à examiner en détail l’œuvre remarquable de ce maître si fécond. Mais avant d’aborder cette partie délicate de notre tâche , il nous paraît intéressant de jeter un coup d’œil sur les divers ouvrages d’art écrits depuis l’époque de sa mort, de savoir de quelle sorte l’œuvre de Bourdon a défendu devant la postérité sa mémoire, de connaître l’opinion professée successivement à cet endroit par les critiques les plus autorisés et les plus marquants.

Félibien *, le premier en date, s’exprime en ces termes : « Bourdon » avait beaucoup de feu , disposait aisément , donnait à scs couleurs » un éclat et une fraîcheur qui plaisait, mais avec tout cela, soit qu’il » y eut trop de mouvement dans son esprit qui lui empêchât de

i. Félibien, Entretiens sur la vie et les ouvrages des plus excellents Peintres anciens et modernes, t. IV, p. 190. Londres, 1705.

» pouvoir fixer ses pensées et son imagination , soit qu’il n’eût pas » assez étudié la nature et fait un fonds assez grand des parties » nécessaires à son art, il ne pouvait se faire une manière arrêtée. » Tantôt il cherchait à imiter la couleur des peintres Lombards, tantôt » la disposition et les ordonnances du Poussin , comme il avait fait » celle de Benedette, sans faire choix d’un goût particulier et prendre » assez de soin à se fortifier dans toutes les parties les plus essen- » tielles de la peinture... On a vu même que ses premières pensées » et ce qu’il finissait le moins était souvent beaucoup meilleur que » les choses qu’il voulait terminer davantage , parce que d’abord le » feu de son imagination lui fournissait de quoi satisfaire les yeux ; » mais lorsqu’il tâchait de bien finir un sujet , il demeurait court et » ne pouvait pas le mettre au point où il eût1 dû être... C’est ce » qu’on a remarqué dans des portraits de sa main ; car bien qu’il prît » tous les soins possibles à faire une tête achevée, on remarquait » que plus il voulait approcher de la ressemblance plus il s’en » éloignait... C’était souvent ce souvenir de quantités de tableaux » que Bourdon avait vus et qu’il voulait imiter qui affaiblissait ses » ouvrages...» Félibien est quelque peu sévère; peut-être a-t-il encore sur le cœur le poids de ce superbe mausolée, dont Sébastien Bourdon s’abstint prudemment de présenter le plan à la reine Christine.

De Piles 1 , dans sa courte notice, reconnaît à Bourdon « un génie de feu. » Il rappelle, au sujet de sa hâtive exécution, une curieuse gageure : « Il paria une fois contre un de ses amis qu’il peindrait en » un jour douze têtes d’après le naturel et grandes comme le naturel et «gagna. » Il nous signale, enfin, un bizarre procédé de facture : « Il » se servait souvent de l’impression de la toile quand il avait du poil » à faire, non pas en laissant l’impression découverte, mais en la « découvrant avec l’ante de son pinceau. »

D’Argenville s, qui avait des attaches dans la société Montpelliéraine et possédait sur Bourdon de nombreux et exacts renseigtie-

1. De Piles , Abrège de la vie des Peintres, p. 494. Paris , 1715.

2. D’Argenville, Abrège de la vie des plus fameux Peintres, t. IV, p. 92. Paris, 1762 .

l’œuvre de bourdon.

ments, nous dit : « Ce peintre , ne cherchait que l’effet de la couleur ;

» moins ses tableaux sont finis, meilleurs ils sont Bourdon peignait

» en tous genres : l’histoire, le portrait, le paysage, le grotesque ; » dans quelque genre qu’il s’exerçât, c’était toujours celui où il » réussissait le mieux. Il croyait qu’un peintre devait de temps en » temps renaître en réputation , en exposant toujours de nouvelles » beautés. En effet, on s’accoutume à ce qu’un habile homme a fait » de beau , on cesse d’admirer, et pour ainsi dire on s’y apprivoise.

» Il faut absolument du nouveau pour réveiller le spectateur

» Les dessins de Bourdon sont pleins de feu et d’une liberté qui » enchante ; le trait est souvent fait à la mine de plomb , quelquefois » à la sanguine , rarement à la plume , avec un léger lavis d’encre de » la Chine , de bistre , de bleu d’Inde ou de sanguine , relevés de » blanc au pinceau. Il a quelquefois travaillé sur le lavis avec- de la » pierre noire et du blanc de craie. On voit des paysages à gouache » très-heurtés , qui font un grand effet. Ce peintre se reconnaît » facilement à ses caractères de tête , à leurs coiffures singulières et » aux extrémités lourdes et négligées de ses figures. »

Wattelet et Levesque1, dans leur Dictionnaire des Arts , se montrent très-favorables à Bourdon : « On eût dit, en voyant ses ouvrages, » que la nature l’avait uniquement destiné au grand, et sa gloire

» serait encore plus brillante, s’il avait eu la sagesse de s’y fixer Il

» fallait que ses pensées fussent jetées sur la toile comme des traits » de feu , et les morceaux qu’il a le plus fini ne sont pas les plus » beaux. — Il avait une certaine bizarrerie dans le caractère qui se » portait sur ses ouvrages et qu’on remarque dans ses plus belles

» compositions Les années qu’il avait passées en Italie avaient été

«employées aux travaux que lui imposait la nécessité de vivre, et » perdues pour l’étude. Il s’aperçut de ce qui lui manquait; il se mit » à faire une étude plus sérieuse du dessin: c’était poser trop tard les » fondements de l’art, lorsqu’il était distrait par le besoin de l’exercer...

1. Wattelet et Lévesque , Dictionnaire des arts de peinture , sculpture , gravure , t. IV, p. 445. Paris, 1792.

» Comme il avait de grandes beautés , on ne peut lui refuser

» une place très-honorable entre les grands peintres. Il aurait été » peut-être plus parfait, s’il avait eu moins de mémoire. »

Dandré-Bardon \ peintre et critique du xvme siècle, apprécie assez justement le faire de Sébastien : « Sa couleur était fraîche et sa manière » d’une grande vivacité. Quoique ses idées soient quelquefois exagé- » rées, elles sont pour l’ordinaire si ingénieuses et si pittoresques, » qu’on n’a pas le temps d’apercevoir l’irrégularité des sites que » l’on peut y reprendre. Il mérite la réputation de grand peintre par » des compositions hardies , singulières , mais neuves et piquantes ; » par des caractères de tête expressifs, quelquefois barbares, mais » frappants et variés ; par des ajustements bizarrement agencés, mais » nobles et de bon goût , enfin par des tournures extraordinaires qui » paraissent tenir plus du caprice que du naturel, et qui ne sont » cependant la plupart que la représentation du vrai envisagé sous un » aspect peu commun. Personne n’a mieux connu l’artifice des beaux » gris: il a su les colorer sans altérer leur caractère. Le style de « son dessin est simple, ragoûtant, de bonne manière.... Il a réuni » dans ses tableaux le moelleux , la fonte des peintres Flamands, à la » suavité, à la pâte des Italiens, à l’esprit et aux grâces des Français. »

Un amateur des plus éclairés , M. Taillasson4, dans ses observations si judicieuses et si personnelles sur quelques grands peintres, consacre un long article à Bourdon. « Beaucoup de réputations , » dit-il, ne laissent à l’esprit aucun regret, parce qu’on est persuadé

» qu’elles ont été aussi loin qu’elles pouvaient aller Il est d’autres

» célébrités auxquelles on ne pense point sans une sorte de douleur. .. » Celle du Bourdon, qui cependant mourut âgé, est du même genre : » la fatalité ne lui permit pas d’étudier, et l’on ne sait pas jusqu’où

» son talent aurait pu être porté Un des principaux caractères

» de ses ouvrages est d’être abondants , faciles et peu terminés , de » tenir de presque tous les maîtres et de n’avoir l’air ni de copies ni » de pastiches , d’avoir même une originalité bien prononcée

1. Dandré-Bardon, Traité de peinture, etc., t. II, p. 127. Paris, 1765.

2. Taillasson , Observations sur quelques grands Peintres , p. 185. Paris, 1807,

l’œuvre de bourdon.

» L’invention et la composition sont les parties de la peinture que » Bourdon sentait le mieux ; dans toutes les autres , il y a un mérite

» distingué et une originalité qui plaît beaucoup Un des carac-

» tères distinctifs du talent de Bourdon est sa manière d’agencer les » draperies ; il est peu fidèle au costume et même à la vérité : on » aurait bien de la peine à rendre compte de la forme des vêtements » de ses figures , à dire de quelle étoffe ils sont , mais leur disposition » a toujours de l’abondance et une originalité bizarre , inspirante , et » que les peintres aiment beaucoup. Une des choses encore qui » caractérisent la plupart de ses compositions, est l’habitude qu’il » avait de placer sur le devant quelques débris d’architecture, toujours » des formes rondes en opposition avec des carrés: a-t-il trop de » lignes droites , le fût d’une colonne vient à son secours ; veut-il » faire courber, asseoir une figure pour varier avec celles qui sont » debout, soudain un fragment de mur, un heureux piédestal,

» sortent de la terre à son commandement. »

Terminons cette revue biographique par quelques emprunts à la vie privée des peintres de M. Charles Blanc1. L’éminent critique parle ainsi: «Talent facile et universel , Bourdon eut son jour de » gloire , et plus heureux que bien d’autres , il a conservé presque » entière sa réputation d’autrefois. Sa fougue méridionale , la vivacité » de son esprit qui s’arrêtait à la surface de l’art , la souplesse , la » verve et les bonheurs inespérés de son pinceau , tout est curieux » en lui... Ceux qui firent décorer à Sébastien Bourdon les lambris » d’une somptueuse demeure , ceux-là connurent bien son talent ,

» je pourrais dire son génie. Personne peut-être, dans l’École » Française, si j’en excepte Charles Lebrun, personne ne fut mieux » doué pour cette magnifique besogne de peintre. Son imagination » inépuisable , sa hardiesse , son humeur indépendante , et avec cela » une continuelle réminiscence de grand style, en faisaient un déco- » ratcur par excellence... Tant d’aptitude à concevoir promptement » et à peindre vite tenait aussi à une faculté assez dangereuse dans

1. Ch. Blanc, Vie des peintres ; École Française : Bourdon. Paris, 1881.

» un artiste , la mémoire... Sa tête était comme un de ces musées » où sont réunis les plus beaux morceaux de toutes les écoles de » peinture.... Mais il faut être juste: ces réminiscences diverses, «Bourdon se les approprie... Éclectique, original, si l’on peut » associer deux mots si étonnés de se trouver ensemble , Sébastien » Bourdon frappe à son effigie les trésors çà et là dérobés. »

Le résumé de ces appréciations successives et diverses est, croyonsnous, celui-ci: concordance entre tous les critiques, sur le point de reconnaître à Bourdon un fougueux tempérament, de l’ originalité, de la fantaisie, voire même de la bizarrerie dans l’esprit, toutes qualités trop rares parmi les maîtres Français de cette époque , qui furent tous, sauf deux ou trois glorieuses exceptions, plus professeurs que peintres, plus théoriciens qu’artistes; unanimité d’avis également sur les meilleures de ses oeuvres , bien venues du premier jet, alourdies et gâtées par un travail réfléchi et postérieur; mais divergence entière et complète entre ses biographes , sur les conséquences que plus d’études sérieuses et approfondies en sa jeunesse auraient pu avoir sur sa nature indépendante et primesautière.

Pour nous, qui n’avons jamais pensé que la lecture de Baruch ait enlevé au fablier Jean de La Fontaine une seule de ses qualités natives et que les fortes études faites par le jeune Poquelin au collège de Clermont , le cours de philosophie suivi par lui sous Gassendi , aient nui à la verve comique et à la personnalité si fortement accusée de l’illustre Molière , nous refusons de croire , avec Charles Blanc , « qu’une plus grande assiduité (chez Bourdon) n’aurait pas corrigé » les défauts d’une imagination aussi ardente. » Nous estimons, au contraire, que de simples circonstances de fait ont entravé et arrête chez lui l’essor des facultés les plus brillantes. La misère de son enfance , la brièveté de son séjour à Rome , ses trop faciles débuts de 1643 à 1648, en le détournant des premières études, ont puissamment contribué aux nombreuses défaillances signalées dans ses toiles et principalement ses eaux-fortes. Dessin lâché, coloris quelquefois vulgaire , extrémités lourdes , draperies raides et métalliques eussent été évitées par quelques années de plus d’apprentissage.

l’œuvre de bourdon.

Après ce, Bourdon eût été plus correct, sans rien perdre de sa facilité , de son individualité originale , de sa fécondité bizarre et séduisante.

Eût-il été alors réellement grand? Notre opinion n’est point telle. A notre avis, une autre cause s’opposa formellement au développement de son génie pictural : Bourdon ne vécut ni à l’époque ni dans le milieu qui seyait à sa nature.

Voyez-le; étudiez-le. Il passe d’un genre à un autre. Aujourd’hui peintre d’histoire , demain de portraits ; dans cette toile , élève des Carrache , et dans cette autre , du Parmesan : il ne sait quelle voie choisir, quel maître adopter. Il essaye de tous les chemins et bientôt s’arrête en chacun à mi-route. C’est qu’aucun ne lui plaît ou que ceux qui lui plairaient sont réputés simples traverses. Considérez de plus près encore son œuvre. Où excella-t-il ? Dans les bambochades et les portraits , c’est-à-dire les deux genres les plus proches de la nature. Où se montra-t-il d’une faiblesse parfois déplorable ? Dans l’histoire.

C’est que Bourdon , en dépit de tous et de lui-même , était et ne fut qu’un beau tempérament. Né en Hollande, en France de nos jours, il eût suivi, au milieu d’éloges et d’encouragements unanimes, son impulsion naturelle, et certainement eût laissé après lui de nombreux et vivants chefs-d’œuvre. Mais , au xvne siècle , la nature est mise en suspicion légitime. On lui préfère assurément les jardins tirés au cordeau de Le Nôtre. L’Académie entre-baille rarement la porte à quiconque n’a point mérité le titre pompeux de peintre d’histoire, — c’est l’époque de l’art savant , — Dieu sait en quelles discussions subtiles elle s’égare parfois.

Bourdon suit donc le courant général. Plein de bonne foi, ii cherche à acquérir les défauts en vogue , remplit son cerveau du fatras scientifique exigé et reste sourd à son inspiration personnelle. A peine çà et là s’oublie-t-il en un écart de génie. Mal en résulte, hélas ! pour sa gloire , et son œuvre y perd grandement aux yeux des âges futurs.

Du reste , le travail opiniâtre auquel se livra notre peintre en son

âge mûr ne resta pas infructueux , quoi qu’en aient dit Wattelet et Levesque. La preuve manifeste du contraire nous est fournie par la date même de ses productions picturales. La plus importante de toutes , la plus louée de ses contemporains , la décoration de l’hôtel de Bretonvilliers , s’achève en 1663 , huit ans avant l’heure de sa mort, alors qu’il a déjà entendu sonner la quarante-septième année. Le Christ mort de l’église collégiale Saint-Benoît, son chef-d’œuvre au dire de Mariette , est postérieur au voyage en Suède. Les Sept œuvres de Miséricorde , les toiles de Cologne , toutes les grandes pages de sa main , sont exécutées par lui dans la dernière partie de sa vie. Il n’a donc point été en déclinant , le vaillant artiste. A l’heure où la fougue de l’adolescence s’apaisait en lui , une science et une expérience virile lui permettaient de s’élever plus haut encore. Mieux servi par les événements , entrant dans une autre lice , armé de toutes pièces , ce maître énergique eût remporté , n’en doutons pas , de bien autres victoires.

Ces considérations d’ensemble exposées, étudions l’une après l’autre les faces multiples de ce talent aussi souple que merveilleusement doué, qui s’essaya tour à tour dans chacune des branches de son art , et excella presque dans toutes. Nous allons suivre Bourdon pas à pas à travers ses diverses métamorphoses; nous examinerons successivement en lui le peintre de bambochades , d’histoire , de paysages , le décorateur, le graveur, le portraitiste : cela faisant, une notion exacte et de l’œuvre et de l’ouvrier sera par nous obtenue.

bambochades.

g'yr^L est curieux de voir en quels termes Félibien , de Piles et [ll|| généralement tous les écrivains français du grand siècle, parlent des bambochades. Ce sont pour eux sujets vils, grossiers , bas et méprisables. Ce n’est qu’avec une sorte de compassion douloureuse que ces auteurs nous entretiennent des peintres de

l’œuvre de bourdon.

talent qui s’adonnèrent exclusivement à ce genre. Lorsque par hasard ils sont obligés de confesser semblable écart dans l’œuvre d’un de nos maîtres illustres , ils présentent la chose comme un oubli de jeunesse., une mésalliance heureusement de courte durée. La phrase historique de Louis XIV sur Téniers résume parfaitement l’opinion publique sous ce règne. Le roi-soleil a fait ôter les Magots de sa galerie de Versailles, la critique d’art voudrait bien les enlever également de notre École et détourne la tête chaque fois qu’elle en aperçoit.

Il est donc très-probable que Sébastien Bourdon , se conformant aux idées de son siècle , ne peignit guère de bambochades qu’en Italie ou dans les premiers temps de son retour. Enfant perdu de la peinture, dans la vieille Rome, il accrochait sa palette à la treille du cabaret suburbain, aux landiers grésillants de la rôtisserie truculente. Recteur de l’Académie , il mourut en pleine allégorie , en plein ciel olympique , et son pinceau resta appendu aux entrelacs dorés d’un plafond des Tuileries.

C’est pour ce motif que nous avons étudié à loisir ses bambochades dans le second chapitre de cet ouvrage et nous nous contenterons de résumer ici brièvement notre opinion4.

Ce n’est point de Jean Miel ou de Cerquozzi que s’inspire le peintre français , mais bien de Pierre de Laar. Il a comme ce dernier le tour original d’esprit, le don d’observation fine et narquoise, l’aptitude spéciale à saisir et rendre le côté bouffe des hommes et des choses ; mais il n’a garde , comme un flamand , de tomber pour cela dans le laid et le grotesque , sa plaisanterie ne va pas jusqu’à la charge , il ennoblit au contraire et embellit involontairement ses personnages.

Si maintenant nous le comparons à deux de ses compatriotes et contemporains , aux frères Lenain , nous devons déclarer aussitôt qu’011 n’éprouve point devant ses tableaux cette impression de réalité navrante et forte, ce sentiment de tristesse, de vérité et de mélancolie qui vous saisit en présence d’une œuvre de ces deux maîtres. La vue

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