‹ Sébastien Bourdon, sa vie et son œuvreChapitre 33 sur 59 · D’Argenville , Voyage pittoresque de Paris · texte numérisé non relu

D’Argenville , Voyage pittoresque de Paris

2. Guillet de Saint-Georges, Mémoires inédits sur les artistes français ; Bourdon. Paris, 1854.

l’œuvre de bourdon.

chitecture de cette galerie,, et le célèbre fleuriste Baptiste Monnoyer peignit les festons de fleurs et de fruits er les porcelaines qui ornaient la corniche.

D’une voix unanime, les gens de goût de l’époque déclarèrent cette œuvre (achevée en 1663 ) une merveille et virent là le point culminant atteint par le génie de Bourdon. Félibien en vanta la fraîcheur et la vivacité de coloris vraiment surprenante. Guillet nous dit à ce sujet: «Tout ce grand ouvrage valut à M. Bourdon une récom- » pense de dix mille francs et une gloire qui fut d’un prix infini. »

Malheureusement , ces peintures, que tous les biographes nous indiquent comme le chef-d’œuvre du maître, furent de courte durée. Déjà d’Argenville déplorait leur délabrement en 1749. Elles étaient presque entièrement perdues à l’heure où l’auteur du Dictionnaire des Arts écrivait son article, et cela parce que l’hôtel de Bretonvilliers était devenu un de ceux des fermes. Aujourd’hui les bâtiments mêmes n’existent plus.

Nous ne pouvons donc en juger que par les estampes de Friquet de Vaurose 1 et quelques dessins originaux épars dans les collections publiques. Ils suffisent à nous faire apprécier la justesse des éloges prodigués à notre peintre par ses contemporains.

Un des derniers écrivains qui se sont occupés de Bourdon, M. Charles Blanc, apprécie ce travail en ces termes: «Là se » déployèrent ses plus brillantes qualités , une étonnante fertilité » d’invention , beaucoup d’évènement et d’imprévu , un art tout à » fait singulier d’agencer les draperies avec une certaine ampleur, » enfin une vivacité d’exécution, une chaleur de pinceau qui se » retrouvent jusque dans la traduction du graveur. Qu’imaginer, par » exemple, de plus froid que les sujets traités par S. Bourdon ?.. Les » Vertus et les Arts, avec leurs attributs consacrés et leurs costumes » convenus, ce sont là des données bien tristes... Et cependant, » Bourdon a trouvé le moyen de remplacer presque partout un

1. Suite des quatorze sujets.... graves par Friquet de Vaurose, in-fol., A Paris, chez L. Surugue, rue des Noyers, vis-à-vis le mur de Saint Yves.

» symbole par une action. Faut-il représenter la Musique? Il retrace » la charmante fable d’Arion, qui au moment d’être précipité à la » mer par des matelots, obtint la grâce de toucher encore une fois de » la lyre et attira par ses accords un dauphin qui le prit sur sa croupe » et le porta au cap Tenare... Porté sur son dauphin ému comme » sur une barque vivante, le musicien de Lesbos sourit à la mort que » ses chants ont vaincue et semble écouter le mugissement des » vagues, moins harmonieux que sa lyre. Au loin, se voit encore le » navire d’où le poète a été jeté dans les flots, et j’admire comment » l’artiste a su donner un caractère antique et noble à la construction » imaginaire de ce navire éloigné, qui sans cette héroïque physio- » nomie, aurait tout de suite vulgarisé le tableau. »

» S’agit-il de peindre l’aride Géométrie ? Bourdon , au lieu de s’en » tenir à une convention banale , se rappelle l’histoire d’Archimède. » .... On dirait même que plus son sujet est métaphysique, plus il est » ingénieux à lui donner une forme saisissante et remuée , un corps » agissant. V Astronomie sert de prétexte à Bourdon pour retracer » l’histoire d’Adrien César, qui préparant un sacrifice , vit la foudre » tomber sur l’autel et renverser le sacrificateur et la victime. Il était, » je crois, impossible de mieux inventer, de rencontrer des lignes » plus heureuses, de mettre dans une composition aussi resserrée » d’ailleurs plus de mouvement et un -caractère plus grandiose. Le » vif et noble geste de César, le taureau foudroyé , la raccourci de » la figure abattue du sacrificateur, tout cela est d’un style sauvage et b fait avec un élan qui ressemble au génie.

» Le triomphe de Pompée, traîné par des chevaux olympiques; les » largesses d’Auguste , faisant jeter des profusions de sesterces au » peuple Romain , l’action de Scævola , brûlant sa main qui avait tué » un garde de Porsenna au lieu de Porsenna lui-même, caractérisent » tour à tour la Magnanimité, la Libéralité , la Constance .... L’éloge » de la Peinture est célébré dans un tableau qui rappelle le trait » d’Alexandre donnant Campaspe au peintre Apelles.... La froide » Grammaire elle-même revêt ici les formes d’une jeune femme qui r> arrose des plantes. »

l’œuvre de bourdon.

Dans cette sorte de gageure entre l’inagination, la verve, l’érudition du peintre et l’abstraction insipide du sujet à reproduire , l’heureux Bourdon ne faiblit pas une seule fois. V Arithmétique c’est le dénombrement de trois cent dix citoyens, fait par le censeur Papyrius en l’an I de Rome; scribes, soldats et cavaliers s’agitant sous la haute colonnade d’un temple antique. L 'Éloquence lui remet en mémoire un trait rapporté par le grammairien Suidas : en un site montueux, de pieux voyageurs élèvent un tumulus de pierre devant la statue du dieu Mercure. La Munificence apparaît sous les traits de l’inconsolable veuve du roi Mausole , contemplant le merveilleux tombeau consacré à la mémoire de son époux. Numa Pompilius introduisant les arts libéraux dans Rome symbolise la Paix. L’alliance conclue entre le peuple Romain et Jetus, dictateur d’Albe , correspond à la Concorde. Et si la Sécurité est reproduite par un pur symbole , une femme au noble visage , aux proportions antiques incendiant un monceau d’armes, l’artiste du moins rachète la froideur de l’action en lui donnant pour cadre un paysage splendide, d’une sévère grandeur.

La galerie de Bretonvilliers était une de ces oeuvres magistrales qui ne se discutent point. Son exécution plaça Sébastien Bourdon au premier rang, côte à côte de Charles Lebrun lui-même.

La décoration de l’appartement bas des Tuileries aurait-elle mis le sceau à sa gloire et satisfait le plus magnifique de nos rois? Il n’est pas permis d’en douter. Dans la partie que la mort lui permit d’achever « les habiles gens , nous dit Guillet de Saint-Georges, admiraient des beautés extraordinaires. » L’intrépide maître y luttait corps à corps avec son seul rival, le premier peintre de Louis XIV. Il avait entrepris de traiter la Déification d’ Hercule : le propre sujet du plafond de la grande galerie de l’hôtel Lambert , et il y avait réussi de telle sorte que , du fond de l’Allemagne, Sandrart recueillant à la fois ces éloges et le récit de la fin subite de Bourdon , trouvait dans le premier de ces faits l’explication du second, n’hésitait point à établir entre eux une corrélation criminelle.

P or tr ait s .

l fut un siècle où l’abbé Vertot et l’honnête Anquetil jouissaient, comme historiens, d’une douce considération. On aimait à lire leurs ouvrages corrects et précis, où chaque acteur du grand drame humain arrivait drappé et chaussé à l’antique , vertueux ou criminel suivant les cas , mais parlant et agissant toujours noblement. L’histoire apparaissait alors comme une docte et grave personne, vis-à-vis de laquelle il ne venait à l’esprit d’aucun qu’on pût se permettre la plus légère licence.

Ce siècle est déjà fort loin de nous. Une tendance tout autre règne aujourd’hui. Notre génération a l’horreur du convenu, du type accepté; elle aime , et on ne saurait l’en blâmer, de démêler sous le masque du personnage public les traits de l’homme. La scène l’intéresse sans doute , mais bien moins que la coulisse. Persuadée que les grandes choses découlent des menus faits , elle préfère Plutarque à Salluste , et a l’audace, sous le grand roi, de trouver l 'Histoire universelle de Bossuet moins instructive que les Lettres de la spirituelle marquise de Sévigné. Il ne lui faut plus d’ouvrages ad usurn Delphini. Elle se complaît au milieu des mémoires et tressaille d’aise à la lecture des plus secrets. Louis faisant les honneurs de Versailles au doge de Gênes, captive un moment son attention; mais elle n’est pas moins curieuse de connaître l’étiquette et le cérémonial des jours où son Auguste Majesté prend médecine.

De ce point de vue nouveau , de ces études particulières , devait résulter forcément et logiquement une grande curiosité à l’endroit des vieux portraits. Quel précieux auxiliaire, en effet, dans cette voie nouvelle que l’image de l’homme , ce miroir fidèle de ses passions , de ses pensées!

On peut donc dire, sans exagération , qu’il y a de cela quelques années , la France entière monta au grenier. Les pastels grignotés

l’œuvre de bourdon.

par les rats , les vieux cadres vermoulus et dédorés, les toiles poussiéreuses et encrassées descendirent des hauteurs où les avaient relégués les révolutions survenues dans notre histoire politique ainsi que dans nos mœurs et notre mobilier. Ce fut une véritable avalanche d’aïeux et d’aïeules , un envahissement d’ancêtres poudreux et fortement endommagés. La vérité historique n’en souffrit point, bien au contraire. Mais il y eut là des surprises au-delà de toute attente.

On constata que Mme. de Maintenon , par exemple, n’était pas venue au monde vieille et de noir vêtue, embéguinée dans ses voiles et crétée de roides dentelles , mais avait été adorablement belle en ses heures de jeunesse , ce dont le roi-soleil n’avait point , du reste , su tirer profit. On s’aperçut, qui l’eût cru ? que Mme. de Genlis avait été , sous l’ancien régime, un joli et gracieux tendron ; que Mme. de Staël, fillette , portait un bourrelet et non le turban légendaire, resté comme l’auréole immortelle de son génie. Pour les hommes, il en fut de même.

Mais dans cet inventaire pictural qui remit en honneur et mémoire les noms de nos grands portraitistes , tous les tableaux ne satisfirent point également la curiosité des chercheurs. Pour les Clouet et leur vieille école , minutieuse , consciencieuse et sincère , ce fut parfait : ces gens-là n’étaient point des peintres, mais des confesseurs. Pour les pastels du xvine siècle passe encore : ces grand’mères représentées jeunes et souriantes, l’éventail ou le bichon au poing, les lèvres fleuries d’une rose moins vermeille que leur teint , bavardaient assez volontiers avec l’indiscret spectateur, elles ne cachaient point leur influence toute-puissante sur la diplomatie de leur temps. Les maîtres du xviic siècle, en revanche, furent désolants ; ceux-là ne répondirent pas du tout au but proposé : Mignard , Rigaud , Largillièrc , trilogie muette précisément sur les points qu’on désirait éclaircir.

Car ils ne manquaient pas d’éloquence ces hauts seigneurs nimbés d’une immense perruque , trônant sous un dais qu’agite on ne sait quel souffle tragique , le bas du corps perdu dans les draperies magistrales de leurs manteaux de satin ou de velours. Ces majestueux

prélats , ces présidents impassibles , ces grandes dames cueillant en tenue de cour une fleur éclose aux bosquets de Marly ou deTrianon racontaient tout au long la pompe et l’éclat du règne, l’histoire officielle du siècle ; mais sur leur vie privée , leurs mœurs , pas un mot: ils avaient pris devant le peintre le masque impénétrable qu’ils portaient le matin à l’Œil-de-Bœuf.

Et leur souverain en avait fait de même dans cet emphatique et merveilleux portrait tracé de la main de Rigaud , ce courtisan de génie. Était-ce l’homme ou la représentation métaphysique de la monarchie absolue et de droit divin qu’avait voulu reproduire l’artiste ? A cette question inutile de répondre.

Cette toile ! mais elle était purement et simplement la paraphrase du mot célèbre « l’État c’est moi ». Il semblait en la voyant que les vers dithyrambiques d’un prologue de Quinault sonnaient à l’oreille, orchestrés par les violons du bon Lulli. M. Boileau Despréaux allait se glisser de derrière ce cadre, et placer incontinent son

Grand roi , cesse de vaincre ou je cesse d’écrire.

Comment retrouver dans ce monarque superbe, siégeant théâtralement en un de ces vestibules de palais où les tragiques héros de Racine et de Corneille aiment à promener leurs ennuis durant cinq longs actes, le personnage décrit irrévérencieusement par la Palatine ? Qui pouvait dénicher sous les cascades chevelues de cette perruque in-folio les loupes bizarres bossuant, d’après elle, ce crâne olympien ; aller soupçonner sous cet étalage de velours et d’hermine le prurit dartreux que combattait, toujours au dire de cette princesse, le savant autant que bourru docteur Fagon? Non, ce tableau n’établissait qu’une chose : c’est que MMmes. de Montespan et de Maintenon étaient singulièrement moins impressionnables que la douce Sémélé, leur émule de mythologique et nerveuse mémoire , cette pauvre amante du galant maître des dieux qui succomba sous l’éclat des rayons de sa gloire.

Les curieux d’inédit en histoire s’en retournaient donc bredouilles et navrés de leurs excursions aux jardins savamment ratissés du grand

l’œuvre de bourdon.

siècle, lorsqu’ils découvrirent quelques portraitistes, moins célèbres que ces trois maîtres, mais plus près aussi de la nature, et dont les œuvres comblaient leurs désirs : c’étaient Lefèvre , Lenain et Bourdon. Ce dernier surtout les charma, car sa fécondité dans ce genre avait été merveilleuse.

Devant lui étaient venus poser les divers représentants de cette société polie mais quelque peu méchante , de cette civilisation raffinée et cependant par certains côtés encore barbare. Son pinceau avait eu l’honneur de reproduire les traits des porte-couronnes et des princes appelés à régner. Hauts magistrats , hardis capitaines, prélats mitrés, financiers dorés sur tranche se coudoyaient dans ses portraits, et mêlés à eux, les chefs de file de la glorieuse phalange moins bien rentée , les gens de lettres et les artistes qui furent et sont restés la véritable illustration de ce siècle.

Mais le libre génie de Bourdon n’avait pas su endosser pour la circonstance la livrée chamarrée du courtisan , ses reins acquérir la courbure savante qu’exige l’étiquette des cours. Le maître endiablé et rapide qui peignait en un jour douze grands portraits et gâtait en voulant y revenir le premier jet de ses meilleurs ouvrages, n’avait jamais donné le temps à ses modèles de choisir la pose de corps , l’expression de visage qu’ils eussent désiré garder devant la postérité. La ressemblance dans ses toiles était, pour ainsi dire, brutalement empoignée ; l’homme était là tout entier, sans que l’artiste lui fit grâce d’une seule ride , d’une cicatrice , témoignages muets de gloire ou de douleur.

Ce n’était certes pas lui qui se serait attardé au rochet de dentelles, à la mosette d’hermine des dignitaires du haut clergé , qui eût de son pinceau amoureusement interprété les reflets chatoyants des étoffes , les franges d’or des draperies , le luxe des accessoires et du mobilier. Il lui eût été impossible de répondre à une de ses clientes féminines, se plaignant de ses couleurs, par l’impertinente phrase de Rigaud : « Je crois, madame, que c’est le même marchand qui nous » les vend à tous deux » ; car il n’eut jamais sur sa palette ce rouge et ce carmin , ce blanc de perle et ce noir de jais, à l’aide desquels

un de ses rivaux, Pierre Mignard , maquillait alors si complaisamment son aristocratique clientèle.

Dans les opacités brunes de ses toiles, vêtus d’un costume quelle que fût sa richesse toujours sobrement rendu, sans qu’un seul accessoire vînt distraire le regard , ses personnages apparurent étonnants de réalité et de vie. Christine de Suède se montre là telle qu’elle était au moment de dire adieu au trône , les traits fatigués par l’étude , la lèvre inférieure pendante et blasée sur toutes choses , avec ce grand nez de consul romain , ces yeux clairs et ces cheveux courts qui lui donnaient l’air d’un jeune garçon. Tel prince du sang présenta sa tête exsangue et maladive, — aux carnations anémiques , à la blancheur quasi-scrofuleuse, — son corps souffreteux et débile , dont la main paresseuse retenait nonchalamment un bâton de commandement, mis en guise de hochet dans son berceau; et les chercheurs pleins de joie purent analyser tour à tour le rictus ironique et attristé de notre pauvre grand Molière , et le sourire bienveillant et doux dont s’illuminait le chétif visage de l’apôtre charitable égaré en ce siècle égoïste et froid, Vincent de Paul.

Mais tandis que les historiens se félicitaient de leurs découvertes, les amateurs d’art regardèrent par-dessus leurs épaules, se souvenant que Félibien et son éternel Pymandre avaient reconnu à Bourdon un certain talent dans le portrait. Le résultat de leur examen fut une déclaration bien haute et infiniment juste, comme quoi le peintre d’histoire , le paysagiste , le graveur s’effaçaient entièrement chez Bourdon devant le portraitiste. De telle sorte que le piédestal de Sébastien, qui allait s’effritant, menaçant de s’écrouler prochainement dans l’oubli poudreux où gisaient ceux de ses confrères de l’Académie, à deux ou trois exceptions près, se trouva remplacé par un nouveau socle , coulé dans cet airain indestructible où l’histoire burine ses grands noms.

Ce fut là pure justice : les portraits de Bourdon méritent de prendre place à côté de ceux des maîtres les plus illustres. Il en est qui ne redouteraient aucune concurrence et ne faibliraient même point dans la dangereuse compagnie de Van Dyck, Van der Helst ou du Titien.

Sebastien Bourdon pinx Gabriel Boutet sc.

Page 1