‹ Sébastien Cabot, navigateur vénitien (1497-1557) [microforme]Chapitre 5 sur 7 · Romanin, Sloria documentala di Venesia, t. IV, p · texte numérisé non relu

Romanin, Sloria documentala di Venesia, t. IV, p

Venise et ne s’appliquaient pas à ceux qui étaient nés hors de la cité. Mais le critique américain s’assura qu’en 1313, le Sénat étendit la naturalité de intus tantum el de extra à tout individu né et domicilié dans les limites du territoire originel de la République, ce qu’on appelait le Duché (Dogado), lequel se prolongeait de l'embouchure de l’Isonzo jusqu’à celle de l’Adige, et comprenait les îles des lagunes.

Il s'ensuit que Jean Cabot, qui, certainement, est venu au monde après 1313, n'aurait pas été obligé de se faire naturaliser s’il était né, comme, sans l'ombre d’une preuve, on vient le prétendre aujourd’hui, dans les limites primitives du territoire vénitien*.

M. Tarducci croit parer le coup, qui est fatal, en insinuant que le décret de 1313 fut transitoire et qu’on revint à l’ancien droit. A quelle époque, à propos de quoi, où est votre texte, où sont vos autorités? M. [arrisse cite Sandi et Tentori, Galliccioli et Romanin, mais vous, chercheur érudit, sur qui, sur quel témoignage vous appuyez-vous ? En vérité, on ne saurait se contenter d’insinuations gratuites pour un fait d'histoire et de chancellerie remontant à quatre siècles. Il faut fournir des documents, des preuves. Qu'on nous montre d’abord que Jean Cabot est né dans les limites du duché de Venise et, ensuite, que le décret de 4313 accordant tous les droits du citoyen aux habitants naturels de cette partie de la République fut rapporté. Le docte Vénitien demeure à une portée de pistolet de l’Archive des Frarii et de la Marciana. Le Magnus, le Capricornus, le Spiritus, les Leona, antiques recueils renfermant les principes de la jurisprudence vénitienne, lui tendent les bras, Qu'il se livre à ces « profondes recherches documentaires » qui excitent l’admiration de ses amis. C’est le moment ou jamais!

M. Tarducei répond encore que Henry VIT qualifie Jean Cabot de Vénitien. En effet, les lettres patences de 1496 le disent « Civi Venetiarum ». Maïs le roi d'Angleterre ne pouvait l'appeler autrement, surtout dans un document officiel, puisque Cabot était naturalisé Vénitien depuis vingt ans. Si celui-ci avait acquis la naturalisation vénitienne, particulièrement de extra, qui lui donnait le droit d’arborer l’étendard de saint Marc, c'était, ce semble, pour s’en servir et, au regard de Henri VIT, comme à celui des

4. Nous avons suivi la dissertation de M, Harrisse (Jean et Sébastien Cabot, pp. 3-10) à laquelle nous renvoyons le lecteur pour les autorités.

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SÉBASTIEN CABOT. 31 personnages de la cour, Jean Cabot n’était et ne pouvait être que Vénitien.

Mais les nombreux Italiens établis à Londres n’ignoraient pas que Cabot n’était Vénitien que par adoption. Ils le croyaient certainement originaire du pays de Gènes, car c’est dans ce milieu que Ruy Gonzales de Puebla et Pedro de Ayala, les ambassadeurs de Ferdinand et Isabelle auprès de Henry VIT, ont puisé le renseignement que Jean Cabot était « Ginoves » et « otro genoves como Colon », ainsi qu’ils le qualifient dans leurs dépêches aux rois catholiques. C’est aussi la source de l’assertion des anciens chroniqueurs anglais, tels que Lanquet, Grafton, Holinshed, Stow, tous ayant vécu à Londres en même temps que Sébastien Cabot, et qui tous disent celui-ci fils de Génoïs : « a Genoways sonne ».

Jean Cabot n’est né ni à Venise ni en pays vénitien. Soutenir le contraire, malgré les chroniques, malgré les documents, malgré l'évidence, comme le fait le signor Tarducci, c’est être aveuglé par ce détestable amour-propre de clocher qui, depuis des siècles, en Italie, en Espagne, partout, dénature l’histoire et la vérité | :

« C’est en 1494 que Jean Cabot a découvert le continent américain », prétend encore M. Tarducci.

Voici les faits :

Le 21 janvier 1496, l'ambassadeur d’Espagne en Angleterre informe son gouvernement des projets de découvertes transatlantiques qu’un individu « comme Golomb » (que d’autre part nous savons être Jean Cabot), vient de proposer à Henry VIT.

Ferdinand et Isabelle lui répondent le 28 mars suivant, et en des termes montrant que ces projets étaient alors pour les Anglais une nouveauté.

Dans l’intervalle, le 5 mars 1496, Henry VII octroie des lettres patentes à Jean Cabot et, conjointement, à ses trois fils, dont le second était Sébastien, tous jusqu'alors inconnus dans les documents. Cet acte les autorise « à naviguer à l’est, à l’ouest et au nord, avec cinq navires battant le pavillon royal d'Angleterre, mais à leurs

1 propres frais, pour découvrir et s'emparer de toutes iles, contrées

ou provinces d’idolâtres jusqu'alors inconnues des chrétiens ». L'expédition ne part qu’au commencement de mai 1497, et revient trois mois après.

Le 10 août 1497, Henri VII fait don de 10 livres sterling, comme récompense « à celui qui a découvert l’île nouvelle ». C’est la première allusion à des découvertes transatlantiques accomplies pour ou par des Anglais, dont il soit question dans les documents ou les chroniques.

Le 23 août suivant, un Vénitien établi en Angleterre, Lorenzo Pasqualigo, informe ses frères de l’heureux retour de leur compatriote, « parti il y a trois mois à la recherche d’iles nouvelles ». Le lendemain, 24, Raimondo di Soncino annonce de Londres au duc de Milan, dont il était l'agent diplomatique auprès d'Henry VIF, le succès de l’expédition envoyée par celui-ci il y a quelques mois, ! sous les ordres de Jean Cabot.

Tous ces faits s'enchainent et s’encadrent parfaitement dans la ! période qui s’écoula entre le 15 avril 1496, date des premières lettres patentes accordées à Jean Cabot et le commencement d'août 1497, époque de son retour en Angleterre après avoir trouvé les pays qu’il était allé découvrir.

M. Tarducci veut bien reconnaître ces faits et ces dates, mais il maintient tout de mème, contre vents et marées (c’est le cas de le dire!) que Cabot a découvert ces pays en 1494.

C’est là une hypothèse qui ne se tient pas debout.

L'écrivain vénitien s’appuie d’abord sur une phrase de la dépêche adressée, le 25 juillet, par Pedro de Ayala à ses souverains : « Les gens de Bristol ont depuis sept années envoyé, tous les ans, deux, trois ou quatre caravelles à la recherche de l’île de Brasil et des Sept Cités, selon les notions de ce Génois (Jean Cabot) ».

Il est bon de se rappeler à ce sujet que les efforts de cette nature furent fréquents au xv° siècle. M. Harrisse, dans sa Discovery of | North America, cite les documents se rapportant à dix-huit entreprises maritimes à l’ouest dans ce but, projetées ou tentées entre les années 4431 et 1492; c’est-à-dire antérieures même au | voyage mémorable de Christophe Colomb.

La phrase d’Ayala précitée ne comporte qu’une allusion à des ! tentatives de ce genre annuellement renouvelées, semblables, par ! exemple, à celle du 15 juillet 1480, quand une expédition partit ! de Bristol à la recherche de l’île imaginaire du Brésil, équipée | aux frais de John Jay junior, et conduite par le Magister navis scien-

14. Chronology of maritime voyages westward, projected, attempted, or accom- | plished between 1431 and 1504, pp. 651-600.

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Il est possible que Jean Cabot ait pris part à des expéditions maritimes entre les années 1490, date présumée de son arrivée en Angleterre, et janvier 1496, quand ses premières lettres patentes lui furent octroyées, mais nul ne saurait honnêtement douter que le voyage dont Ayala relate les heureux résultats, est antérieur d’une année seulement à ses lettres de juillet 1498, et ne peut d'aucune façon être reculé jusqu'en 1494. Lorsqu'on voit cet habile diplomate répéter, par exemple, le 25 juillet 1498, au sujet dé l'expédition armée quelques mois auparavant par suite de l’issue favorable du voyage de 1497, qu'il s’agit « de certaines iles et d'une terre ferme qu’on a assuré au roi avoir été découverte par des gens de Bristol qui dans ce but avaient équipé une expédition l’année précédente »; quand, enfin, Henry VIT octroie de nouvelles lettres patentes à Jean Cabotle 3 février 1498, à l’effet de se rendre à la terre et aux îles récemment découvertes par lui : « the Londe and Iles of late founde by the seid John », l'historien impartial est bien obligé d'admettre que les tentatives dont il est fait mention dans la lettre d’Ayala n’aboutirent qu’en 1497.

Le texte des premières lettres patentes accordées à Jean Cabot en 1496, ne comporte d’ailleurs d’autre conséquence : « Provincias, gentilium et infidelium in quacumque parte mundi positas, quæ christianis omnibus ante hæc tempora fuerunt incognitæ ». Il est donc bien question de pays non découverts jusqu'alors, pas plus par Cabot que par tout autre chrétien.

De même aucune allusion n’est faite dans ces premières lettres patentes à des découvertes que Jean Cabot aurait déjà accomplies, allusions comme il s’en trouve dans l'autorisation royale de 1498 et qui sont une formule de chancellerie dictée par le simple bon sens. Cabot ne retourne donc pas dans des pays qu’il aurait trouvés naguère. Aux termes des lettres patentes, c’est la première fois qu’il y va, quels que puissent avoir été ses efforts pour les découvrir avant 1497.

L'autre raison alléguée par M. Tarducci prend pour point de départ le planisphère gravé de Sébastien Cabot et dont le seul exemplaire connu se conserve à la Bibliothèque nationale de Paris.

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Cette carte, datée de 1544, porte, collées à droite et à gauche, des colonnes de légendes imprimées, en espagnol suivies d’une traduction latine.

Dans la légende se rapportant au nord-est de l'Amérique, on lit que celte région fut découverte par Jean Cabot et son fils en 1494 : « anno de M.CCCC.XCITIT », Et comme cette date, dans la version latine, se trouve répétée en chiffres arabes, M. Tarducci y voit une preuve inéluctable que 1494 et non 1497 est l’année du premier atterrissage de Cabot dans ces contrées.

En présence de la série de déductions documentaires que nous venons de produire, de l’ensemble des faits prouvés et du carac- | tère isolé, sans corroboration aucune, de la donnée exclusivement | graphique sur laquelle M. Tarducci s'appuie, tout historien posséll dant un peu d'esprit critique, commencerait par se demander s’il | |

[LL n’y a pas dans ce simple chiffre romain, si facile à mal écrire, un | lapsus de copiste, plutôt qu’une date formelle. En réalité, c’est | |

uniquement une faute du rédacteur des descriptions.

Le biographe vénitien ignore, et en cela il est très excusable, car cette circonstance n’a pas été divulguée dans le Cabot de M. Harrisse, que ces légendes ne sont aucunement l’œuvre de Sébastien (NUL! Cabot, mais bien celle d’un D' Grajales, qui les a rédigées au Port HUE Sainte-Marie, en Andalousie, quarante-sept ans après les événe- | ments qu’elles mentionnent. Et comme le texte original est l’espagnol, il s'ensuit que la répétition en chiffres arabes de la date [ erronée dans la version latine, faite hors d'Espagne et alors que [à Cabot vivait encore dans ce pays, n’ajoute absolument rien à la | | } | |

théorie insoutenable de M. Tarducei.

Les gens qui ont tant soit peu l’habitude des manuscrits et raisonnent, expliquent la date fautive, Mcccc.xcITll, pour meccc.xcVIT,

| par un coup de plume involontaire dans l'écrit original, séparant qu le deuxième jambage du V, lequel de la sorte aura été interprété | . par Grajales comme signifiant IF, au lieu de V. Cette interprétation | LA est d'autant plus certaine que dans la dernière édition qui fut faite pl du planisphère cabotien, à Londres, en 1549, par Clément Adams, qui avait un emploi à la Cour où il a certainement rencontré Sébastien Cabot, alors fixé dans cette ville depuis deux ans, la date

1, Alleged maps of the fifteenth and sixleenth centuries, dans Harrisse, Discovery of North America, pp. 640-641.

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n’est pas 149%, mais bien 1497'. Ajoutons que cette carte, perdue aujourd’hui, est décrite par Hakluyt et par Purchas de visu, d'après les exemplaires qui étaient exposés dans la galerie particulière de la reine Élisabeth, puis du roi Jacques 1", au palais de Westminster, et chez nombre de négociants à Londres”,

Maintenant, comme M. Tarducei a besoin absolument pour soutenir ses hypothèses que Cabot ait aussi rédigé les légendes du planisphère de 154%, on est fondé à croire qu’il ne voudra pas en démordre. Dans ce cas, le savant vénitien devra également porter au crédit de son héros, l’assertion que dans les montagnes de La Plata, on rencontre des hommes qui ont la face d'un chien et les membres inférieurs comme ceux de l’autruche (légende VID) ; qu’en Islande, il ya un serpent de mer gigantesque appelé « moraena », qui attaque les navires, se saisit des matelots et les dévore (légende IX); que dans ces régions on voit des fantômes et des spectres voltigeant dans les airs et faisant entendre des objurgations (idem); que dans la province de « Balor » vit une nation de monstres ayant de si grandes oreilles qu’elles couvrent le corps entier (légende XIT), et autres balivernes.

Le troisième prétendu « fait » découvert par M. Tarducci, c'est que le lieu où Cabot est venu atterrir lors de sa découverte du continent américain, est l’île du Cap Breton. Autre erreur !

Cette fois encore, notre patriote s'appuie sur le planisphère de Cabot où, en effet, à l'extrémité septentrionale d’une péninsule qui ne peut être que la Nouvelle-Ecosse, on lit : Prima lierra vista.

Malheureusement, cette attribution, produite presque un demisiècle après la découverte, ne s'accorde pas avec les renseignements authentiques de l’époque. Les véritables données se déduisent de la dépèche adressée par Soncino au duc de Milan le 18 décembre 1497, et contenant une brève description de la route suivie

1. « The map [of 1549] in the Privy Gallery hath 1497. » Purchas, His Pilgrimage, 1625, t. IV, p. 1802.

2. Hakluyt, Western Planting, p. 126, et Principall Navigations, 1599, t. IT, p. 6, et Discovery of America, pp. 24-25.

par Jean Cabot, selon les détails que ce dernier fournit en personne à l'ambassadeur milanais. Ces renseignements ne comportent qu’une traversée accomplie au delà du 51°39’ de latitudenord!, tandis que l'atterrissage, sur le planisphère de Sébastien Cabot, est marqué 3 degrés au-dessous, par 48° 30".

Il y a plus. Le point couvert par la légende : Prima lierra vista est en contradiction formelle avec tous les documents cartographiques connus antérieurs à ce planisphère, bien que ces cartes aient été toutes construites originairement par les ordres ou sous la responsabilité professionnelle de Sébastien Cabot, alors qu’il occupait le poste de pilote-major d’Espagne. Le lecteur trouvera la preuve de ce fait dans l’historique de l’hydrographie sévillane que M. Harrisse a écrite. Chacune des cartes marines dressées avant 1544 qui nous soient parvenues, place les découvertes accomplies dans ces régions par « les Anglais de Bristol», c'est-à-dire Jean Cabot, non à l’île du Cap Breton, mais bien au Labrador”, lequel se trouve marqué sur les planisphères sévillans de 56° à 60°. IT y a loin de cette latitude à celle que Sébastien Cabot s’est attribuée en 1544. Pourquoi ? C’est une question à laquelle les admirateurs de sa véracité et de son désintéressement feraient bien de répondre. En attendant, le fait est là et nous mettons M. Tarducci, comme les autres, au défi d’y contredire!

Citons encore trois faits qui vont probablement étonner le savant vénitien.

La date de l’atterrissage portée dans les légendes de la carte cabotienne : « a veinte y quatro de lunio », ou « die vero 24. lulij (sic) », est fausse. Cabot était de retour à Bristol dans la première semaine d’août 1497, et il n’a pu prendre au nouveau monde le repos nécessaire, ni procéder aux réparations indispensables après une traversée qui aurait duré cinquante-cinq jours, ni renouveler ses provisions, ni explorer trois cents lieues de côtes *; puis, tou-

4, « Partitosi da Bristo et passato Ibernia più occidentale, e poi alzatosi verso el septentrione, comenciô ad navigare ale parte orientale [sic pro occidentale], lassandosi (fra qualche giorni) la tramontana ad mano drita, et havendo assai errato, infine capitoe in terra ferma. »

Nous présumons que dans les « qualche giorni » mentionnés dans cet extrait, Cabot parcourut de l’île Dursey à la baie de Bantry, d'où il mit le cap sur l’ouest. Voir la carte 1, dans la Discovery of Norlh America.

2. Discovery of North America, chap. 1v, pp. 13-22. ma « Andato per la costa lige 300, » Lettre de Lorenzo Pasqualigo, Londres, 23 août

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jours sur son petit bateau monté par 18 hommes, retraverser l'Atlantique, le tout en moins de six semaines!

Le second fait est encore plus surprenant. Non seulement les délinéations géographiques de ce même planisphère pour l’Amérique du Nord ne proviennent pas d’une carte dressée originairement par Sébastien Cabot, mais il les a pillées dans un portulan manuscrit dieppois de 1541, que nous avons en ce moment sous les yeux.

Enfin, le troisième fait, non moins extraordinaire que le second, la fameuse île du golfe Saint-Laurent qu’ilaurait nommée en l’honneur de saint Jean : « quippe quæ solenni die festo divi loannis aperta fuit », île que nous avons longtemps pensé être celle du Prince-Édouard, il est aujourd’hui prouvé qu’elle n’a jamais existé, à cette place, dans ces dimensions et sous cette forme (détails tous servilement copiés par Sébastien Cabot), que dans l’imagination du cartographe dieppois en question. Ce n’est pas une île superbe, mais uniquement, horresco referens, l’atterrissage de Jacques Cartier à un îlot de l’archipel de la Madeleine !

M. Harrisse s’est efforcé d'expliquer, de différentes manières, cette contradiction entre des faits avérés et de tardives allégations. Il-se peut, dit-il, que ce soit seulement une question de vantardise. Cabot aura préféré passer pour avoir découvert un pays que François [°" cherchait à coloniser, le croyant riche en mines et fertile, sans parler des pêcheries fructeuses qui depuis quarante ans attiraient les navires des principaux ports de l’Atlantique, plutôt que ces terres désolées, comme le Labrador où, selon les cartes espagnoles, il n’y avait rien qui vaille : « nada de provecho ».

Mais l’on peut aussi croire, el la raison est très plausible, étant donné le caractère de l’homme, qu’en 1544 Cabot méditait déjà le projet qu’il mit à exécution deux ans plus tard, de quitter l’Espagne pour aller offrir ses services à l'Angleterre, puisque nous avons la preuve que, dès 1538, il intriguait dans ce sens auprès de sir Thomas Wyatt, l'ambassadeur de ce pays à la cour de Charles- Quint. Mettrel’atterrissage de 1497 à l’entrée du golfe Saint-Laurent, c'était faire pièce à la France et gagner la faveur de Henry VII, alors en guerre avec elle. De fait, avoir atterri au Canada avant tout autre impliquait pour l’Angleterre le droit de suzeraineté sur ce pays, puisque la découverte avait été faite sous le drapeau de cette nation : « sub banneris vexillis et insignis nostris », dit Henry VIT,

Ce qu’il faut voir à ce sujet, c’est la vertueuse indignation de M. Tarducci. « Comment, s’écrie-t-il, accuser de menteries et de duplicité Sébastien Cabot, lui qui fut le plus grand parmi les grands... lui, un homme de génie dont toutes les pensées ne furent jamais inspirées que par le plus noble idéal. »

C’est se moquer !

Nous l’avons vu l'idéal de ce « grandissimo fra i grandi », lorsque, assoiffé de richesses, il abandonnait l'expédition aux Moluques dans l’espérance de trouver de l'or et de l’argent en barre à la Plata, manquant ainsi à ses devoirs, violant ses instructions, causant la perte de nombreux infortunés.

C’est probablement encore une manifestation de « l’alto ideale », de se dire : Je vais arriver à Séville sans lingots de la Plata et sans épiceries des îles Moluques. Mes armateurs ne seront pas contents! Au Port-Saint-Vincent se trouve une factorerie portugaise où l’on vend des Indiens réduits en esclavage. Ils ne coûtent guère. J’achèterai de ces naturels avec un peu de vieille ferraille. Le subrécargue s’en procurera autant qu’il pourra à crédit pour la Compagnie, dont je suis l’associé. On y ajoutera les Indiennes, femmes des Espagnols que j'ai abandonnés au cap Sainte-Marie. C’est contraire aux lois*, mais qu'importe. Et, de fait, le 22 juillet 1530, Cabot débarque à Séville plus de soixante Indiens des deux sexes pour être vendus comme esclaves.

Enfin, nous l’avons vu ce capitaine « animé des sentiments les plus nobles », pris de peur, ne songeant qu’à sa vie et s’enfuyant lâchement, lui, le premier, lorsque son navire donna contre les rochers. Sept témoins le prouvent !

Est-ce que le héros immaculé de M. Tarducci a jamais rien fait d'autre que tromper ceux qui mirent leur confiance en lui ! Il n’y a pas une assertion tombée de ses lèvres et recueillie par l’histoire, qui ne soit doublée d’un mensonge.

Quand Sébastien Cabot, après avoir dit à Pierre-Martyr et à Con-

4. « Sebastiano Gaboto, che fu grandissimo fra i grandi. l’uomo di genio, che vagheggia nella potenza della sua mente un alto idcale. » Tarducci, pp. 82 et 292.

2. Ordonnances de Charles-Quint, 9 novembre 1526; À décembre 1598, etc.

3. « Vienen en esta nao cantidad de Indios.. © asy mismo trae otros tres Indios libres que heran mugeres de los cristianos que dexo en el cabo de Santa Maria... y el dicho Sebastian Caboto dio el ficrro con que pagaron estos esclavos ». Déposilion de Santa Cruz. « Dixo que no traen otra cosa syno unos Indios fasta cinquenta o sesenta que la compaña conpro por esclavos en San Vyncente a portugueses dellos a pagar luego e dellos à pagar en estos reynos ». Déposition de Sébastien Cabot,

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tarini el écrit au Conseil des Dix qu’il était né à Venise, assurait Richard Eden, dans le but de se faire bien venir des Anglais, qu’au contraire Bristol l’avait vu naître, est-ce que Cabot disait la vérité?

Lorsqu'il dit à Pierre-Martyr être venu en Angleterre alors qu’il savait à peine parler : « pene infans », et, ensuite, à l’Anonyme de Mantoue, que ce fut après avoir fait ses humanités : «non gia perd che non havesse imparato et littere d’humanità, etla sphera», où est la vérité?

Quand il relate à ce même Pierre-Martyr et répète au Gentilhomme de Mantoue‘, afin d’avoir seul le mérite de ces fameux voyages, que son père Giovanni vint en Angleterre uniquement pour se livrer au commerce et donne à entendre que c’était un simple négociant, alors que des témoins oculaires et l'ambassadeur du duc de Milan déclarent Jean Cabot « un distinto marinajo » et « peritissimo dela navigatione », Sébastien, son fils, disait-il la vérité ?

Quand il déclare que son père était mort lorsqu’arriva en Angleterre (1493) la nouvelle que Christophe Colomb avait découvert les terres transatlantiques, afin de pouvoir mieux, lui Sébastien Cabot, étayer son assertion mensongère qu’il fut l’auteur de la découverte du nouveau continent (1497), disait-il la vérité ?

Quand, sans jamais parler de son père, il se vantait d’avoir avec 300 hommes et deux vaisseaux équipés à ses frais, découvert le continent américain, bien qu’il n’eût qu’un petit navire portant 18 hommes seulement, Cabot disait-il la vérité ?

Lorsqu'il répète cette assertion décevante à Ramusio, puis au Gentilhomme de Mantoue, ensuite aux chroniqueurs anglais (qui avaient eu le temps d’oublier les faits), toujours en passant sous silence le nom de Giovanni Gaboto, comme si lui, Sébastien, seul, eût découvert le continent de l'Amérique du Nord, dit-il la vérité?

Quand, pour se faire valoir, il parle de ses rapports personnels avec Ferdinand et Isabelle, qui l’auraient envoyé découvrir le Brésil, nécessairement avant novembre 1504, date de la mort de cette reine, alors que le Brésil avait été découvert par Pinzon pour

1. Le décousu et les invraisemblances qu'on relève dans les récits de Pierre Martyr, de Ramusio et du Gentilhomme de Mantoue laissaient supposer que la pensée de Sébastien Cabot avait été mal rendue par ses interlocuteurs. Mais maintenant que nous avons son propre langage stéréotypé, pour ainsi dire, au moment même, par un écrivain aussi préeis que l'ambassadeur: vénitien Contarini, cette illusion n'est plus permise. C'est bien de la sorte qu’il racontait ses fails et gestes,

l'Espagne même dès 1499, et par Cabral, pour le Portugal, l’année suivante, est-ce que Cabot dit la vérité?

Lorsque dans ses conciliabules avec l'ambassadeur vénitien et | afin d'obtenir un avis favorable, il raconte avoir décliné les offres | du cardinal Wolsey, uniquement pour réserver à la République de Venise les avantages de sa prétendue découverte du détroit, tandis À qu'il se vante auprès de Ramusio d’avoir entrepris pareil voyage ! quelques années auparavant pour le compte de l'Angleterre, pendant que Wolsey était premier ministre, Cabot dit-il la vérité ? |

Quand, pour décider Charles Quint et des négociants de Séville à équiper une expédition et lui en donner le commandement, il ! prétendait connaître dans l’archipel Indien des îles riches en épice- # ries inconnues à tout autre chrétien que lui-même et y avoir été 1 de sa personne, Cabot disait-il la vérité ?

Quand pour faire pièce aux Colomb dans l’intérêt du gouverne- # ment, Cabot, après s'être targué d’avoir rangé la côte depuis Terre- | Neuve jusqu’à la hauteur de Cuba à la recherche du détroit, déclare ! au Fiscal ne pas savoir, en 1536, alors que pilote-major et comme ! tel chargé de la carte modèle qui expose tout ce littoral sans solu- À tion de continuité, si du Rio Sancti Spiritus jusqu’à la Floride et # au pays des Morues, c’est une terre ferme, dit-il la vérité? ÿ

Quand Cabot, croyant convaincre Contarini, affirme avoir décou- 4 vert un passage au Cathay par le nord-ouest et pouvoir y conduire # les galères vénitiennes sans passer par la mer Rouge, ni par le # détroit de Gibraltar, dit-il la vérité ?

Quand il raconte au Gentilhomme de Mantoue avoir fait beau- ! coup d’autres voyages : « feci poi molte altre navigattioni », après A

son retour de la Plata, alors qu’il n’alla qu’en Angleterre, une du seule fois et pour n’en jamais revenir, Cabot dit-il la vérité ? °°

Lorsque Cabot prétend avoir trouvé une méthode pour prendre ! 2 la longitude en mer par les variations de l'aiguille aimantée et une | is autre par la déclinaison du soleil, méthodes qui n'auraient pas le # . s sens commun, il a pu être le jouet d’une illusion; mais quand, en Jus présence d’Édouard VI, Cabot se targue d’avoir découvert la décli- | | naison même, ainsi que la variation de la boussole, lui, professeur : | d’hydrographie, est-ce qu’il dit la vérité? sh

Quand pour faire valoir l’importance de son expédition à La de Plata, il vient raconter à Richard Eden qu'ayant planté sur les .

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