UNE ÉPISODE CARACTÉRIS¬ TIQUE
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La défense de Castellion prend ici un caractère qu’elle n’avait pas au début. Ce n’est plus l’examen scrupuleux et détaillé des pauvres accusations de ses adversaires, c’est l’exposé des procédés, de la méthode de gouvernement de Calvin qui est en jeu. Et les arguments ne sont plus seulement défensifs :
autres PROCÉ- «Vous imitez ce que font les papistes et leurs partisans. .
DÉS calvinistes Vous excitez, vous exhortez les magistrats à ma mort (cela, malgré que j’en sois absolument convaincu, je n’oserais pas 1 eciire si ce n était pas publiquement affirmé dans vos livres)* Mort, je ne pourrais plus vous démentir. Ma vie vous est un vrai cauchemar. Voyant que les magistrats ne cèdent pas à votre pression ou du moins qu’ils n’y cèdent pas encore (ce qui pourrait changer d’ici peu), vous vous efforcez de me rendre odieux. C’est avec zèle que vous prohibez mes écrits (comme pourrait le faire le Pape). Vous, au contraire, vous multipliez les livres et afin de m’empêcher de répondre, vous m’interdisez toute publication. Vous interdisez aux vôtres d’avoir avec moi ]a moindre relation. S’il en est qui aient enfreint votre ordre, vous les traitez en suspects et en ennemis : c’est pourquoi plusieurs, qui voudraient venir me voir, sont retenus par la crainte, et n’osent pas le faire. Cela, beaucoup me l’ont avoué à moi et à d’autres. 1 Voilà les procédés par lesquels vous empêchez la vérité de se faire jour et vous ressemblez à quelque puissance néfaste qui, au jour naissant, retarderait la dispersion des tenebres ! En attendant, vous affichez un grand zèle à servir la vérité et sous ce chatoyant manteau se cache votre haine. . Ah . si vous consentiez à faire un bon usage des magnifiques dons que Dieu vous a prodigués ! Mais il n’est rien de si excellent que vous ne parveniez à enlaidir par vos commentaires, et rien de si laid, que vous n’arriviez à farder de vives couleurs. Ah ! c’est en vérité une belle vaillance que de faire accepter
1 N’est-ce pas là l’excommunication dans ce qu’elle a de plus caractérisé ?
ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES
à la foule cette pâture de scandales dont elle est si friande ! A dire vrai, les imprimeurs vous sont d’un grand secours. Par eux, vous connaissez les grands tirages ; ce qui fait que vous touchez au ciel par l’assouvissement de votre ambition, tandis que par vos paroles, à votre gré, vous dominez sur la terre. Votre puissance et vos armes sont bien celles qui conviennent à l’empire que vous rêvez, empire plus temporel que spirituel, fondé non sur l’amour de Dieu, mais sur la contrainte. Je n’envie ni votre puissance, ni vos armes. J’en ai d’autres : c’est la vérité, l’innocence, le support, les prières, et le nom de celui d’où me viennent le secours et la grâce.
.... Si pour un temps et devant ce juge aveugle qu’est le monde, la vérité se laisse opprimer, nul n’a de puissance contre elle. Laissez donc de côté le jugement de ce monde, qui a mis le Christ à mort ; ne vous souciez pas de ce tribunal où la cause des puissants est toujours triomphante. Le Royaume de Dieu n’est pas de ce monde. >> 1
Ici le ton change. Castellion a fini sa défense. Ce n’est plus de lui qu’il s’agit : il s’agit de ses adversaires et de la Réforme elle-même. Son âme d’apôtre, de prophète, de libérateur religieux, de Réformateur de la Réforme s’élève à des considérations que semblent oublier ou ignorer ses adversaires.
Et maintenant il me reste un devoir que la charité chrétienne m’impose : malgré que vos écrits me donnent peu d’espoir, je me sens pressé de vous adresser quelques exhortations.il vous sera difficile peut-être de supposer une bonne intention en celui que vous vous en voudriez de désigner autrement qu’en l’appelant coquin ; mais l’amour espère tout : je dois parler.
«S’ils se taisent, disait le Christ, les pierres mêmes crieront ;» là où les sages se taisent, c’est aux autres à parler. L’un d’entre vous me traitait d’âne ; eh, bien! c’est l’âne qui va par-
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LA DÉFENSE d’TTN LIBRE CROYANT
EXHORTATION d’un «VAURIEN
1er : écoutez l’ânesse de Balaam, ou si cela pous plaît davantage, écoutez l’exhortation d’un vaurien. Si vous êtes capables d’exercer sur vous quelque maîtrise, oubliez un instant celui qui parle, pour ne songer qu’à ce qu’il dit, et écoutez :
Je dis que vos libelles haineux ne s’inspirent ni de la piété , ni de la sagesse. Accuser faussement et se montrer injuste envers un serviteur de Dieu, c’est pécher et contre son prochain et contre Dieu lui-même. Vous entravez, par là, les progrès de l’Evangile et vous êtes la cause première du discrédit dont souffre la Réforme en certains pays. Comment, en effet, pourrait-on espérer trouver chez nous quelque chose de bien, alors que nous nous déchirons avec plus d’acharnement que ne le font les païens ? Vous semez des germes de soupçon et de révolte contre votre cause en la défendant par la diffamation et les jugements téméraires, mais ne comprenez-vous pas que ce sont là des procédés que doit répudier avec horreur tout ami de la vérité ? Mais ne voyez-vous pas qu’en vous acharnant contre moi avec une telle violence et une telle cruauté vous fournissez des armes a vos adversaires et que vous légitimez leurs accusations ? Il vous arrive ce qui arrive à tous les criminels ou a tous les impies ! Il suffit qu’à leur grande indignation quelqu’un fasse allusion à leur impiété ou à leurs attentats criminels pour qu’ immédiatement, ils tirent leurs armes, attaquent 1 imprudent, l’assomment ou l’égorgent comme s ils espéraient, par cet homicide, échapper au reproche d’impie ou de criminel. Ya-t-il quelque chose de plus fou ?
C est pourtant ce que vous faites : afin de réfuter les paroles de vos adversaires, vous manifestez de toutes manières une soif si ardente de mon sang, qu’il semble que vous espérez prouver votre innocence en obtenant ma mort. Est- il possible d’être atteint d une cécité plus redoutable? Nevous semble- t-ilpas qu’il faudrait, au contraire, vous efforcer de réfuter de telles accusations par une attitude de miséricorde et d’amour vis-à-vis de vos ennemis ? On dirait que vous tenez absolument à donner raison à vos accusateurs. Croyez-moi : plus vous persisterez dans cette voie, plus vous plaiderez coupables.
ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES
Aussi bien, vous manquez le but en exagérant toutes choses : vous voulez accroître la suspicion dont vous m’avez entouré ; en réalité vous la diminuez par l’intempérance de vos attaques. Tous ceux qui ont quelque bon sens et quelque connaissance de la vie, s’indignent de vos procédés. Tous ceux qui nous connaissent, vous et moi, me manifestent d’autant plus de sympathie que vous vous montrez plus injustes et je n’ai pas besoin de me défendre devant eux. Sans doute ceux qui ne nous connaissent pas peuvent vous croire, mais pour peu qu’ils aient en eux de sincérité, ils blâment votre immodération ou la tolèrent plus qu’ils ne l’exaltent. Il est possible même qu’après avoir lu ces lignes beaucoup ouvrent les yeux. Quoiqu’il en soit, auprès de Dieu, il n’y aura point de nuit. » 1
Castellion avertit charitablement les Réformateurs que s’ils le poursuivent devant les magistrats pour obtenir son supplice, ils courent quelque péril.
La loi de Bâle est sévère aux faux accusateurs et celui qui accuse est soumis à la loi du talion :
«Mais, écrit Castellion, je souhaite ardemment que ce châ- LBS risques des timent ne vous atteigne pas et je demande à Dieu, de toute calomniateurs mon âme, qu’il me soit permis de défendre mon innocence sans dommage pour vous. D’ailleurs, j’ai en nos magistrats une ab. solue confiance : ils sont trop sages et trop justes pour vous croire ou pour vous obéir.»
Castellion revient plus loin sur les risques que courent les faux accusateurs et ses paroles marquent un contraste trop grand entre son attitude et celle de ses adversaires pour que je ne les cite pas :
Je vous en prie, dites-moi ce qui, dans votre conduite à mon égard, s’inspire de l’esprit du Christ ? Le Christ ? Au moment
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même où le traître le livre aux mercenaires, c’est avec bonté qu’il lui adresse la parole : il lui donne le titre d’ami. Sur la croix il prie pour ses bourreaux. Vous ? Parce que je diffère avec vous sur quelques opinions, vous me pousuivez avec malveillance, dans tous les pays du monde (car quel est donc le pays ou les produits de vos officines ne soient parvenus ?) Vous excitez même les autres à me poursuivre de leur haine .... Que vous ai-je fait ? Rien. Je n’ai tenté ni voulu quoi que ce soit d’injuste contre vous. ... Et pourtant vous m’accusez des pires forfaits. Mais comme vous ne parviendrez jamais à les prouver par des témoignages, on pourrait se demander comment il se fait que vous ne redoutez pas la loi ? C’est que vous savez de toute certitude, que je ne suis pas vindicatif. Sans cela, n’étant pas atteints d’aliénation mentale, vous ne vous exposeriez pas à un si redoutable danger. Peut-être cependant mettezvous votre espoir en votre force et en mon impuissance ? Quoiqu il en soit, si vous vous gardez des rigueurs de la justice, vous n’aurez pas à vous défendre contre moi : vous êtes suffisamment protégés par le fait que le Christ m’a appris à rendre le bien pour le mal (oui, je sais, vous raillez doucement cette doctrine comme étan tune doctrine anabaptiste) ; cependant est-il possible que vous n’ayez pas la moindre crainte du jugement de Dieu ? Est-ce que votre conscience ne s’émeut pas à l’évocation de ces paroles de l’apôtre, dont vous avez constamment le nom a la bouche : ô homme qui que tu sois, toi qui juges, tu es inexcusable ; car en jugeant les autres, tu te condamnes toimême, puisque toi qui juges, tu fais les mêmes choses. . ô homme penses-tu, toi qui juges les autres et qui commets les mêmes crimes que tu échapperas au jugement de Dieu ? Ou méprises-tu les richesses de sa bonté, de sa patience et de sa longanimité, ne reconnaissant pas que la bonté de Dieu te pousse à la repentance ? Mais par ton endurcissement et par ton cœur impénitent, tu t’amasses un trésor de colère pour le jour. ... delà manifestation du juste Jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses œuvres»1.
1 Epitre aux Romains : II : 1 — 10.
ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES
Ici encore Castellion suppose à ses adversaires des sentiments trop élevés . Les Réformateurs de Genève ne pouvaient pas se laisser émouvoir par cette perspective : c’était là une doctrine hérétique.
Les œuvres ne sauvent pas : c’est la foi qui sauve.
Mais Castellion les poursuit jusque dans leurs derniers retranchements. Et si Calvin a lu ces pages frémissantes, il a dû, malgré son irréductible orgueil spirituel, sentir en lui quelque frisson :
t oici, continue Castellion, 1 tu t octroies le titre de chrétien, le réquisitoire Tu acquiesces à l’Evangile, tu te réclames de Dieu et te van- libre
tes de connaître sa volonté ; tu te persuades que tu es le guide croyant des aveugles, la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres, le directeur de ceux qui hésitent, le maître des ignorants, tu prétends posséder la vérité évangélique ; eh bien, toi qui enseignes les autres, pourquoi ne t’enseignes-tu pas toi-même ?
Toi qui proclames en chaire qu’il ne faut pas médire, pourquoi remplis-tu tes livres de médisances ? Vous qui vous élevez avec tant de véhémence contre les calomniateurs, pourquoi calomniez-vous tout en flétrissant pieusement la calomnie ? Vous qui flagellez si cruellement mon orgueil, pourquoi me condamnez-vous avec tant de superbe, avec tant d’arrogance, comme si vous siégiez au tribunal de Dieu et que vous fussent dévoilés les secrets de mon cœur ? Vous qui m’accusez d’inhumanité, pourquoi vous déchaînez-vous avec tant de cruauté et une telle acrimonie contre moi et contre les autres à toutes les pages de vos livres, si bien que, parmi les écrivains de notre siècle (même les plus grossièrement agressifs) c’est encore vous qui, haut la main, emportez la palme ? Vous qui professez avec
1 Et sans transition, c’est à Calvin seul qu’il s’adresse, comme si dans l’ardeur du débat il oubliait son comparse. Mais il ne tarde pas à les unir à nouveau.
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