LA JUSTICE IMMANENTE
tant de zèle l’amour des ennemis, pourquoi poursuivez-vous un frère d’une haine mortelle ? Pourquoi vous acharnez-vous sur lui par tous les moyens en votre pouvoir et comment se fait-il que vous consacriez à le poursuivre ce zèle que vous devriez consacrer à sa défense ? Et vous vous indignez après cela, lorsqu’on vous dit que vous formez des disciples à l’image de votre Dieu, cruels, jaloux, calomniateurs et superbes, proclamant des lèvres des sentiments que ne connaît pas leur cœur ? Je vous le demande, au nom du Père de justice, au nom du Dieu ennemi de toute iniquité, si vous vous étiez donné la tâche de prouver par votre témoignage les accusations de vos adversaires, qu’auriez-vous pu trouver de plus décisif, de plus probant que ce que vous faites par vos libelles sacrilèges ? Quel est donc le Dieu qui vous a appris à persécuter ainsi votre frère, à examiner ses péchés, à les rechercher avec un soin jaloux à les exhumer triomphalement et même à en forger de toutes pièces et à lui imputer des crimes qu’il n’a jamais commis et auxquels il n’a jamais pensé ? Et alors même qu’ils seraient vrais, est-ce à des docteurs tels que vous qu’il appartient de les exagérer de la sorte ? . . Cette parole du Christ ne vous a-t-elle jamais troublés: «Vous serez mesurés avec la même mesure que vous mesurez les autres ?»
Si quelqu’un mettait à découvert votre vie présente, je ne dis pas avec cette injustice que vous mettez à découvert celle des autres, mais comme elle est réellement ; si quelqu’un écrivait et publiait pour la postérité tout ce qu’on dit de vous x, je vous le demande (et descendez un peu profondément dans votre âme) quelle inquiétude et quelles ténèbres se lèveraient du fond de votre être ? Qui de nous n’a pas souvent péché gravement? Pourquoi, dès lors, sommes-nous si incléments les uns pour les autres ? Pourquoi ne pas nous soumettre aux préceptes du Christ ? Aimer ses ennemis, bénir ceux qui nous maudissent, faire du bien à ceux qui nous haïssent, prier pour ceux
1 La supposition de Castellion s’est réalisée : son calomniateur a été abondamment calomnié. Voir Calomnies anti-protestantes, par H. Doumergue.
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qui nous outragent et qui nous persécutent : n’est-ce pas là le devoir des enfants de Celui qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons ? Croyez-vous vraiment cela, vous aussi ? Si vous le croyez, pourquoi votre foi ne se manifeste-t-elle pas par l’amour ?
De quel front osez-vous interpréter l’Ecriture ? Quelle a- les méchants mertume doit se cacher en vos discours, lorsqu’ils reçoivent BEE0EES e votre vie un démenti aussi catégorique : « Celui qui hait son frere est un meurtrier. Celui qui se flatte d’être dans la lumière et qui hait son frère est encore dans les ténèbres. Celui qui aime son frère reste dans la lumière. Mais celui qui n’aime pas son
rere erre dans la nuit qui obscurcit ses yeux et il ignore où il va. >>
Voilà des préceptes de vérité, clairs, évidents, accessibles a tous, dégagés de ces voiles théologiques qui obscurcissent et vous les enseignez et vous les confessez par la parole et par
vos livres: pourquoi ne les confessez-vous pas aussi par votre vie? Hélas !que deviendrez-vouset dans quel lieu réussirez- vous a vous cacher lorsque, le voile des apparences charnelles s’étant déchiré, l’autorité des hommes s’étant abolie, la vérité se lèvera, tout armée de lumière, et seule victorieuse, triomphera du mensonge ?»
Ici la pensée de Castellion se fait plus pressante.
On sent qu il n’y a plus dans son âme ni ressentiment, ni révolte : c’est le libre croyant qui fait appel à la conscience de ses adversaires, au nom de sa conscience souveraine et dans un sentiment d’amour et de pardon ; c’est le Réformateur libéral qui parle :
«Entrez enfin en vous-même et hâtez-vous de peur qu’il ne l’appel dü vrai soi rop tare . Faites en sorte, si c’est possible, de douter un béformateub instant de vous et vous verrez ce que déjà tant d’autres voient !
LA DÉFENSE d’TJN LIBRE CROYANT
Déposez cet amour du moi qui vous consume et la haine des autres, et en particulier celle que vous nourrissez contre ma personne ; rivalisons ensemble de charité et vous découvrirez que mon impiété n’est pas plus réelle que l'infâmie dont vous essayez de me couvrir. Souffrez que je diffère avec vous en quelque doctrine. N’est-ce pas un fait constant qu entre plusieurs personnes pieuses, il peut y avoir divergence d’opinion et unité de cœur ? Laissez l’Esprit vivant produire en nous ses fruits divins. Si nous le laissions agir, il ne souffrirait pas longtemps le règne de l’ignorance parmi ceux que l’amour anime.
Efforçons-nous de ne pas déchirer l’église par des discordes et par des haines. Evitons à la doctrine de vérité les sarcasmes de ceux qui le méconnaissent. Craignons, en nous dénigrant les uns les autres, de tarir à leur source toutes nos énergies. Tournons notre haine contre les puissances mauvaises qui sont en nous. Et, absorbés par ce combat intérieur, il nous sera facile de ne pas persécuter nos frères.
Vous avez péché contre moi en m’accusant faussement ; vous avez allégué contre moi des choses telles que si je les avais alléguées contre vous, Dieu de bonté, je ne connais pas de terre ou de mer qui m’eussent protégé contre votre colère ! Mais j’ai moi-même péché contre la Majesté de Dieu. C’est pourquoi je vous pardonne, comme je demande à Dieu qu’il m’accorde son pardon.
Maintenant, par les souffrances du Christ, je vous en prie, je vous en conjure, faites-moi la grâce de respecter ma liberté, cessez de m’accabler de fausses accusations. Permettez-moi de professer ma foi sans contrainte, ainsi qu’on vous le permet et que je vous le permets moi-même. Quant à ceux dont la doctrine diffère de la vôtre, ne croyez pas tout de suite qu’ils sont dans l’erreur et ne les accusez pas de blasphème. Beaucoup de gens d’une incontestable piété diffèrent sensiblement de vous. En ce qui concerne l’essence même de la religion, je ne m’éloigne guère de votre sentiment. Malgré qu’avec de nombreux
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croyants j’interprète autrement que vous les Ecritures, c’est de toutes mes forces que je professe avec vous la religion du Christ.
Sûrement, l’un d’entre nous se trompe : eh, bien, aimonsnous cependant les uns les autres. Le Maître révélera la vérité à ceux qui errent. Nous savons, vous et moi, ou du moins nous devons savoir, quelles sont les obligations de l’amour chrétien. Pratiquons-les et par notre application fermons la bouche à nos adversaires. Vous estimez vraie votre opinion ? Les autres estiment vraie la leur : que les plus savants se montrent les plus fraternels et que leur science ne les enfle pas. Car Dieu sait, et ce sont les superbes qu’il abaisse et les humbles qu’il relève.
C’est poussé par un grand désir d’amour que je vous dis ces choses. Je vous offre l’amour et la paix chrétienne. Je vous appelle à l’amour, et cela, je l’atteste devant Dieu, devant l’Esprit vivant, je le fais de toute mon âme.
Si malgré tout, vous persistez à me combattre par la haine, si vous ne tolérez pas qu’on vous entraîne à l’amour chrétien, je n’ai plus qu’à me taire. Que Dieu soit notre juge et qu’il prononce entre nous deux, selon notre fidélité.
.J’ai écrit ceci dans le mois de Septembre, en 1558, à Bâle.
Aujourd'hui ces sentiments ne nous étonnent plus, mais il faut les placer dans leur cadre pour leur donner toute leur valeur. — Castellion, en écrivant ces pages, s’adressait à des hommes qui ne pouvaient pas le comprendre. Il parlait, en libre penseur et en libre croyant, à des doctrinaires et à des pontifes. Entre les Réformateurs de Genève et celui de Bâle, quoiqu’on dise Castellion, il n’y a plus rien de commun : ils ne parlent pas le même langage, ils n’ont ni la même méthode, ni la même mentalité, ni les
LA DÉFENSE ü’UN LIBRE CROYANT
mêmes notions religieuses, ni la même conception de la Révélation. A dire vrai, s’ils emploient des mots identiques et s’ils ont la même Bible, ils n’ont ni le même Christ, ni le même Dieu, ni la même religion. — Quoiqu’il en soit, on comprend que Bayle (dont toutes les sympathies vont pourtant vers Calvin) se soit écrié après la lecture de cette émouvante Défense : «Il faut demeurer d’accord que Castellion, hérétique tant qu’il vous plaira, donnait de plus beaux exemples de modération dans ses écrits que les orthodoxes qui l’attaquaient. 1»
C’est que Castellion détestait, par dessus tout, le mensonge et la calomnie, et rien ne l’a plus indigné, dans les procédés des Réformateurs, que leur parti pris de dénigrement. C’est parce qu’il en avait terriblement souffert, qu’il médita longuement sur ces douloureux problèmes.
Il écrivit même un livre sur la Calomnie. 2 L’étude essentiellement psychologique porte d’abord sur les faits bibliques, et les exemples qu’il cite ne peuvent soulever que des discussions de textes. Mais à mesure qu’il avance dans l’examen des faits, ses véritables préoccupations se manifestent et l’actualité devient vite pour lui une source abondante d’illustration. Son sujet semble le passionner, et le souffle
1 Dictionnaire philosophique. Art. Castalio.
2 De Calumnia. On trouve cette étude à la suite précisément de la Defensio, dans l’édition de Gouda (1613) page 383. C’est par une erreur d’impression qu’on l’a paginée sous le titre général de Défensio.
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qui traverse ce livre est, par endroits, infiniment plus élevé que celui qu’on sent passer sur des écrits de polémique. Ses apostrophes véhémentes, ses périodes enflammées, cinglantes, ses exécutions brutales, ses cruelles analyses qui fouaillent et blessent, font de cette oeuvre, où semblent crier toutes ses douleurs, une œuvre d’ardente passion et d’irréductable sérénité spirituelle 1, où se révèle, dans de nombreuses pages, son tempérament de Réformateur avec son intransigeance morale, avec ses hardiesses d’apôtre, avec ses revendications de libre croyant, avec ses envolées de prophète. On sent qu’il écrivait pour l’avenir, car jamais la censure n’eût toléré qu’il publiât ces pages de violente critique. Luther dénonçait jadis la corruption du clergé de son époque. C’est dans le sein même de la Réforme, que Castellion porte le fer rouge. Mais les censeurs veillaient et ces pages troublantes devaient rester ensevelies pendant un demi- siècle, tandis que l’hypocrisie religieuse, la fausse dévotion, les pieuses calomnies et l’autoritarisme doctrinal, se répandant à loisir, continuaient leur œuvre de déformation, d’enlisement et de pétrification spirituelle.
1 Je me propose de reéditer un jour ce livre avec, d’ailleurs, les autres iivTes de Castellion : on en trouvera quelques extraits à 1 Appendice.
DERNIÈRES LUTTES ET DÉFAITE FINALE
A peine Castellion était-il sorti de cette tempête qu’un nouvel orage se levait à l’horizon :
«Non, lui écrit Zurkinden, je ne pense pas que, dans votre querelle sur la prédestination et le libre arbitre, vous ayez jamais couru un aussi grand danger. Toutefois, quelle que soit la situation, je désire l’apprendre de vous : d’abord pour ne pas être plus longtemps en souci à votre sujet, s’il n’y a pas lieu, et puis, pour pouvoir non seulement vous promettre mais vous donner effectivement aide et secours si, victime de quelque accident imprévu, vous êtes obligé de partir. Je sais, en effet, et ce que je vous dois en pareille circonstance et ce qu’il convient que vous acceptiez de moi. Adieu et ne me laissez pas longtemps en suspens. » 1
A quel nouveau danger, Zurkinden faisait-il allusion et quelles nouvelles poursuites pouvait-il redouter ? Il y avait à Bâle, dans l’entourage immédiat de Castellion, un petit groupe de Néerlandais mystiques, dont le chef, Jean de Bruges, n’était au-
1 Berne 22 Juin 1559.
DERNIÈRES LUTTES ET DÉFAITE FINALE
tre que le fameux David Georges, dit Joris, 1 le jeune visionnaire anabaptiste des Flandres.
Jean de Bruges, sorti de la lutte, menait à Bâle castellion et