EN FRANCE
tristante et douloureuse. L’erreur lamentable de Calvin et de ses partisans ne leur était pas particulière. Leur intransigeance n’était qu’un pâle reflet d’une intransigeance plus grande. Les inquisiteurs catholiques, soucieux, comme lui, de réduire l’hérésie se livraient en France à des exécutions sanglantes qui faisaient prévoir des répressions terribles.
Les protestants, poussés dans leurs derniers retranchements, relevaient la tête. Us s’étaient organisés et leur résistance commençait à se traduire par des actes. D’autre part, les exécutions se multipliaient.
Castellion, ému par ce spectacle, crut devoir faire appel à l’esprit de conciliation, de tolérance et de paix. Mais parler de pacification ou de tolérance à un moment où les protestants de France étaient l’objet de mille persécutions, était, paraît-il, pour les Réformateurs, un véritable crime.
Au commencement du mois d’août, 1563, deux un livre sédi-
TIETJX
habitants de Genève, un mercier et un libraire, sont
surpris en train de lire un livre, qui n’était pas revêtu de l’imprimatur calviniste. Ce livre ne portait aucune indication de libraire ou d’auteur. On fait comparaître les coupables devant le Consistoire. Ils avouent qu’ils le tiennent d’un nommé Michel Castellion. Celui-ci interrogé, déclaré que le livre lui a été envoyé par son cousin, imprimeur à Bâle et que c’est son oncle Sébastien Castellion qiü en est l’auteur. On s’en doutait un peu dans le Consistoire, l’auteur ayant dit que les magistrats doivent laisser vivre chacun en paix, sans forcer les consciences. C’était là une inconcevable audace ; aussi le livre est-il condamné «comme méchant et pour ce qu’il est plein d’erreurs. » 1 Le livre condamné portait comme titre : « Conseil à la France désolée » et en sous-titre: «auquel est montrée la cause de la guerre présente et le remède qui y pourrait être mis et principalement est avisé si on doit forcer les consciences, Van 1562.»
conseil À LA Le plan du livre est nettement tracé ; et les dé-
EANOE DÉSOLÉE
veloppements très brefs, incisifs, en font un des monuments les plus remarquables du XVIème siècle. M le Franco-Gallia du jurisconsulte François Hotman, auquel on attribue dans la littérature du temps une importance si considérable, ni le livre d’Hubert Languet 2 auquel, non sans raison, on rattache la
^ Registre du Consistoire 1563, Séance du 19 août.
“ De la puissance légitime des Princes sur les peuples et du peuple sur les Princes.
DERNIÈRES LUTTES ET DÉFAITE FINALE
naissance des libertés modernes, ne vont aussi loin et ne portent aussi haut que le Conseil à la France désolée de Castellion. Si l’on peut rapprocher l’étude d’Hotman du Contrat Social, on peut hardiment déclarer que le petit livre de Castellion dépasse la portée du livre de Jean-Jacques, car il fait entendre, en plein XVIème siècle, la voix de Tolstoï, le grand apôtre de la non-résistance au mal par la violence.
L’esprit du Contrat Social est en retard de deux siècles sur l’esprit du Conseil à la France désolée de Castellion. Certes, il faut savoir dégager la pensée de la terminologie pieuse, mais une fois ce départ fait, on reste confondu devant les perspectives que cet apôtre de la tolérance, précurseur de la paix basée sur le droit des consciences, ouvre devant les rois et les peuples.
« O désolée France, ce ne sont pas les étrangers qui se guerroient, comme bien autrefois a été fait, lorsque par dehors étant affligée, pour le moins, tu avais par dedans, en l’amour et accord de tes enfants, quelque soûlas. Maintenant, ce sont tes propres enfants qui te désolent et affligent. ... en s’entremeurtrissant et étranglant, sans aucune miséricorde, les uns les autres, à belles épées toutes nues, et pistolets, et hallebardes, dedans ton giron....
«J’ai maintes fois pensé et longtemps été en doute si je m’y devais employer (à chercher un remède) voyant la difficulté qui à moi se présentait, non pas quant à donner conseil bon et certain (car cela, Dieu merci, si je ne m’abuse bien lourdement, m’est assez facile) mais quant à le persuader à ceux sans le consentement desquels je ne vois pas comment il se