CONTRAINTE DE
conscience S1 06 a Se Pouvait 0U devait faire, Christ aurait été le beau premier qui l’aurait fait et enseigné.
«Je dis ceci tout constamment et sans aucun doute, car je m’en rapporte à l’expérience qui ne m’en laissera mentir.
« Gens contraints à la religion chrétienne, soit peuple, soit personne particulière, ne sont jamais bons chrétiens.
«Ceux qui regardent ainsi au nombre, et pour cela, contraignent les gens, ressemblent à un fol qui, moyennant un grand tonneau et un peu de vin dedans, le remplit tout d’eau pour en avoir davantage, en quoi faisant, tant s’en faut qu’il accroisse son vin, que même il gâte ce qu’il avait de bon. Par quoi il ne se faut pas ébahir si, aujourd’hui, le vin de chrétien est tant soit petit et faible, puisqu’on y mêle tant d’eau.
« Vous ne pouvez pas dire que ceux que vous contraignez, croient vraiment de tout leur cœur ; s’ils avaient la liberté! ils diraient : Je crois de tout mon cœur que vous êtes des droits tyrans et que ce à quoi vous me contraignez ne vaut
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rien, comme le vin est mauvais quand on force les gens à le boire. Vous faites comme autrefois vos devanciers, quand ils prirent Bourgogne et contraignaient les Bourguignons de dire : Vive le Roi. Les Bourguignons les haïssaient d’autant plus. Ainsi vos chrétiens feintifs et hypocrites.
« Voyez-vous, catholiques, à quoi vous a servi la persécution contre Luther ? Vous vous êtes rendus suspects; les gens ont voulu s’enquêter que c’était, dont la chose a été tellement brassée que, pour un que vous avez brûlé, il en est venu cent, de sorte qu’il y en a aujourd’hui plus de milliers qu’il n’y en avait alors de dizaines, tellement que, comme vous voyez, ils vous osent déjà faire la guerre.
«Pareillement vous, Evangéliques, quand par ci-devant vous combattiez des armes spirituelles que vous aviez apprises et prises de Christ et de ses apôtres, Dieu vous bénissait et fortifiait. Mais depuis que vous avez empoigné les charnelles, il vous va tout au rebours : les gens, au heu de s’avancer, se reculent. Ce n’est pas cas de fortune, mais une providence et volonté de Dieu, lequel, communément, de telles causes, fait sortir tels effets ». 1
Ce qui frappe, dans la pensée de Castellion, c’est cette idée de la justice immanente qui se fait si aiguë les jours de crise, dans la conscience des peuples. Il n’est pas le Jérémie des temps antiques qui prédisait, avec des accents de colère, la ruine de Jérusalem. C’est le prophète attristé qui regarde l’avenir et s’émeut des ruines qu’il pressent. Ah! que voilà un beau projet de se livrer à une lutte fratricide et quelle victoire si on arrive, par le succès des
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LA CONSIDÉRA¬ TION DE l’avenir
l’opinion DES RÉFORMATEURS
armes, à saccager les villes et à forcer les consciences :
«Vous avez promis d’y consacrer les derniers deniers de votre bourse, la dernière goutte de votre sang. Que plût à Dieu que vous eussiez juré en la forme de chrétien, à savoir que vous emploieriez sac et bagues jusqu’à ce que vous ayez tué le vieil homme. Voilà, voilà qui serait un complot saint et louable ! »
Mais le complot que trament tous ces hommes, armés d’instruments de meurtre et animés des pires intentions, n’est pas de cette nature. Avec de tels sentiments, que peut être l’avenir ? La réponse s’impose : ou bien une guerre perpétuelle, et c’est lamentable et criminel ; ou bien la victoire d’un parti, et c’est l’asservissement spirituel de l’autre. Perspective attristante, car la raison du plus fort ne démontre rien, sinon qu’il est le plus fort et la soumission, en matière de foi, ne peut qu’engendrer l’hypocrisie. Remède pire que le mal. Une solution qui perpétue la pire des tyrannies, n’est pas une solution. Il n’y en a qu’une qui soit digne de chrétiens conscients ; c’est « de laisser les deux religions libres : que chacun tienne, sans contrainte, celle des deux qu'il voudra .» C’était la solution libérale par excellence, la solution non seulement de tolérance, mais de respect.
Il semble que les protestants de Prance, ou tout au moins leurs chefs, auraient dû adopter d’entbou-
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siasme cette formule pacificatrice. Certes, ils pouvaient eu discuter l’opportunité, mais ils se devaient à eux-mêmes, s’ils voulaient rester fidèles aux principes de la Réforme, d’applaudir à ces paroles d’apaisement qui respectaient la dignité de chaque parti et sauvegardaient les droits spirituels de tous Or, voici ce qu’écrivait Théodore de Bèze au lendemain de la publication de ce manifeste de liberté politique:
«Pour le moins, ému d’une ambition démesurée, Castellion écrivit un livret intitulé Conseil à la France désolée, sans y mettre son nom, ni le lieu de l’impression, combien qu’il fut en ville libre.(\) Là, il condamne de rébellion et sédition toutes les Eglises françaises et conseille qu’un chacun croie ce qu’il voudra, ouvrant la porte par mêmes moyens à toutes hérésies et fausses doctrines. Je ne daignai lui répondre à ce beau conseil qui sentait par trop son homme bien fort lourd et ignorant de ce qu’il traitait et très mal expérimente en telles affaires h »
Evidemment aux yeux de l’impétueux Réformateur, c’était se montrer « bien lourd et ignorant et très mal expérimenté en telles affaires » que de conseiller « qu’un chacun croie ce qu’il voudra. » Ce qui restera comme un signe caractéristique de cette époque et de la mentalité particulière des Réformateurs de Genève, c’est que, dès qu’on leur parle d’un régime de liberté, au lieu de le considérer com-
1 Opp. Calv. XXV :85.
l’appel de
CASTELLION
me une perspective heureuse d’apaisement ou de tolérance ou d’émancipation spirituelle, ils n’y voient qu’une porte ouverte « à toutes hérésies et fausses doctrines. » Un régime de liberté qui eût permis à ces hérésies et ces fausses doctrines de se manifester, leur semblait la pire des catastrophes. Avant tout, par-dessus tout, conserver la saine doctrine : c’était le mot d’ordre. Périssent toutes les libertés à condition que la saine doctrine triomphe.
Je ne crois pas que l’Eglise catholique ait jamais donné des preuves plus manifestes de cette peur de la liberté.
Avec quelle reconnaissance, les vrais fils de la Eéforme se reportent aux belles et nobles pensées de ce libérateur spirituel, de ce grand Réformateur de la Eéforme qu’était Castellion. Avec quelle joie ils lisent sous sa plume ces émouvantes exhortations qui sourdent avec abondance de son âme généreuse : « Le Conseil qui t’est donné, ô France, c’est que tu cesses de forcer consciences, ni tuer, ni 'persécuter, mais permettre qu’en ton pays il soit loisible a ceux qui croient en Christ et reçoivent le Vieux et le Nouveau Testament de servir Dieu selon la foi non d’autrui , mais la leur . »
Conseil de sagesse et de bonté, de tolérance et de justice que les Eéformés ont si souvent rejeté et qu ils ne peuvent énoncer aujourd’hui qu’en reconnaissant leurs erreurs. Et c’est ce qu’a fait Castel-
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lion avec une humilité, une discrétion dont on eût dû lui savoir quelque gré, car s’il en est un, parmi les fondateurs de la Réforme, qui puisse hardiment se désolidariser de l’intolérance calviniste, c’est bien lui. Il serait, certes, autorisé à rejeter sur d’autres les abus de pouvoir qu’on reproche à la Réforme. Mais s’il repousse avec horreur l’idée d’avoir participé en quoi que ce soit à des actes qu’il blâme, l’heure venue de la confession publique, il veut être à côté de ceux qui s’humilient :
« Et en notre temps, nous qui avons pavé et orné les sépulcres des martyrs occis par nos pères, je crains fort que nous n’ayons imité nos pères et fait de nouveaux martyrs qui seront honorés de nos enfants, car le plus souvent la vérité est publiquement plutôt passée que connue. » 1
Mais comme si Castellion savait par avance l’inanité de ses objurgations aux chefs et aux puissants, c’est vers les petits qu’il se tourne en dernier lieu, et c’est à eux qu’il adresse sa dernière prière :
«Et vous, gens privés, qui n’êteshu enseigneurs ni seigneurs, ne soyez pas si prompts à suivre ceux qui vous poussent à mettre la main aux armes pour tuer vos frères.
«Le Seigneur nous donne à tous la grâce de revenir en notre bon sens. . . . que s’il ce fait, j en louerai le Seigneur , s il ne ce fait, pour le moins, j’aurai fait mon devoir et espère que, au moins, quelqu’un particulier apprendra quelque chose et connaîtra que j’ai dit la vérité, qui.sera cause, quand