DEUX
diaeogues
^V oici d’abord un tableau rapide, sans indication scénique, mais d’une vivacité d’allure et d’une bonhomie qui devaient faire la joie des jeunes élèves.
Il s’agit de l’accueil qu’Abraham fait aux mystérieux étrangers qui se présentent devant sa tente:
Abraham. — Je vois trois hommes contre moi. Il n’y a point de faute qu’ils sont las de cheminer, mêmement à si grand chaut qui fait. Parquoi je leur courrai en devant, pour les retenir chez moi: Sire, si tu veux me faire grand plaisir, ne va point loger autre part que chez moi. Vous vous laverez les pieds à- tout un peu d eau qu’on prendra, puis vous vous reposerez sous l’arbre et ce pendant je vous ferai apprester du pain afin que vous récréez vos esprits et puis tirez avant. Cette cause est vallante pour vous faire venir loger chez moi.
Les Anges. — Nous le ferons.
Abraham. — Je m’en vais maintenant vistement en la maison. Sara, prends-moi vistement trois sacs de farine de fin froment que tu pestriras et en fera des gâteaux. Car il nous arrive des hostes que je veux bien traiter ; dont je m’en vais maintenant vers l’estable aux boeufs car je veux tuer un veau pour leur faire grande chère. Toi cependant donne-toi garde que rien ne leur faille de ce qui fait besoin à hostes.
Sara. - Eh bien, dépêche-toi, Hagar: allume le feu, eschauffe de l’eau pour pestrir tandis que je mettrai hors la farine. Sus donc cependant que l’eau s’eschauffe, appreste-la may, empaste, dépeschons, tout ce que Monsieur a commandé. Abraham. — Tue-le1 vistement. Hau, Sara.
Sara. — Que veux-tu, mon mari ?
Abraham. — Fais que nous ayons bon feu.
Sara. Il est jà allumé.
1 Le veau.
CASTELLION À GENÈVE
Abraham. — Met le chauderon dessus. Je veux penser mes hostes bien diligemment et courtoisement. Ce veau n’est- il encore escorché garçon ?
Le garçon. — Mais est jà coppé.
Abraham. — Jetons ces pièces en la chaudière ; mets-y plus de bois, toi, afin qu’elle soit plus tôt cuiste, escume le bruet. Hagar appareille la table, mets-la dehors sous la loge, dessous l’arbre. Rien n’est que face plus volontiers que ae faire bien au passant et certes de n’en tenir conte c’est fait mal courtoisement. Hostes, tout est prest, mettez-vous à table et mangez joyeusement. Vous avez ici du beurre, vous avez aussi du laict. Prenez-en gré ce que nous avons, et ce que Dieu nous donne pour le présent. Garçon, metz-leur devant la chair de veau.
La petite moralité passe presque inaperçue, tant elle est discrète : « Rien n’est que fasse plus volontiers que de faire bien au passant». La leçon se dégage en clair, sur le fond sombre de l’acte qui serait «mal courtois»; et le geste de l’hôte accueillant est d’une valeur d’autant plus haute que son bonheur vient moins de tout ce qu’il donne que de la joie avec laquelle il offre ce qu’il a : «Prenez en gré ce que nous avons et ce que Dieu nous donne pour le présent. »
La petite scène qui retrace en un raccourci ingénieux l’abandon de Moïse sur le Nil, mérite aussi d’être citée, ne serait-ce que pour les jolies trouvailles de mots et l’expression émouvante du sentiment maternel :
Jocabed. — Nous sommes eschappées jusqu’ici secrètement et sommes jà arrivées vers la rivière. Maintenant il faut
mettre à l’adventure ce petit enfant que Pharaon ne sache que nous l’avons gardé contre son mandement et vouloir. Car ce que nous l’avons gardé jà trois mois, nous l’avons fait à grand danger. Mais il valait mieux se mettre en danger, voire de perdre la vie, que de laisser tuer un si bel enfant. O le cruel roi d’avoir commandé qu’on tuast les enfants nez masles ! Que maintz ont esté mis à mort par son commandement à l’entrée de la vie ! Ouyt-on jamais parler d’une si grande cruauté ? Estrangler les enfants à la porte et entrée de la vie ? O mon enfanton, moi, mère misérable, suis contrainte de te mettre à l’abandon ici, au papier1, toi que j’ai caché trois mois, et encore cacheroie si je povoie. O que c’est une chose amère ! Faut-il que je sois séparée de toi, sans espérance de jamais te voir ? Que deviendrai-je et toi, mon fils, que je délaisse ici ? Mais puisque nous ne pouvons ce que nous voulons, voulons ce que nous pouvons. J’ai fait mon devoir de te tenir secret ; maintenant je te mets en la clémence et Providence de Dieu. A Dieu, tout mon plaisir, à Dieu, mon petit fils.
La Sœur. — Ma mère, je demourerai ici cachée, s’il te plaist, pour voir ce qu’il en sera.
Jocabed. — J en suis contente et m’en retourne à la maison.
La Fille de Pharaon. — Voicy la rivière où nous venons pour nous bagner.Vous, damoiselles, vous pourmenerez ici auprès de la rivière et je m’en irai avec la servante en ceste reculée plaisante et secrette. Mais que vois-je au papier ? Chambrière, va voir que c’est : il me semble que c’est une arche.
La Chambrière. — Aussi est-ce, maîtresse ; et si est embituminée et empoignée. ?
La Fille de Pharaon2. — Apporte là cà : Ouvrons-là, Ah! pouvret c’est un enfant qui brait : il m’en fait mal : c’est des enfants des Hébrieux.
1 Auprès du papyrus. Castellion a mis en note; sorte de petit arbre.
2 Enduite de poix.
CASTELLION À GENÈVE
La Sœur. — Je viens à avoir grande espérance de sauver l’enfant ; je m’approcherai. Dieu garde Madame.
La Fille de Pharaon. — Que dis-tu ?
La Sœur. — Veux-tu que je t’aille quérir une nourrice des Hébrieux qui te nourrira l’enfant ?
La Fille de Pharaon. — Tu dis bien: va la quérir.
La Sœur. — Elle sera tout maintenant ici.
La fille de Pharaon. — A la bonne heure, suis-je ici descendue. J’ai un enfant que je ferai nourrir comme mien. Il ne me pouvait rien advenir que plus j’aymasse et si n’ay point peur de faire desplaisir à mon père, mesmement en une chose tant humaine et pitoyable. Ah ! c’est meschamment fait d’estrangler les enfants nouveaux. Mais qu’il est joli, qu’il a belle venue ! X’ est-ce pas vilainement fait de tuer telz enfants ?
La Sœur. — Je t’amène ici une nourrice, Madame.
La Fille de Pharaon. — Femme, tu me nourriras cest enfant, je te payeray ton salaire.
Jocabed. — C’est bien.
La scène se termine brusquement, mais le petit récit a donné son aliment à l’imagination enfantine, sa substance morale et sa leçon de foi vivante ; cela suffit : « J’ai fait mon devoir de te tenir secret, dit Jocabed. Maintenant je te mets en la clémence et Providence de Dieu ! » Et l’élève comprend que la désobéissance à la volonté tyrannique des rois peut devenir un devoir sacré. Par la logique même du récit, sa pensée s’arrête à cette clémence et Providence de Dieu qui, en ces temps troublés, étaient, pour tant de Protestants persécutés, l’ultime refuge.
C’est ainsi que, puisant à pleines mains dans ce