‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 117 sur 155 · ÉPUISÉ · texte numérisé non relu

ÉPUISÉ

s’écoulent sans que la blessure soit guérie ! O mon Dieu, toi qui sondes mon cœur et le cœur de mes adversaires, viens et juge ma cause.»

Dieu a tardé à venir, mais déjà, dans la conscience de tous ceux que n’aveuglait pas le parti pris, son Esprit suscitait des protestations indignées. De nombreux étudiants, des professeurs, ses collègues, des amis dévoués, se pressaient autour de lui. Sa réponse était trop respectueuse, trop mesurée, trop émouvante dans sa simplicité pour ne pas faire sur ses juges une impression profonde. Malheureusement, si l’âme restait encore ardente, pleine d’enthousiasme et de vie, d’espérance et de foi, le corps semblait ne la soutenu1 qu’avec peine. La lame, toujours effilée, frémissait au dedans du fourreau, mais le fourreau vieilli, usé, rompu en maints endroits, refusait tout service.

Vivrait-il assez pour voir ses adversaires confondus % Que lui réservait le lendemain ? L’heure n’allait-elle pas sonner de déposer l’armure ? Il sentit le besoin de relire les dispositions testamentaires qu’il avait jadis écrites à un moment où les poursuites haineuses, dont il était l’objet, mettaient tant de crainte au cœiu des siens. Il voulait être prêt. Son testament était bref d’ailleurs. Il l’avait voulu exempt de fleurs de rhétorique et de déclarations retentissantes, mais c’était l’expression, des dernières volontés d’un croyant, et le huguenot austère s’y manifeste à chaque ligne.

DERNIÈRES LUTTES ET DÉFAITE FINALE

« Au nom de Dieu qui a fait le ciel et la terre, et de Jésus- Christ son fils, notre Seigneur.

Pour ce que je ne sais quand il plana à Dieu de me retirer de cette vie, il m’a semblé bon, étant maintenant en bonne santé et du corps et de l’entendement, de faire et écrire mon testament, afin que, cas avenant, mes héritiers sachent ma dernière volonté.

Premièrement donc j’ordonne pour tuteur de ma femme et de mes enfants, Monsieur Nicolas Blesdyck....

Arrivé ici, Oastellion s’arrêta : Blesdyck avait quitté Bâle, depuis le jour où ce testament avait été écrit. Il était en Allemagne et ne pouvait être d’aucun secours à ses enfants. Alors, biffant ce nom, Castellion le remplaça par celui de « Monsieur Jehan Bauhin, médecin.» Et il reprit sa lecture:

Premièrement donc, j’ordonne pour tuteurs de ma femme et de mes enfants, Monsieur Jehan Bauhin, médecin, Monsieur Jehan Brandmiller, prédicant, les priant d’en prendre la charge et, par l’amitié que nous nous portions en Christ, espérant qu’ils le feront.

Secondement, quant à l’héritage (lequel appartient à ma femme et à mes enfants) je veux qu’il en soit fait selon les lois et coutumes de Bâle.

Tiercement, quant à quelques livres dont je suis auteur, qui ne sont pas imprimés, j’ordonne qu’il en soit fait, selon la prudence que Dieu donnera aux dits tuteurs et, quant a moi, je leur en baille pleine puissance. ...»

Ses «livres qui ne sont pas imprimés,» ses manuscrits en qui palpitait un peu de sa vie intérieure, un peu de son âme vivante, qu’adviendrait-il d eux ?

TESTAMENT DE CASTELLION

Qu’en feraient les tuteurs de ses enfants ? Les censeurs calvinistes cesseraient-ils d’opprimer sa pensée ou bien persisteraient-ils à arrêter son essor. La volonté de celui qui l’avait bâillonné, vivant, continuerait-elle à le poursuivre, de son veto, jusque dans la tombe ? On conçoit les sentiments qui devaient animer Castellion en relisant cette phrase qui portait en elle tout son espoir de libre croyant.

Quant à l’état de mes enfants, je désire qu’ils apprennent tous à lire et à écrire, pour le moins allemand et français s’ils sont en Allemagne, et outre cela qu’ils apprennent métier pour travailler de leurs mains et vivent à la sueur de leur visage, selon la discrétion desdits tuteurs ....

Et vous, mes amis en Christ, qui que vous soyez et où que vous soyez, au nom de Christ, je vous recommande ma femme et mes enfants, comme vous voudriez les vôtres être recommandés. Dieu donne à nous tous sa paix éternelle, par Jésus-Christ, son fils, notre Sauveur. Amen.»

Ecrit à Bâle, en ma maison, le 4 Décembre 1560, de ma propre main.

Sébastian Chatteillon.

MORT DE CASTELLION

Puis, ayant biffé ou corrigé deux ou trois mots, Castellion ajouta en dessous : «Je Vai relu et approuvé Van 1563, 1er Novembre .»

Mais cette note est d’une écriture plus lourde, plus massive, comme appliquée pour en masquer le tremblement. C’est que, depuis quelque temps déjà, Castellion était d’une grande faiblesse ; il sentait tons les jours ses forces décroître. Une crise imprévue,

DERNIÈRES LUTTES ET DÉFAITE FINALE

au cours d’une rechute, devait précipiter sa fin. A son lit d’agonie, que peuplaient les cauchemars des poursuites haineuses, veillait une amie divine : la Foi, une foi ardente, triomphante, une foi de libre croyant que rien, jamais, n’avait pu asservir, et, loin des entraves humaines, libéré des dogmatismes morts, dans son âme profonde, ouverte seulement au souffle de l’Esprit, Castellion allait enfin trouver un repos que les hommes lui avaient refusé. Le 29 décembre, Castellion mourait. 1

Son ami, le docteur Zwinger qui l’avait soigné, un craignant sans doute que la malveillance de ses adversaires ne dénaturât sa mort, écrivit cette déclaration :

«En l’an de Christ 1563, a été retiré à Dieu Sébastien Castellion, né en Savoie, homme très célèbre pour sa science des langues et ses admirables traductions de la Bible, joyau précieux de l’Université de Bâle, qu’il a honorée par son érudition et la sainteté de sa vie. Atteint d’un grave affaiblissement occasionné tant par ses études assidues, ses soucis et ses veilles, que par son abstention absolue de vin, torturé par des douleurs d’estomac qu’il avait aggravées par son régime lacté, il a émigré vers les célestes demeures de l’ Eternel, serviteur fidèle, qui a lutté pour son Maître et à qui il sera beaucoup confié. 2

Un autre document, emprunté à la même source, nous donne, en un court résumé, le récit des événements qui suivirent :

1 1563, il avait 48 ans.

2 Du latin: Theatrum vitæ humanæ XVII, 275.

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